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mercredi, 18 octobre 2017

Jean-Jacques Viton, « La conjonction de coordination »

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jean-jacques viton, poésie marseille, lecture au [Mac], 2010 © cchambard

 

« c’est quand nous sommes arrivés

devant la maison

après l’interminable chemin entre les arbres morts

nous avons décroché le lapin blanc

gelé ventru gonflé pendu à un pommier

les yeux comblés de glace

les oreilles rigides

nous aurions dû aussi ramasser l’agneau brun

venu se prendre au piège à renards

camouflé dans la neige

sous le lapin qui servait d’appât

pourquoi on se baladait de ce côté

je ne pense pas qu’on cherchait un sapin

je n’aime pas les sapins

ni sur place ni dans une pièce

toujours peur de me crever un œil en approchant

on est allé plus bas

plus bas que la prairie

où est la ferme au lapin blanc servant de piège

je trouve cette idée de piège ridicule

pourquoi un renard avalerait un lapin congelé

je veux dire plus bas vers la rivière

qui continuait à couler un peu

on hésitait à s’engager sur les troncs d’arbres

des troncs immenses mais pas larges

je n’aime pas non plus jouer les trappeurs

dès que l’on se trouve en hiver dans la montagne

on a fini par trouver un passage plus pratique

on est rentré sans se presser

tenant le lapin par les oreilles

elles fondaient lentement dans nos gants

 

ici je place un et un peu hésitant »

 

Jean-Jacques Viton

Accumulation vite

P.O.L, 1994

vendredi, 13 octobre 2017

Israël Eliraz, « Hölderlin »

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© : patrick soulard

 

« tous les Dieux dansaient et celui qui dansait

se déguisait en Dieu. Facile et difficile. Facile de vieillir,

difficile de mûrir, pensait Hölderlin, écrivait Hölderlin.

Dans le rêve, il enlevait de son visage

le nez rouge à moitié mort, il pensait : quand ça

m’arrivera ? Hölderlin écrivait, lisait, gommait.

Comment déplacer une pierre sans être un loup ou Krishna ?

Le vide dans la pierre c’est du feu. Hölderlin pensait, écrivait,

déchirait et n’envoyait pas de lettres à

sa mère morte depuis des années comme elle le lui

avait dit, hier, avant de monter dans le train (il venait

d’être inventé). Le train se dirigeait vers le nord. Vers où ?

Hölderlin, dans sa poitrine courait après lui. Il se réveilla. Dans

la stupeur les poux remplissaient ses poches usées »

 

 

Israël Eliraz

Hölderlin suivi de Les villes saintes se répètent

Traduit de l’hébreu par Esther Orner et Laurent Schuman

Coll. Avec (dirigée par Bernard Noël), L’Atelier des Brisants, 2001

mardi, 10 octobre 2017

Hwang Ji-U, « De l’hiver-de-l’arbre au printemps-de-l’arbre »

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DR

 

« Mon corps nu

 

Assis dans un bain public je me lave soigneusement tout le corps, ce n’est pas seulement parce que je ne me suis pas lavé d’une ou deux semaines.

Une vie ! J’ai vécu jusqu’à ce volume de mon corps !

Semblable à un bol en argile, il est fragile.

Cependant, je me demande ce que j’ai mis à l’intérieur ?

Y vivais-je ? Comme les eaux que le volume de mon corps fait couler hors de la baignoire ?

Seul le mensonge m’a façonné.

Extrême jalousie intellectuelle. Complexes. Plaisir de me montrer.

C’est le résumé d’une trentaine d’années de vanité,

Haletant, j’ai franchi la ligne du milieu.

Ainsi, s’il était en vie, il aurait à peu près mon âge

Jeon Tae-Il, un saint.

Ma vie a été frappée et découverte par l’éclair de sa courte vie. Laide. Honteuse. Déshonorée.

Son tonnerre arrive tardivement à moi, à cet âge là.

Ma jeunesse foudroyée ! J’étais sous le paratonnerre.

Moi. J’étais là.

