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mardi, 05 février 2013

Hélène Mohone, « de loin »

 

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(elle)

mal j’ai si peu le grand fracas et ta bouche répète après moi le grand fracas et ta bouche la mienne te suit trace va le dire répète les grands mensonges que seuls les anges dénoncent j’ai très peu de toi si faible un doux caillou ta silhouette très loin presque un brouillard tu dis un grand fracas j’ai si peu une tristesse à tout verser sur le chemin menus éclats à tout recouvrir une étrange plainte et terrible à recommencer à sucer son doigt tu dis chuchote j’ai si peu une tristesse toi qui marches ou marches-tu

 

Hélène Mohone

de loin

Atelier de l’agneau, 2008


en pensant à Hélène ce matin

 

samedi, 26 janvier 2013

Armand Robin, « Besoin de Chine »

 

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« J’ai longuement cherché un règne où plus aucune aide ne pût me parvenir : un immense plateau dénudé, comme sur une autre planète, où marcher durement, toutes les directions, à chacun de mes pas, m’appelant et me décourageant.

Malgré tous les cris en toutes les langues, je n’avais pour mes songes que des mots monotonement fixes, presque tous connus d’avance, incapables d’ajouter un danger aux imprudences de mon esprit ; tous me composaient un même destin sûr ; la lisse paume de la phrase disposait de mes coups de dés dans la parole intérieure, la limitait ; la main qu’une langue nouvelle posait sur ma tête ne différait que par quelques minimes replis de la main que déjà je connaissais.

En chinois, plus aucun secours ; les signes indiquent tout, n’expliquent rien ; impériaux et célestes, ils se tiennent à l’écart du fragile sens où telle ou telle phrase les aventure, ne gardent aucune trace des usages où ils viennent d’être notés ; pas de conciliabules entre les mots d’une phrase ; et même pas de mots, même pas de phrases ; un silence sans appui court d’un signe à l’autre lorsqu’une vague parole tente de les compromettre. Cette langue n’est pas encore parvenue jusqu’à l’homme ; elle exige de lui soit une extrême raison, soit ce surcroît de folie grâce auquel il y a encore des songes, des larmes et des efforts sans objet.

C’est sans doute un des miracles de l’esprit humain que d’avoir créé une langue aussi éloignée de toutes les autres que Sirius paraît l’être de notre terre, langue sans substantif, sans adjectif, sans pronom, sans verbe, sans adverbe, sans singulier, sans pluriel, sans masculin, sans féminin, sans neutre, sans conjugaison, sans sujet, sans complément, sans proposition principale, sans subordonnée, sans ponctuation, sans autre vocabulaire qu’environ 500 sons — langue tenue depuis 4 000 ans au-dessus de la moitié de la terre comme un ensemble d’étendards où les hommes se haussent, lisent leurs plus exigeants songes. »

 

Armand Robin

 « Chine » in L’Homme sans nouvelle
Le temps qu’il fait, 1981

 http://www.letempsquilfait.com/

 

Cette page d’Armand Robin est dédiée par l’auteur du blog

à Arthur & Valérie qui savent pourquoi.

 

 

 

mercredi, 28 novembre 2012

Pierre Rottenberg, “Le livre partagé”

 

pierre rottenberg, le livre partagé, tel quel, seuil« les mots ils n’ont pas d’ordre disent plus ou moins laissent entendre ce qui ne sera pas tenu sont-ils pour finir entièrement soumis à un ordre révélateur qui les mettrait à jour rigueur des mots une phrase déployant ne retenant que pour jeter d’un côté imprévu la marge invisible visible d’une manière de parler qui reprend les éléments d’une histoire et les éclaire jetant aussi un doute complet sur une telle histoire cherchée structure du livre à l’intérieur du désœuvrement


