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samedi, 04 avril 2015

Wojciech Kuczok, « Antibiographie »

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« La guerre n’avait pas écrasé la maison que le père du vieux K. avait construite pour sa famille, elle ne l’écrasa pas lui non plus personnellement dans un trou d’obus au front, comme ses frères, le père du vieux K. avait eu de la chance, apparemment c’est lui qui avait bénéficié du contingent de chance accordé à la fratrie ; la guerre le chiffonna juste un peu, lacéra ses coussins, troua ses fauteuils, déchiqueta ses pantoufles ; bref, après la guerre, le père du vieux K. n’avait plus eu la possibilité de se prélasser paisiblement à l’endroit qu’il s’était installé au cours de sa vie, le rez-de-chaussée de la maison dut être vendu, les domestiques que sa femme voulait avoir “absolument, impérativement”, il fallut les oublier, élever les enfants comme des êtres plus riches du souvenir de leur fortune que de bien réels. Le père du vieux K., jusqu’à la fin de ses jours, ne cessa jamais de rêver des ruines de tout ce qu’il avait construit au cours de sa vie, et même s’il ne rêvait que de bâtiments, avec le temps il comprit que des décombres fumants l’entouraient à l’intérieur de sa maison dressée sur des fondations solides ; avec le temps, il comprit que les décombres dont il rêvait lui marchaient sur les pieds, mangeaient dans son assiette, dormaient dans son lit ; et avec le temps, il comprit que c’était lui qui était une ruine, que c’était en lui que gisaient les décombres qui l’entravaient dans sa chair, que c’était lui qui s’entravait, et non sa femme, que ce n’étaient pas non plus ses enfants, que ce n’était pas la vie qui l’avait entravé toute sa vie durant, mais qu’il s’était entravé lui-même, tout seul. Avec le temps, il comprit que tout ce qui lui était arrivé au cours de son existence, que toute cette chance dont les morts avaient été privés lui avait été accordée par erreur, parce qu’il n’avait pas trouvé le bonheur, dans sa vie tout lui ÉCHAPPAIT : sa femme lui avait échappé, elle était devenue bruyante, acariâtre et indifférente ; ses enfants lui avaient échappé, il n’avait aucune influence sur leur éducation : plus il les voulait différents de lui, meilleurs que lui, plus ils reproduisaient tous ses travers. Il disparaissait en lui-même, il se renferma, se verrouilla, retrouva son insignifiance innée, sa mélancolie héréditaire. Il fut longtemps sans oser répondre la vérité quand on lui demandait comment il allait. Il fut longtemps sans pouvoir trouver le mot qui aurait expliqué son malheur dans le bonheur, qui aurait justifié le peu de joie que lui procurèrent ses trois enfants en pleine croissance et son énergique épouse. Ce n’est qu’en voyant un jour le vieux K. jouer à cache-cache dans le jardin avec son petit frère, en voyant le vieux K. utiliser une cachette indécelable à l’intérieur du chêne, qu’il trouva le mot juste. Le père du vieux K. était un homme creux : il avait des racines, il avait des branches, il avait sa place dans un jardin, mais à l’intérieur il pouvait juste se tenir seul à l’abri du monde, se verrouiller, disparaître. »

 

Wojciech Kuczok

Antibiographie

Traduit du polonais par Laurence Dyèvre

L’Olivier, 2006

mercredi, 24 décembre 2014

Peter Handke, « Hier en chemin »

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« Dans la nuit profonde j’escortais un chariot tiré par un bœuf qui descendait un chemin creux de montagne. Je caressais sans cesse la tête fine, sombre, lisse du bœuf, qui avait un corps bien souple et ferme et, tout en tirant le chariot, broutait en passant l’herbe qui poussait sur le bord des chemins. Il appartenait à une belle femme qui me l’avait confié. Et par cet animal l’amour s’éveillait entre nous (15 avril)

 

Raconter, et le risque de trahir : toujours ce dilemme. Alors ne pas (ne rien) raconter ? Mais le psaume du désir malgré tout. S’avancer dans le récit sur ce chemin des psaumes, lui qui sauvegarde, rend justice, ne se perd jamais dans les détail qui trahit : à quoi s’accorde toujours le bon moment

