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lundi, 19 août 2019

Imre Kertész, « Journal de galère »

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« La vie est un temps que nous meublons surtout de choses superflues. La caractéristique principale du “saint homme” n’est peut-être pas tant d’être obsédé et monomaniaque que d’avoir horreur de perdre son temps. Le temps semble insignifiant jusqu’à ce que s’accomplisse son terrible commandement : la vieillesse et la mort. — En Europe, tout se règle par le travail, plus précisément le service du travail obligatoire. Traverser un passage souterrain et être confronté à l’effervescence de la foule. Où courent-ils ? — Ce n’est pas une question à deux sous à propos de la mort ; mais je me demande s’ils accordent vraiment tant d’importance aux futilités. Se lever, se laver, la famille, les transports ; huit heures de travail, activité généralement extérieure à l’existence, puis les achats, à nouveau les transports, un peu de distraction, de préférence sans lien avec l’existence, faire l’amour dans le meilleur cas, et finalement le sommeil ou l’insomnie. Cette existence où les gens ne prennent part ni à leur vie ni aux événements, il faut bien qu’ils la considèrent pour ce qu’elle est : leur vie. — Finalement, j’ai réussi à échapper à ce destin impersonnel ; ma plus grande aventure, c’est quand même moi. Je me suis pensé et construit. Envers et contre tout. En travaillant tout au fond de la mine ; en silence, les dents serrées. À présent — bien que je sois encore “en devenir” — je suis fondamentalement prêt ; cela m’a pris cinquante-cinq ans et la mort peut m’arracher à moi-même à tout instant.

 

Longtemps le mensonge a été la vérité par ici, mais aujourd’hui même le mensonge n’est plus vrai.

 

J’ai atteint le fond cette nuit. Le sentiment d’absurdité que je connais bien s’est abattu sur moi comme une nouveauté surprenante ; je me suis vu de l’extérieur, mon visage ovale d’Asie Mineure, ma bouche avec sa molaire en métal, ma cuisse poilue avec sa cicatrice ; déchirement stupéfiant, absurdité d’être identique à ce phénomène physique ; sans parler de l’absurdité que sont mes relations, mon activité, en un mot ma vie. Rien n’a de réalité, seul le sentiment de culpabilité est réel. Pourtant je n’arrive même pas à m’y sentir malheureux et humilié, alors que c’est là la source de mon inspiration. Je suis couvert de honte comme si je n’avais jamais rien écrit, et tout m’est étranger, surtout moi-même. » Hiver, 1983

 

Imre Kertész

Journal de galère

Traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba

Actes Sud, 2010

vendredi, 26 juillet 2019

Peter Handke, « Lent retour »

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« Sorger étala sur la table les cahiers avec ses notes, chacun apparut avec sa couleur particulière et toute la surface devint en somme une carte géologique où les surfaces multicolores figuraient les divers âges de la terre. Un sentiment d’une douceur puissante et vague s’empara de lui ; bien sûr, il désirait un “supplément de lumière”. Et immobile il resta debout au-dessus de l’échantillonnage bariolé déjà pâli par l’âge, jusqu’à devenir lui-même une couleur tranquille parmi d’autres. Il feuilleta les cahiers et se vit disparaître dans l’écriture, dans l’histoire des histoires, une histoire de soleil et de neige. »

 

Peter Handke

Lent retour

Traduit de l’allemand par Georges-Arthur Goldschmidt

Gallimard, 1982

vendredi, 19 juillet 2019

Jean Genet, « Le funambule »

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« Et ta blessure, où est-elle ?

Je me demande où réside, où se cache la blessure secrète où tout homme court se réfugier si l’on attente à son orgueil, quand on le blesse ? Cette blessure – qui devient ainsi le for intérieur, – c’est elle qui va gonfler, emplir. Tout homme sait la rejoindre, au point de devenir cette blessure elle-même, une sorte de cœur secret et douloureux.