Je n’avais pas le choix, c’étaient les aléas de la vie.

Ce qui existe en moi, c’est une petite agriculture muette.

Il est peut-être au pied d’une forêt à l’abri du vent de Bukpyeong dans la commune Sinwol qu’il ne pouvait plus quitter,

Et peut-être mesure-t-il le terrain avec la visière d’un chapeau de Saemaeul appartenant à Monsieur Yun ?

Ou bien, pouvait-il traverser la colline voisine Doam,

Voulait-il devenir le potier qui met les pots au feu ?

Sinon était-il un menuisier ou un plâtrier silencieux avec un caractère difficile ?

Ah ! Il est sorti en ville, à cause de son manque de sérieux, peut-être est-il devenu terrassier ?

Ou peintre de panneaux de cinéma, surveillant dans une usine textile, ouvrier des chemins de fer.

Suivant la veine bleu foncé de la vie glaciale,

Il aurait dû embraquer au marché de Pyeonghwa à Cheongaecheon. Marchand de bois, vendeur de chewing-gums, vendeur de journaux.

Il aurait dû être brocanteur. Derrière la gare, au bord de la rivière noire, en extrême pauvreté, il restait debout, l’estomac vide depuis trois nuits et quatre jours.

Et l’égout amer déborde abondamment dans mes viscères.

Les globes de mes yeux ardents aperçoivent les œufs rouges des vers intestinaux volant sur le ciel bleu.

J’avais la tête qui tournait. Dans mes vertiges, j’ai vu père, mère, frère aîné, frère cadet, toute la famille.

Chacun était orphelin. Après le départ de mon frère aîné qui s’est engagé dans l’armée,

En comptant les traverses, j’ai marché jusqu’au sud de Kwangju pour ramasser les escarbilles de charbon.

Un train de marchandises chargé à bloc roulait vers Yeosu.

Plus bas que le pire dénouement, je suis arrivé devant la barrière. Au feu rouge,

Je restais debout. Oh ! les jours de misère !

Dans ce monde sombre, j’étais face à ma vie, mais

J’ai tenu tous ces jours pour rien. La confession m’ennuie.

Comme tous les autoportraits sont affreux, j’ai retrouvé le plein air où vivre.

Plusieurs affluents obscurs ont coulé en moi.

Avaient coulé. Coulent.

Maintenant mon corps est nu.

Ma main touche mon corps. Me voici.

Si on enlève de plus en plus la crasse, la vie devient transparente.

Les traces de faucille, de couteau, la plaie sur mon genou quand je suis tombé de vélo,

Grandissaient avec mon corps.

Je tourne la tête, comme moi, des corps nus étaient là, avec quelques seaux d’eau, chacun nettoyant sa vie en face.

Oh ! Corps nus ! Tous les “moi” sont absents en ce moment.

Mais je n’ose pas encore demander à quelqu’un de me laver le dos.

Tenant un gant italien, je me suis approché du dos d’un vieillard.

De mon propre dos, je n’y arriverais pas. »

 

Hwang Ji-U

De l’hiver-de-l’arbre au printemps-de-l’arbre — cent poèmes

Traduits du coréen, présentés et annotés par Kim Bona

Prélude, Claude Vigée

William Blake & Co. Edit, 2006

http://www.editions-william-blake-and-co.com/spip.php?art...

samedi, 23 septembre 2017

Bernard Malamud, « L’homme de Kiev »

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© : Jill Krementz

 
 

