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jeudi, 29 août 2019

Ginevra Bompiani, « Conseils à un chasseur »

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DR

 

« À qui désire tuer un homme, j’aimerais rappeler que ­— par un étrange effet du crime — l’âge de la victime revient au meurtrier. Il faut par conséquent faire très attention à l’âge de celui qu’on tue. Tuez un nouveau-né, vous voilà faible, fragile comme lui : le premier venu peut vous empoigner et vous jeter par la fenêtre. Tuez un vieux, et la sève reflue avec vos forces, laissant flotter comme vide défroque un corps trop vague qui partout cherche appui, vos yeux se voilent, et la plus amoureuse des femmes s’esquive avec un haut-le-cœur. Si la victime est d’âge mûr, elle va se décharger sur votre dos du poids de ses années, des graves soucis de sa position, des souvenirs sans nombre d’une vie qui a mal tourné. S’il s’agit d’un jeune homme, au contraire, toute l’expérience que vous avez engrangée avec tant de peine, tombera à vos pieds, vos muscles céderont aux nerfs, vous vous empêtrerez, et le sens de l’orientation — si précieux à l’assassin que vous êtes — perdra sa sûreté, divaguera.

Veillez donc à bien choisir un homme arrivé au moment de sa vie qui soit le plus proche du vôtre. Même alors, quand vous vous trouverez devant un homme qui paraît le même âge que vous : méfiez-vous. Il pourrait cacher en lui toute une autre durée, invisible, n’avoir jamais accompli son âge, être dangereusement resté en deçà, ou l’avoir largement dépassé.

La race peut aussi vous jouer de mauvais tours : on dit que dans certains villages africains une gamine d’à peine douze ans vaut une fille épanouie de l’Europe ; qu’un homme de cinquante ans, là-bas, est déjà un vieillard. Cantonnez-vous à votre race. Et ne mésestimez pas — si vous êtes citadin — l’influence de la campagne : à chaque souffle du vent, le grand air touche à l’âge de l’homme : il lui fouette le sang et le rajeunit aujourd’hui, demain, à l’improviste il le couvre de rides.

Faites en sorte que la victime soit la plus proche de vous par l’âge, la condition, les habitudes, le physique. Et s’il vous arrive de rencontrer un homme aux cheveux noirs, les lèvres décolorées et le regard usé ; s’il porte un costume sombre, des chaussures à bouts ronds, pas de cravate ; s’il a trente-cinq ans, deux mois, deux jours ; s’il est né un samedi, dans une chambre en désordre, en émoi ; s’il cache une faute future ; s’il va le long du fleuve, juste en face de vous et que, vous bousculant à peine, il lève vers vous les yeux et pousse un cri d’horreur ; vous, qui savez à qui vous avez affaire, cet homme-là, vous pouvez tranquillement le tuer. »

 

Ginevra Bompiani

Les règnes du Sommeil

Traduit de l’italien par Eliane Formentelli

Postface d’Italo Calvino

Coll. « Terra d’altri », Verdier, 1986

https://editions-verdier.fr/auteur/ginevra-bompiani/

samedi, 24 août 2019

Anne Pauly, « Avant que j’oublie »

anne pauly,avant que j'oublie,verdier

DR

 

De Verdier les 40 ans, suite.

Des premiers romans comme celui-là je veux bien en lire un chaque jour.

Anne Pauly s'invite dans la cour des écrivains avec une allégresse rare sur un sujet grave — la mort du père. Parler aux — avec, pour les — morts, oui, c'est de cela qu'il s'agit, dire l'ineffable, dire ce que l'on peut faire avec la mort et ce qui reste de celui qui maintenant n'est plus là et qui ne cessera de nous accompagner, d'une manière ou d'une autre et dont on fera l'inventaire. Anne Pauly attrape tout ça et avec une vraie liberté et, un humour épatant, elle tient à la juste distance ce qui pourrait nous mettre à terre. Un magnifique portrait, aussi, d'un père pour le moins singulier.