 

Il glissa le battement de son cœur dans son oreille, et Van Morrison chantait : “It’s a marvelous night for a moondance.” Et il avait envie de se taire avec elle pour toujours, de ne plus jamais, ensemble, ouvrir la bouche pour dire un seul mot, de “faire silence” ensemble (et ces mots de Hugo Wolf à Frieda Zimmer : “Puissions-nous seulement passer […] notre vie à rêver l’un contre l’autre, les yeux confondus”) (23 avril 1990/3 mars 1894) »

 

Peter Handke

 Hier en chemin – Carnets, novembre 1987-juillet 1990

 Traduit de l’Allemand (Autriche) par Olivier Le Lay

 Coll. « Der Doppelgänger », Verdier, 2011

lundi, 22 décembre 2014

Bernadette Mayer, « Les poèmes qui m’ont rendue célèbre »

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« Sonnet de la main courante 6

 

Celui-ci est pour Grace

 

 J’ai pris un peu de ce bleu 

autrefois nommé persan ou roi

aujourd’hui plutôt jacinthe

mais je ne peux pas ne pas douter que cette fleur soit aussi foncée

que toi et moi nous accordons à le dire

afin de s’adapter au

nom actuel des couleurs

& se débarrasser des adjectifs nationalistes

& élitistes qui n’ont plus de raison d’être,

et poser une étoile filante phosphorescente dessus

et puis une pleine lune et un croissant –

et même une demie

sauf que les gamins ne voudront jamais

éteindre la lumière pour voir. »

 

Bernadette Mayer

Les poèmes qui m’ont rendue célèbre

Traduction collective* de l’américain à la Fondation Royaumont, en présence de l’auteur

Format américain, 2004

 

* Olivier Brossard, Claude Bondy, Pascale Casanova, Rémy Hourcade, Pascale Petit, Juliette Valéry

 

samedi, 20 décembre 2014

Joseph Simas, « Premières leçons de lecture »

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« Cher Lecteur : personne ne se soucie de ce que j’ai fait hors page – à juste titre – et je serai le dernier à reconnaître que la profondeur de mon expérience me rend digne de tes efforts présents. Évidemment, on pourrait argumenter – mais dans quel but ? et à quoi bon ? Ma vanité est déjà bien lotie dans l’intimité : pourquoi chercherais-tu à me percer à jour ? Je me nourris de ma substance par constitution naturelle ; au terme de la digestion, tout mon savoir s’en est allé, mes lectures sont perdues, mon expérience est désavouée. Je ne serai jamais seul, je ne pourrais pas, et c’est pourquoi j’affirme que c’est toi qui m’as fait défaut, personne d’autre.

Des détails donneraient l’illusion de t’introduire dans le monde, mais la plupart t’y enfouissent, profondément. Je serais plus sûrement attesté comme un tout si je n’avais pas tant de terre dans la bouche. Il vaudrait mieux, tout simplement, que je renonce à te suivre ; que tu cesses de gaspiller avec moi ton temps précieux.

Le jour, pourtant, où nous nous retrouverons, ne crois pas te soustraire à mes mauvaises manières par un clin d’œil familier. Ce ne sera plus de circonstance. Ton chemin est tracé, long et ample. Le doute que tu laisses derrière toi est singulier et concret. Crois-moi maintenant quand je dis que je ne te laisserai jamais seul.

