UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mardi, 21 août 2018

Jacques Dupin, « Fragmes »

images.jpg

DR

 

« […] Écrire que tu étais moi, que tu étais nue, que je n’étais rien . que l’ombre d’un cep, que le délié d’une lettre, que la fleur de givre sur le carreau… qu’une cicatrice inversée, une morsure éteinte… que l’ouverture et le fermoir, – que l’aube d’hiver et la nuit d’été – que la senteur du genêt sur le tumulus au bord du chemin, – que la même phrase à l’infini, reprise, biffée, répudiée – écrite…

————————————————————————

Qu’écrire de l’alouette, du liseron, du chêne vert, comment, à quel degré de passion, au risque d’embuer la vitre, et l’instant de la découverte… faut-il que les mots soient plus clairs que les choses, et la feuille blanche plus criminelle que la nuit qui les dérobe, qui les relance…

 

objet du désir de l’autre, il suffit que tu danses, que tu ries, que tu glisses en dansant dans l’œil que tu ravis, pour qu’il cesse à jamais de voir, en donnant à lire ma disparition…

————————————————————————

­­­­­­­­­­­­­­­Écrire, un mourir qui ne finit pas de s’éteindre entre mes doigts, de rougeoyer sous la cendre, et de reverdir sur l’abrupt de la falaise, comme une naissance de l’un adossée à l’agonie de l’autre, – le partage à couteaux tirés de notre gémellité odorante… très loin de moi, seul, qui verse l’huile sur le feu de l’écriture, pour activer le brasier de la mort du livre, et graisser les minuscules rouages édenté de la poétique aphasie…

————————————————————————

Lui, le rossignol, une nuit de mai, la perfection de son chant me tient en éveil, et me comble, et finit de me persuader de ne plus écrire, – ou de m’obstiner follement à écrire, l’un et l’autre, pour lui, allant de soi, étant ressaisis par son chant, relancés par sa folie, le jaillissement de sa gorge touchant le silence… […] »

 

Jacques Dupin

Échancré

P.O.L, 1991

samedi, 18 août 2018

Jacques Dupin, « Lises lisières liseron »

39497746_447099695802000_5598374327125803008_n.jpg

© Jan Voss

 

« la vigne serait claire le raisin lourd

comme si le malheur n’avait plus de prise

quand il nous atteint, et qu’il nous serre

dans la séquence infinie de sa venue

de son retour – et c’est toi que je dévisage

il y a des papillons blancs sur tes lèvres

et devant tes yeux, avec les appelants

de la foudre, les prémices d’un désastre clair

frange d’ébriété d’un sol d’humus et de feuilles

où je sombre en m’allégeant de l’odeur

toi et moi nous étions sur le point d’atteindre

cette précocité rayonnante, ce survol

éphémère plus loin que le fond du ciel »

 

Jacques Dupin

Rien encore, tout déjà

Xylographies de Jan Voss

Fata Morgana, 1990

lundi, 13 août 2018

Jacques Dupin, « Orties »

dupi.jpg

DR

 

« Le poète – il n’existe pas –

est celui qui change

de sexe comme de chemise

 

 

une humide contre une sèche

une rose contre un caillou

et vice vers…

                      précipice

un feu de branches déjà vertes…

 

 

quelles fleurs pourraient surgir

rien ne presse

 

que le pas

                 l’ombre

qu’il jette »

Jacques Dupin

in Le grésil

P.O.L, 1996

vendredi, 10 août 2018

Jacques Dupin, « Matière du souffle »

dupin_jacques_portrait.jpg

DR

 

« L’ambiguïté de l’empreinte : être le présent d’une image ou d’un signe, la marque brûlante, – et ensemble distance de l’une, absence de l’un, – une vieille histoire racontée marmonnée sans fin, et l’éclat de son futur imminent… Le battement de sa mort suspendue, sa dérogation d’être ici, son sursis, un élargissement de condamné, sa proximité, son éloignement, la barre, la ligne surchargée graffitée de son horizon…

 

Une image dont la violence (la témérité de la coupe) est comme inhibée, fortifiée, prolongée dans son éclat – par ce qui l’entame et l’incise, l’infléchit, l’enrobe et la brouille… Trop prompte, trop vite levée, pour être coupée de l’enclave nourricière, de la terre aveugle, et de la pensée du double…

­——————————————————————————————————

Il s’en faut d’une montagne ouverte, et d’un corps de bête frôlée, de femme désirée – entre blessure, tatouage, rituel et sauvagerie… le même lancinant étirement d’un songe, et la trace accolée du double et de la proie, devant la béance de la montagne et la nuit des yeux de l’aimée…