 

« Pour l’heure, j’avais réussi à venir à bout des choses urgentes comme envoyer des actes de décès pour clôturer administrativement son existence et ça me semblait déjà énorme. Je n’avais en outre, pour le moment, ni huissier sur le dos, ni date butoir ni aucun agenda sauf celui que préconisaient les livres de développement personnel et que relayaient, terrifiés par les entre-deux, les gens qui m’entouraient, patients, à l’écoute, compréhensifs, ma pauvre chérie, mais quand même pressés de me voir tourner la page. Moi, je préférais ne pas.

Le premier jour, j’ai donc résisté, façon Bartleby, à cette injonction d’inventaire définitif en contemplant, immobile, cigarette à la main, les choses dans leur ensemble depuis le seuil des pièces, hésitant à leur imposer un mouvement qui dissoudrait peu à peu et pour toujours ce qu’il y avait eu avant. Cette perspective m’angoissait tellement que j’ai même pris des photos de chaque étagère pour être capable de recomposer, en cas de vérification intempestive des inspecteurs de la mémoire, le tableau dans son ordre exact et au centimètre près. J’ai aussi passé deux bonnes heures à enregistrer les bruits de la maison avec le dictaphone de mon portable craignant de ne plus jamais les entendre si quelque chose venait à changer : silence assourdissant, tuyaux régurgitant, bruit particulier de l’eau s’écoulant dans tel ou tel évier, vrombissement de thermostats, craquements de parquets et d’escalier, grelots accrochés pratiquement à tous les trousseaux de clés, carillons japonais tintant dans le vent de manière poétique ou irritante, tours de clés et couinements de portes, cliquetis d’interrupteurs, fenêtres aux caoutchoucs rebelles et touche play de l’antique répondeur sur la bande duquel on entendait encore la voix mélodieuse de ma mère dire, un peu intimidée de s’adresser à une machine : Laissez-nous votre message ou votre numéro.

Personne n’avait effacé ce message depuis qu’elle était partie et on avait dû trouver qu’ils étaient cinglés, chez les Pauly, de laisser un fantôme prendre les messages. Mais nous, ça nous plaisait de pouvoir continuer à l’entendre de temps à autre et il m’était même arrivé de téléphoner en sachant qu’il n’y aurait personne pour décrocher et qu’elle s’adresserait donc directement à moi. Sa voix, où résonnait toute la gentillesse du monde, nous était nécessaire. Dans les moments de nos vies où, par facilité, nous laissions le désespoir nous gagner, elle nous ramenait à nous-même, nous exhortait à nous redresser et à faire de notre mieux. »

 

Anne Pauly

Avant que j’oublie

coll. Chaoïd, dirigée par David et Lionel Ruffel, Verdier, 2019

https://editions-verdier.fr/livre/avant-que-joublie/

lundi, 12 août 2019

Bashô, « Journaux de voyage »

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« Notes d’un voyage à Sarashina

 

Au village de Sarashina aller voir la lune sur le mont Obasuté, voici ce qu’avec insistance me suggère le vent d’automne dont le souffle agite mon cœur, et un autre partage avec moi le goût du vent et des nuages, celui qui a nom Etsujin. La route de Kiso passe au profond des montagnes, raides en sont les chemins ; craignant qu’à l’étape le cœur ne nous faille, Maître Kakei nous a donné un domestique pour nous escorter. Tout un chacun s’est ingénié à nous aider, mais ignorants de la route et des étapes, dans notre commune confusion nous brouillons tout devant derrière et n’y trouvons que plus de plaisir.

