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mardi, 15 février 2022

Li Po, « Au milieu des herbes sauvages j’aperçois une boule de pissenlit »

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Su Liupeng, Portrait de Li Po ivre, 1844, Musée de Shangai

 

« Ivre je me rends à la ferme

je marche en chantant dans la campagne sauvage

est-ce possible, là au milieu des herbes vertes,

un autre vieillard à tête blanche ?

Je le cueille et le tiens face à moi, comme devant un miroir clair

les mêmes tempes blanches

humble plante, tu sembles rire de moi

mais déjà le vent d’est disperse notre tristesse »

 

Li Po (701-762)

Buvant seul sous la lune

traduit du chinois par Cheng Wing fun & Hervé Collet

Mounadarren, 1988

 

un des derniers poèmes de Li Po, pour tous mes amis Claude

samedi, 15 janvier 2022

Henri Thomas, « Le Promontoire »

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Henri Thomas, photogramme du film documentaire de François Barat, 1990 

 

« Il aimait les histoires drôles, lisait des romans, menait une existence un peu étrange, ­— je crois qu’il était de ces hommes qui aiment la conversation et s’y sentent revivre, parce qu’elle les distrait d’eux-mêmes, les jetant dans l’imprévu de tout ce qui n’est pas eux, où ils redeviennent des hommes amusés de vivre, libres comme si rien n’était de leur préoccupation profonde. De celle-ci, ils ne diront rien ; peut-être l’oublient-ils vraiment en riant ; elle est leur vérité, et qui peut les en détourner, sinon la joie de l’imaginaire, le plaisir d’être dans un monde où chacun vit comme s’il racontait avec ou sans paroles une histoire passionnante et drôle : son existence. […] Mais la vérité d’une conversation ne vient pas de l’exactitude des anecdotes racontées ; elle est dans le mouvement, dans l’invention, dans l’amusement d’une parole qui peut faire apparaître bien des choses et même les plus vraies, détachées de la vie personnelle et projetées dans une réalité ouverte. Aussi, lorsque le pharmacien d’Anvers disait, le regard tourné vers les rochers du bout de la plage : “Il y a là-bas des bains de Diane…”, je crois qu’il livrait au hasard de la parole, en présence d’inconnus (car jusqu’alors nous ne l’avions vu qu’une fois, dans la cuisine de l’hôtel), une pensée, un souvenir, un désir, dominant — un de ces secrets qui profitent d’un instant de langage ouvert pour surgir dans une sorte de lointain, d’où ils reviendront sur celui qui a parlé. »

 

Henri Thomas

Le Promontoire  (Prix Fémina, 1961)

Gallimard, 1961, réédition L’Imaginaire n° 181, 1987

 

Le livre d’un envoûtement. D’un vertige. Jusqu’au bout. Et l’écriture, l’amour, l’enfance, l’abandon. Un grand livre. Il faut lire Henri Thomas, ne pas l’oublier.

 

vendredi, 31 décembre 2021

Marc Guyon, « Volis agonal »

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Bourgogne 2019 © cchambard

 

 

« Au bord de la forêt la hardiesse devient tendre.

Des mers roses et fortes depuis la nue

quand l’herbe est un crin rare et parfumé

la coupole cachée mais le dessus clair,

des nuées si légères

avec le vent.

Près des champs

dans le repos s’établit le village.

Cela parle, à l’orée

de la ferme abandonnée.

Le roux et le vert

se constituent. À travers les plis

des navires passent avant l’orage

selon les destinées.

 

 

Paysages de parfums, voiles auréolées de mer, semées, rond d’un pelage, sur la prairie fière. Étais-je animal si doux ?

Le vent lance les cœurs. La semaine porte de feuille en feuille. Mais nous rêvions telle autre joie !

Prés du front rose de l’été. Beauté nous fut jouet, nous voguions par le destin.