Si nous regardons, d’un œil vite et avide, l’homme ou la femme* qui passent – le chien aussi, l’oiseau, une casserole – cette vitesse même de notre regard nous révèlera, d’une façon nette, quelle est cette blessure où ils vont se replier lorsqu’il y a danger. Que dis-je ? Ils y sont déjà, gagnant par elle – dont ils ont pris la forme – et pour elle, la solitude : les voici tout entier dans l’avachissement des épaules dont ils font qu’il est eux-mêmes, toute leur vie afflue dans un pli méchant de la bouche et contre lequel ils ne peuvent rien pouvoir puisque c’est par lui qu’ils connaissent cette solitude absolue, incommunicable – ce château de l’âme – afin d’être cette solitude elle-même. Pour le funambule dont je parle, elle est visible dans son regard triste qui doit renvoyer aux images d’une enfance misérable, inoubliable, où il se savait abandonné.

C’est dans cette blessure – inguérissable puisqu’elle est lui-même – et dans cette solitude qu’il doit se précipiter, c’est là qu’il pourra découvrir la force, l’audace et l’adresse nécessaire à son art. »

 * Les plus émouvants sont ceux qui se replient tout entier dans un signe de grotesque dérision : une coiffure, certaine moustache, des bagues, des chaussures… Pour un moment toute leur vie se précipite là, et le détail resplendit : soudain il s’éteint : c’est que toute la gloire qui s’y portait vient de se retirer dans cette région secrète, apportant enfin la solitude.

 

Jean Genet

Le Funambule

L’Arbalète, 1958

mercredi, 10 juillet 2019

Jules Michelet, « L’Insecte »

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Jules Michelet par Félix Nadar

 

« Même aux heures de ses grands silences, la forêt a par moments des voix, des bruits ou des murmures qui vous rappellent la vie. Parfois, le pic laborieux, dans son dur travail de creuser les chênes, s’encourage d’un étrange cri. Souvent, le pesant marteau du carrier, tombant, retombant sur le grès, fait de loin entendre un coup sourd. Enfin, si vous prêtez l’oreille, vous parvenez à saisir un bruissement significatif, et vous voyez, à vos pieds, courir dans les feuilles froissées, des populations infinies, les vrais habitants de ce lieu, les légions de fourmis.

Autant d’images du travail persévérant qui mêlent au fantastique une sérieuse gravité. Ils creusent, chacun à leur manière. Toi aussi, suis ton travail, creuse et fouille ta pensée.

Lieu admirable pour guérir de la grande maladie du jour, la mobilité, la vaine agitation. Ce temps ne connaît point son mal ; ils se disent rassasiés, lorsqu’ils ont effleuré à peine. Ils partent de l’idée très-fausse qu’en toute chose le meilleur est la surface et le dessus, qu’il suffit d’y porter les lèvres. Le dessus est souvent l’écume. C’est plus bas, c’est au dedans qu’est le breuvage de vie. Il faut pénétrer plus avant, se mêler davantage aux choses par la volonté et par l’habitude, pour y trouver l’harmonie, où est le bonheur et la force. Le malheur, la misère morale, c’est la dispersion de l’esprit.

J’aime les lieux qui concentrent, qui resserrent le champ de la pensée. Ici, dans ce cercle étroit de collines, les changements sont tout extérieurs et de pure optique. Avec tant d’abris, les vents sont naturellement peu variables. La fixité de l’atmosphère donne une assiette morale. Je ne sais si l’idée s’y réveille fort ; mais qui l’apporte éveillée, pourra la garder longtemps, y caresser sans distraction son rêve, en saisir, en goûter tous les accidents du dehors et tous les mystères du dedans. L’âme y poussera des racines et trouvera que le vrai sens, le sens exquis de la vie, n’est pas de courir les surfaces, mais d’étudier, de chercher, de jouir en profondeur.

