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dimanche, 31 mars 2019

Yves Lemoine, « Tu oublies son nom, roman »

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© Bernard Moninot

 

 

«             C’est l’heure presque.

 

au moment où la nuit casse

le joueur finit son air

l’heure oublie ses paroles

 

un peu amère d’avoir perdu

jusqu’à

l’oubli

 

           On ne se retire pas

doucement des mots.

           Il faut seulement

un peu de mémoire pour blesser l’oublié.

——————————————

Écrire ou disparaître.

Ainsi commence la nuit

du premier souffle.

À peine traduit

sous l’ombre

débutant le nouveau signe

l’annonce

d’une mort récente

de sa voix peut-être.

 

Écrire ou disparaître

du corps même

du souffle.

 

Qui dit souffle ne dit pas

ici, juste. »

 

Yves Lemoine

Tu oublies son nom, roman

Gravure de Bernard Moninot

Fata Morgana, 1977

jeudi, 28 mars 2019

Dominique Preschez, « L’enfant nu »

dominique preschez,l'enfant nu,mathieu bénézet,seghers

DR

 

 

« Qu’y-a-t-il de plus beau, quand on commence un chant qui se termine, que de louer un enfant perdu à la chair si brune, et son ami dont la hauteur introduit un sens dans l’homme ! Seulement des larmes… Tu ne seras plus longtemps amant. Ô mortelle lassitude, sur les chemins aimés les âmes te suivront et au plus profond de toutes nos prières, à toi d’offrir le sacrifice — terre froide et aveugle ! Mon enfant, tu te détournes de moi. Tu me fuis le long des jours et le long des nuits. Ta pensée joue le mannequin.

Je sens mon regard rendormir dans la mort la mémoire d’un enfant qui n’est plus.

Le doux repos, ton corps l’effacera.

 —————————————————————

Souviens-toi des roses noires sur le front de l’enfant relâchant le bouquet des draps — son empreinte de neige sous la paupière close —, l’œil muré faisant reculer l’horizon au creux du matin — sa perte, ta douleur et tes pleurs — comme un vaste filet jeté par le pêcheur sur un lit placé bien bas…

C’est l’heure à présent où mes prunelles amères ont l’inflexion de sa voix, ainsi qu’une pierre invincible où loge le vers.

Il agonise crucifié comme cette fin d’été sous un ciel de novembre. Le voici nu et blanc dans le cercle des tombes, sous les arbres d’un chemin penché sur l’hôpital, dépouillé de corps à l’heure où finit son absence. La fin vient sur toi au détour de l’allée et

“…moins fort que moi, tu absous…”

 ——————————————————————

L’amant de la mort est exempt d’ambition mauvaise ; il se met à l’abri des parleurs, attend le couteau sur la gorge. Or la peur est là, qui lui dit : “Tout le monde en fait autant.”

Voyant alors des arbres dans la rivière, il y jette sa vie, et le ciel se recouvre soudain de nuages en blocs de neige où meurent les oiseaux. »

 

Dominique Preschez

L’enfant nu

Précédé de Pourquoi cette douleur par Mathieu Bénézet

Seghers, 1981

mardi, 12 mars 2019

Andrea Zanzotto, « Les Pâques »

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DR

 

« IL Y AVAIT QUELQU’UN

 

Comme un soir nous arrivions

entre herbe et nuage     quelques peu dispersés     au-dehors

elle et les deux loupiots et de belles ombres impétueuses…

Fermentation du bois     une odeur de plus

et ce j’étais-ça uniquement physique

et me tenais dans un fort pauvre juillet

     indemne, ce juillet, de moi et des miens

moi pas indemne, eux tous (très bientôt) lapinots.

Parce qu’il y avait : bien close et toute petite

toute perdue, l’étable. Rêvée dans un rêve frugal

par un regard dénué d’enthousiasme — l’herbe

atteignant le bord des fenêtres —

les lapinots mère et fils dans l’étable

un peu prisonniers un peu         Ah, et

ne les aime pas ne suis les et personne n’est les.     Personne.

Et partout presque sans couleur ce qu’ils regardent,

le foin fil à fil ils mâchonnent et regardent : s’il pleut ?

