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mercredi, 18 octobre 2017

Jean-Jacques Viton, « La conjonction de coordination »

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jean-jacques viton, poésie marseille, lecture au [Mac], 2010 © cchambard

 

« c’est quand nous sommes arrivés

devant la maison

après l’interminable chemin entre les arbres morts

nous avons décroché le lapin blanc

gelé ventru gonflé pendu à un pommier

les yeux comblés de glace

les oreilles rigides

nous aurions dû aussi ramasser l’agneau brun

venu se prendre au piège à renards

camouflé dans la neige

sous le lapin qui servait d’appât

pourquoi on se baladait de ce côté

je ne pense pas qu’on cherchait un sapin

je n’aime pas les sapins

ni sur place ni dans une pièce

toujours peur de me crever un œil en approchant

on est allé plus bas

plus bas que la prairie

où est la ferme au lapin blanc servant de piège

je trouve cette idée de piège ridicule

pourquoi un renard avalerait un lapin congelé

je veux dire plus bas vers la rivière

qui continuait à couler un peu

on hésitait à s’engager sur les troncs d’arbres

des troncs immenses mais pas larges

je n’aime pas non plus jouer les trappeurs

dès que l’on se trouve en hiver dans la montagne

on a fini par trouver un passage plus pratique

on est rentré sans se presser

tenant le lapin par les oreilles

elles fondaient lentement dans nos gants

 

ici je place un et un peu hésitant »

 

Jean-Jacques Viton

Accumulation vite

P.O.L, 1994

lundi, 04 septembre 2017

John Ashbery, « Sonate bleue »

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DR

 

« Il y a longtemps c’était alors le début de ce qui semble maintenant

Comme maintenant n’est que départ pour un nouveau mais encore

Vague chemin. Ce maintenant , celui qui est vu une

Fois de loin, c’était notre destinée

Peu importe ce qui peut nous arriver d’autre. Il est

Le présent passé de quoi notre physionomie,

Nos opinions sont faites. Nous en sommes la moitié et nous

Nous soucions peu du reste. Nous

Pouvons voir assez loin pour que le reste de nous soit

Implicite dans l’entourage qu’est le crépuscule.

Nous savons que cette partie du jour vient tous les jours

Et nous le sentons, puisqu’il a ses droits, aussi

Nous avons le droit d’être nous-mêmes dans la mesure

Où nous sommes en lui et non dans quelque autre jour, ou

À quelque autre endroit. Le temps nous convient

Tout comme il est content de lui, mais dans la seule mesure

Où nous ne cédons pas de ce pouce-là, souffle

De devenir avant que devenir puisse être vu,

Ou vienne à ressembler à tout ce qu’il semble signifier maintenant.

 

Les choses qui venaient pour qu’on en parle

Sont venues et parties et l’on se souvient encore

Comme récentes. Il y a un grain de curiosité

À la base des quelques nouveautés, qui déroulent

Leur point d’interrogation comme une nouvelle vague sur le rivage.

En venant pour donner, pour renoncer à ce que nous avions,

Il nous faut, nous le comprenons, gagner ou être gagné

Par ce qui passait, brillant du chatoiement

Des choses récemment oubliées et ravivées.

Chaque image trouve sa place, dans le calme

De ne pas avoir trop, d’avoir juste assez.

Nous vivons dans le soupir de notre présent.

Si c’était tout ce qu’il y avait à avoir

Nous pouvons ré-imaginer l’autre moitié, la déduire

De la forme de ce qui est vu, insérés

Que nous sommes dans l’idée qu’elle se fait de la façon dont

Nous devons continuer à avancer. Il serai tragique de s’adapter

Dans l’espace créé par notre arrivée retardée,

Pour proférer le discours qui est de circonstance,

Car le progrès survient à travers la ré-invention

De ces mots tirés du pâle souvenir que nous en avons,

En violant cet espace de façon telle

Qu’on le laisse intact. Pourtant après tout

Nous en sommes et nous avons franchi une considérable

Distance, notre passage est une façade,

Mais la comprendre nous justifie. »

 

John Ashbery

Quelqu’un que vous avez déjà vu

Traduit de l’américain par Pierre Martory et Anne Talvas

P.O.L, 1992

 

Aussi de John Ashbery sur ce blog : http://www.unnecessairemalentendu.com/archive/2016/01/24/...

