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En fouillant ma bibliothèque - Page 2

  • Claude Louis-Combet, « Marinus et Marina »

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    « Les nuits, si brèves qu’elles fussent, dans la solitude de sa cellule, étaient, pour Frère Marinus, des moments de profonde misère. Longtemps, il fut hanté du désir de regarder son corps, d’en toucher les formes, d’en respirer les odeurs et comme de l’épouser et de communier à son essence par les gestes de la caresse... Comme tous les Frères, Marinus couchait dans la robe qu’il avait portée le jour, dans laquelle il avait transpiré et dont il avait éprouvé la rudesse dans toutes les activités de la journée. La nuit, en dépit de la fatigue qui le poussait au sommeil, le jeune moine ressentait la réalité de ce vêtement sur son corps comme une charge accablante et odieuse. Son ventre brûlait, ses seins étouffaient, toute sa chair tremblait de l’attente d’être retrouvée, reconnue, aimée, apaisée. Couché sur le dos ou recroquevillé sur lui-même, Marinus, hors de tout regard et délivré de la contrainte extérieure qui l’obligeait à tenir son rôle, n’était plus que Marina. Il était cette douceur de la peau, cette tendresse de tous les membres, cette rondeur obscure au-dedans de son ventre, à la fois close et ouverte, tendue et creusée, dont le sexe formait le signe étrange et fascinant. Autrefois, Marina ne se distinguait pour ainsi dire pas de son corps. Les fêtes intimes auxquelles elle s’adonnait, dans la clarté de la pleine lune ou au lever du soleil, accomplissaient sur un mode majeur ce que le bonheur quotidien d’exister n’avait cessé de préparer : un accord parfait de l’être avec son plaisir. Et c’était sans honte et sans remords qu’elle s’offrait aux puissances cosmiques dont la présence lui était tout aussi sensible, tout aussi proche qu’à d’autres moments celle du Christ, de la Vierge et des Saints qui emplissaient d’or et de couleurs tout l’espace de l’église. Sans le savoir et parce qu’elle obéissait spontanément à son désir, Marina, toute chrétienne qu’elle fût, perpétuait pour elle-même le vieux paganisme de sa race. Et il n’y avait là aucune source de conflit entre elle-même et elle-même. Cependant, depuis son départ pour Maria Glykophilousa, depuis que la parole d’Eugène s’était insinuée dans sa propre prière, quelque chose s’était brisé au fond de cette innocence. Et désormais, le corps de Marina, nié dans le monde des réalités claires, n’avait d’autre existence que nocturne et d’autre sens que celui d’une protestation d’identité. De Marinus à Marina, la distance s’était instituée et le désaccord était désormais consacré entre eux. Le désir et le plaisir qui, naguère, unifiaient l’être, à présent le dissociaient. Et le corps de Marina s’exaspérait dans sa propre douceur et la volonté de Marinus se durcissait dans le refus.

    Longtemps, Marina avait poli ses mains à l’aide de ces huiles parfumées, venues de Byzance et dont Irène lui avait appris l’usage. Et elle avait aimé tailler et limer ses ongles et les enduire de vernis bleu ou de paillettes d’argent. Et comme elle avait beaucoup rêvé sur elles et les avait exercées aux rites du plaisir, les mains de Marina avaient l’allure de hautes dames, très distinguées, avec lesquelles on doit prendre d’infinies précautions et qui, elles-mêmes, ne se dépêchent qu’aux actes subtils et aux délicats carrefours de la sensualité. Ces mains déliées pour les entreprises d’Eros et que bien des courtisanes eussent enviées, Marinus mit, à les dompter, une longue patience et un sens hautain de la privation. Il leur fit quotidiennement subir l’épreuve des rudes travaux de la vie monacale. Elles durcirent, épaissirent, se tannèrent dans les rapports de force qui les lièrent aux choses et dans la rigueur toute fruste des saisons. Peu à peu — mais ce fut une transformation qui s’étala sur le cours de plusieurs années —, elles se déshabituèrent d’aller quêter la tendresse du corps de la femme, elles prirent leurs distances non seulement par rapport aux points de plaisir les plus sensibles, mais par rapport à la totalité charnelle. Et la femme, ainsi que Marina l’avait pressenti dès le premier jour, n’eut finalement plus de mains. Ayant désappris la caresse, les mains de Marinus, cessant d’être en proie, furent en prise, dans l’empire sans ombre des outils, des ustensiles et des mille et une activités que les besoins du jour dirigent, hors de soi, vers le monde apaisant des choses claires.