En un lieu dont je ne sais plus le nom, un moine d’une soixantaine d’années, l’air peu amène et renfrogné, chargé à en plier le dos, le souffle court, s’en est venu d’un pas mal assuré ; mon compagnon l’a pris en pitié et, ficelant ensemble ce que l’un et l’autre nous portions sur l’épaule et le faix de ce moine, il en charge le cheval et me fait monter par-dessus. Hautes montagnes et cimes abruptes se dressent au-dessus de nos têtes, à notre gauche coule le fleuve, au fond d’un précipice qui semble profond de mille toises, et comme il n’y a pas un pied de terrain plat, se trouver en selle n’est de tout repos, si bien qu’il n’est pas un instant où je ne me sente en péril.

Passé le Pont Suspendu et Nezamé, par Saru-ga-baba et le col de Tachi, c’est la route des Quarante-Huit Tournants. Le chemin monte en lacets, si bien que l’on a le sentiment de grimper jusqu’aux nuages. Nous-mêmes qui cheminons à pied, pris de vertige, l’esprit contracté, nous allons d’un pas incertain, tandis que le valet qui nous escorte n’en paraît nullement effrayé et ne fait que somnoler sur son cheval, si bien que plus d’une fois il semble devoir tomber, et qu’à le voir de dos en levant les yeux, on le croirait en grand péril. Le sentiment du Bouddha lorsqu’il daigne jeter les yeux sur le monde misérable des vivants doit être pareil à celui que j’éprouve, me dis-je, et l’idée d’impermanence et d’imminence s’impose à moi en un soudain retour sur moi-même : autant dire que dans la Passe Hurlante d’Awa il n’est ni vagues ni vents.

Le soir venu, ayant trouvé un appuie-tête d’herbes, je cherche à me rappeler les paysages qui m’avaient inspiré les versets composés au hasard pendant la journée. Je sors mon nécessaire à écrire, et sous la lampe, étendu, les yeux clos, je me frappe la tête et me torture, si bien que ce moine, supposant que les soucis du voyage m’accablent et me tourmentent, essaie de m’en divertir. Il me décrit les lieux de pèlerinage qu’il a visités dans sa jeunesse, m’énumère les grâces d’Amida, me conte sans fin des histoires qu’il tient pour miraculeuses, tant et si bien qu’il m’enlève le goût de composer et que je suis incapable de proférer une parole. Le clair de lune dont il m’avait distrait se glisse entre les arbres et par les fentes du mur, ici et là s’élèvent des bruits de claquets et des cris pour écarter les daims. En vérité, toute la mélancolie d’automne se déploie en ces lieux.

“Hé bien, en l’honneur de la lune buvons du saké !”, dis-je, et l’on nous apporte des coupes. Elles m’ont l’air plus grandes que celles dont on use d’ordinaire, avec un décor maladroit à la poudre d’or. Les gens de la ville jugeraient pareil objet de mauvais goût et n’y toucheraient même pas, mais j’y prends un plaisir imprévu, autant que si elles étaient coupes de céladon ou de jade, car elles s’accordent à ces lieux.

 

       Le disque voudrais

       à la poudre d’or décorer

       de la lune de l’étape

 

       Au pont suspendu

       la vie tient à un sarment

       de vigne vierge

 

       Au pont suspendu

       sitôt point le souvenir

       du tribut des chevaux

 

       Le brouillard levé

       au pont suspendu les yeux

       je n’ose fermer

                              Etsujin

 

Le mont Obatusé :

       Sa forme évoque

       une vieille seule qui pleure

       compagne de la lune

 

       La seizième nuit

       encore ne puis quitter

       ce canton de Sarashina

 

       Ah Sarashina

       trois nuits j’ai contemplé la lune

       sans un nuage

                              Etsujin

 

       Gracieuse ploie

       couverte de rosée

       l’ominaéshi

 

       Mon corps pénètrent

       l’amertume du radis

       et le vent d’automne

 

       Marrons de Kiso

       pour les gens de ce bas monde

       présent apprécié

 

       L’un m’escorte

       l’autre le quitte et pour finir

       automne à Kiso

 

Au Zenkô-ji :

       Au clair de lune

       quatre portes quatre doctrines

       sont tout un au fond

 