Ce lieu avertit la pensée. Des grès fixes et immuables sous la mobilité des feuilles parlent assez dans leur silence. Ils sont posés là, depuis quand ? Depuis longtemps, puisque malgré leur dureté, la pluie a pu les creuser ! Nulle autre force n’y a prise. Tels ils furent, et tels ils sont. Leur vue dit au cœur : “Persévère”. »

 

Jules Michelet

L’Insecte

Librairie Hachette, 1858

(à défaut de trouver une des rééditions nombreuses d’occasion, on peut lire sur Gallica :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k166204d.texteImage)

lundi, 08 juillet 2019

Felipe Hernández, « La Dette »

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« À présent il enduisait l’archet de colophane et il avait collé des morceaux de papier adhésif sur le diapason du violoncelle pour marquer les touches. Peut-être qu’ainsi son interprétation de la suite de Bach s’améliorerait sur certains points. Mais Andrés sentait que ses mains étaient toujours plus contractées. Elles avaient leur mécanique à elles, rigide et traître parfois, et il en était venu à appréhender de les approcher du corps de sa femme. Parfois il les regardait se déplacer sur le manche du violoncelle comme des animaux étrangers à sa personne. Il les voyait et il écoutait les sons apaisants du violoncelle jusqu’à ce qu’un nouveau crissement interrompe la mélodie.

Il voulait fuir la moindre stridence. Il voulait que les notes soient pures, exactes, mais derrière l’interprétation de Casals lui-même se cachaient les gémissements des crins de l’archet sur le métal des cordes. Il entendait ces gémissements avant tout autre son. Il essayait de se concentrer sur les notes, mais le moindre glissement lui remettait de nouveau en mémoire la respiration sifflante d’Ignacio Suquía. Ce même violoncelle qu’il embrassait et saisissait par le manche devenait par instants le corps gémissant du prêteur. Alors il commençait lui aussi à respirer bruyamment. Il lâchait le violoncelle et, dans la vague intention d’éviter les crissements, il enduisait à nouveau l’archet de colophane.

Même la nuit, il croyait entendre des cris étouffés. La mélodie de la suite se répétait encore dans sa mémoire et de ses intervalles semblaient surgir des murmures de douleur ; ils s’infiltraient dans son sommeil pour l’empêcher de dormir et parfois ils devenaient tellement réels que l’on aurait cru que quelqu’un passait un mauvais quart d’heure dans la pièce à côté. La nuit précédente, précisément, il avait vu briller près de lui les yeux ouverts de María Teresa. Il avait essayé de lui parler, mais finalement il n’avait pas osé, craignant qu’elle n’ai entendu la même chose que lui. 

[…]

Andrés entra dans le bureau et s’assit derrière la table ; il contempla à travers la fenêtre la légère clarté azurée qui commençait à percer entre les immeubles. Pendant un instant, il eut l’impression d’avoir passé une éternité dans ce lieu. Les lumières de la ville et le firmament encore étoilé qui s’étendait derrière la fenêtre paraissaient avoir été dessinés dans le moindre détail par sa mémoire à l’intérieur du cadre. Il sentit que la vie s’écoulait au-delà de l’espace qu’embrassaient ses sens et que son désir suffirait à abattre ou à incendier les constructions qui se dressaient en face de lui. Il sentit au bout de ses doigts la tension des fils qui mettaient en mouvement la vie de la ville. Il pouvait se souvenir des centaines de visages et de chacune des voix qui étaient passées par ce bureau depuis son arrivée. Tout était limpide puisque chaque pièce avait un sens. »

 

Felipe Hernández

La Dette

Traduit de l’espagnol par Dominique Blanc

Coll.  « Otra memoria », Verdier, 2003

https://editions-verdier.fr/livre/la-dette/

samedi, 06 juillet 2019

Pai Chu Yi, « En plantant un pin »

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« 1

J’aime ce pin d’un pied à peine,

Replanté de mes propres mains.