Dure en bois-de-lapin la soirée

ici, deux fils broutés, l’œil

un peu doux un peu craintif.

Et quelle lointaine lointaine histoire.

Ce n’est pas une façon de marcher je le sais.

La pureté (du moins) entrebâillée, à deux pas, et ainsi l’au-delà,

c’est-à-dire nous : fussions-nous amoureux l’un de l’autre

fussions-nous amoureux d’un peu de nourriture

fussions-nous, dans la lueur du soir…

Maman-lapin deux poupons et — goute à goutte —

dans le dispersé le perdu.     Flou.

Mais enfin ce n’est pas en vain que tout arrive

si petit à petit tout lapine de légers

lapinements. Et je ne vais pas plus avant

que la fasciole du soir, que le rideau humide,

que le foin pris entre les signes         et j’écoutai :

hennir glapir marmonner         dans le revers le repli.

Il y avait une fois quelqu’un, à présent

il broute, fourre son museau où il peut.

Un dessin-design absolument parfait

pourtant : de là s’élancera :

lapinotant à nous refaire

gambarder, longues jambes, jampignons, de partout

         — Elle l’a dit l’institutrice

         l’ont dit Lewis et Alice. »

 

Andrea Zanzotto

Les Pâques

Traduit de l’italien par Adriana Pilia et Jacques Demarcq

Préface de Christian Prigent

Nous, 1999
http://www.editions-nous.com/zanzotto_lespaques.html

vendredi, 28 décembre 2018

Jean-Yves Masson, « ES IST WORDEN SPÄT »

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DR

 

« Nous sommes venus tard et les chemins mentaient

qui promettaient une lumière au prix des cendres.

Les routes étaient sombres et les forêts brûlaient

là-bas, dans le déclin du jour amer.

Ah oui, nous sommes venus tard, il s’est fait tard,

et nous avons trouvé le lit défait, la chambre obscure.

Depuis longtemps le feu dans l’âtre était éteint.

Mon âme, est-il possible qu’il soit si tard ?

Ah, les pays sont oubliés, qui nous aimaient.

Fumée du corps, dissipe-toi : l’hôte est parti »

 

Jean-Yves Masson

« Poèmes du voleur d’eau »

in Poèmes du festin céleste

L’Escampette, 2002

dimanche, 04 novembre 2018

Jacques Roman, « D’entente avec oui »

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Vincent Ottiger

 

 

« Il est étendu dans l’herbe

un livre tombe à terre

pourquoi le ramasse-t-on

et se relever

pourquoi donc se relever

à quelle page l’ouvrir

si l’on ne peut plus lire

 

Est-ce le poids du ciel

que soulève la poitrine

qui donc tourne les pages

d’un bleu papier

et télégraphie

de la détresse stop

sourire de la farce stop

 

–––––––––––––––––––––––

 

D’entente donner le jour

de ce côté-ci

à d’étranges constellations

entrevues intimes

au respir et au lit

de la conscience

son étendue nocturne

 

D’entente avec oui

aveugle chancelant

effleurer la face

de l’invisible sens

et voir d’un instrument fou

le revenant dire je

dire avoir entendu »

 

Jacques Roman

D’entente avec oui

Gravures sur bois de Vincent Ottiger

Paupières de terre, 2008

https://paupieresdeterre.wordpress.com/2012/02/22/jacques...

jeudi, 25 octobre 2018

Louis Calaferte, « Rosa mystica »

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DR

 

« 46

Visage levé, bouche ouverte, offert à la pluie qui l’inonde. Les gouttes frappent le front, les joues, les épaules, les bras nus dans la robe, se suspendent, ruissellent le long du cou, s’étoilent en s’écrasant sur le bord décolleté de la poitrine.

Au bout des bras écartés, les paumes creuses recueillent de cette eau abondante, tandis que les lèvres s’essaient à la happer.

Aspersion. Rose suave. Précieux Sang. Fons-signatus. (Où êtes-vous, multitude des Anges ?)

Le regard vif, joyeux et secret.

(Ô ! pourquoi n’avons-nous plus ta pureté ?