« Vous attendez. Votre attente est faite de minutes d’espoir et de journées de désespoir. Parfois vous vous bornez à attendre, et il n’existe pas pire avilissement. Vous sombrez alors dans vos pensées en essayant d’abattre les murs de votre cellule. Si la chance vous sourit, la cellule disparaît et vous passez une demi-heure à l’air libre, laissant derrière vous portes, murs et haine de vous-même. Si la malchance vous poursuit, vos pensées risquent de vous empoisonner. Si la chance vous sourit et vous permet de gagner le shtetl, vous pouvez rendre visite à un ami ou, s’il est sorti, vous asseoir sur un banc devant sa cabane. Vous pouvez humer l’odeur des fleurs et de l’herbe, regarder les filles passer sur la route. Vous pouvez aussi, le cas échéant, trouver un peu de travail. Aujourd’hui justement, il y a de la menuiserie à faire. Vous piquez une bonne suée à scier du bois et à clouer les planches. Quand vient l’heure du casse-croûte, vous ouvrez votre paquet de provisions – pas mal. Sur le chapitre de la nourriture, tout le problème consiste à se contenter du peu dont on a besoin. Un œuf dur avec une pincée de sel, c’est délicieux. Ou une pomme de terre coupée en tranches et agrémentée de crème aigre. Du pain trempé dans du lait frais, qu’on suce avant de l’avaler, quel régal ! Et du thé chaud avec du citron et un morceau de sucre ! Le soir, vous traversez le pré humide jusqu’à l’orée du bois. Vous contemplez la lune dans le ciel laiteux. Vous respirez l’air frais. Une ambition vous taquine : l’avenir est à vous. Après tout, vous êtes encore en vie, et libre. Et même si vous n’êtes pas tellement libre, vous croyez l’être. Le pire dans tout cela, c’est quand vos pensées vous abandonnent et que vous retrouvez votre cellule. Une cellule qui est tout votre ciel et vos bois.

Yakov comptait. Il additionnait le temps bien qu’il essayât de s’en défendre. Le calcul présupposait un terme à l’opération, du moins pour un homme n’utilisant que de petits nombres. Combien de fois dans sa vie avait-il compté jusqu’à cent ? Qui pouvait compter éternellement ? C’était comme additionner le temps. Yakov avait arraché quelques éclats à de petits morceaux de bois : les plus longs représentaient les mois, et les plus courts les jours. Une journée constituait certes un poids de temps considérable, mais rien que les minutes au sein d’une seule journée pouvaient en s’amoncelant causer de sérieux dégâts. Pour un homme désœuvré, le pire est de posséder une interminable réserve de minutes. C’est comme de n’avoir rien à verser dans un million de petites bouteilles. »

 

Bernard Malamud

L’homme de Kiev – The Fixer, 1966

Préface de Jonathan Safran Foer

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Gérard et Solange de Lalène

Édition révisée par Hélène Cohen

Seuil, 1967, rééd. Rivages poche, 2015

jeudi, 21 septembre 2017

Jacques-Marie Dupin, « Opus incertum »

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« Déplorable déformation de l’esthétique — est-ce encore de l’esthétique ? — en tout cas du jugement. Ce n’est plus son œuvre qui compte, mais sa vie. La corde de Nerval ou d’Essenine, la drogue de Gilbert-Lecomte et Brasillach nazi ou fusillé.

Je donne moi-même dans le panneau. Je lis avec avidité ces bandes dessinées. Les accidents les plus communs y prennent des noirceurs corrosives d’estampes. Rops ou Daumier de bazar.

Qu’en restera-t-il à l’état de fragments, quand les barbares seront passés par là et qu’ils ne seront plus, comme Empédocle ou Sapho, que des noms pourvus de légendes ? Peut-être racontera-t-on aux enfants que Mallarmé s’est jeté dans un volcan.

C’est faire, au demeurant, bon marché de la vertu de l’acteur. Dès qu’il y a public, il y a théâtre, et le malheur comme les cris : déguisements. Là-dessus, la parole terrible de Jacques Rigaut :“Vous êtes tous des poètes, et moi je suis du côté de la mort.” Des poètes, c’est-à-dire des farceurs. À moins que ce ne soit la mort elle-même qui soit une farce, un suprême déguisement.

Quant à l’apostrophe de Rigaut, elle n’est terrible, il faut bien l’avouer, que par ce codicille décisif : la balle qu’il s’est tirée posément dans le cœur.

S’il était mort de vieillesse comme tout le monde, elle ferait plutôt sourire.

