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mardi, 01 septembre 2020

Gérard Haller, « Menschen »

Les Inédits du Malentendu, volume 8.

gérard haller,meschen,heimweh,galilée,les inédits du malentendu

 

 

semblable maintenant d’un bord à l’autre

de la terre on dirait l’image se clôt

et l’image se déclôt qui nous tenait

ensemble et c’est comme si tout de nouveau

me quittait. Le visage autrefois du dieu

mort que tu étais. Comme s’il revenait

mourir sous mes yeux

 

regarde

 

irressemblant maintenant vide l’enclos

là-bas lumineux de ta voix

 

tout le heim autrefois. Regarde. Gisant

nu de part et d’autre du grillage ici

qui le défigure et les traces partout

du sang sur l’herbe et les rails et le linceul

bleu du fleuve au loin miroitant sous le bleu

incicatrisable du ciel oh et tout

le ciel comme ça lèvre contre lèvre

de nouveau qui s’ouvre et les larmes dans nous

sans mer à la fin où retourner

 

Gérard Haller

Inédit, extrait de Menschen

à paraître aux éditions Galilée le 17 septembre 2020

 http://www.editions-galilee.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=3534

on pourra regarder cette lecture de Nous qui nous apparaissons de et par Gérard Haller sur le site « Philosopher au présent » ttps://www.youtube.com/watch?v=3ftmFUkUns8

 

Gérard Haller est un auteur rare, qui compte infiniment pour moi, dont j’attends chaque livre avec une vertueuse et tremblante patience depuis Météoriques (Seghers) en 2001, en passant par all/ein, Fini mère, Le grand unique sentiment (Galilée) etc. Dans quelques jours celui-ci, Menschen, sera sur nos tables, nul doute qu’il éclairera avec quelques rares autres – ceux d'Isabelle Baladine Howald, Fragments du discontinu (Isabelle Sauvage), Pascal Quignard, L'Homme aux trois lettres (Grasset), Camille de Toledo, Thésée, sa vie nouvelle (Verdier), pour n'en citer que trois essentiels – cet été qui se termine & cet automne qui commence.

dimanche, 16 août 2020

Frédérique Germanaud, «  8.6 — Notes urbaines »

Les Inédits du Malentendu, volume 7.

 

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© : Frédérique Germanaud

 

Installée au plein cœur de la ville, depuis la fenêtre, j’observe, je grappille, je note. Je tente de saisir la matière urbaine dans ce plan serré et fixe. La 8.6 est « le réchaud de la rue », cette bière à 8.6 degrés d’alcool, vendue en canette de 50 centilitres. Elle a remplacé le vin chez les gens de la rue.

8.6 est un chantier en cours.

 

 

*

Je vivais avec les oiseaux. Je suis projetée dans l’espace des hommes. Dans le temps des hommes. Frottements. Contacts. Électricité. Un gros nuage noir.

C’est neuf et c’est vieux. Des trafics et des vengeances. Des alarmes, des guerres. On sort le couteau. La prochaine fois, c’est la mort. Pour une femme.

Je somnole, bercée par la rue sonore du matin.

La ville cousue serrée. Rugueuse. Raide. Ma place dedans. Sans déchirure ni accroc. M’y glisser.

 

*

 

Devant le Stalingrad, bar à Chicha, des hommes seuls. Survêt noir à bandes blanches, claquettes chaussettes ou baskets siglées. Ils fument. Entrent. Sortent. Entrent. Poignée de main à un jeune noir. Jamais une fille.

Des canettes de bière payées en pièces jaunes au Diagonal. La 8.6 la bière des mecs à chien, des bras tatoués, des sacs à dos.

Au soir les camions. Fracas. Vacarme. Nos poubelles dégueulant dans les bennes. Nos ordures mâchées. Les os craquent.

Après minuit la rage des voitures. Sèche. Puissante. Le moteur ronfle pour dire la vie.