 

John Ashbery, né le 28 juillet 1927 à Rochester, est mort le 3 septembre 2017 à Hudson.

jeudi, 22 juin 2017

Joseph Guglielmi, « Le mouvement de la mort »

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Sans titre, 1977 © Thérèse Bonnelalbay, Galerie Christian Berst

 

« clandestin de cette nuit

je n’habite nulle part,

la source de vent tarie

du sang triste un temps de pluie

Deux oiseaux sur une lune.

Un chien mâche la prairie

Un poème sur le mur

avec le mur immobile.

Qui lira les mots minutes

Carré le fleuve soleil

et la mer dans la vitrine ?

le corps creuse dans la mort

comme une statue de sel

pliée sa gorge de sel

Lune rouge bisaëule

ointe pour le sacrifice,

Vermine du faux garden

ou du livre de raison.

Ici que le néant ronge

souvenir d’un corps vivant.

Te roule un puissant dictame,

quelque souvenir de noces

cette éclipse somptuaire !

La toute fillette impure

avec jambes de gazelle

Montagnes aromatiques

en miracle du mois doux.

Compter ces podes antiques

Samedi un feuillet neuf.

Au square le dieu muet

silencieux comme une flûte.

Les chiures des maisons

et poussières de murmures.

Que c’est toujours samedi,

un vol éclair d’hirondelles

sur la pensée régulière.

Puis on oublie désespoir

(entre le vrai et le faux)

la détente de la mort.

Au doigt ce mamour tremblant. »

 

Joseph Guglielmi

Le mouvement de la mort

P.O.L, 1988

 

Joseph Gulielmi, né à Marseille en 1929, vient de disparaître.
Le dessin est de Thérèse Bonnelalbay, qui fut son épouse de 1959 à sa mort – dans la Seine – le 16 février 1980.

vendredi, 09 juin 2017

Patrick Varetz, « Sous vide »

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DR

 

« Tout peut s’oublier, à commencer par la douleur. Vos gestes – allez savoir pourquoi – se font avec le temps moins spontanés, les mots vous jaillissent moins facilement. On dirait qu’une fine paroi de corne vous pousse sous la peau, dans l’intention de la doubler secrètement. Quelque chose, en vous – isolé du monde, infiniment petit dans les replis du ventre –, consent à se taire, et vous apprenez simplement à vivre avec cette gêne permanente. Patiemment, pendant des années, on plante en vous des cris et des insultes, on vous ouvre les yeux sur la férocité de vos semblables, et le malheur – celui des autres, justement – s’installe en vous à demeure, ce qui empêche certaines images – parmi les plus inacceptables – de continuer de vous hanter durant votre sommeil. Les frayeurs et les tensions s’accumulent au point de s’annuler. Ce phénomène de la douleur, au fond, s’apparente – mais à plus vaste échelle – à celui du tartre qui va se loger derrière les dents. On s’en accommode sans mal, bien heureux encore de s’y écorcher la langue de temps à autre. Ainsi je porte en moi, tel un avorton, l’agglomérat de mon salaud de père et de ma folle de mère, et leur douleur à tous deux – quoique oubliée en partie, presque niée – est là qui me cimente, et me fait tenir d’une seule pièce malgré la dislocation annoncée de mon existence. Je ne veux pas voir le chaos qui se jette sous mes pas, ni cette mauvaise route au bord de laquelle – au sortir de l’adolescence – j’abandonne mes parents. Renoncer à affronter la réalité qui se présente, c’est tout autant refuser de regarder en arrière. L’excédent de salive, dans ma bouche, se charge à la longue d’une saveur métallique, fade à mourir. Je voudrais cracher, me retourner l’estomac, mais je ne dispose plus du ressort nécessaire pour me révolter. La douleur, au terme de cette expérience, se résume à une nausée sourde dont il serait vain de vouloir se débarrasser. »