Tic-tac. Tic-tac. Tic-tac…

Tes pieds sont de plus en plus lourds, tes paupières se ferment doucement, et si je tombe de sommeil, tu coules. »

 

Joseph Simas

Premières leçons de lecture

Traduction collective de l’américain, à Royaumont, revue et complétée par Pascale Breton

Coll. Un bureau sur l’Atlantique, dirigée par Emmanuel Hocquard

Créaphis, 1995

jeudi, 27 novembre 2014

Ludovic Degroote, « José Tomás »

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« pourquoi ferais-je un poème s’il n’y a pas à en faire – aligner les vers ne fabrique qu’un alignement de vers ; je n’ai pas de théorie sur ce qu’il faudrait faire de plus ; le poème en soi ne porte rien de mieux : il ne porte que si c’est devenu un poème : ce qui fait basculer dans le poème – j’en reviens toujours au même

 

les mauvais poèmes qu’on pourrait faire sur la tauromachie, le torero, le toro : ils se pressent à la porte ; on peut y glisser un picador ou un banderillero : ça ne fait pas de mal et ça joue couleur locale ; la chute parfaitement adapté à la mort : n’oublions pas les métaphores et les symboles : ça profite à l’esprit

 

pendant ce temps, josé tomás a laissé son corps à l’hôtel : ce sont ses propres mots

 

il faudrait parler des accidents : non pas l’accident qui vous mène à l’infirmerie des arènes, mais celui qui crée un angle lorsque vous écrivez, qui vous embarque soudain dans une direction inattendue et imprévisible – l’accident est une propriété de l’art : choisir ou non de l’intégrer pose un problème qui rejoint la question du risque

 

je suppose que josé tomás n’est pas cantonné à ce qu’il évalue que permet le toro : il doit se tenir disponible à un imprévu qui ouvrirait une possibilité qu’il ne pouvait deviner, et dont la surprise laisse entendre qu’elle ne pourrait l’être, alors qu’elle rompt avec ce qui précédant autant qu’elle s’inscrit dans une logique de l’imprévisibilité

 

chez l’artiste, l’errance peut provoquer l’accident – pas dans l’arène

 

beaucoup d’errances dans la vie peuvent mener à écrire »

 

Ludovic Degroote

josé tomás

 Éditions Unes, 2014

Signe du toro du 21 octobre 2012 : http://www.dailymotion.com/video/xuhq3d_signes-du-toro-sp...

vendredi, 08 mars 2013

Denis Diderot, « le Neveu de Rameau »

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Denis Diderot par Louis-Michel van Loo, 1767


« Cher Rameau, parlons musique, et dites-moi comment il est arrivé qu’avec la facilité de sentir, de retenir et de rendre les plus beaux endroits des grands maîtres ; avec l’enthousiasme qu’ils vous inspirent et que vous transmettez aux autres, vous n’avez rien fait qui vaille.

Au lieu de me répondre, il se mit à hocher de la tête, et levant le doigt au ciel, il ajouta, et l’astre ! l’astre ! Quand la nature fit Leo, Vinci, Pergolèse, Duni, elle sourit. Elle prit un air imposant et grave, en formant le cher oncle Rameau qu’on aura appelé pendant une dizaine d’années le grand Rameau et dont bientôt on ne parlera plus. Quand elle fagota son neveu, elle fit la grimace et puis la grimace, et puis la grimace encore ; et en disant ces mots, il faisait toutes sortes de grimaces du visage ; c’était le mépris, le dédain, l’ironie ; et il semblait pétrir entre ses doigts un morceau de pâte, et sourire aux formes ridicules qu’il lui donnait. Cela fait, il jeta la pagode hétéroclite loin de lui ; et il dit : C’est ainsi qu’elle me fit et qu’elle me jeta, à côté d’autres pagodes, les unes à gros ventres ratatinés, à cols courts, à gros yeux hors de la tête, apoplectiques ; d’autres à cols obliques ; il y en avait de sèches, à l’œil vif, au nez crochu : toutes se mirent à crever de rire, en me voyant ; et moi, de mettre mes deux poings sur mes côtes et à crever de rire, en les voyant ; car les sots et les fous s’amusent les uns des autres ; ils se cherchent, ils s’attirent. Si, en arrivant là, je n’avais pas trouvé tout fait le proverbe qui dit que l’argent des sots est le patrimoine des gens d’esprit, on me le devrait. Je sentis que nature avait mis ma légitime dans la bourse des pagodes : et j’inventais mille moyens de m’en ressaisir. »

  