    Dans le cheminement spirituel que fut, pour Marinus, le dépouillement de sa féminité, les sensations, sentiments, rêveries et préoccupations de toute sorte qui avaient trait à la menstruation représentèrent un obstacle majeur et comme un temps, rythmiquement renouvelé, d’hésitation sur soi-même, d’incertitude sur le sens de l’aventure et, par là même, de plus grande vulnérabilité. Au malaise physique et à la nervosité inhérents à cet état, s’ajoutaient, pour Marinus, la difficulté où il se trouvait de dissimuler cette expression irrépressible de son corps féminin et la nécessité de renforcer sa vigilance. Il lui fallait se procurer les chiffons nécessaires pour se protéger, il lui fallait ensuite les faire disparaître sans attirer l’attention des autres Frères. Et c’était, chaque mois, un temps de ruse et d’astuce — cependant que, dans la profondeur de son corps, son sexe de femme prenait une dimension de présence face à l’évidence de laquelle les résolutions les plus héroïques paraissaient radicalement compromises. Il y avait ainsi, régulièrement, un temps pendant lequel Marinus avait souci de son sexe, où il devait éponger, laver et, plus que jamais, occulter cette chair ouverte dans sa chair qui représentait désormais, dans la solitude de son secret, l’essentiel de son visage de femme. »

     

    Claude Louis-Combet

    Marinus et Marina

    Collection Textes, dirigée par Bernard Noël, Flammarion, 1979

  • Claude Louis-Combet, «  Miroir de Léda »

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    « Estivale, dans le ruissellement des parfums matinaux, la terre s’ouvre comme une vulve. La fibre des pierres écarte son rideau. Chaque brin d’herbe est une forêt ouverte où rôde une lumière en quête d’extase. Chaque tige se gonfle dans l’amour du soleil. Tout ce qui est s’érige — écorces de mélèzes, touffes de serpolet, digitales et jusqu’aux fragments de silex et jusqu’à l’eau bleue des cascades. Il y a, dans la zone étroite où s’échangent l’air et la terre, une tension qui fait de chaque chose le signe d’un désir et la promesse d’un spasme. Orgie de senteurs, le tourment végétal de la terre s’excède de sa propre danse : la sève charrie ses rêves de lourdeur vaincue, tiges et feuilles, fleurs et fruits entrent dans le soleil, tendus, ouverts, aux marches extrêmes de la jouissance. Si leurs parfums ne se répandaient en-dehors d’elles, les plantes crieraient de plaisir...

    Mais l’espace est l’exutoire de toute folie. Qui pourrait courir sans obstacle s’allégerait du poids de tous ses tourments. Et c’est ainsi qu’à se vider sans cesse dans le ciel blanc, la végétation recueille en elle toute la sagesse de la terre - sa foi tranquille dans le temps, son infinie patience à vivre les saisons, son obstination à chercher l’eau dans la pierre et dans le sable, sa profonde immobilité par-delà son agitation de surface... Et toujours dressée, toujours tendue. Son étalement ne renonce jamais à ce qui vient d’en-haut, à la lumière comme à la pluie. Et, tout entière, elle s’abandonne au délire des insectes — rumeur charnelle qui sourd de la pénombre des sous-bois et monte dans la vallée. C’est toute la richesse sensuelle de l’été qui s’accomplit dans ce concert — comme, vertical, c’est aussi le désir en l’homme de renoncer à l’humain, tant les abeilles ont pouvoir d’exalter à vibre d’ailes leur démence solaire. Violettes ou serties d’or vert, les mouches de midi râpent du cuivre : la joie de l’instant est torréfiée dans la violence des parfums. Joie debout. Joie à pic. L’abîme se crie clair. Le soleil étire ses ailes de rapace. Le ciel est malade de cymbales crues : il vibre au ras du sol par grands frissons métalliques. Juillet épines jardin. Juillet sur les cailloux aigus. Juillet sur les épines sèches. Juillet sur les chardons. Dans le jardin de Léda, au long des fils qui les tendent, les draps éblouissent. Toute la sécheresse de l’été s’y consume dans une blancheur sans pardon — toute l’aridité du ciel.