La geste tapageuse des jeudis soirs. Vociférations nocturnes. Des flambeurs. Rapides. Verbe haut. Toute cette énergie injectée dans la nuit. La tension. (Ma jalousie, mon dépit) (Au tensiomètre ce sont toujours eux qui gagnent)

 

*

 

L’homme du parking. Yannick. Son gros blouson au cœur de l’été. Capuche rabattue sur la tête, boîte de bière à la main. Le matin, clair, interpelle le cafetier, les gens dans leurs voitures. Son rire plein la rue, jusqu’à ma fenêtre. Son crâne rasé. Il tend la main timidement (sans conviction). Son sac à dos noir. Sa boîte de 8.6.

Au soir il insulte les filles de la supérette. Il geint. Il ne sait plus pourquoi il est là. S’arrime avec peine au poteau du parking, Yannick.

– Quand est-ce qu’on sort ?

– T’es dehors, mon gros.

Les passants insomniaques.

Une nuit. Bruit de verre. Bruit de poubelles.

 

Frédérique Germanaud

8.6

Inédit

 

Les Inédits du Malentendu, septième semaine. Aujourd'hui, Frédérique Germanaud, dont le travail, découvert grâce à l’œil de mon copain Claude Rouquet lorsqu’il publia, en 2012, à ses éditions de L’Escampette, La Chambre d’écho, étonnant ensemble de textes qui me sidéra littéralement, est un de ceux qui comptent en ces temps improbables et mortifères. Depuis, Courir à l’aube, Vianet, et Journal pauvre — tous à l’excellente Clé à molette (Alain Poncet) — confirment ces impressions premières en y ajoutant de l’épaisseur, de la simplicité, un œil rare pour une écriture nette, attentive à ce qui la fonde et au monde qui l’entoure. Bonne lecture.

dimanche, 02 août 2020

Françoise Ascal, « Autour d’Odilon  — Trois tableaux »

Les Inédits du Malentendu, volume 6.

 

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Odilon Redon, La mort d'Ophée, vers 1905, Gifu, Musée des beaux-arts

 

 

Anémones

 

Les anémones surgissent de nulle part

rassemblées dans un vase sans assise

elles flottent dans la lumière

appellent notre regard

 

Au sommet de leur épanouissement

elles supplient qu’on les retienne

bleues violettes pourpres

elles vibrent sous la caresse du peintre

 

elles cachent en leur centre une pupille noire

un gouffre à la mesure de l’amour

 

 

 

Orphée

 

Les morts font une haie.

Ils se dressent devant toi et cachent le bleu du ciel.

Comment pourrais-tu sortir du deuil ?

 

Ton père d’abord, jeune encore, puis ton frère cadet Léo, puis ta petite sœur Marie, puis l’ami Jules, puis l’ami Émile, puis l’ami Ernest, puis Clavaud, ton maître spirituel dont le suicide te bouleverse

et par-dessus tout,

ton fils Jean,

le nourrisson de deux mois, sur le berceau duquel tu t’es penché avec tant de tendresse.

Trop de morts en trop peu de temps.

 

Quelle échappée, quelle issue, si ce n’est dans ton art ?

Tu travailles comme un forcené. Tu combats le sort adverse.

À coup de fusain encre plume tu exorcises les puissances nocturnes.

 

Longtemps Orphée te hante, Orphée te parle à l’oreille.

Trois ans avant ta propre mort, tu lui offres le plus doux des tombeaux.

Visage et lyre reposent côte à côte

enveloppés d’un nuage luminescent, piqueté de fleurs-étoiles.

Viatique pour le voyage de l’âme, le Livre bleu.

Orphée l’inconsolable a trouvé la paix.