Denis Diderot

 Le Neveu de Rameau

 édition de Jean-Claude Bonnet

Flammarion, 1983


Mireille Delunsch (La Folie) dans Platée de Jean-Philippe Rameau,

Les Musiciens du Louvre, direction : Marc Minkowski
http://www.youtube.com/watch?v=E1EE6CSIo6A

lundi, 11 février 2013

Eduardo Lourenço, « Montaigne ou la vie écrite »

 

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« À première vue, l’aventure “littéraire” — mais elle est un peu plus que cela — de Montaigne ressemble à celle à venir, toute proche de la sienne dans le temps, celle de Don Quichotte. Pour tous les deux, la naissance a lieu à l’ombre, ou plutôt à l’intérieur du Livre. Mais la démarche est inversée. Don Quichotte veut que la réalité se conforme au texte où sa vie idéale est déjà vécue. Cette vie idéale, d’ailleurs, ne lui appartient pas en propre. Elle est la forme pure de la réalité dont le modèle n’est autre que Notre Seigneur Jésus Christ, comme l’a bien compris Unamuno. Il faut faire descendre la vérité, du ciel sur la terre, au moment où elle s’éloigne. La défaite et la désillusion sont assurées d’avance. Montaigne — enfant ébloui et enchanté par les Métamorphoses comme nos enfants par Tintin, l’adulte trouvant chez Sénèque ou Platon sa nourriture idéale — lit et découvre le Livre comme livre, autrement dit, comme jeu de fiction. Mais cette fiction a la propriété de le rendre “réel”, et de le soustraire à l’ennui ou à la contrainte des obligations qui l’empêchent d’être libre et heureux. Toute sa vie a été modelée par le principe du plaisir. Cet homme qui passe pour le plus attentif à la trivialité, qui voudrait presque être pris pour Sancho, est rêveur forcené. “Mon royaume pour un cheval” est une trouvaille de son plus génial lecteur, mais sa devise fut bien moins celle, devenue cliché, de la suspension de son jugement que celle de “mon royaume pour un coin de rêve”. Dans sa langue de seigneur de sa volonté et de ses mots, il a appelé ce coin de rêve “son arrière-boutique”, ce lieu où il peut se retirer à loisir, ce lieu que personne d’autre ne peut occuper, espace de nudité du corps et de liberté de l’esprit, pure et bienheureuse solitude. Comme un livre, précisément. Je crois que personne avant lui n’a su, avec une aussi parfaite science, que ce sont les livres qui nous lisent. Il en va de même de la parole qui ne vit que de l’écho qu’elle suscite : “la parole est moitié à celuy qui parle, moitié à celuy qui l’escoute”. Toutefois, pour se dire le plus universellement possible il faut “s’écrire”, il faut devenir Livre, moins pour s’écouter que pour écouter l’autre, le monde ou l’autre soi-même auquel nous n’accédons qu’en transcrivant de la façon la plus directe et la plus drue le Livre que nous sommes. Ce n’est pas la réalité qui attend du Livre son salut, comme le croit Don Quichotte, c’est le Livre, quand il retrouve dans le réel sa fiction, qui nous libère, tous ensemble, de la réalité et de la fiction. Ce que Montaigne a compris, c’est qu’aucune réalité n’est plus fictionnelle que notre propre réalité, que le livre qui aurait un tel dessein — comme c’est le cas des Essais — serait, sur le mode de l’anti-fiction délibérée, le plus fictionnel des livres. »

 

Eduardo Lourenço

 « Montaigne ou la vie écrite »

 in Montaigne 1533-1592

 accompagné d’un texte de Pierre Botineau, « L’Exemplaire de Bordeaux »

 et de photographies de Jean-Luc Chapin

 L’Escampette/Centre régional des lettres d’Aquitaine, 1992

 repris seul sous le titre Montaigne ou la vie écrite

 L’Escampette, 2004

 Troisième  page pour fêter les 20 ans de L'Escampette

samedi, 09 février 2013

Véra Pavlova, « L’animal céleste »

 

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« La pensée est imparfaite

si elle ne tient pas en quatre vers.