 

…la nuit dont la grâce réfractaire affleure par le fendillement de l’étendue et la scarification de ses plaies… comme à l’écart de ce massif, de cette chaîne de peintures dont les voix de ruissellement baignent les racines et la danse… Un orgasme de la substance, un solipsisme de l’air, une accentuation du pli et du trait qui transgresse la voix païenne, et le cérémonial de la mise à nu – et la brûlerie d’aromates… »

 

Jacques Dupin

Matière du souffle (Antoni Tàpies)

Frontispice de Antoni Tàpies

Fourbis, 1994

lundi, 09 avril 2018

Elizabeth Willis, « Fleurs météoriques »

elizabeth-willis.jpg

DR

 

« LE GRAND ŒUF DE LA NUIT

 

L’enfance nous montre sa lune grâce aux nuages brumeux, un courant d’air ascendant presque lavé de toute intention. Manipulée et monnayée dans l’ombre subalterne, je ne pouvais pas me débarrasser du souvenir d’un train qui striait les collines de blanc. La colonne en reddition déverse ses uniformes. Des épiphanies gantées de vélin nous dépassent à vive allure dans leur grosse cylindrée. Dans les mots des jonquilles, suis-je avec mon foulard plus jolie que la cendre projetée par la roue ? Quelle forme prennent les femmes ? Ou elle est-il pris comme chemin menant à une métaphore verglacée, une graine plus facile à écraser qu’à ouvrir ? Un mot peut-il être renversé par jeu, ou faut-il une étincelle perdue pour embraser ton arsenal de dentelle ? Le bleu le plus sombre est noir, au bord de la perception. Je donne à la fraîcheur le signal du départ, une chance de gagner, j’orchestre notre descente vers des destinations décentes, je pilote jusqu’à la maison. »

 

Elizabeth Willis

Fleurs météoriques

Traduction collective de l’américain au CIPM, relue par Emmanuel Hocquard & Juliette Valéry

CIPM / Un bureau sur l’Atlantique, 2009

http://cipmarseille.fr/publication_fiche.php?id=e36821f7e...

http://cipmarseille.fr/pop_audio.php?id=200

vendredi, 22 décembre 2017

Li Yi-chan, « Notes »

li-shangyin.jpeg

 

« Signes de richesse

 

Le hennissement d’un coursier.

Des larmes laissées par des chandelles de cire qui ont coulé.

Des épluchures d’écorce de châtaignes.

Des coques de litchi secs.

Des fleurs qui tombent en volant.

Le chant du loriot et de l’hirondelle.

Des voix qui lisent.

Tombée et abandonnée, une épingle de tête ornée de fleurs.

Des sons d’une flûte dont on joue dans le pavillon à étages.

Le bruit des médicaments que l’on pile et du thé que l’on broie. »

 

Li Yi-chan

Notes

Traduit du chinois par Georges Bonmarchand

Préface de Pascal Quignard

Le Promeneur, 1992

dimanche, 05 novembre 2017

Fernando Pessoa, « Le Livre de l’intranquillité »

b_1_q_0_p_0.jpg

 

« Si notre vie pouvait se passer éternellement à la fenêtre, et si nous pouvions rester ainsi, tel un panache de fumée immobile, et vivre à jamais le même instant crépusculaire venant endolorir la courbe des collines… Si seulement nous pouvions demeurer ainsi, jusqu’au-delà de toujours ! Si au moins, en deçà de cette impossibilité, nous pouvions rester ainsi, sans commettre une seule action, ni permettre à nos lèvres pâlies de pécher d’un seul mot !

Vois comme tout s’assombrit… Le calme positif du monde me remplit de fureur, d’une sorte d’arrière-goût qui gâche la saveur du désir… Mon âme me fait mal… Un trait de fumée s’élève et se disperse au loin… Un ennui anxieux détourne mes pensées de toi…

Que tout est donc superflu ! Nous, le monde, et puis le mystère de l’un et de l’autre. »

 

Fernando Pessoa (Bernado Soares)

Le livre de l’intranquillité – volume II

Traduit du portugais par Françoise Laye

Présenté par Robert Bréchon

Christian Bourgois, 1992

dimanche, 29 octobre 2017

Marina Tsvetaeva, « Le Poète et le temps »

marina-tsvetaeva.jpg

 