Il garde encore le vert que reflétait le ruisseau,

Il est encore voilé de la brume humide de la montagne.

Je l’ai replanté au soir de mon âge,

Il mettra longtemps à grandir.

Pourquoi passé quarante ans,

Planter un arbrisseau de quelques pouces ?

Pourrais-je voir ses ombrages ?

Vivre soixante-dix ans est bien rare.

 

2

J’aime votre ténacité devant l’hiver,

Et j’aime votre droiture.

Pour vous voir chaque jour,

Je vous ai planté devant mes marches.

Si la mort ne vous en empêche,

Je sais que vous atteindrez les nuages. »

 

Pai Chu Yi (Bai Juyi) – 772-846

in La poésie chinoise des origines à la révolution

Traduction, choix et présentation de Patricia Guillermaz

Seghers, 1957, rééd. Marabout université, 1966

vendredi, 05 juillet 2019

Mario Rigoni Stern, « Histoire de Tönle »

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« Les saisons s’écoulaient pour revenir ensuite. De la fonte des neiges jusqu’aux premières chutes, il allait d’un pays à l’autre, à travers les États de l’Autriche-Hongrie, travaillant au hasard des occasions, avec tantôt de bons tantôt de moins bons résultats. En hiver il restait dans son trou, chez lui. Il ne quittait pas le hameau, sauf quand il allait au bois dans la forêt ou qu’il se réfugiait dans quelque cabane, craignant de se faire surprendre par les carabiniers qui l’avaient toujours sur leurs listes pour l’arrêter et, bien sûr, lui faire purger ses quatre années de prison. Mais chaque fois, au début de l’hiver, à l’approche de Noël, il rentrait chez lui aux premières heures de la nuit, après que le soir avait fait s’évanouir dans l’obscurité le cerisier sur le toit de chaume. Et quand il franchissait la porte de la maison il trouvait un nouveau fils ou une nouvelle fille, qu’à l’état civil on enregistrait sous son nom avec quelque ironie mais l’archiprêtre tranchait : si les carabiniers du roi n’arrivaient pas à arrêter le père dont on disait qu’il était en fuite de l’autre côté de la frontière, il n’y avait pas de raison de supposer que sa femme concevait d’un autre que lui !

Le temps cependant, marquait les visages des gens de la famille et des amis. Il se produisait des choses nouvelles, et de nouvelles idées circulaient jusque parmi les habitants de nos hameaux. Beaucoup, maintenant, allaient travailler au-delà des frontières. Ils partaient au printemps, par groupes, avec leurs outils dans une brouette et, à pied, suivaient la route de l’Asstal et le Menador jusqu’à Trente, où ceux qui avaient des sous pouvaient même prendre le chemin de fer. Parfois se joignaient à ces groupes des enfants qui avaient à peine achevé l’école primaire et, à la frontière du Termine, les douaniers des deux côtés les laissaient passer sans la moindre formalité : tout au plus leur demandaient-ils s’ils avaient un certificat de baptême sur eux.

Ceux qui avaient réussi, après avoir travaillé en Prusse ou en Autiche-Hongrie, à accumuler l’argent nécessaire pour payer le prix du bateau émigraient aux Amériques. Là-bas, écrivaient-ils, c’était tout autre chose : le travail ne manquait jamais et la paye était plus élevée que dans n’importe quel autre pays.