L’amour est imparfait

s’il ne tient pas dans un seul ah !

Le poème se refuse

si je cherche le mètre et la rime.

La vie est incomplète

si elle ne tient pas dans un seul oui.

 

 

Pourquoi le mot oui est-il si court ?

Il devrait être

plus long que les autres,

plus difficile à prononcer,

de sorte qu’il faudrait du temps

pour y penser vraiment,

pour oser le dire,

au risque de se taire

en son beau milieu »

 

Véra Pavlova

 L’Animal céleste

 anthologie traduite du russe

par Jean-Baptiste & Hugo Para

L’Escampette, 2004

Seconde page pour fêter les 20 ans de L'Escampette

jeudi, 07 février 2013

Jean-Yves Masson, « Poèmes du voleur d’eau»

 

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lxi. Description d’un jardin

 

Je me souviens d’un jardin d’encre dans un livre

que l’on avait déplié contre le mur,

où l’on suivait des yeux la forme des nuages

que le pinceau avait décrite avec douceur.

Dehors, dans les jardins, je retrouvais l’œuvre du peintre,

les arbres d’encre torturés qui se dressaient

devant l’étang, refusant d’affronter le ciel

et protégeant la terre éprise de leurs branches.

Et je me suis penché vers l’eau dormante

qui formait dans les joncs un signe d’eau.

Moi, le fils d’Occident, sur la terre orientale,

je contemplais, en ignorant, le fruit de la sagesse

d’un lettré du Japon qui avait fait tracer

dans ce jardin avec de l’eau le nom de l’eau.

Et tel est l’art : non pas expliquer mais comprendre,

et ne cacher que ce que l’on veut faire voir. »

 

Jean-Yves Masson

Poèmes du festin céleste 

L’Escampette, 2002


Nouvelle rubrique, quand le temps le permet,

pour fêter les 20 ans de L'Escampette

mardi, 05 février 2013

Hélène Mohone, « de loin »

 

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(elle)

mal j’ai si peu le grand fracas et ta bouche répète après moi le grand fracas et ta bouche la mienne te suit trace va le dire répète les grands mensonges que seuls les anges dénoncent j’ai très peu de toi si faible un doux caillou ta silhouette très loin presque un brouillard tu dis un grand fracas j’ai si peu une tristesse à tout verser sur le chemin menus éclats à tout recouvrir une étrange plainte et terrible à recommencer à sucer son doigt tu dis chuchote j’ai si peu une tristesse toi qui marches ou marches-tu

 

Hélène Mohone

de loin

Atelier de l’agneau, 2008


en pensant à Hélène ce matin

 

samedi, 26 janvier 2013

Armand Robin, « Besoin de Chine »

 

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« J’ai longuement cherché un règne où plus aucune aide ne pût me parvenir : un immense plateau dénudé, comme sur une autre planète, où marcher durement, toutes les directions, à chacun de mes pas, m’appelant et me décourageant.

Malgré tous les cris en toutes les langues, je n’avais pour mes songes que des mots monotonement fixes, presque tous connus d’avance, incapables d’ajouter un danger aux imprudences de mon esprit ; tous me composaient un même destin sûr ; la lisse paume de la phrase disposait de mes coups de dés dans la parole intérieure, la limitait ; la main qu’une langue nouvelle posait sur ma tête ne différait que par quelques minimes replis de la main que déjà je connaissais.

En chinois, plus aucun secours ; les signes indiquent tout, n’expliquent rien ; impériaux et célestes, ils se tiennent à l’écart du fragile sens où telle ou telle phrase les aventure, ne gardent aucune trace des usages où ils viennent d’être notés ; pas de conciliabules entre les mots d’une phrase ; et même pas de mots, même pas de phrases ; un silence sans appui court d’un signe à l’autre lorsqu’une vague parole tente de les compromettre. Cette langue n’est pas encore parvenue jusqu’à l’homme ; elle exige de lui soit une extrême raison, soit ce surcroît de folie grâce auquel il y a encore des songes, des larmes et des efforts sans objet.