 

Gracilité de la silhouette frêle immobilisée dans l’ombre du jardin.

 

Blancheur de la robe qui la vêt.

 

C’est le calme matin. C’est le jour. C’est l’occlusion de la nuit. Elle est là.

 

J’entretiens un silence.

 

 

62

Il y aura, liés, dans le souvenir à des gestes, à des attitudes, à une façon de prononcer un mot, ou de rire, ou de se taire, ou d’adresser un regard, toute cette beauté d’herbe, de forêts, de champs verts, de fleurs, de lumière, de soleil, de nuages torturés ; tel aspect du paysage, à un certain endroit, à une certaine heure de la journée, sous un certain éclairage ; telle forme de bouquet, telle atmosphère dans la maison…

Cela —, qui n’existera que pour moi seul, qui me prépare à l’adieu. »

 

Louis Calaferte

Rosa mystica

Denoël, 1968, rééd. Folio n° 2822, 1997

 

mardi, 21 août 2018

Jacques Dupin, « Fragmes »

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DR

 

« […] Écrire que tu étais moi, que tu étais nue, que je n’étais rien . que l’ombre d’un cep, que le délié d’une lettre, que la fleur de givre sur le carreau… qu’une cicatrice inversée, une morsure éteinte… que l’ouverture et le fermoir, – que l’aube d’hiver et la nuit d’été – que la senteur du genêt sur le tumulus au bord du chemin, – que la même phrase à l’infini, reprise, biffée, répudiée – écrite…

————————————————————————

Qu’écrire de l’alouette, du liseron, du chêne vert, comment, à quel degré de passion, au risque d’embuer la vitre, et l’instant de la découverte… faut-il que les mots soient plus clairs que les choses, et la feuille blanche plus criminelle que la nuit qui les dérobe, qui les relance…

 

objet du désir de l’autre, il suffit que tu danses, que tu ries, que tu glisses en dansant dans l’œil que tu ravis, pour qu’il cesse à jamais de voir, en donnant à lire ma disparition…

————————————————————————

­­­­­­­­­­­­­­­Écrire, un mourir qui ne finit pas de s’éteindre entre mes doigts, de rougeoyer sous la cendre, et de reverdir sur l’abrupt de la falaise, comme une naissance de l’un adossée à l’agonie de l’autre, – le partage à couteaux tirés de notre gémellité odorante… très loin de moi, seul, qui verse l’huile sur le feu de l’écriture, pour activer le brasier de la mort du livre, et graisser les minuscules rouages édenté de la poétique aphasie…

————————————————————————

Lui, le rossignol, une nuit de mai, la perfection de son chant me tient en éveil, et me comble, et finit de me persuader de ne plus écrire, – ou de m’obstiner follement à écrire, l’un et l’autre, pour lui, allant de soi, étant ressaisis par son chant, relancés par sa folie, le jaillissement de sa gorge touchant le silence… […] »

 

Jacques Dupin

Échancré

P.O.L, 1991

samedi, 18 août 2018

Jacques Dupin, « Lises lisières liseron »

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© Jan Voss

 

« la vigne serait claire le raisin lourd

comme si le malheur n’avait plus de prise

quand il nous atteint, et qu’il nous serre

dans la séquence infinie de sa venue

de son retour – et c’est toi que je dévisage

il y a des papillons blancs sur tes lèvres

et devant tes yeux, avec les appelants

de la foudre, les prémices d’un désastre clair

frange d’ébriété d’un sol d’humus et de feuilles

où je sombre en m’allégeant de l’odeur

toi et moi nous étions sur le point d’atteindre

cette précocité rayonnante, ce survol

éphémère plus loin que le fond du ciel »

 

Jacques Dupin

Rien encore, tout déjà

Xylographies de Jan Voss

Fata Morgana, 1990

lundi, 13 août 2018

Jacques Dupin, « Orties »

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DR

 

« Le poète – il n’existe pas –

est celui qui change

de sexe comme de chemise

 

 

une humide contre une sèche

une rose contre un caillou

et vice vers…

                      précipice

un feu de branches déjà vertes…

 

 

quelles fleurs pourraient surgir

rien ne presse

 

que le pas

                 l’ombre

qu’il jette »