Illustration, s’il en était besoin, par le cercle vicieux où je viens moi-même de m’enfermer, de la ténacité de ces déplorables errements. »

 

Jacques-Marie Dupin

Opus incertum

Préface de Kenneth White

William Blake & Co. Édit, 1984

http://www.editions-william-blake-and-co.com/spip.php?rubrique1

mercredi, 06 septembre 2017

Alexandre Vialatte, « La Complainte des enfants frivoles »

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« Nous nous sommes retrouvés un soir d’automne quelques-uns de cette époque-là, un jeudi, devant la porte du vieux collège, comme si nous revenions de chez nos correspondants. La lanterne de fer, comme autrefois, éclaira nos ombres en accordéon qui tremblèrent sur le vieux mur campagnard, secouées par le vent du nord, et je me suis rappelé les ombres de la salle d’étude ; les ombres sont toujours plus éloquentes que les hommes ; elles déforment et multiplient ; autrefois nous étions plus petits, mais nous portions ces pèlerines véhémentes qu’on quitte à seize ans pour des pardessus sans éloquence. Les boules de pierre qui couronnent les piliers de la porte avaient l’air d’un exemple de dessin. Du haut du tertre où est bâti le vieux collège, les champs dévalaient dans la nuit, vers les campagnes des vacances ; c’est de là que partaient les routes que nous avons tous prises un soir, avec leurs tournants, leurs lacets, leurs espoirs, leurs carrefours… ; les routes qui tournent autour de la terre, comme une corde sur une toupie, tendues comme l’espoir des hommes ; et maintenant nous savons ce qu’il y a derrière ces brumes, sur les pitons bleus ; pour quoi faire ? Tout est pareil à notre adolescence derrière la nuit qui nous cache le pays comme un mouchoir sur la face d’un cadavre : le pré-verger, les salles de classe et les “barabans” dans la cour sous les tilleuls ; les barreaux quadrillent la lucarne de la tour de l’Horloge fermée sur son mystère mécanique, sombre, aveugle, sourde et muette. Que de fois quand nous étions enfants nous y sommes venus, attendant qu’un ange exprès délégué pour nous par l’après-midi trop pesante vînt nous y tenir des discours latins, remuer les horizons, secouer des merveilles, et, nous prenant par la main, nous emmenât vers ces monts qui barraient les routes, coulisses du monde d’où nous voulions tout espérer. Je me rappelle un défilé dans la montagne, plein d’arnicas et de digitales, qui m’a longtemps semblé comme l’un des couloirs du merveilleux… Un jour pourtant, collégiens ravis, nous sommes partis sur les petits trains noirs qui font une fumée blanche et qui sifflent. Mais nous laissions aux fenêtres du dortoir ces constellations magiques qui se décalquaient sur les vitres avec leurs noms d’animaux, de plantes et de déesses : toute la géographie, la flore, la faune et la mythologie du ciel. Nous abandonnions cela pour la terre. Peut-être en raclant un peu les vitres, trouverait-on une poudre d’or ?

Devant la porte qu’aucune défense ne nous fermait plus, nous nous sommes raconté, ce soir-là, sans surprise, des choses qui auraient troublé le sommeil de nos mères et gêné l’instituteur adjoint dans sa conception géométrique du vraisemblable. En vain. Il restera toujours assez d’impossible pour nous faire regretter ces promesses absolues que la récréation de 4 heures fait aux écoliers chimériques et que la vie ne tiendra jamais. »

 

Alexandre Vialatte

La Complainte des enfants frivoles – écrit autour de 1925

Précédé de « Premier roman, dernier paru » par Pierre Vialatte

Le Dilettante, 1999

samedi, 02 septembre 2017

Claude Margat, « L’Horizon des cent pas »

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« La peinture n’est pas plus admissible que la poésie mais l’une comme l’autre sont aussi nécessaires à la respiration de la pensée que l’air l’est au souffle. L’une et l’autre guérissent l’esprit des aveuglements du sens.