Patrick Varetz

Sous vide

P.O.L, 2017

12:15 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent | Tags : patrick varetz, sous vide, p.o.l

mardi, 11 avril 2017

Emmanuel Hocquard, « Ma vie privée »

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DR

 

« 18. Quand j’étais petit, je recopiais des livres entiers ou des passages entiers de livres que j’envoyais à mon amie. J’aurais pu lui envoyer les livres, mais je lui envoyais des copies, écrites de ma main, des livres que j’aimais. Si je lui avais envoyé les livres, je lui aurais envoyé de la littérature. Telle ne devait pas être mon intention. Mon intention devait être de lui dire que je l’aimais en lui envoyant, copiés de ma main, des livres ou des passages de livres que j’aimais. En lui adressant des copies je lui adressais de la littéralité.

 

19. Très importante, à mes yeux, la littéralité. Je prends le mot littéralement, c’est-à-dire à la lettre. Par définition, la littéralité ne peut concerner ce qui relève, à la lettre, du langage, oral ou écrit, quelle que soit par ailleurs la valeur de vérité de l’énoncé. Ce qui exclut des propositions telles que : “Édouard était littéralement fou” ou “Ça m’est littéralement arrivé. Littéralement signifie ici quelque chose comme vraiment.

 

20. Il s’ensuit que, si on parle de littéralité, celle-ci ne peut porter que sur une proposition déjà formulée, oralement ou par écrit. Autrement dit, il ne peut être question de littéralité qu’à l’occasion de la répétition de la proposition, dans un contexte de surdité, d’interrogation ou d’incertitude. Dans un contexte ténébreux. Ou avec une intention ludique. Les enfants jouent à répéter.
Exemple. Olivier dit à Emmanuel : la robe de Pascalle est rouge. Emmanuel, qui n’a pas entendu, ou qui n’est pas certain d’avoir bien saisi ce qu’Olivier a dit ou qui s’étonne parce qu’il a vu que la robe de Pascalle est verte, se tourne vers Pierre qui lui répète ce qu’a dit Olivier : la robe de Pascalle est rouge.
Nous sommes ici devant un type particulier de représentation. Non la représentation d’une observation première portant sur la couleur réelle de la robe de Pascalle, mais la re-présentation de l’énoncé de l’observation en question. Peu importe que la robe de Pascalle (de la première proposition : la robe de Pascalle est rouge) soit réellement rouge. Ce qui compte est que la seconde proposition : la robe de Pascalle est rouge, soit, littéralement, la même que la première. C’est cette sorte de tautologie que produit la littéralité. Et comme = est impossible, la robe de Pascalle est rouge dit autre chose que la robe de Pascalle est rouge. Tout est clair ?

 

21. Ce que j’écris relève de cet écart. »

 

Emmanuel Hocquard

Ma vie privée

Revue de littérature générale n°1, 1995

repris in Ma Haie – Un privé à Tanger 2

P.O.L, 2001

 

Bon anniversaire Emmanuel.

mercredi, 18 janvier 2017

Hubert Lucot, « Langst »

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« Je ne choisi pas mes mots. Ils me choisissent et me désignent. Me font, défont, défoncent. Attention au monde.

Pas à peu il commence l’écrivant. Chercher, naissent des moyens, chercher à faire – à partir de l’un des premiers gestes, acquis. Il couvrira terrain géant, migrations de ses phrases, de ses sèmes, scènes, schémas ; il est schème, modèle, celui qui à tous les coups commence, à voir, relire, délire.

Continuité discrète de mes livres, chacun contredit le précédent. Je : coupe court à ce qui serait du livre qui s’acheva ; généralise ce qui, inconsciemment voulu par le livre finissant, forme qui se refermait, demeure moteur.