Jacques Dupin

in Le grésil

P.O.L, 1996

vendredi, 10 août 2018

Jacques Dupin, « Matière du souffle »

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DR

 

« L’ambiguïté de l’empreinte : être le présent d’une image ou d’un signe, la marque brûlante, – et ensemble distance de l’une, absence de l’un, – une vieille histoire racontée marmonnée sans fin, et l’éclat de son futur imminent… Le battement de sa mort suspendue, sa dérogation d’être ici, son sursis, un élargissement de condamné, sa proximité, son éloignement, la barre, la ligne surchargée graffitée de son horizon…

 

Une image dont la violence (la témérité de la coupe) est comme inhibée, fortifiée, prolongée dans son éclat – par ce qui l’entame et l’incise, l’infléchit, l’enrobe et la brouille… Trop prompte, trop vite levée, pour être coupée de l’enclave nourricière, de la terre aveugle, et de la pensée du double…

­——————————————————————————————————

Il s’en faut d’une montagne ouverte, et d’un corps de bête frôlée, de femme désirée – entre blessure, tatouage, rituel et sauvagerie… le même lancinant étirement d’un songe, et la trace accolée du double et de la proie, devant la béance de la montagne et la nuit des yeux de l’aimée…

 

…la nuit dont la grâce réfractaire affleure par le fendillement de l’étendue et la scarification de ses plaies… comme à l’écart de ce massif, de cette chaîne de peintures dont les voix de ruissellement baignent les racines et la danse… Un orgasme de la substance, un solipsisme de l’air, une accentuation du pli et du trait qui transgresse la voix païenne, et le cérémonial de la mise à nu – et la brûlerie d’aromates… »

 

Jacques Dupin

Matière du souffle (Antoni Tàpies)

Frontispice de Antoni Tàpies

Fourbis, 1994

lundi, 09 avril 2018

Elizabeth Willis, « Fleurs météoriques »

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DR

 

« LE GRAND ŒUF DE LA NUIT

 

L’enfance nous montre sa lune grâce aux nuages brumeux, un courant d’air ascendant presque lavé de toute intention. Manipulée et monnayée dans l’ombre subalterne, je ne pouvais pas me débarrasser du souvenir d’un train qui striait les collines de blanc. La colonne en reddition déverse ses uniformes. Des épiphanies gantées de vélin nous dépassent à vive allure dans leur grosse cylindrée. Dans les mots des jonquilles, suis-je avec mon foulard plus jolie que la cendre projetée par la roue ? Quelle forme prennent les femmes ? Ou elle est-il pris comme chemin menant à une métaphore verglacée, une graine plus facile à écraser qu’à ouvrir ? Un mot peut-il être renversé par jeu, ou faut-il une étincelle perdue pour embraser ton arsenal de dentelle ? Le bleu le plus sombre est noir, au bord de la perception. Je donne à la fraîcheur le signal du départ, une chance de gagner, j’orchestre notre descente vers des destinations décentes, je pilote jusqu’à la maison. »

 

Elizabeth Willis

Fleurs météoriques

Traduction collective de l’américain au CIPM, relue par Emmanuel Hocquard & Juliette Valéry

CIPM / Un bureau sur l’Atlantique, 2009

http://cipmarseille.fr/publication_fiche.php?id=e36821f7e...

http://cipmarseille.fr/pop_audio.php?id=200

vendredi, 22 décembre 2017

Li Yi-chan, « Notes »

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« Signes de richesse

 

Le hennissement d’un coursier.

Des larmes laissées par des chandelles de cire qui ont coulé.

Des épluchures d’écorce de châtaignes.

Des coques de litchi secs.

Des fleurs qui tombent en volant.

Le chant du loriot et de l’hirondelle.

Des voix qui lisent.

Tombée et abandonnée, une épingle de tête ornée de fleurs.

Des sons d’une flûte dont on joue dans le pavillon à étages.

Le bruit des médicaments que l’on pile et du thé que l’on broie. »

 

Li Yi-chan

Notes

Traduit du chinois par Georges Bonmarchand

Préface de Pascal Quignard

Le Promeneur, 1992