 

la force des équivalences un système qui organise et disperse une vision du livre en tant que mouvante aux articulations simples en nombre fini trouver un point vers un centre supposable et chercher la mise en place plus ou moins définitive de ces éléments ordre du lisible si dans l’air sans pesanteur du livre inorganisé il y avait quelque matériau à la densité naturelle voulue ce peut être une ramification d’une manière de raconter à l’intérieur de la seconde qui sans la remplacer accentue ce mouvement vers le centre derrière il y a l’histoire quelques mouvements furtifs accentuant le déplacement du livre vers le dehors les feuilles pivotant dans la lumière les troncs les feuilles se redéploieraient


 

une page dans l’air des pages tassées à gauche et à  droite qui vaut ce que valent les pages écrites pas écrites lues pas lues regardées pas regardées sa force d’équivalence tient au degré de pesanteur du livre à ce moment un centre est toujours déplaçable retrouver trouver le point où cela éclate où les éclats sont autant de niveaux où cela s’organise à nouveau avoir la mémoire entière de la blancheur point dilaté qui s’il fait allusion partiellement à une scène déplace avant tout l’idée du centre réorganise l’été de la scène retournée le drap visible en tant que saison du livre

 

 

fermer les pages en glissant un doigt à l’intérieur les troncs sont repliés sur une surface de signes noirs et blancs une séquence à laquelle il n’a pas été fait précisément allusion intervient maintenant l’idée de l’épaisseur physique du livre la lecture qui a pu en être faite se modifie intervient une présence dont il n’avait pas été tenu compte jusque-là déplaçable elle aussi peut-être à même de ne plus réapparaître le livre troue sa propre épaisseur réanime pour un instant les images qu’il a tassées pour se constituer comme si véritablement c’était l’ordre que suit le livre pour se faire cette ramification et ce feuillage une certaine chaleur oppressante et humide réanimant ce qu’il efface dans la même seconde points de rupture maintenus véritables chaînons du livre autant qu’il y aura de pages à tourner autant ce seront des éclatements de mots soit l’image d’un matériau géologique avec ses ruptures sa disposition par couches image centrale du livre et qui se déplace à mesure qu’un autre centre vient jouer imposant sa blancheur radicale le jour de l’image l’écriture bat elle est cette chute permanente et oblique de ses formes morceaux de langage saisis dans leurs suspens étincelants ou obscurcis »

 

Pierre Rottenberg

Le livre partagé

Coll. Tel Quel, Seuil, 1966

 photo, détail :  J.P. Couderc

mercredi, 14 novembre 2012

Agnès Rouzier, « Maurice Blanchot : le fait même d’écrire »

« (déchiffrer, désire. Déchiffrer est un mouvement, un déplacement rigoureux, une projection en avant admettant de pulvériser méthodiquement ses assises, là où même  “n’être rien” prend un sens fragmentaire, passage, petit abîme, léger abîme, complice de ce point où l’espace, là cependant, au plus court, l’espace, tout l’espace nous manque. Déchiffrer ne déchiffre à sa clé qu’un autre monde qui se veut provisoire. Métamorphoses comme autant de morts acceptées, comme autant de morts, tant que nous serons vivants, à minutieusement refaire, chute, vide soudain : la passivité, le neutre.)


“Le désastre est séparé, ce qu’il y a de plus séparé.”

 

(la passivité, le neutre, imperceptible décalage. Depuis nous ne sommes plus les mêmes. La légèreté devient dure, sans nimbe, sans arrière-plan : le oui, le non, le rire, les larmes. Nous attend un autre chemin aux bords étroitement décisifs. Nous attend de notre pensée comme une mutation (“passive”). “Vivre” le neutre (mots, actes, confrontés, défaits, dès que nous l’éprouvons en nous comme une stricte présence : cela qui maintenant est. Souffle. Manque de souffle.)

 

“… regarder dans la nuit ce qui dissimule la nuit, l’autre nuit. La dissimulation qui apparaît.”

