UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Christian Garcin, « Piero ou l’équilibre »

    da-Piero-d.f-Madonna-del-parto_-50x50-09.jpg

    « J’aime ces visages. Il y a dans celui de la Marie-Madeleine de la cathédrale d’Arezzo une sensualité un peu hautaine qui force l’attention. Les cheveux sont encore mouillés d’avoir lavés les pieds du Christ. Ils tombent un à un sur les épaules. Le corps est robuste. De sa main droite Madeleine soutient un pan de son manteau. C’est un rouge chaud qui domine, le rouge du manteau et celui, ténu, de la chair.

    Ailleurs, un visage et un geste similaires. Deux anges en miroir écartent les pans d’un baldaquin damassé sous lequel se détache la Madonna del Parto, la Vierge de l’enfantement. Cette Vierge fur longtemps l’objet d’un pèlerinage annuel de la part de femmes enceintes, ou désireuses de l’être. Toujours ce visage sain, hautain, réfléchi. La robe bleue est entrouverte. Tandis qu’elle nous fixe, elle montre de sa main droite la fente de la robe, sous laquelle l’Enfant croît à l’abri du monde.

    Pour cette représentation de la divine maternité, on dit que Piero aurait choisi le visage de sa propre mère. C’est à peu près celui de Marie-Madeleine. “Un pur moment de noblesse paysanne” écrivait Longhi. Toutes deux sont vierges d’inquiétudes et rayonnent d’une calme solennité. Une autre Vierge exprimera la même dignité, et de ses deux mains accueillera les dévots sous un manteau bleu, autour d’une robe rouge. Cet élargissement du geste avait permis à Piero de résoudre l’épineux problème du fond doré imposé par les commanditaires de l’œuvre : le manteau ainsi écarté revêtait la fonction d’une abside et rassemblait les fidèles à l’intérieur d’un espace réel. Il s’agit de la Vierge de la Miséricorde, peinte vers 1460 à Borgo San Selpolcro. Les visages des dévots sont peints sous plusieurs angles. On dit que l’un d’eux, que l’on voit de face à droite de la Vierge, serait un autoportrait de Piero della Francesca.

    La Madonna del Parto, Marie-Madeleine, la Vierge de la Miséricorde : les trois visages témoignent d’une même vigueur hautaine et sensuelle. Les gestes, les moues, les attitudes se répondent. Il est possible que Francesca mère de Piero, disparue en 1460, ait été un modèle. Il est possible aussi que Piero n’ait jamais su que sa mère lui était un modèle. Il est même possible que toujours nous ne peignions, écrivions, composions, qu’autour des mêmes visages d’enfance, des mêmes terreurs, des mêmes émois rejetés dans les limbes de nos mémoires. Peut-être ne cessons-nous de rêver qu’une femme de ses cheveux nous frotte les pieds, une femme dont le visage serait comme le reflet d’un visage lointain. Peut-être sommes-nous à la fois l’être qui croît sous le manteau d’une vierge et les fidèles rassemblés sous ce même manteau. La vierge alors fait signe, ouvre ses bras, et nous courons nous agenouiller — car l’agenouillement est la position verticale la plus proche du blottissement, et le blottissement la seule position vivable de toute éternité. »

    polyptique-misericorde-vierge-misericorde-piero-della-francesca-12-290-iphone.jpg

    Christian Garcin

     Piero ou l’équilibre

     L’Escampette, 2004


     

    Deuxième page consacrée à la Madonna del Parto

     (& un peu plus) de Piero della Francesca.

     

  • Michaël Glück, « L’Enceinte »

    Piero della Francesca-442676.jpg

    « Elles ont paupières lourdes comme des céréales, toute l’eau du paysage dans les yeux, ce voile du regard qui épouse la montée des brumes. Elles sont épouses des eaux, elles, les fertiles, les fécondes. Elles ne disent pas la Peinture, elles vivent ; elles ne commentent pas l’œuvre, elles œuvrent, elles ouvrent, elles s’ouvrent vers les mots venus du dehors, elles s’ouvrent au texte qui s’est écrit au-dedans dans cette matière de la langue. Elles ne disent pas la géométrie reflet de la cosmométrie, elles ne mesurent pas la terre, elles sont la terre et comptent les mois et les jours, l’éclosion des mots dans le ventre. Elles savent, d’une mémoire aussi sûre que les engendrements, l’épiphanie de la langue ; en elles toute langue est annonce. Le ciel est muet pour que parlent les corps. Elles ne s’interrogent pas sur la virginité, moins encore sur l’Immaculée Conception. Elles ont couru, jeunes filles, avec les jeunes gens de ce village ou des villages voisins, le long des rives du Cerfone, elles s’y sont baignées avec eux selon un rite très ancien. Elles ont parlé pour que les mots de l’amant viennent en elles. La pureté, l’impureté de la conception ne les préoccupent pas. Elles ne lisent pas la Madonna del Parto comme un traité de la Cité de Dieu. Elles sont la Cité qui s’accroît entre deux anges dont les couleurs se croisent ; le bien, le mal. La main gauche patiente sur la hanche, de ce même geste qu’elles ont entre le labeur du corps et les travaux des champs. Elles portent, elles aussi, la sainteté comme un panier sur la tête. Elles sont altières, sans être jamais hautaines. Celle qui marche, la Gradiva, pèse de son poids d’eau debout dans le sillon ; elle est la Gravida.

    Regarde-moi, dit-elle. Vois d’où tu viens, de quelle beauté tu as pris jours et nuits. Ta tête est mémoire du ventre. Souviens-toi. »

     

     Michaël Glück

     L’Enceinte

     Cadex, 1993, rééd, 2010

     

    Première page consacrée à la Madonna del Parto

    de Piero della Francesca.