À l’ombre calme sous le vent, puis dressés, légers. L’étendue d’une seule terre. »

 

Mac Guyon

Volis agonal

Gallimard, 1972

 

J’ai commencé à lire Marc Guyon dès ce premier livre jusqu’au dernier, le Voyage transparent en 1994. Huit minces livres, poésie, récit – je fus sidéré par le Principe de solitude, bref récit, sous forme de journal, d’un enfermé psychiatrique et par la haine de soi qu'y développait son narrateur – j’avais 28 ans et je commençais à fréquenter les vaniteux & ridicules qui m’ont fait souvent me détester moi-même. Le magnifique Ce qui chante dans le chant, fut de ceux qui me permirent d’oser parfois le poème ; on a de ces illusions n’est-ce pas… Et puis, Marc Guyon, coursier chez Gallimard, son éditeur, s'arrêta là, disparu du mundillo. Il vit quelque part dans le Jura — ou serait-ce dans la grande banlieue de Paris — aux dernières et imprécises nouvelles. C’est mince. Ses livres demeurent dans la bibliothèque et nous ferons passer d’une année l’autre.
Bonnes fêtes, chers lecteurs solitaires.

lundi, 27 décembre 2021

Pierre de Ronsard, poème CXXXI des Amours de Cassandre

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Tombe de Pierre de Ronsard au Prieuré de saint Cosme ©cchambard, 2016

 

 

« Voici le bois, que ma sainte Angelette

Sur le printemps anime de son chant.

Voici les fleurs que son pied va marchant,

Lors que pensive elle s’ébat seulette.

Io voici la prée verdelette,

Qui prend vigueur de sa main la touchant,

Quand pas à pas pillarde va cherchant

Le bel émail de l’herbe nouvelette.

Ici chanter, là pleurer je la vis,

Ici sourire, et là je fus ravi

De ses beaux yeux par lesquels je dévie :

Ici s’asseoir, là je la vis danser :

Sur le métier d’un si vague penser

Amour ourdit les trames de ma vie. »

 

Pierre de Ronsard

Les Amours, 1555 – 1578

 

Pierre de Ronsard, né en septembre 1524 au château de la Possonnière (Couture-sur-Loir)

est mort le 27 décembre 1585 au Prieuré de Saint-Cosme (La Riche)

mercredi, 17 novembre 2021

Jean de La Fontaine, « Le chat, la belette et le petit lapin »

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Jean Ignace Isidore Gérard dit Grandville

 

« Du palais d’un jeune lapin
Dame Belette un beau matin
S’empara : c’est une rusée.
Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
Elle porta chez lui ses pénates, un jour
Qu’il était allé faire à l’Aurore sa cour,
Parmi le thym et la rosée.
Après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
Jeannot Lapin retourne aux souterrains séjours.
La belette avait mis le nez à la fenêtre.
“Ô Dieux hospitaliers, que vois-je ici paraître ?
Dit l’animal chassé du paternel logis :
Ô là, Madame la Belette,
Que l’on déloge sans trompette,
Ou je vais avertir tous les rats du pays.”
La dame au nez pointu répondit que la terre
Était au premier occupant.
“C’était un beau sujet de guerre,
Qu’un logis où lui-même il n’entrait qu’en rampant.
Et quand ce serait un royaume,
Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
En a pour toujours fait l’octroi
À Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
Plutôt qu’à Paul, plutôt qu’à moi.”
Jean Lapin allégua la coutume et l’usage.
“Ce sont, dit-il, leurs lois qui m’ont de ce logis
Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils,
L’ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.”
“Le premier occupant est-ce une loi plus sage ?
— Or bien sans crier davantage,
Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis.”
C’était un chat vivant comme un dévot ermite,
Un chat faisant la chattemite,
Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,
Arbitre expert sur tous les cas.
Jean Lapin pour juge l’agrée.
Les voilà tous deux arrivés
Devant sa Majesté fourrée.
Grippeminaud leur dit : “Mes enfants, approchez,
Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause.”
L’un et l’autre approcha ne craignant nulle chose.
Aussitôt qu’à portée il vit les contestants,
Grippeminaud, le bon apôtre,
Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre.


Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois
Les petits souverains se rapportants aux Rois. »

 

Jean de La Fontaine

Fables (livre VII)

mardi, 16 novembre 2021

Wisława Szymborska, « Certains aiment la poésie »

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« Certains —

donc pas tout le monde.

Même pas la majorité de tout le monde, au contraire.

Et sans compter les écoles, où on est bien obligé,

ainsi que les poètes eux-mêmes,

on n’arrivera pas à plus de deux sur mille.

 

Aiment —

mais on aime aussi le petit salé aux lentilles,

on aime les compliments, et la couleur bleue,

on aime cette vieille écharpe,

on aime imposer ses vues,

on aime caresser le chien.

 

La poésie —

seulement qu’est-ce que ça peut bien être.

Plus d’une réponse vacillante

furent données à cette question.

Et moi-même je ne sais pas, et je ne sais pas, et je m’y accroche

comme à une rampe salutaire. »

 

Wisława Szymborska, « Fin et début » 1993

in De la mort sans exagérer, poèmes 1957-2009

Préface et traduction de Piotr Kaminski

Poésie / Gallimard 2018

vendredi, 05 novembre 2021

Tao Yuangming, « Chant funèbre », en hommage à Jacques Pimpaneau

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Tao Yuanming par Chen Hongshou

 

« Quand il y a la vie, il y a forcément la mort,

Même si le destin ne vous presse vers un fin précoce.

Hier soir, il était un homme comme les autres,

Ce matin, il figure au registre des fantômes.

Le souffle des âmes, vers où se disperse-t-il ?

Une forme morte est confiée à un cercueil vide.

Des enfants affectueux cherchent leur père en sanglotant,

Des amis chers vous caressent en pleurant.

Les gains et les pertes, je ne les connais plus,

Du bien et du mal, comment ne serais-je conscient !

Après mille ans, après dix mille ans,

Qui connaît votre gloire et vos humiliations !

Mon seul regret est qu’au cours de cette vie,

Du vin à boire, je n’ai pu avoir assez. »

 

Tao Yuangming, (Tao Qian) — 365-427

extrait de « L’œuvre de Tao Yuangming »

in Jacques Pimpaneau, Anthologie de la littérature chinoise classique

Philippe Picquier, 2004, poche 2019

 

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Jacques Pimpaneau est mort ce 3 novembre à 87 ans.
Il m’a fait découvrir et aimer la littérature chinoise. Il fut secrétaire de Jean Dubuffet et très lié à Georges Bataille, il l’assista dans ses derniers instants jusqu’à son inhumation au cimetière de Vézelay – la marche entre la maison de Georges Bataille et sa tombe fut une de mes promenades préférées lors de ma résidence chez Jules Roy en 2016.

En 1972, il a créé le musée Kwok On à Paris, consacré aux Arts et traditions populaires d’Asie, qui a depuis quelques années trouvé refuge au musée de l'Orient à Lisbonne. Il a donné sa bibliothèque au fonds chinois de la bibliothèque municipale de Lyon.

Jacques Pimpaneau fut non seulement un grand connaisseur, un grand passeur et un grand traducteur de la littérature chinoise, mais il a écrit également quelques petites merveilles comme les Mémoires d’une fleur ou les Quatre saisons de monsieur Wu, et aussi une épatante Célébration de l’ivresse (on trouve tous ses livres chez Philippe Picquier). Son Anthologie ne quitte pas mon établi.

Je lève donc aujourd’hui ma coupe de vin à sa nouvelle vie de fantôme auprès de tous ceux qu’il a aimé et qu’il vient de retrouver — Tao Yuangming mais aussi nos amis Du Fu, Li Po, Shen Fu, Pu Song Ling, Wang Wei, Su Dungpo. Que leurs chemins soient parfumés et aussi doux que possible.

lundi, 22 mars 2021

Un autre monde : Claude Chambard

Les livres occupent chaque recoin de la maison, entassés, rangés. La bibliothèque est un palais. Nous sommes attablés dans la salle à manger. Le café est chaud. Je sais déjà que je ne pourrai pas tout raconter de cet amour des livres qui rend cet homme si vivant, son regard si brillant et son rire si clair. Claude Chambard est un insatiable lecteur. Un lecteur veilleur et généreux.