*

Une peinture ne devrait jamais sortir de la sphère du geste qui la produit. Le geste est à la peinture ce que la mesure est à la musique.

*

Aucun projet. Seulement le rythme et ses déclinaisons.

*

Voir la pensée prendre forme sous sa propre main constitue une expérience sans équivalent. Par le travail de la main s’abolit toute distance entre le désir et son objet. Encre et pinceau sont les agents d’un toucher aérien. Ce n’est jamais le peintre qui met un point final à l’approche mais l’objet même du désir. Ce qui manque à la substance constituée de l’œuvre se trouve compensé par le suspens que celle-ci produit en ne s’accomplissant pas. La manière d’un artiste exprime le style de son approche. Lorsque l’intention investit le geste, elle en devient l’élan. Sans crainte ni hâte, il ne reste plus qu’à se conformer au rythme qui commande déjà au pinceau.

*

Tout est rythme, scansion. Et tout est vu, saisi en plein vol.

*

Ce que la peinture écrit, elle ne le nomme pas mais elle le pense à la manière du poète qui use de toutes les ressources de la langue et fait sourdre à nouveau l’originelle saveur du mot. La main est là, animant d’invisibles remous, communiquant à l’ensemble du corps l’écho d’une présence obscure et cependant familière.

*

Je peins sous l’impulsion de ce qui écoute et cherche en moi le sentier de son propre espace, espace qui telle une calligraphie en cursive se déroule et dévoile une double intimité.

*

Chaque jour je constate que l’élan qui m’anime n’est pas tant inspiré par le désir d’exprimer ce que je ressens que par celui d’apprendre. Le suprême bénéfice de l’action de peindre est que l’on conduit à tout observer dans le détail. Le regard chaque jour se tourne vers la rive et s’émerveille de pouvoir l’explorer. L’action de peindre produit un dépôt à la surface duquel vibre la présence du vivant.

*

Bien voir, c’est bien entendre. Et bien entendre, c’est entendre au-delà de l’audible.

*

Dans une peinture c’est l’émotion qui constitue le liant, non l’émotion combustible du regard, mais l’émotion dans la peinture.

*

Je peins ce qui remonte de mon œil, et ce qui remonte de mon œil remonte de mon pied.

*

Le trait de pinceau doit marquer la présence, désigner plutôt que cerner.

*

Il y a un mot pour unir de façon immuable vide et plein : espace. »

 

 

Claude Margat

L’horizon des cent pas

Encres de Claude Margat

Calligraphies de François Cheng

Textes de Élisabeth Clément, Claude Louis-Combet, Bernard Noël, Claude Margat

Entretiens avec Jean-Michel Bongiraud, Jean-Luc Terradillos, Jean-Paul Auxeméry

Coll. Les Irréguliers, éditions de la Différence, 2005

On peut écouter & voir avec profit : https://www.youtube.com/watch?v=KM1MODCix2A

mercredi, 30 août 2017

Wen Cheng ming, « Fin de l’année, une éclaircie après la neige…»

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Wen Zhengming, Garden of Pleasure in Solitude (獨樂園圖),

National Palace Museum, Taipei

 

« fin de l’année, une éclaircie après la neige, de mon ermitage en montagne je promène mon regard

 

assiégé par le froid, je ne franchis pas la porte

je brûle de l’encens, enchanté de cette oisive quiétude

le soleil de l’aube éclaire bols et tasses

la lumière flottante monte le long du pilier

les bambous élancés ne résistent pas au vent,

leur jade vert ne cesse de bruisser

un sentiment de sérénité déborde de mon visage

au réveil de l’ivresse mon poème aussitôt j’achève »

 