 

 

Vase de fleurs, le pavot rouge

 

Rouge flamboyant

le pavot insiste

il s’impose dans les nuits sans sommeil

hante tes jardins clos

 

le pavot se dilate dans l’espace

ouvre et déploie ses pétales

plus vastes plus tendres

que l’arrondi du vase

 

bientôt on ne voit plus que lui

 

dans les galeries du crâne

le pavot brûle

ton désir croît

 

Françoise Ascal

Chantier Odilon

Inédit

L’œuvre de Françoise Ascal est une des plus précieuses qui soient. Son journal, ses poèmes, ses récits, depuis son premier livre Le Pré, en 1985, sont attendus comme témoignages d’un travail exigeant, rigoureux, sachant creuser l’autobiographie pour qu’elle devienne celle de tout le monde. La mémoire, l’art, les bonheurs et les douleurs… sont au cœur de ce travail émouvant et précieux. Qu’elle soit donc mille fois remerciée de nous avoir donné ces trois pages alors que vient de paraître l’étonnant Journal du perce-neige chez Al Manar avec des travaux de Jérôme Vinçon. https://editmanar.com/editions/livres/lobstination-du-per...

dimanche, 12 juillet 2020

Alexis Pelletier , « Aujourd’hui »

Les Inédits du Malentendu, volume 5.

alexis pelletier,aujourd'hui, Carmelo Zagari, Les forains,

 

Carmelo Zagari, Les forains, gravure à l’eau forte sur cuivre, 2017

 

il y a une voix qui continue dehors

qui voyage quand personne ne le peut

qui répète heureuse

je ne suis pas celle que vous croyez

je n’ai pas d’autre intention que

d’être la voix qui continue

et c’est parce que je sais qu’on m’entend

que je trouve la force d’être là

sans majuscule

sans commencement ni fin

 

 

 

et quand on croit qu’elle s’arrête

c’est qu’elle reprend un souffle

en écoutant ce qui à l’intérieur

d’elle doit se réduire encore

pour être au plus vif du timbre

au plus simple des inflexions

pour au moment où elle reprend

alors même que personne n’a

entendu son arrêt

mieux saisir l’espace

 

 

 

avec elle

ce qui se présente

est peut-être un murmure

peut-être une affirmation

quelque chose qui tient et

se retient

un espoir

le mot serait trop fort

une nécessité

pas assez décalé

une entrevue plutôt

celle qui consiste à remonter

à prendre l’époque à contre-courant

 

un murmure à contretemps

 

 

 

jamais la voix ne demande où

elle est

jamais elle ne considère

les jours comme des

tranchoirs et jamais les jours

ne nous mangent le front

comme un linceul

 

jamais l’on n’est incrédule

pour suivre dans la voix

un oiseau qui vole entre les

murs jamais dans la voix

l’oiseau n’est obscène

 

jamais la voix sans doute

native ne se dissout-elle

parce que jamais elle n’a à persister

parce que toujours elle est

là jamais

il n’y a d’écart ni de

centre avec elle

jamais elle ne se désigne

autrement que par elle-même

puisqu’elle n’est ni souffle ni

note tenue qui porterait

 

jamais elle ne se fait à la

complaisance des

images

à leur hystérie

 

 

 

la voix est sans

doute une

contre-voix

quelque chose qui

vient d’en-dessous

et laisse avec

cette impression de

vague qui ferait dire

que c’est un murmure

alors qu’il n’en est rien

c’est détimbré mais

contre l’époque ou plutôt

à rebours

du discours moral

des propos de ceux et celles qui

ne savent pas dire qu’ils ne savent

rien

et qui n’ont jamais vu que la langue

est minée et que

les mots de

la tribu sont déjà ceux

d’un asservissement de

l’autre

 

la voix et sa désappartenance

 

elle n’accepte rien de

tous les mots qui lui viennent

et parce qu’ils causent et détruisent

elle continue sans eux

sans moi

toujours en puissance même

dans son retrait toujours ferme

même quand muette

englobant tout

le malaxant le formulant

dans une pâte qui invalide

chaque certitude et laisse

pantois et en plein suspens

 

pas une pâte

pas une matière

quelque chose de l’infra-sonore

qui saisit le corps et destitue

la certitude au moment où

elle s’acquiert

 

sans moi sans toi

peut-être pour éviter la question

pourquoi continuer

le fait de tout abandonner

ça n’est pas l’essentiel

rien n’existe

 

quoi

 

encore un vers

 