« Nos poèmes, ce sont nos enfants. Ils sont plus âgés que nous parce qu’ils vivront plus longtemps que nous. Plus âgés que nous depuis l’avenir. Voilà pourquoi ils nous sont aussi parfois étrangers. »

 

Marina Tsvetaeva

Le Poète et le temps

Traduit du russe et présenté par Véronique Lossky

Le temps qu’il fait, 1989

http://www.letempsquilfait.com/

samedi, 21 octobre 2017

Pierre Bergounioux, « Haute tension »

Capture d’écran 2017-10-21 à 14.13.21.png

 

 

« Nous sommes vêtus de chair pour un temps, dans un coin. Telle est la situation. Mais nous avons la capacité d’envisager plus qu’il ne nous est donné de vivre. Entre l’expérience contingente d’une heure et d’un lieu et la notion des rapports les plus généraux, il y a place, peut-être, pour un registre intermédiaire où l’intelligible reste sensible et le sensible infusé d’intelligibilité. Chaque particularité s’élève à l’ordre général et l’on perçoit, au creux de chaque instant, l’écho de la grande temporalité. C’est une contradiction dans les termes, un déni opposé à notre condition. C’est pourquoi il y a peu de chances que cela se produise. Mais quand cela arrive, qu’on lit, c’est à la réconciliation avec nous-mêmes, à la délivrance, à la joie que mène le fil ténu, tendu, éblouissant de la lisibilité. »

 

Pierre Bergounioux

Haute tension

William Blake & Co. Édit., 1996, rééd. 2011

http://www.editions-william-blake-and-co.com/spip.php?art...

mercredi, 18 octobre 2017

Jean-Jacques Viton, « La conjonction de coordination »

68383_1650615749036_4369082_n.jpg

jean-jacques viton, poésie marseille, lecture au [Mac], 2010 © cchambard

 

« c’est quand nous sommes arrivés

devant la maison

après l’interminable chemin entre les arbres morts

nous avons décroché le lapin blanc

gelé ventru gonflé pendu à un pommier

les yeux comblés de glace

les oreilles rigides

nous aurions dû aussi ramasser l’agneau brun

venu se prendre au piège à renards

camouflé dans la neige

sous le lapin qui servait d’appât

pourquoi on se baladait de ce côté

je ne pense pas qu’on cherchait un sapin

je n’aime pas les sapins

ni sur place ni dans une pièce

toujours peur de me crever un œil en approchant

on est allé plus bas

plus bas que la prairie

où est la ferme au lapin blanc servant de piège

je trouve cette idée de piège ridicule

pourquoi un renard avalerait un lapin congelé

je veux dire plus bas vers la rivière

qui continuait à couler un peu

on hésitait à s’engager sur les troncs d’arbres

des troncs immenses mais pas larges

je n’aime pas non plus jouer les trappeurs

dès que l’on se trouve en hiver dans la montagne

on a fini par trouver un passage plus pratique

on est rentré sans se presser

tenant le lapin par les oreilles

elles fondaient lentement dans nos gants

 

ici je place un et un peu hésitant »

 

Jean-Jacques Viton

Accumulation vite

P.O.L, 1994

vendredi, 13 octobre 2017

Israël Eliraz, « Hölderlin »

6835_Eliraz_220x500.jpg

© : patrick soulard

 

« tous les Dieux dansaient et celui qui dansait

se déguisait en Dieu. Facile et difficile. Facile de vieillir,

difficile de mûrir, pensait Hölderlin, écrivait Hölderlin.

Dans le rêve, il enlevait de son visage

le nez rouge à moitié mort, il pensait : quand ça

m’arrivera ? Hölderlin écrivait, lisait, gommait.

Comment déplacer une pierre sans être un loup ou Krishna ?

Le vide dans la pierre c’est du feu. Hölderlin pensait, écrivait,

déchirait et n’envoyait pas de lettres à

sa mère morte depuis des années comme elle le lui

avait dit, hier, avant de monter dans le train (il venait

d’être inventé). Le train se dirigeait vers le nord. Vers où ?

Hölderlin, dans sa poitrine courait après lui. Il se réveilla. Dans

la stupeur les poux remplissaient ses poches usées »

 

 

Israël Eliraz

Hölderlin suivi de Les villes saintes se répètent

Traduit de l’hébreu par Esther Orner et Laurent Schuman

Coll. Avec (dirigée par Bernard Noël), L’Atelier des Brisants, 2001

mardi, 10 octobre 2017

Hwang Ji-U, « De l’hiver-de-l’arbre au printemps-de-l’arbre »

b_1_q_0_p_0-1.jpg

DR

 

« Mon corps nu

 

Assis dans un bain public je me lave soigneusement tout le corps, ce n’est pas seulement parce que je ne me suis pas lavé d’une ou deux semaines.