Au début, quand ça va si mal, que rien n’est, je répartis des démarrages, que je grossis d’impuretés, car, non pas nouveau dire, je crache, pour poursuivre, certains accents d’œuvres anciennes, par le travaillage l’écrit vient, s’affranchissant peu à peu de ces limbes, alors que s’accomplit (s’exprime, irréalisable à jamais) le Désir qui est désir qui était, et je noterai ce soir la silencieuse beauté des appareils électroniques, ce soir, arrière-saison dans la gare de Soissons, buvette de cette petite gare de province.

Autrefois, je rassemblais des dissemblables pour établir une équation, d’où les déplacements de la phrase tout au long du texte, vaguement formé dès ses débuts en son global ; lire ainsi se faisait, en ses fractures, lesquelles donnaient la vie – le léger recul désordre –, durable et instantanée. »

 

Hubert Lucot
Langst
P.O.L, 1984

19:02 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent | Tags : hubrt luct, langst, p.o.l

samedi, 29 octobre 2016

Frédéric Boyer, « Yeux Noirs »

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«  L’unique chair de notre mémoire, ce sont les mots. Oui, ce qui revient de ce qui n’est plus (ou que nous pressentons de cette façon) n’est jamais rien d’autre que ce que nous appelions de nos vœux et que nous racontons une fois le crépuscule avancé. Une idée que nous n’avions pas, pensions-nous, et cette pensée précise du manque de l’idée de la chose que nous vivions faisant advenir l’événement de cette chose. C’est ce que tracent plus tard nos phrases maladroites. Les invisibles chemins qui nous conduisent d’une chose à une idée. Sachant que l’illusion nécessaire de posséder la chose peut nous mener au deuil de son idée. Celle de l’amour ou de l’éternité – idées qui n’existent que de leur absence ou de leur impossibilité. Les seules idées qui apparaissent au détour des phrases et des mots qui les nomment. Toutes les phrases que nous faisons plus tard. NOUS COMME DES SPRINTERS APRÈS LA VICTOIRE, qui courons derrière des idées perdues. La nostalgie porte ainsi sur ce qui aurait pu être, et non sur ce qui a été. Les mots qui nous servent à dire une action célèbrent d’une certaine façon le deuil de cette action devenue phrases, et histoire racontable. Si je peux être en quelque sorte maître de mon passé, c’est en relatant ce qui est arrivé. Même si ce récit ne résout rien de ce qui est arrivé. Je sais aujourd’hui SEIGNEUR. Ces yeux noirs ne me disaient qu’une chose, ne formulaient qu’un vœu : Je te souhaite d’aimer et d’être aimé. De TOUT aimer. Il faudrait se sentir le cœur de celui qui, sa tâche terminée, peut se reposer. Et dire enfin je veux vivre. »

 

Frédéric Boyer
Yeux noirs
P.O.L, 2016

jeudi, 28 janvier 2016

Emmanuel Darley, « Des petits garçons »

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« Je suis un petit garçon qui joue dans une maison. Je galope dans le couloir, je suis un cavalier, dépassant son ombre, soulevant la poussière. À la sortie du canyon, j’entre dans le salon. Un monsieur m’attend. C’est un petit homme un peu rond, avec, retenu par une ceinture de cuir, un ventre qui dépasse. Il me prend par la main, il m’entraîne vers l’entrée. Nous descendons l’escalier, nous passons la porte cochère, nous marchons dans la rue. Je me tourne vers la maison. Elle est à la fenêtre, elle me regarde partir, ne fait pas un geste. Main dans la main, le petit homme et moi, nous prenons le chemin de la promenade. »

 

Emmanuel Darley

Des petits garçons

P.O.L, 1993

samedi, 16 janvier 2016

Emmanuelle Pagano, « Ligne & Fils »