Alexis Pelletier

Aujourd’hui

Inédit – extrait

5ème Inédit du Malentendu : Alexis Pelletier, Aujourd'hui – premier mouvement –, avec une eau-forte de Carmelo Zagari, Les forains. J'aime infiniment les livres d'Alexis Pelletier, que mon copain Claude Rouquet m'a fait découvrir – il l'a d'ailleurs publié quelques temps plus tard – lisez le magnifique Comment quelque chose, suivi de Quel effacement à L'Escampette. Sa poésie est une des rares qui me touchent vraiment en ces temps de misère. Je me réjouis chaque fois que quelque nouvelle page me parvient (un livre pauvre est en cours dans la collection de Sophie Chambard, avec Iris Dickson, je le célèbre d'avance). C'est vif, résolument chantant & plastique, joyeusement irrévérencieux, éminemment politique – au sens juste du terme –, (lisez Slamlash à l'atelier Rougier V) et on ne peut qu'avoir envie de se lier d'amitié avec son épatant Mlash – un double de lui-même à n'en pas douter.
On pourra lire aussi, avec profit, ses entretiens avec Claude Ollier, Cité de mémoire, parus chez P.O.L en 1996.
 

dimanche, 28 juin 2020

Marcelline Roux, « Carnet pour et avec Emma »

Les Inédits du Malentendu, volume 4.

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Bulle griffée, Emma Glodt

 

Ce carnet aurait dû se refermer le 4 juin 2020 et être lu lors du vernissage de l’exposition des photographies d’Emma Glodt à la Galerie d’Art de Corbeil-Essonnes. Le confinement en a décidé autrement. Le carnet restera ouvert jusqu’en janvier 2021, date de report de l’exposition.

 

 

Celle qui regarde pourrait

 

être embarquée dans un sous-marin

voir le monde à travers un hublot, début du véritable savoir selon Jules Verne,

 

être enfermée dans une capsule spatiale jouant au-delà des nuages,

 

ou simplement spectatrice derrière une fenêtre, immobile face au monde.

 

Pour celle qui regarde,

des bulles de temps flottent, voyagent, passent comme le sang dans les veines.

 

Elle a la force d’y être, d’y revenir, d’oser la répétition surtout quand le corps rechigne.

 

Celle qui regarde n’est pas celle qui marche mais celle qui vient se déposer,

croit encore au cadre, au frémissement des couleurs, à la présence de l’arbre.

 

Elle invite au grain d’un soir, au bruissement d’un matin.

 

Sa contemplation charrie des ciels tourmentés, des lumières étrangères.

L’arrêt sur image n’en finit pas de passer.

Le rituel l’accroche, la retient tandis que la nature découd le dehors comme le dedans.

 

Celle qui regarde tisse avec le sauvage de la douleur, l’apprivoise,

y glisse des tremblements, des bougés, de l’épaisseur,

quitte à griffer la surface des choses.

 

Elle ne peut mentir,

adoucir le monde d’en face, qui se dresse chaque matin comme un défi,

une image à prendre ou à laisser s’évanouir dans un souvenir.

 

 

 

Sa chambre est camera obscura et pourtant capte la lumière.

Sa Vita Nova débute dans une autre chambre, imposée par le corps.

Sa vue cherche vallons, toits éloignés, brumes et natures mortes.

La ville et l’humain ont été mis à distance.

 

Elle a osé le repli au creux ou au sommet des monts

selon la foi qu’elle accorde au geste qui capte l’instant.

 

22 Février 2020, je lui envoie par texto : « J’attends tes images, comme on attend des nouvelles des éléments, des bouleversements cosmogoniques. Beau temps sur Corbeil ». Pour elle, j’ai ouvert un nouveau carnet. J’ai la manie des carnets et ses instantanés feront bon ménage avec ce genre du quotidien. Envie d’écrire à partir de ses percées et griffer moi aussi du papier. Envie d’une correspondance légère entre mots et images, au ras de l’ordinaire.

 

22 février 10H49, je reçois cinq images et une vidéo : une maison bouge, un chemin, une forêt-nuages, une encre, un nuage solitaire.