 

(la légèreté, la transparence comme un noyau décentré, porté en soi et hors de soi, au bord du corps et sur le corps. (Te lisant quelque chose a peur, quelque chose devine, acquiesce, quelque chose qui n’est pas l’inconnaissable, quelque chose qui ne connaît pas.)

 

(Transparence n’est pas transcendance : patiente, ta parole, au plus proche, trace la mobilité, le fragment par lequel tout, une première fois recommence, pour ne pas être dit : intact.)

 

Agnès Rouzier

« Maurice Blanchot : le fait même d’écrire » (1977-1979)

 in Le Fait même d’écrire

Coll. Change. Seghers, 1985

 

 

jeudi, 08 novembre 2012

Lambert Schlechter, « Jamais je n’ai eu soif autant »

 Nouvelle rubrique : “En fouillant ma bibliothèque…” j'en partage les pépites enfouies…

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« Ma phrase, au départ de mon premier feuillet, je l’ai notée deux ou trois heures après avoir ingurgité la toute dernière gorgée, bouillie bouillante, stagnant au fond du dernier jerrycan, il y avait des grumeaux de rouille qui m’ont lacéré l’œsophage, j’ai toussé des caillots de sang, jerrycan à cinq gallons, notre bon vieux bidon de bidasse, il a sans doute fait la Normandie, le jerrycan d’Omaha Beach (quel superbe octosyllabe !), une minute après la dernière gorgée j’ai vomi, une noirâtre soupe de rouille et de sang, le véhicule entre-temps doit avoir disparu, naufragé dans un creux de la dune, à quelques kilomètres d’ici, dans l’infernale immensité de l’Erg Iguidi, il n’en restera trace aucune, milliards de milliards de grains de sables jaune qui n’arrêtent pas de bouger, inexorable ressac, houle d’une monstrueuse et impitoyable lenteur qui nira par nous engloutir, heureusement que j’arrive encore à me remémorer les averses d’avril, les anémones, les colchiques, au centre de ma cervelle il me reste des images et des mots, ça me rassure, me console presque, des images surgissent, clignotent puis disparaissent, combien de millions d’images ai-je pu engranger dans le grenier frontal, les Baigneuses de Renoir, les Cavaliers d’Ucello, les Miracoli de Marino Marini, combien de millions d’images sont déjà encapsulées à jamais dans les strates desséchées de mes méandres cervicaux, mais elles continuent à irradier loin de moi, sans moi, elles n’ont jamais eu besoin de moi, et je ne m’en étais pas rendu compte, ce qu’on ne peut pas taire, il faut le dire, eux aussi me clignotent dans la tête, Wittgenstein dans le blockhaus norvégien, Montaigne sans sa ronde tour, Urabe Kenko dans son pavillon, Han Shan dans sa grotte, Thoreau dans sa cabane, Wim le Toltèque dans son Angle Mort au milieu des champs de maïs, Perros dans ses successives mansardes, la petite Saumont séquestrée avec quelques bics et une épaisse rame din a4 90g sous les solives de la Villa Mont-Noir, Bernardo Soares coincé derrière son pupitre dans le bureau des Douradores, rafale d’images, ils me passent par la tête et s’abîment, ils m’ont tous, chacun à sa manière accompagné et protégé, je les évoque, invoque, ils ne peuvent rien pour moi, ils ont déjà tout donné, tout ça nira sous une épaisse couche de sable, j’aimais les nes observations de Sei Shonagon, elle remarqua comment une tige d’armoise se prit dans une roue du chariot, s’enroula autour de l’essieu, et, broyée, répandit sa senteur, elle nota tout ça, et ça m’est resté dans le système, l’armoise-mot et l’armoise-image. »

 

Lambert Schlechter

Jamais je n’ai eu soif autant (récit posthume)

In “Frontière belge 98”, Histoires d’eaux

Ouvrage collectif

Coll. « Escales du nord », Le Castor Astral, 1998

rééd. dans Partances, L’Escampette, 2003