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« La pierre millénaire, elle, était déjà là, elle était là avant l’homme, partout dans l’eau il y avait la pierre, brutale et accidentelle, elle accrochait son cours, elle cerclait ses échappées. L’homme conquérant des vallées était venu en renfort du paysage modeler ses écoulements, comme il étageait déjà les flancs des collines en terrasses, comme il meublait, plus bas, ses plats. La pierre domestiquée, appareillée, formait barrages et bassins, les énormes galets émergeant des rivières, ceux qui faisaient le dos rond au milieu des traversées, ceux qui dominaient en blocs vertigineux, étaient renforcés, parfois maçonnés, élagués au burin s’il le fallait, pour drainer le courant. L’eau déviée dans les béalières donnait du tour, toujours lourde quelle que soit la pente. Elle se déversait ensuite à nouveau dans la rivière, puis dans la rivière principale, dont la Ligne est l’affluent, puis dans le fleuve, par où la soie torse était transportée, remontée, jusqu’à la ville, jusqu’aux grands métiers qui la feraient devenir de beaux atours, des habits pour les autres. L’eau-force, passée au travers des massifs granitiques et volcaniques, restait douce, et son acidité, dépourvue de calcaire, autorisait le trempage des soies avant l’ouvraison, et délivrait toute son énergie sans rien poser d’autre sur les roues que son propre mouvement. Aucun dépôt qui aurait pu ruiner le bois, puis le métal.

 

Je n’ai jamais bien compris ces histoires de chutes, de gravité, de violence, de force et de raison, de bruits et de silences, je n’ai jamais bien compris, exactement, ce qui faisait tourner les bobines. L’eau de la rivière était irritable comme le ciel. À l’automne, on n’entendait plus que l’orage de la Ligne, enflée par les nuages dégorgeant leurs remous en elle. La neige de l’amont l’engrossait et l’assourdissait, à nouveau, au printemps. En été l’eau manquait tant qu’elle semblait noyer et multiplier les bruits plus encore, comme un trou de silence assoiffé amplifiant et transformant en écho désorienté la moindre rumeur. Les béalières endiguaient, elles faisaient leur travail d’égaliser l’eau si vive, et parfois quasi morte, et dès lors il s’agissait d’égaliser aussi les bruits, comme si ces canaux étaient les ancêtres encombrants et bucoliques des tables de mixage dont mon fils me rebat les oreilles, car il est musicien. Il est musicien, mais il ne parle jamais de musique, il parle de sons. »

 

Emmanuelle Pagano

Ligne & Fils

P.O.L, 2015

dimanche, 13 juillet 2014

Frédéric Boyer, « Dans ma prairie »

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« Souvent je n’ai aucun souvenir de ma prairie je dois tout inventer si je veux m’en sortir. Tout imaginer. Les glands secs et durs qui contiennent l’idée première du monde. Ma prairie serait comme un être que j’ai aimé et oublié avec l’habitude et que je n’aurais pas suffisamment apprécié.

 

      À travers tous les mondes bizarres

      il y a ma prairie.

 

Chaque trou de ma prairie contient un trésor caché par des bandits morts pires que moi.

 

Moi ?

 

Oui moi perdu sur les fougères qui se balancent ou dans la vague molle éphémère des graminées du printemps.

 

Quand je suis un tout petit garçon solitaire qui cherche son chemin. Petit Poucet en bottes de caoutchouc dans ma prairie.

 

Et ça ne change pas j’ai beau vieillir je reste seul de cette solitude que seule ma prairie accueille.

 

Loin de me laisser abattre par cette immense ouverture à perte de vue, par le vide du ciel étoilé, je me rassemblerai rassemblant tout ce que j’aurais été et qui je n’avais jamais été ou ne serai jamais ou sur le point de l’être : enfant perdu orphelin amant solitaire pisteur trappeur bandit pionnier indien et tête de rien. »

 

 Frédéric Boyer

Dans ma prairie

P.O.L, 2014

17:35 Publié dans Écrivains | Lien permanent | Tags : frédéric boyer, ma prairie, p.o.l

vendredi, 09 mai 2014

Emmanuel Carrère, “D’autres vies que la mienne”