 

23 février 12H10, un portrait d’elle apparaît sur Facebook. Un regard face, des yeux ronds et bleus comme les bulles de ses photos, des pointillés comme un voile de pixels, tiré sur la moitié du visage comme si le portrait ne pouvait pas tout dire, qu’il fallait deviner sa part cachée, la construire autrement. Tirer des lignes, se montrer à points comptés, broder autour de soi, chercher les lettres manquantes comme dans une grille de mots croisés : n’est-ce pas le lot de chacun ?

 

29 février 18H43, me parviennent des images de brins d’herbe. La lumière est celle de mon jour : éclair entre giboulées. Le vent secoue et la cabane virtuelle laisse tout passer. J’ai cru que ma maison meulière ne résisterait pas plus que ces traits esquissés. Pluie, bourrasques, dérèglements non virtuels de nos temps présents.

 

12 mars, dans le TGV vers Angers, je goûte aux images à grande vitesse à l’exact opposé des prises immobiles d’Emma. Points communs : la vitre striée qui donne la sensation d’images retravaillées, l’écran de la fenêtre qui fait cadre, découpe le réel et invite à chercher ce qui se cache, à rêver de netteté, de captation de la vision fugitive.

 

21 mars , nous sommes tous passés de l’autre côté du miroir. On ne sort plus de chez nous : confinés depuis le début de la semaine et les photographies de nature, de brume, d’herbe sont comme des pieds de nez, des souvenirs insuffisamment savourés, ou déjà les images d’un avant. Elles deviennent mes randonnées visuelles. Pas envie d’ajouter un journal de confinement à tous ceux qui vont être écrits mais juste tenter de poursuivre ce carnet.

 

 

Marcelline Roux

Carnet pour et avec Emma

Inédit

https://www.emma-glodt.com/

dimanche, 21 juin 2020

Dominique Preschez, « Un matin, l’autre »

Les Inédits du Malentendu, volume 3.

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                                                                                       pour Claude et Sophie Chambard

                    

… repères     ciels en pinceaux

     d’oiseaux     sans couleur autre

qu’infime or                   montgolfière

                                               au levant   continues

ses narines             au vent         caressent

                                l’ambre des algues

                   en dépôt de la nuit

sur toute rive ronde…

 

 

 

 

… les bois en veille     bandent

                               l’effigie des solistes     cotonnée

aux pollens roulés             en tierces

                                                   cordes ou résonances

quel orchestre ?

                            sous la hêtraie du vent...

 

_____________________________________________________________

 

 

… attente       à l’air sec        du parquet

                                                        disjoint le souffle étouffé

   un enfant marche sur les mains

                                          liées à la pression

                     au vide noir s’incline

                                        où trait de lune   sauve

                     l’instant du sacrifice…

 

 

 

 

 

… dans le bas du jardin chaud

                         frisé par la fontaine

l’arbre à glycines

             grimpe au parquet de lune

                           un funambule étoilé

en blanc de laine

                           il a talqué ses mains…

 

_____________________________________________________________

 

 

… quelle prévoyance d’ailes

                                    amantes en secret

ô, tournis !                             sous l’ombrage

     exhalent                                      une écurie haletante

                 son musc de corne

près   des   paupières                                      retournées…

 

 

 

 

 

… en poussière       les silences

                         de l’air                mesurent

l’horloge de verre       célèbre

                       seconde à la seconde

près                                       l’illusion du temps…

 

 

 

Dominique Preschez

Jardin de sommeil (extrait)

mercredi, 10 juin 2020

Michaël Glück, « 7 jours en mai »

Les Inédits du Malentendu, volume 2.

 

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Lysiane Schlechter, Dreaming – craie/papier– décembre 2019

 

 

01/05

il écrit : cette fleur, la beauté de cette fleur, la beauté est cette fleur ; il écrit ce qu’il tait : la laideur du jour qui n’est pas cette fleur, les couleurs et les cris du matin à l’écoute des nouvelles du monde ; il écrit entre laideur et beauté, entre la bouse et les cils soulignés de khôl des belles Aubrac.