    “Jamais trop blancs... ”, songe Léda. Jamais trop puissants, jamais trop tendus. Comme voiles en bonace, les draps étroits de mon petit lit clament leur vacuité virginale. Déroulés de mon corps, défripés de mes hanches, si vides dans l’espace, si parfaitement rendus à leur étoffe solitaire, les voici sonores, de toute leur trame et qui attendent que se lève le vent — que les déchire et les émiette mon désir de blancheur. »

     

    Claude Louis-Combet

    Miroir de Léda

    Flammarion, 1971

    en mémoire de Claude Louis-Combet qui vient de mourir.

  • Sylvie Durbec, « W. G. Sebald, Fugue »

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    Dessin de François Ridard

     

     « Tandis que nous restons assis sous la lampe, à la table de travail, perdus dans des réflexions errantes, les livres continuent à se taire sur les étagères autour de nous. Le silence des bibliothèques, la nuit, que de rares fantômes borgèsiens visitent, la vastitude sonore de la Grande Bibliothèque évoquée par Sebald à la fin d’Austerlitz nous reviennent en mémoire. Les livres parlent la langue des existences perdues et la conservent intacte. Tout ce qu’ils racontent, tout ce sur quoi ils réfléchissent, les bombardements acharnés sur Hambourg et Dresde par exemple, tous ces lieux perdus, qu’en faisons-nous tandis que la nuit tombe et que de rares voitures passent à toute vitesse devant la maison en éclaboussant les murs de lumière ? Est-ce que je possède une seule photo de la gare de Saint Dalmas de Tende pour prouver ce que je raconte à son propos ? Ai-je à ma disposition autre chose que des fragments disparates pour tenter de raconter des histoires ? Récemment ne m’a-t-on pas reproché d’avoir une écriture trop morcelée, trop fragmentée ? Mais, ai-je eu envie de répondre, comment une femme aux origines si dispersées pourrait-elle écrire un livre d’une seule coulée, elle qui, depuis l’enfance n’a obtenu que des bribes, des éclats, des quartiers d’existences, à la manière des collages de Max Ernst où jamais une image unique n’est à l’œuvre, oui, comment? Il ne s’agit pas de se disculper. Ce que raconte Sebald de Ferber par exemple ne peut que m’inciter à reprendre la vie des Rosselini venus d’Italie pour s’installer à Marseille, des émigrants eux aussi, la course du petit chien blanc qui me poursuivit en aboyant avec férocité au sortir de chez eux dans la traverse des Polytres (je ne sais toujours pas aujourd’hui quel est le sens à donner à ce mot, Polytres) tandis que j’habitais au 18 achélème des Tilleuls, à Saint-Jérôme, dans le treizième arrondissement de Marseille, sentir aussi le goût du lait chaud et son odeur, que la religieuse servait aux enfants dans le réfectoire de l’école où je fus élève jusqu’en 1968, dans un bol en pyrex qui restait brûlant, parce que Mendès-France avait fait voter une loi pour enrayer le défaut de calcium chez les enfants nés après la guerre. Les Rosselini parlaient italien entre eux et lisaient le Corriere della Sera, ce qui me ravissait à cause des illustrations dramatiques qui se trouvaient en couverture et des mots étrangers. Que faisaient-ils en France ? Elle était couturière et lui, menuisier, Marie et Joseph en quelque sorte. Ils avaient un tout petit jardin et des poules. Où était leur Jésus ? Ils sont morts. J’ai trouvé chez ma mère une carte postale datant de l’exposition universelle à Turin, en 1911. L’homme qui écrit est désespéré, il n’a pas trouvé dans la ville le travail qu’il espérait et recommande à son destinataire resté à Marseille de ne surtout pas le rejoindre en Italie. Lui et son destinataire sont morts aujourd’hui. Était-ce un membre de la famille Rosselini ? Tous sont morts. Comme est mort le fils d’Henriette, et mon grand-père et tout le monde. Sauf moi, serais-je tentée de dire. Sauf Sebald, pourrais-je ajouter. Trois de ses livres sont sur mon bureau et j’en ai commandé deux autres chez la libraire qui les aura bientôt, apaisant ainsi ma terrible angoisse depuis que je sais que Sebald a disparu dans un accident de voiture “stupide” et qu’il n’écrira plus de nouveau livre. Dans la notice biographique qui ouvre Vertiges, il y a deux phrases bizarres. Au début il est dit que Sebald “vit et enseigne la littérature à Norwich” et un peu plus loin, que “W.G. Sebald est mort en décembre 2001”. Comme si un Sebald continuait à enseigner la littérature à l’université et l’autre, le mort, avait terminé son existence. Est-ce que ça voulait dire que si on se rendait à Norwich, on pourrait rencontrer Sebald vivant, le professeur continuant à exister tandis que l’écrivain aurait péri définitivement ? Par exemple, on pourrait le croiser marchant “à trois ou quatre milles au sud de Lowestoft”, menant ainsi la vie ordinaire d’un professeur épris de randonnées et d’érudition. Cette notice m’a plongé dans le trouble assez durablement. Pouvait-on exister et être mort en même temps, comme dormir et vivre ? Même bizarrerie dans la notice qui ouvre Les Anneaux de Saturne. Ainsi, pour moi qui le découvrais, Sebald appartenait à une espèce unique, en constant mouvement, entre la vie et la mort, entre présence et absence. Et au premier chef ses livres, qui étaient eux aussi affectés de cette ubiquité, mêlant le passé au présent, l’oubli au souvenir, une langue à une autre, un pays à un autre. Livres de marche, comme d’autres le sont de prière ou de contemplation. Depuis, j’ai appris par son éditrice, M.W., que d’autres livres existaient, non encore traduits ou sur le point de l’être, et j’en ai éprouvé un vif soulagement. Elle m’a montré un exemplaire d’un texte poétique écrit par Sebald, qui évoque un voyage en Corse, et j’ai été, pendant un bref instant, tentée d’apprendre l’allemand pour être en mesure de le lire, parce que j’avais pu déchiffrer le titre. Mais j’ai renoncé très vite. Tant de choses me retiennent, tant de choses que je n’aurais pas le temps d’accomplir ou d’achever, l’apprentissage d’une langue étant au nombre des exploits impossibles à réaliser, ce que j’ai pu constater lorsque j’ai essayé d’apprendre le portugais à cause de Fernando Pessoa et de l’Alentejo. Mais c’est une autre aventure qu’ici je veux écrire. Marcher pour une infirme de la langue est une sorte d’exploit. Marcher dans la langue-territoire de l’autre, y faire des incursions, des razzias, ramenant vers soi un butin toujours nouveau, words, words, et ensuite se fabriquer pour la route un bagage, un havresac contenant toutes les phrases de Sebald imprononçables pour moi, la vie de Grunewald after Nature, toujours écrire comme on respire, comme on ingurgite un morceau de pain quand on a faim, à la va-vite, presque trop naturellement. Et maintenant, sur le bureau de Vollezele, marcher devient de l’écriture, et du tremblement. »