Wen Cheng ming (Wen Zhengming) – 1470-1559

In Éloge de la cabane

Poèmes choisis et traduits du chinois par Cheng Wing fun & Hervé Collet

Moundarren, 2009

http://moundarren.com/

mercredi, 16 août 2017

W. G. Sebald, « All’estero »

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« Il y a dans cette ville une autre qualité de réveil que celle à laquelle on est habitué. Le jour s’y lève en effet dans le silence, un silence seulement troublé par quelques éclats de voix, un rideau de fer que l’on remonte, les claquements d’ailes des pigeons. Combien de fois, songeais-je, ne me suis-je retrouvé couché dans une chambre d’hôtel, à Vienne, à Francfort ou Bruxelles, et n’ai-je écouté, les mains croisées derrière la tête, non point le silence comme ici mais, les sens en alerte, le déferlement de la circulation qui auparavant, pendant des heures, m’avait déjà hanté sans que j’y prenne garde. C’est donc cela, me disais-je alors, le nouvel océan. Sans relâche, en grands fournées qui recouvrent toute la surface des cités, les vagues accourent, de plus en plus bruyantes, enflent et se cabrent, se brisent avec une sorte de frénésie au paroxysme de leur tumulte et courent sur les pierres et l’asphalte tandis qu’aux retenues des feux rouges d’autres lames se préparent déjà à déferler. Au fil des années, j’en suis arrivé à la conclusion que la vie désormais naît de tout ce fracas, celle qui vient après nous et qui lentement nous mènera à notre perte, comme nous menons lentement à sa perte tout ce qui a été là longtemps avant nous. Irréel, parfaitement irréel, comme s’il ne pouvait qu’être déchiré d’un instant à l’autre, tel m’apparaissait le silence de Venise en ce petit matin de Toussaint où l’atmosphère blanche de la ville pénétrait dans ma chambre par les fenêtres entrouvertes et recouvrait tout, m’immergeant dans un flot de brume. »

 

W. G. Sebald

Vertiges

Traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau

Actes Sud, 2001

dimanche, 13 août 2017

Philippe Jaccottet, « Paysages avec figures abstraites »

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« L’ombre, le blé, le champ, et ce qu’il y a sous la terre. Je cherche le chemin du centre, où tout s’apaise et s’arrête. Je crois que ces choses qui me touchent en sont plus proches.

Une barque sombre, chargée d’une cargaison de blé. Que j’y monte, que je me mêle aux gerbes et qu’elle me fasse descendre l’obscur fleuve ! Grange qui bouge sur les eaux.

J’embarque sans mot dire ; je ne sais pas où nous glissons, tous feux éteints. Je n’ai plus besoin du livre : l’eau conduit.

À la dérive.

Or, rien ne s’éloigne, rien ne voyage. C’est une étendue qui chauffe et qui éclaire encore après que la nuit est tombée. On a envie de tendre les mains au-dessus du champ pour se chauffer.

(Une chaleur si intense qu’elle n’est plus rouge, qu’elle prend la couleur de la neige.)

On est dans le calme, dans le chaud. Devant l’âtre. Les arbres sont couverts de suie. Les huppes dorment. On tend au feu des mains déjà ridées, tachées. Les enfants, tout à coup, ne parlent plus.

C’est juste ce qu’il faut d’or pour attacher le jour à la nuit, cette ombre (ou ici cette lumière) qu’il faut que les choses portent l’une sur l’autre pour tenir toutes ensemble sans déchirure. C’est le travail de la terre endormie, une lampe qui ne sera pas éteinte avant que nous soyons passés. »

 

Philippe Jaccottet

Paysages avec figures absentes

Gallimard, 1970, revue et augmentée en 1976, rééd. Poésie/Gallimard, 2006

mardi, 08 août 2017

Bissière, « T’en fais pas la Marie »

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Bissière, Laure Latapie & Louttre B. à Boissiérettes, en 1956

© Luc Joubert

 