 

Il écrit : ce jourd’hui n’est pas celui de la fête du travail, ce jourd’hui est anniversaire des luttes des travailleurs, la beauté est cette fleur des luttes, la beauté est dans le refus de la domination, la laideur du jour est dans cette nomination : fête du travail.

 

 

02/05

il écrit qu’aujourd’hui n’est pas lendemain de fête, qu’il ne travaille plus, qu’il ne travaillera jamais plus, il écrit qu’une phrase d’arthur rimbaud lui tourne dans la tête et que pourtant il lui faudrait faire travailler sa mémoire, qu’hier n’est pas si loin, hier, il pouvait se souvenir de tant.

 

il écrit il, parce que sortir de il est exil et qu’on ne connaît pas encore le mot exelle, excelle, oui, ce mot est bien recensé, mais exelle non, il y a comme ça des mots dont on dira néologisme sans le laisser paraître dans l’ordinaire des usuels, c’est ainsi la patience, la lenteur des lexicographes, c’est ainsi.

 

 

03/05

il écrit que dans sa main tient le stylo, qu’il aime la couleur et le parfum de l’encre, que les instruments anciens ont une musique d’enfance, qu’écrire est cette enfance muette qu’il affrontait dans la nuit silencieuse quand il entendait derrière les murs de sa chambre les hoquets ou ronflements des parents dans leur grand lit.

 

il écrit qu’écrire se souvient encore de l’enfance et que la rage lui vient de savoir aujourd’hui enfances plus meurtries encore que la sienne ; il écrit contre. il écrit pour. il écrit pour ne pas guérir de cette belle maladie de vivre ; dehors l’églantine écolière fait des lignes de ciels avec pâtés de nuages.

 

 

04/05

il écrit que la main qui écrit est une main négative, que l’écriture dit l’absence, dit la main qui se soustrait au fouissement de la terre, au geste de porter la terre vers la bouche, à celui d’ensemencer et plus tard cueillir, il écrit que la main qui écrit désapprend à tuer.

 

il écrit : j’ai posé sur le bois le couteau de la faim ; une autre main a pris le bois, le couteau a taillé une autre absence dans le bois, le couteau a taillé les petits dieux absents, a cessé de vénérer, il écrit que la main a offert aux enfants les figurines d’un jeu autre avec l’absence.

 

 

05/05

il écrit la soif, l’indécence qu’il y a à écrire la soif quand l’eau manque ; la main tavelée par la soif et les ans ; il écrit, il décrit ; la main cherche dans l’encre façon d’apaiser la soif ; il dit qu’il ne sait d’où lui vient cette soif, cette faim des mots ; il écrit l’enfance muette des phrases restées au fon de l’encrier, sous la craie.

 

il écrit les vieilles guerres d’écoliers ; se souvient des insultes qui tombaient du ciel avec la poussière des paillassons ; sales étrangers, youtres, youpins ; il écrit ces mots qu’il a entendu derrière les otites ; ces mots qu’il a lus plus tard, qui ne faisaient pas dans la dentelle, sous les bagatelles ; il écrit : massacre.

 

 

06/05

il écrit la nostalgie des odeurs d’encre dans la salle des rotatives, les souvenirs des voix qui cherchent les questions plutôt que les réponses, il regarde sa main tachée, le noir bleuit sur la peau rosée et ridée, il murmure le mot événement puis balbutie avènement, il écrit, il n’entend pas sur la place les chants d’oiseaux.

 

il écrit qu’il aurait aimé écrire, qu’il y a des chansons d’amour inaudibles sous les décombres, que le service public se retire de tout soutien au silence entre les mots, qu’il faut faire du chiffre et mettre en concurrence les longueurs des listes de poètes, qu’il faut assermenter assermentir.

 

07/05

il écrit qu’il a commencé l’écriture d’un nouveau livre et sait qu’il lui faudra changer de chemin, emprunter les laies transversales, il écrit qu’il faudra donner autre corps autre chair à ce pronom personnel, étoffe vide qui ne préserve ni du dehors ni du dedans, il écrit qu’il a à renoncer.