Propos recueillis par Lucie Braud

 

Vous souvenez-vous du premier livre que vous avez eu entre les mains ?

Claude Chambard : Je m’en souviens et je l’ai toujours. Tout ce qui était à moi a pourtant disparu lorsque ma grand-mère a vendu la maison de famille. Par un extraordinaire hasard, ce livre a survécu et je l’ai retrouvé après sa mort. C’est ma marraine qui me l’avait acheté à la Noël 1954 qui précéda mon entrée au cours préparatoire : Histoire de Monsieur Colibri (Gründ, écrit par Marcelle Guastala et imagée par Suzanne Jung, 1947). […]

La suite de cet entretien dont m'honore Lucie Braud est ici http://1autremonde.eu/project/claude-chambard/

accompagné trois lectures audios de brefs extraits, par mes soins, de Vie secrète de Pascal Quignard, L'Orphelin de Pierre Bergounioux & Les Corps vulnérables de Jean-Louis Baudry & d'une poignée de photographies prises par Lucie de ma bibliothèque avant son rangement dit "du confinement".

Bonne lecture & mille mercis à Lucie Braud & à son association L'Autre monde.

 

dimanche, 14 février 2021

Gustave Roud, « Le rameau de cerisier »

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Fenêtre à Carrouge, photographie de Gustave Roud

 

« Nos années, l’une après l’autre, élèvent autour de nous un palais de miroirs profonds, la source d’une grandissante féérie. Chaque cycle de saisons laisse en nous sa trace – qui diffère de toutes les autres et compose avec elles un accord toujours plus riche : est-il impossible d’imaginer une longue vie devenue si chargée de ces résonances temporelles qu’elle soit, dans une certaine mesure, victorieuse du temps lui-même ? Chaque instant nouveau (et périssable) éveillant à travers la mémoire les instants semblables qui le précédèrent, l’homme écouterait sans fin (au cœur d’une sorte de Présent perpétuel et magique) vibrer ensemble les harmoniques de son passé.

Ce rameau de cerisier sauvage qu’avril une fois encore jette au milieu de nos glaces imaginaires, cette petite chose nue et pure comme une seule note très limpide, tue aussitôt que chantée, mille échos temporels s’en emparent et l’orchestrent. De trois corolles les jeux du souvenir font naître un arbre immense, un orage de pétales, d’abeilles et d’odeur. Celui qui suffoque enfin sous le délice de cette floraison spirituelle faut-il lui reprocher comme un crime la pensée qui le hante, née sournoisement d’une attente jamais lasse. “Il faut que l’herbe et la fleur des champs soient fauchées et se flétrissent pour être sauvées par l’homme. C’est lorsqu’une chose n’est plus qu’elle commence à exister pour lui : l’absence, condition de la possession véritable, le périssable, substance de l’éternel”. »

Gustave Roud

Les fleurs et les saisons

Photographies de l’auteur

Édition préparée et postfacée par Philippe Jaccottet

La Dogana, 1991

https://ladogana.ch/les-fleurs-et-les-saisons

vendredi, 12 février 2021

Gustave Roud, « Le bois-gentil »

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photogramme du film de Michel Soutter, Gustave Roud, poète, 1965

 