       À remuer les pierres

       sur l’Asama déchaînée

       tempête d’automne »

 

Bashô

Journaux de voyage

Présenté et traduit du japonais par René Sieffert

Verdier, 2016

https://editions-verdier.fr/livre/journaux-de-voyage/

mercredi, 24 juillet 2019

Sigismund Krzyzanowski, « Rue Involontaire »

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« Au facteur

 

Camarade facteur, cette lettre n’ajoutera aucun pas à votre travail déambulatoire et n’alourdira pas d’un gramme votre besace. Je crains seulement que l’habitude de porter des lettres ne vous entraîne à emporter ces lignes jusque dans votre appartement. Mais je vous conseillerais plutôt de l’ouvrir sur-le-champ, de la lire et de la jeter – dans la poubelle la plus proche.

Je respecte au plus haut point le métier de facteur. Et je suis sûr que les mots “poste” et “imposteur” n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Et pourtant, j’affirme – mais n’allez pas trop vite le prendre mal – qu’aucune lettre n’a jamais atteint son destinataire. Jusqu’au fond de l’être. Tout entier.

Je n’ai, bien sûr, nullement l’intention de dénigrer en quoi que ce soit le travail du facteur. Celui-ci frappe consciencieusement aux portes. Mais frapper au cœur – et qu’il s’entrouvre – ne fait pas partie des obligations des porteurs de lettres.

Le facteur remet des enveloppes. Pourtant je vous garantis qu’une lettre estampillée “Vladivostok” et distribuée à Moscou doit encore accomplir une route bien plus longue que celle qu’elle vient de faire.

Nous avons liquidé, ou quasiment liquidé, l’analphabétisme. C’est très bien. Qui peut prétendre le contraire ? Mais qu’avons-nous fait pour liquider l’ignorance profonde ? Car nous nous comprenons tous en ânonnant, syllabe après syllabe – et encore à grand-peine –, et nous ne savons pas lire les sentiments d’autrui, ce qui se cache tout au fond de la lettre.

Et pourtant, cher et hasardeux destinataire, je crois déchiffrer en vous un certain sentiment d’offense, voire d'ennui, qui là – dans les secondes qui viennent – va froisser ma lettre et la jeter au loin. Attendez encore une ligne ou deux. Car au fur et à mesure que le niveau d’encre baisse – goute après goutte – dans l’encrier, dans l’écrivant – verre après verre – le niveau de vodka monte. Vous-même ne refusez sans doute pas de boire un petit coup de temps à autre. Santé ! Il y a peu, après deux flacons, j’ai entrepris d’écrire une carte postale à Dieu. Je l’ai adressée comme suit : “À Dieu. À remettre en mains propres.” Véridique, parbleu ! Et en allant chercher une troisième fiole, je l’ai jetée à la boîte. Quand je me suis réveillé, je l’avais oubliée, mais elle, elle ne m’avait pas oublié. Deux jours plus tard, je l’ai reçue avec le tampon “Destinataire inconnu”. Allez dire après ça que notre poste marche mal. Santé !

De quoi on causait ? Ah oui, les enveloppes. Les pensées ont peur du soleil, elles préfèrent le ciel gris. Moi aussi, je suis complètement gris. Je vois trouble, j’ai des taches qui me dansent devant les yeux. D’abord, la pensée est dans le noir, dans son enveloppe d’os, et ensuite, dans une enveloppe de papier. Et il est plus facile de casser l’os que d’inciser la dépouille – puisqu’on dépouille le courrier, tu comprends ? – de papier et d’arriver jusqu’à… Crénom de nom ! mes pensées sont saoules, elles titubent. Et l’encrier qui est par terre. L’encrier. J’arriverai pas à l’attraper. Et ma plume grft- »

 

Sigismund Krzyzanowski

Rue Involontaire

Traduction du russe et préambule par Catherine Perrel

Coll. « Slovo », Verdier, 2014

https://editions-verdier.fr/livre/rue-involontaire/