On commença aussi à parler de socialisme, d’associations ouvrières, de coopératives d’artisans. Ceux qui n’avaient pas le courage de prononcer le mot “socialisme” disaient et écrivaient “socialité” mais, chose curieuse, les usagers des biens de la communauté, c’est-à-dire tous ceux qui résidaient dans nos communes étaient appelés “communistes”, même sur les papiers officiels. »

 

Mario Rigoni Stern

Histoire de Tönle

Traduit de l’italien par Claude Ambroise et Sabine Zanon Dal Bo

Préface de Claude Ambroise

Coll. Terra d’altri, 1998, rééd. Verdier poche, 2008

https://editions-verdier.fr/livre/histoire-de-tonle/

samedi, 04 mai 2019

Jude Stéfan, « Aux poètes »

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« Chers collègues,

 

car d’eux d’entre nous sont déjà morts, comme nous disons en notre langage d’aveugle, morts autrement que nous, Salabreuil, Perros, j’eus de l’amitié pour eux, de la reconnaissance, de l’estime pour d’autres – mais que recouvrirait le terme impossible d’“ami” ? Qu’est-ce que la poésie en ce moment pour moi, pour nous, en partage ? On connaît la chanson : on apprend la mort effective par suicide, vieillesse ou cancer, à trente ou cinquante ou quatre-vingts ans du poète X qui avait publié trois ou cinq – c’est meilleur signe – ou cinquante recueils remarqués des trois cents amateurs parisiens ou étrangers : alors peut-être on fouillera dans ses traces pour trouver quoi ? de la vie, mais lui, l’était, la vie, peut-être, lorsqu’il y était, en elle. Entretemps comment donc avoir vécu, sans ou avec la poésie ? Vivre est un fait de prose et qui se suffit à soi-même : manger, dormir, marcher, parler, lire des journaux. On écrit à défaut, ou en outre, ou à côté de la poésie qu’on épouse parfois dans l’enfance, l’effusion corporelle, des instants de voyage et qui restent, la joie de disparaître. Il y a un désastre de la poésie des années 60-80, dont quelques rocs, quelques noms commençant par D. ou R. témoigneront aux mains des béats successeurs, tous les bricoleurs actuels – électriciens ou concasseurs, étoileurs de pages, aussi les éternels vieux sentimentaux radotant leurs émotions, ou les asphyxiés du verbe – eux, oubliés de leur vivant même, pâlis, effacés, dépassés. Or je ne suis pas de ceux qui continuent et mes vers ne dureront pas plus ni moins que ceux d’un “écrivant” : honteuse justification ! Non, une tombe gravée sera notre seul poème vrai : on s’incline, on lit enfin avec respect les dates et les noms. Certes on écrit - vit - aime ; je ne dissocierai pas ma mort de mes cris vifs; il n’est aucune poésie dans la naissance, cette expulsion au champ du pire, ce miracle pour sages-femmes et bêtasses – mais elle est tout ce qu’on invente après-coup, malade d’un désir. J’ai écrit de faux vers, parfois de beaux à l’ancienne, la métrique est pour les professeurs. Il nous faut être debout, nous chausser, nous savoir, croire en tel siècle : rude courage ! La poésie (re) commencera grâce à des gueux artisans sensibles qui n’auront pas plus la pudeur de se taire, on recommencera l’effort de Rimbaud et Denis Roche, par comble ! Un “jeune” poète aura toujours quarante ans. Souvent je suis dans l’impensé, ayant honte d’avoir vécu inacceptable, incapable de savoir quoi se rate dans l’usage de la langue, pris dans l’inguérissable manie de raturer le sens qu’on a mis partout, dans les cités, les rapports humains (il n’y en a que de sexuels), les destins, à me voir incapable de dormir innocent de mes rêves, à devoir deviner qui je marche, qui je suis, qui je parle. Donc je suis : c’est la conclusion; or ce n’était que le commencement. Heureusement l’univers n’a pas de sens, ni la mort, ni la nuit, ni la beauté, ni l’amour, ni donc la poésie. Oui, c’est vrai, je n’aurais voulu écrire que par tout cela effaré, si seul écrire me guérissait de moi-même. »

Jude Stéfan

Lettres tombales (ad familiares)

Le temps qu’il fait, 1983

http://www.letempsquilfait.com/Pages/Pages%20auteurs%20A-Z/Page%20auteurs%20S.html

dimanche, 21 avril 2019

Pierre Jean Jouve, « Le monde désert »

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« Parce qu’il l’avait tellement suppliciée, Face de Baladine s’assit sur un divan et le regarda. Face de Baladine (c’était Baladine). (L’écho immémorial de la présence de Baladine se produisait, la face était froide, digne, douce, un peu renversée en arrière, le corps vague formait le prolongement, magnifique et sans importance. Habillée ? non habillée ? Comme vous voulez.)