« Un petit arbuste aux lisières des forêts, aux pentes des ravins, parmi les broussailles des clairières, dans les jeunes plantations de hêtres et de sapins. Mais pour le promeneur d’avant-printemps, qui se repose sur la souche humide et ronde, couleur d’orange, des fûts fraîchement sciés, ce n’est tout d’abord qu’une gorgée d’odeur aussi puissante qu’un appel. Il se retourne : là, parmi le réseau des ramilles, à la hauteur de son genou, ces deux ou trois taches roses, d’un rose vineux, le bois-gentil en fleur ! Qu’il défasse délicatement les branches enchevêtrées, qu’il se penche sur l’arbrisseau sans en tirer à lui les tiges, car un geste brusque ferait choir les fleurs rangées en épi lâche, par petits bouquets irréguliers à même l’écorce lisse d’un gris touché de beige. Chacune, à l’extrémité d’une gorge tubulaire, épanouit une croix de quatre pétales charnus, modelés dans une cire grenue et translucide, dont les étamines aiguisent le rose, au centre de la croix, d’un imperceptible pointillis d’or. Et de chacune pleut goute à goutte ce parfum épais et sucré comme un miel où chancelante encore de l’interminable hiver s’englue irrésistiblement la pensée.

Mais qu’il tienne couteau en poche, celui qui voudrait cueillir le bois-gentil ! À tenter de le rompre avec ses seuls doigts, il ne parvient qu’à déraciner toute la plante ou sinon, c’est une baguette nue qui lui reste dans la main, avec des lanières de tenace écorce déchirée et leur odeur vireuse, comme celle de certains champignons mortels.

 

Gustave Roud

Les fleurs et les saisons

Photographies de l’auteur

Édition préparée et postfacée par Philippe Jaccottet

La Dogana, 1991

https://ladogana.ch/les-fleurs-et-les-saisons

jeudi, 19 novembre 2020

Bernard Noël, « La chute des temps »

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Bernard Noël, 27 novembre 2010, bibliothèque Mériadeck, Bordeaux ©CChambard

Ritournelles 11, Le corps écrit. 

 

 

[…] l’avenir n’est pas un jour plus un jour

il est maintenant

                    oh dis-je

si tu ne veux pas de moi

le toi ne pourra te revenir

pas plus que ton image de moi

ne pourra sortir de toi

nul n’est en soi hormis les anges

ton image criera en moi

                            oh injuste

injuste et mon souffle emportera

le visage qui sur ton visage était

la beauté de mes yeux

et il restera tout à dire encore

de notre vivant puis tu marcheras

sur mon ombre poussant

du pied ce petit tas de mots

le désir

           le désir fut ce glissement

vers l’immédiate éternité

                            le cœur

battant le venir battant

pour que la forme du présent

soit la même que ce battement

quel amour les pierres blanches

autour du lit et l’air

entre les doigts coulant

un silence la peau de l’œil

fraîche les mains cousant

une lumière

               je n’écrirai plus

disais-je et tu me répondais

il faut que vive de nous

ce qu’aucune peau ne protège

et qui n’a pas même de chair

pour en mourir […]

 

Bernard Noël

La chute des temps

Textes/Flammarion, 1983, réédition Poésie/Gallimard, 1993

 

Aujourd'hui Bernard Noël a 90 ans. Bon anniversaire Bernard.
Dédicace spéciale à Sophie, depuis 1973.

dimanche, 08 novembre 2020

Lu Guimeng & Pascal Quignard

 

Quand le temps ne permet pas, un chinois & une photographie à la rescousse.

Deux poèmes de Lu Guimeng, dans la si belle Anthologie de la poésie chinoise publiée,sous la direction de Rémi Mathieu, à La Pléiade, en 2015. Ici, en bonus, un envoi vers un petit traité de Pascal Quignard – comme on peut le lire sur ma note au crayon –, ”Petit traité X”, Vie de Lu, qui se termine ainsi – ce qui n'est pas rien pour les lecteurs de ce travail à nul autre pareil – : ”Les poissons et les berges, les théiers, les reflets et les eaux regrettèrent sa barque silencieuse.” Bonne lecture.

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Les Petits traités de Pascal Quignard, initialement publiés partiellement aux éditions Clivages (entre 1981 et 1984), furent publiés magnifiquement dans leur intégralité à la Galerie Maeght en 1990, et repris depuis en Folio.