     

    Sylvie Durbec

    « W. G. Sebald, Fugue »

    in Fughe

    Propos2éditions, collection « propos à demi », 2015

    http://www.propos2editions.com/1/fughe_2615364.html

  • Alexis Pelletier, « et s’il s’agissait plutôt… »

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    et s’il

    s’agissait plutôt de

    traquer quelque chose dans l’écriture

    quand le monde court à sa perte

    j’y reviendrai plus loin

    c’est le bel aujourd’hui

    parce qu’il n’y a pas d’autre urgence

    les hirondelles disparaissent elles sont

    déjà mortes alors que dans la mascarade

    tu sais

    mais qui es-tu ritournelle etc.

    qu’il n’y a pas que cela

    et que

    ce

    pas que cela

    est difficile

    à

    préciser quelque

    chose de tes

    mains tes seins

    Pussy Riot à saisir au

    milieu de la nuit ou le

    souvenir de toutes celles et ceux

    qui accompagnent depuis

    l’absence

    au bord du rien.

    sous rien.

    dans un temps incertain.

    dit Claude Chambard dans Carnet des morts

    avec l’écart si minime du mot à

    la mort est-ce cela

     

    Alexis Pelletier

    D’où ça vient

    Tarabuste, 2022

     

    Carnet des morts, le Bleu du ciel, 2011

     

  • Pascal Quignard, "Tout ce que je publie est le cœur de mon cœur." extrait de Critique du jugement

    pascal quignard,critique du jugement,compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, aline piboule, fauré ou le dernier amour, seuil