« Maintenant ici tout est vert, même les chênes ont leurs feuilles, la campagne devient vraiment bien agréable à regarder. Le soir quand je mène boire mes vaches, il descend sur la mare une lumière dorée qui se reflète dans l’eau, les vaches ont l’air éclatantes de santé, tout autour de moi est vert chaud, sauf les troncs gris des arbres. Sur tout cela règne une paix profonde, on n’entend aucun bruit, on pourrait se croire aux premiers âges du monde. J’ai toujours rêvé de faire un tableau avec des vaches à l’abreuvoir, c’est vraiment admirable, mais jusqu’ici je n’ai pu y réussir, jamais je n’ai pu donner au pelage des bêtes la luminosité qu’elles devraient avoir, il faudrait qu’elles soient comme pétries de soleil. Je recommencerai, car cela me trotte dans la tête et on a toujours l’espoir de réussir un nouveau tableau mieux que ceux qu’on a déjà essayés. Il faudra d’ailleurs avant de me remettre à travailler que je remette un peu d’ordre dans l’atelier. C’est un invraisemblable entassement de toiles, on ne sait où mettre les pieds, j’en ai pour toute une journée à ranger tout cela de manière à me faire un peu de place.

Il faudrait un atelier grand comme une cathédrale et encore je crois qu’on trouverait moyen de l’encombrer. C’est si agréable de garder sous ses yeux toutes les toiles commencées, on peut les comparer, réfléchir devant chacune d’elles.

Mon grand plaisir, autrefois, c’était le matin en me levant d’aller fumer une cigarette dans l’atelier, en regardant le travail de la veille. Je voyais ce que j’avais fait avec des yeux frais et le bien ou le mal de mon travail me sautaient aux yeux. Après avoir bien regardé, bien réfléchi, je me remettais à peindre avec l’espoir que la journée me serait propice. Elle ne l’était pas toujours, mais le matin suivant je retrouvais mon expérience et je m’y remettais avec des forces neuves. Tout cela est déjà loin et il y a longtemps que l’atelier n’a plus ma visite quotidienne. Mais je crois que ça va revenir et qu’alors je ne penserai plus qu’à ça. D’ailleurs j’ai toujours constaté que je faisais la plupart de mes tableaux entre le mois d’avril et le mois de juillet, c’est toujours là que je travaillais le plus. Braque me disait aussi la même chose, que à cette saison-là qu’il se sentait le plus le cœur à l’ouvrage. L’hiver à Paris je travaillais surtout la nuit, j’avais à ce moment-là le cerveau plus dispos, tandis que, au printemps, je restais toute la journée souvent depuis le matin devant mon chevalet. C’est d’ailleurs peut-être un tort car on finit par se fatiguer et par ne plus voir très bien ce qu’on fait. Matisse prétend qu’il ne travaille jamais plus d’un quart d’heure par jour sur le même tableau, peut-être a-t-il raison et cela permet-il de garder plus de fraîcheur… »

16 avril 1945, lettre à son fils, le peintre Louttre B.

 

Bissière

T’en fais pas la Marie – écrits sur la peinture 1945-1964

Textes réunis et présentés par Baptiste-Marrey

Le temps qu’il fait, 1994

http://www.letempsquilfait.com/

dimanche, 06 août 2017

Pierre Guyotat, « Explications »

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photo de couverture : Bettina Rheims

 

« Plutôt que “travail”, utiliser le mot “composition”. Parce qu’il recouvre la fiction, la méthode et le résultat sonore. Comment expliquer aussi que les choses se fassent avec une aussi grande confiance, beaucoup de pensée, mais aussi beaucoup d’imprévisibilité. Je fais, mais je suis fait aussi ; c’est-à-dire que c’est la pratique rythmique qui me fait découvrir des idées, des grandes idées, des idées larges, qui me fait découvrir aussi la réalité, la réalité scientifique des évènements de la matière : à quel point la science touche à la poésie, il faut vraiment la pratique pour s’en apercevoir : le court-circuit est presque continuel. Tout problème poétique est un problème de sciences naturelles, de physique, de chimie. Si vous faites de la poésie et que vous restez honnête, vous ne pouvez pas vous écarter de la réalité scientifique des choses, de la science…

Tout acte créateur engagé devrait faire comprendre tout. Les mots lèvent les pensées comme les chiens lèvent les lièvres. »

 

Pierre Guyotat

Explications

Entretiens avec Marianne Alphant

Éditions Léo Scheer, 2000