Oui elle s’assit sur le divan dans l’appartement noir et commença par longtemps se taire, naturelle avec une immobilité frappante du regard, certains gestes petits et incompréhensibles du bout des doigts, et Luc la regardait courageusement de telle manière qu’une journée entre eux passait comme un clin d’œil.

Il fallut d’abord que Luc fît un certain effort pour l’obtenir. Il fallut aussi qu’il renonçât à tout travail quelque temps avant de l’évoquer. Elle était plus spontanée la nuit, plus incomplète et troublante le jour. Pourquoi Luc lui aurait-il parlé ? On ne s’adresse pas à une image. Cependant une fois elle se donna à lui dans le lit, pendant l’insomnie qu’il avait si souvent avant l’aube. Certainement elle avait choisi ce moment où toute la création devient confuse dans le cerveau de Luc. “Elle se donna” est d’ailleurs une manière de parler. Puisqu’elle n’était qu’une Face.

Quand elle venait, Luc prenait la position qu’elle aimait le mieux : le coude appuyé sur sa table et la main soutenant le front. “Car elle a toujours dit qu’elle chérissait ma main.” Face Baladine était toujours dans le même angle, celui que la clarté de la fenêtre touche à peine : sachant que sur le fond sa Face pâle se détachait parfaitement et vivait. Les lèvres remuaient et Luc comprenait que Baladine se parlait à elle-même, elle avait bien raison. Les lèvres étaient fardées et disparaissaient les dernières quand l’image s’en allait.

Luc Pascal arrangea bientôt toute sa vie pour elle. »

 

Pierre Jean Jouve

Le monde désert

Mercure de France, 1927, remanié en 1960, L’Imaginaire n° 287, 1993

dimanche, 31 mars 2019

Yves Lemoine, « Tu oublies son nom, roman »

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© Bernard Moninot

 

 

«             C’est l’heure presque.

 

au moment où la nuit casse

le joueur finit son air

l’heure oublie ses paroles

 

un peu amère d’avoir perdu

jusqu’à

l’oubli

 

           On ne se retire pas

doucement des mots.

           Il faut seulement

un peu de mémoire pour blesser l’oublié.

——————————————

Écrire ou disparaître.

Ainsi commence la nuit

du premier souffle.

À peine traduit

sous l’ombre

débutant le nouveau signe

l’annonce

d’une mort récente

de sa voix peut-être.

 

Écrire ou disparaître

du corps même

du souffle.

 

Qui dit souffle ne dit pas

ici, juste. »

 

Yves Lemoine

Tu oublies son nom, roman

Gravure de Bernard Moninot

Fata Morgana, 1977

jeudi, 28 mars 2019

Dominique Preschez, « L’enfant nu »

dominique preschez,l'enfant nu,mathieu bénézet,seghers

DR

 

 

« Qu’y-a-t-il de plus beau, quand on commence un chant qui se termine, que de louer un enfant perdu à la chair si brune, et son ami dont la hauteur introduit un sens dans l’homme ! Seulement des larmes… Tu ne seras plus longtemps amant. Ô mortelle lassitude, sur les chemins aimés les âmes te suivront et au plus profond de toutes nos prières, à toi d’offrir le sacrifice — terre froide et aveugle ! Mon enfant, tu te détournes de moi. Tu me fuis le long des jours et le long des nuits. Ta pensée joue le mannequin.

Je sens mon regard rendormir dans la mort la mémoire d’un enfant qui n’est plus.