“Je suis terriblement choqué par les gens qui vous disent qu’on est libre, que le bonheur se décide, que c’est un choix moral. Les professeurs d’allégresse pour qui la tristesse est une faute de goût, la dépression une marque de paresse, la mélancolie un péché. Je suis d’accord, c’est un péché, c’est même le péché mortel, mais il y a des gens qui naissent pécheurs, qui naissent damnés, et que tous leurs efforts, tout leur courage, toute leur bonne volonté n’arracheront pas à leur condition. Entre les gens qui ont un noyau fissuré et les autres, c’est comme entre les pauvres et les riches, c’est comme la lutte des classes, on sait qu’il y a des pauvres qui s’en sortent mais la plupart, non, ne s’en sortent pas, et dire à un mélancolique que le bonheur est une décision, c’est comme dire à un affamé qu’il n’a qu’à manger de la brioche.”

Emmanuel Carrère

D’autres vies que la mienne

P.O.L, 2009

lundi, 10 février 2014

Roger Laporte, « La Veille »

Pour saluer la réouverture du groupe consacré à Roger Laporte sur Facebook https://www.facebook.com/groups/45486574813/?fref=ts voici les premières lignes du premier livre de l’œuvre d’une vie…

 

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 « Il a disparu. — Le moment propice est donc enfin venu de mettre mon projet à exécution, mais pourquoi ce malaise inattendu ? Je redoutais, en décidant d’écrire, de commettre une imprudence, de lui offrir malgré moi un terrain propice, de susciter sa venue de manière si prompte que je n’aurais même pas eu le temps d’écrire le premier mot, et certes, pendant longtemps, il me suffisait d’envisager même timidement mon projet pour qu’il mît fin à ma tranquillité, mais cette fois mon appréhension a été vaine : j’écris, et pourtant il ne s’est toujours pas manifesté. — Ai-je vraiment craint son retour ? Je ne voulais exécuter mon projet qu’en toute quiétude, donc en son absence : cette condition préalable était réalisée, car, avant de me mettre à écrire, j’ai plusieurs fois, et en toute tranquillité, pensé à mon projet, et pourtant je ne l’ai pas mis à exécution. Il me harcelait, le répit dont je bénéficiais, pouvait donc sans préavis se terminer d’un moment à l’autre : pourquoi, bien loin de me saisir de l’occasion, ai-je longtemps tergiversé et perdu ce temps libre sans m’en émouvoir ? — Il me faut avouer ce que j’aurais pu dire dès le début : il s’était tout à fait effacé, mais, contrairement à mon attente, mon projet, au lieu d’être enfin exécutable, s’était décoloré de tout attrait à tel point que ce n’est pas par désir, mais par dépit, que j’ai commencé d’écrire.

Je me suis mis au travail à un moment où j’aurais pu tout aussi bien ne pas écrire, j’ai espéré commettre ainsi une imprudence sans recours, mais elle a été sans conséquence : j’écris, mais il ne s’est toujours pas montré. Chaque fois qu’il était à proximité, je me suis gardé d’écrire ; depuis qu’il s’est retiré, condition que j’ai cru nécessaire à l’exécution de mon projet, je n’ai plus éprouvé la moindre envie d’écrire : c’est à contrecœur que je poursuis cette tâche inutile ; j’ai le sentiment que mon dessein est devenu irréalisable, mais je persévère dans la même voie, car j’espère encore provoquer son apparition en exposant pleinement mon projet. — Quel projet ? De quoi s’agissait-il donc ? Je suis incapable de le dire ! Peu m’importe que ce projet soit inexécutable, mais j’ai le sentiment d’être abandonné et je redoute qu’il ne s’éloigne encore davantage.

Parler ainsi est inexact : naguère il était proche, trop proche, mais à présent je ne peux même pas dire qu’il est très loin, car le terme d’éloignement est impropre : la distance ne peut ni diminuer, ni augmenter, car aucun espace ne nous sépare. Je ne peux même pas me plaindre d’être délaissé, car je dois dire seulement : je n’ai avec lui aucun rapport. — Comment ai-je jamais pu écrire ! »

 

 Roger Laporte

 La Veille

 Coll. Le Chemin, Gallimard, 1963

 Repris dans Une Vie, P.O.L, 1986