C’est sans doute un des miracles de l’esprit humain que d’avoir créé une langue aussi éloignée de toutes les autres que Sirius paraît l’être de notre terre, langue sans substantif, sans adjectif, sans pronom, sans verbe, sans adverbe, sans singulier, sans pluriel, sans masculin, sans féminin, sans neutre, sans conjugaison, sans sujet, sans complément, sans proposition principale, sans subordonnée, sans ponctuation, sans autre vocabulaire qu’environ 500 sons — langue tenue depuis 4 000 ans au-dessus de la moitié de la terre comme un ensemble d’étendards où les hommes se haussent, lisent leurs plus exigeants songes. »

 

Armand Robin

 « Chine » in L’Homme sans nouvelle
Le temps qu’il fait, 1981

 http://www.letempsquilfait.com/

 

Cette page d’Armand Robin est dédiée par l’auteur du blog

à Arthur & Valérie qui savent pourquoi.

 

 

 

mercredi, 28 novembre 2012

Pierre Rottenberg, “Le livre partagé”

 

pierre rottenberg, le livre partagé, tel quel, seuil« les mots ils n’ont pas d’ordre disent plus ou moins laissent entendre ce qui ne sera pas tenu sont-ils pour finir entièrement soumis à un ordre révélateur qui les mettrait à jour rigueur des mots une phrase déployant ne retenant que pour jeter d’un côté imprévu la marge invisible visible d’une manière de parler qui reprend les éléments d’une histoire et les éclaire jetant aussi un doute complet sur une telle histoire cherchée structure du livre à l’intérieur du désœuvrement


 

la force des équivalences un système qui organise et disperse une vision du livre en tant que mouvante aux articulations simples en nombre fini trouver un point vers un centre supposable et chercher la mise en place plus ou moins définitive de ces éléments ordre du lisible si dans l’air sans pesanteur du livre inorganisé il y avait quelque matériau à la densité naturelle voulue ce peut être une ramification d’une manière de raconter à l’intérieur de la seconde qui sans la remplacer accentue ce mouvement vers le centre derrière il y a l’histoire quelques mouvements furtifs accentuant le déplacement du livre vers le dehors les feuilles pivotant dans la lumière les troncs les feuilles se redéploieraient


 

une page dans l’air des pages tassées à gauche et à  droite qui vaut ce que valent les pages écrites pas écrites lues pas lues regardées pas regardées sa force d’équivalence tient au degré de pesanteur du livre à ce moment un centre est toujours déplaçable retrouver trouver le point où cela éclate où les éclats sont autant de niveaux où cela s’organise à nouveau avoir la mémoire entière de la blancheur point dilaté qui s’il fait allusion partiellement à une scène déplace avant tout l’idée du centre réorganise l’été de la scène retournée le drap visible en tant que saison du livre

 

 

fermer les pages en glissant un doigt à l’intérieur les troncs sont repliés sur une surface de signes noirs et blancs une séquence à laquelle il n’a pas été fait précisément allusion intervient maintenant l’idée de l’épaisseur physique du livre la lecture qui a pu en être faite se modifie intervient une présence dont il n’avait pas été tenu compte jusque-là déplaçable elle aussi peut-être à même de ne plus réapparaître le livre troue sa propre épaisseur réanime pour un instant les images qu’il a tassées pour se constituer comme si véritablement c’était l’ordre que suit le livre pour se faire cette ramification et ce feuillage une certaine chaleur oppressante et humide réanimant ce qu’il efface dans la même seconde points de rupture maintenus véritables chaînons du livre autant qu’il y aura de pages à tourner autant ce seront des éclatements de mots soit l’image d’un matériau géologique avec ses ruptures sa disposition par couches image centrale du livre et qui se déplace à mesure qu’un autre centre vient jouer imposant sa blancheur radicale le jour de l’image l’écriture bat elle est cette chute permanente et oblique de ses formes morceaux de langage saisis dans leurs suspens étincelants ou obscurcis »

 

Pierre Rottenberg

Le livre partagé

Coll. Tel Quel, Seuil, 1966

 photo, détail :  J.P. Couderc