Le doux repos, ton corps l’effacera.

 —————————————————————

Souviens-toi des roses noires sur le front de l’enfant relâchant le bouquet des draps — son empreinte de neige sous la paupière close —, l’œil muré faisant reculer l’horizon au creux du matin — sa perte, ta douleur et tes pleurs — comme un vaste filet jeté par le pêcheur sur un lit placé bien bas…

C’est l’heure à présent où mes prunelles amères ont l’inflexion de sa voix, ainsi qu’une pierre invincible où loge le vers.

Il agonise crucifié comme cette fin d’été sous un ciel de novembre. Le voici nu et blanc dans le cercle des tombes, sous les arbres d’un chemin penché sur l’hôpital, dépouillé de corps à l’heure où finit son absence. La fin vient sur toi au détour de l’allée et

“…moins fort que moi, tu absous…”

 ——————————————————————

L’amant de la mort est exempt d’ambition mauvaise ; il se met à l’abri des parleurs, attend le couteau sur la gorge. Or la peur est là, qui lui dit : “Tout le monde en fait autant.”

Voyant alors des arbres dans la rivière, il y jette sa vie, et le ciel se recouvre soudain de nuages en blocs de neige où meurent les oiseaux. »

 

Dominique Preschez

L’enfant nu

Précédé de Pourquoi cette douleur par Mathieu Bénézet

Seghers, 1981

mardi, 12 mars 2019

Andrea Zanzotto, « Les Pâques »

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« IL Y AVAIT QUELQU’UN

 

Comme un soir nous arrivions

entre herbe et nuage     quelques peu dispersés     au-dehors

elle et les deux loupiots et de belles ombres impétueuses…

Fermentation du bois     une odeur de plus

et ce j’étais-ça uniquement physique

et me tenais dans un fort pauvre juillet

     indemne, ce juillet, de moi et des miens

moi pas indemne, eux tous (très bientôt) lapinots.

Parce qu’il y avait : bien close et toute petite

toute perdue, l’étable. Rêvée dans un rêve frugal

par un regard dénué d’enthousiasme — l’herbe

atteignant le bord des fenêtres —

les lapinots mère et fils dans l’étable

un peu prisonniers un peu         Ah, et

ne les aime pas ne suis les et personne n’est les.     Personne.

Et partout presque sans couleur ce qu’ils regardent,

le foin fil à fil ils mâchonnent et regardent : s’il pleut ?

Dure en bois-de-lapin la soirée

ici, deux fils broutés, l’œil

un peu doux un peu craintif.

Et quelle lointaine lointaine histoire.

Ce n’est pas une façon de marcher je le sais.

La pureté (du moins) entrebâillée, à deux pas, et ainsi l’au-delà,

c’est-à-dire nous : fussions-nous amoureux l’un de l’autre

fussions-nous amoureux d’un peu de nourriture

fussions-nous, dans la lueur du soir…

Maman-lapin deux poupons et — goute à goutte —

dans le dispersé le perdu.     Flou.

Mais enfin ce n’est pas en vain que tout arrive

si petit à petit tout lapine de légers

lapinements. Et je ne vais pas plus avant

que la fasciole du soir, que le rideau humide,

que le foin pris entre les signes         et j’écoutai :

hennir glapir marmonner         dans le revers le repli.

Il y avait une fois quelqu’un, à présent

il broute, fourre son museau où il peut.

Un dessin-design absolument parfait

pourtant : de là s’élancera :

lapinotant à nous refaire

gambarder, longues jambes, jampignons, de partout

         — Elle l’a dit l’institutrice

         l’ont dit Lewis et Alice. »

 

Andrea Zanzotto

Les Pâques

Traduit de l’italien par Adriana Pilia et Jacques Demarcq

Préface de Christian Prigent

Nous, 1999
http://www.editions-nous.com/zanzotto_lespaques.html