 

il écrit tourments des jours des matins, tourments des nuits qui s’encrent, il écrit parce qu’il ne dit pas, parce que quelque chose en lui a cédé au silence ; il écrit pour céder et celer ce silence ; il sait trop la profusion des phrases, les envolées ; il sait qu’il eût pu basculer vers l’excès ; il écrit qu’il lui faudrait brider l’écriture.

 

Michaël Glück

7 jours en mai 

2018

 

Publié ce jour d’hui pour fêter l'anniversaire de Michaël Gluck.

dimanche, 07 juin 2020

Armand Dupuy, « vingt août, huit heures cinquante-trois… »

Premier Carnet des Inédits du Malentendu.

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Tableau radiographique de Claire Combelles

 

vingt août, huit heures cinquante-trois, relisant les notes

de C.C., s’active mon sentiment de plongée dans le

T-Shirt bleu de la veille, tube odorant, cheminée grand

tirage, parfumant, fumant dans ma lecture, le texte et l’odeur

mêlés, traces végétales et vitesses des phrases dans le nez.

neuf heures vingt-huit, toujours la mort galope et me rattrape

dans l’odeur, bête traquée par toutes les extrémités (ses flancs

traqués, sa nuque, sa queue, sa truffe traquées, ses oreilles),

devenant l’équivalent d’une tâche aveugle ne cessant d'électriser,

même d’érotiser ma vue pénétrée par couleurs et moussures

lentes. vingt-et-un août, vingt heures onze, mon rapport

d’échelle maladif, l’escalade sensorielle, tension de désir

et de couleurs malmenées, déclinant, fanant, ma tête

ramifiant les obstacles, branchies putréfiées, cherchant

du secours dans mes rimailles visuelles, répétant le vert,

le bleu, patinant dans l’étendue jusque sur mon torse :

ciel et glacier floqués sur le T-Shirt. vingt-trois août,

huit heures, reprendre mon geste parlé, dictaphone

occasionnant la dépression légère dans l’habitacle,

générant ma phrase, main décousue, langagière,

et quatre pneus roulant, pétrissant de plus belle mon élan

de poisson réflexif, ma remontée puis mon retrait dans ce

que creuse la vitesse – l’air seul destinataire –, ne reste

qu’un flux, ce bruit de tristesse et d’ignorance mêlées.

vingt-cinq août, sept heures cinquante-et-une, nuit mauvaise

ramasse dans les épaules l’épuisette ou le tamis malmenés,

mes grilles de lecture aphasiques, tout se verse mal à travers

les yeux, ou me verse, sac de grisaille en moi, sa charge

de bélier mou, l’assaut quand je détourne les yeux, le sac

poubelle à mes pieds, masse fripée, close, cordon rouge,

continue le ciel et, relevant la tête, le ciel répète les plis

du sac à n’en plus savoir ce que continue l’étrange décor

de papier mâché. huit heures treize, on est debout dans

ses jambes avec, parfois, quelque chose encore plus debout

que soi – ou bien les yeux debout dans ce debout de soi,

non pas globes mais perches, flèches, ficelles ou sagaies

lancées. vingt-six août, neuf heures vingt-cinq, j’en appelle

à mes cavités, mes fosses, les grottes portatives qui marchent

en moi d'un pied creux, foulent mes viscères, mes patinoires

et muscles lisses, mon nez soudain lasso tournant sur

son café, sur les cheveux qu’elle détache d’une épaule,

les déposant sur l'autre, la bretelle de chemise de nuit,

fil intime ou longue patte de mouche tordue – l’accroc

dans son bronzage –, j’en appelle à ce qui n’est pas, sans

savoir d’où ni pourquoi j’appelle, je serre les dents, les ombres

se moquent et se resserrent autour de moi, d’un autour

intérieur, se recroquevillent.

 

Extrait de Selfie lent

à paraître, Faï fioc, 2020

http://www.editions-faifioc.fr/