Une vie ! J’ai vécu jusqu’à ce volume de mon corps !

Semblable à un bol en argile, il est fragile.

Cependant, je me demande ce que j’ai mis à l’intérieur ?

Y vivais-je ? Comme les eaux que le volume de mon corps fait couler hors de la baignoire ?

Seul le mensonge m’a façonné.

Extrême jalousie intellectuelle. Complexes. Plaisir de me montrer.

C’est le résumé d’une trentaine d’années de vanité,

Haletant, j’ai franchi la ligne du milieu.

Ainsi, s’il était en vie, il aurait à peu près mon âge

Jeon Tae-Il, un saint.

Ma vie a été frappée et découverte par l’éclair de sa courte vie. Laide. Honteuse. Déshonorée.

Son tonnerre arrive tardivement à moi, à cet âge là.

Ma jeunesse foudroyée ! J’étais sous le paratonnerre.

Moi. J’étais là.

Je n’avais pas le choix, c’étaient les aléas de la vie.

Ce qui existe en moi, c’est une petite agriculture muette.

Il est peut-être au pied d’une forêt à l’abri du vent de Bukpyeong dans la commune Sinwol qu’il ne pouvait plus quitter,

Et peut-être mesure-t-il le terrain avec la visière d’un chapeau de Saemaeul appartenant à Monsieur Yun ?

Ou bien, pouvait-il traverser la colline voisine Doam,

Voulait-il devenir le potier qui met les pots au feu ?

Sinon était-il un menuisier ou un plâtrier silencieux avec un caractère difficile ?

Ah ! Il est sorti en ville, à cause de son manque de sérieux, peut-être est-il devenu terrassier ?

Ou peintre de panneaux de cinéma, surveillant dans une usine textile, ouvrier des chemins de fer.

Suivant la veine bleu foncé de la vie glaciale,

Il aurait dû embraquer au marché de Pyeonghwa à Cheongaecheon. Marchand de bois, vendeur de chewing-gums, vendeur de journaux.

Il aurait dû être brocanteur. Derrière la gare, au bord de la rivière noire, en extrême pauvreté, il restait debout, l’estomac vide depuis trois nuits et quatre jours.

Et l’égout amer déborde abondamment dans mes viscères.

Les globes de mes yeux ardents aperçoivent les œufs rouges des vers intestinaux volant sur le ciel bleu.

J’avais la tête qui tournait. Dans mes vertiges, j’ai vu père, mère, frère aîné, frère cadet, toute la famille.

Chacun était orphelin. Après le départ de mon frère aîné qui s’est engagé dans l’armée,

En comptant les traverses, j’ai marché jusqu’au sud de Kwangju pour ramasser les escarbilles de charbon.

Un train de marchandises chargé à bloc roulait vers Yeosu.

Plus bas que le pire dénouement, je suis arrivé devant la barrière. Au feu rouge,

Je restais debout. Oh ! les jours de misère !

Dans ce monde sombre, j’étais face à ma vie, mais

J’ai tenu tous ces jours pour rien. La confession m’ennuie.

Comme tous les autoportraits sont affreux, j’ai retrouvé le plein air où vivre.

Plusieurs affluents obscurs ont coulé en moi.

Avaient coulé. Coulent.

Maintenant mon corps est nu.

Ma main touche mon corps. Me voici.

Si on enlève de plus en plus la crasse, la vie devient transparente.

Les traces de faucille, de couteau, la plaie sur mon genou quand je suis tombé de vélo,

Grandissaient avec mon corps.

Je tourne la tête, comme moi, des corps nus étaient là, avec quelques seaux d’eau, chacun nettoyant sa vie en face.

Oh ! Corps nus ! Tous les “moi” sont absents en ce moment.

Mais je n’ose pas encore demander à quelqu’un de me laver le dos.

Tenant un gant italien, je me suis approché du dos d’un vieillard.

De mon propre dos, je n’y arriverais pas. »

 

Hwang Ji-U

De l’hiver-de-l’arbre au printemps-de-l’arbre — cent poèmes

Traduits du coréen, présentés et annotés par Kim Bona

Prélude, Claude Vigée

William Blake & Co. Edit, 2006

http://www.editions-william-blake-and-co.com/spip.php?art...