     

    « J’aime ce que je fais et je paie volontiers pour continuer de le faire. La joie de composer est supérieure au tourment qui l’efface comme une ardoise magique dont l’opération de décoloration ou le progrès de la désinscription durent un mois de temps tandis que les feuilles s’amoncellent dans la boue du sol et que les pluies augmentent en volume. C’est comme l’agenouillement et la pénitence qui suivent la confession de ses fautes et le pardon qu’entraînait cet aveu dans les allées des cathédrales et le froid plein d’encens âcre et humide. Ce peu de peine pardonne les joies qu’on retire de ses vices, qu’on va pouvoir reprendre un à un, l’âme vide, et tout regret éliminé. Donner consiste aussi à rembourser toutes les dettes qu'on s'est faites même si on ne sait pas du tout quand on se les ait faites et même si on en ignorait jusque-là de bonne foi les principaux acteurs, qu’on découvre sans qu’on y ait songé, et qui sont pour la plupart tous morts. Je donne la plus grande part de mon temps (non pas l’essentiel de mon temps) à la “récréation” de créer et puis, ensuite : “Pensez ce que vous voulez mais ce que vous en pensez, cela ne compte pas beaucoup à mes yeux. Il me faut écrire ces pages avant de mourir. C’est tout”. Je paie cette indifférence de ce collier de jours et de ce pèlerinage que je fais une gourde rouge à la main et une coquille noire dans l’autre dans la banlieue de l’année qui finit.

    * 

    Tout ce que je publie est le cœur de mon cœur. Tout ce qui voudrait le rabrouer ou le contraindre me blesse au plus haut point. Or, je ne puis me protéger de ces blessures car je ne veux point quitter ce qui les passionne. Préserver un cœur singulier — le battement singulier d'un cœur singulier — vaut tous les sacrifices.

    * 

    Ne plus lire les comptes rendus qui paraissent dans les colonnes pâles de la presse ou sur le cadran bleuté des téléphones ou les écrans noirs des tablettes numériques.

    Rilke : « Je n’ai pas besoin d’entendre parler de ma passion. Je détesterais voir rassemblés et imprimés les jugements des autres sur la femme que j’aime ».

     

    Pascal Quignard

    “Les expiations mystérieuses”, extrait

    in Critique du jugement

    Galilée, 2015

     

    Pascal Quignard vient de publier un livre merveilleux, Compléments à la théorie sexuelle et sur l‘amour, dans la collection Fiction & Cie, aux éditions du Seuil. J'y reviendrai.

    Il vient de créer samedi 27 janvier,  à la Philarmonie de Paris, un si beau récit-récital, Fauré ou le dernier amour, avec l'épatante Aline Piboule au piano (ici un Gaveau de 1929, dont c'était le premier concert depuis sa restauration).

    Afin de passer un moment avec quelques fondamentaux de son travail, j'ai recopié ceci.

    Bonne lecture aux amis.

  • Nelly Sachs, « Papillon »

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    « Quel bel au-delà

    est peint dans ta poussière.

    À travers le noyau de flammes de la terre,

    à travers son écorce de pierre

    tu fus offert,

    tissage d’adieu à la mesure de l’éphémère.

     

    Papillon,

    bonne nuit de tous les êtres !

    Les poids de la vie et de la mort

    S’abîment avec tes ailes

    sur la rose

    qui se fane avec la lumière mûrie en ultime retour.

     

    Quel bel au-delà

    est peint dans ta poussière.

    Quel signe royal

    dans le secret des airs. »

     

    Nelly Sachs

    « Dans le secret »

    In Éclipse d’étoiles précédé de Dans les demeures de la mort

    Traduction de l’allemand et postface de Mireille Gansel

    Collection « Der Doppelgänger », Verdier, 1999

  • Katherine Mansfield, «Lorsque j'étais oiseau»

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    Katherine Mansfield en 1917

     

     

     « J’ai grimpé dans le karaka

    Pour atteindre un nid fabriqué de feuilles

    Mais doux comme un duvet.

    J’ai inventé une chanson sans paroles

    Qui s’est prolongée d’elle-même,

    Ne devenant triste que vers la fin.

    Des pâquerettes poussaient dans l’herbe au pied de l’arbre.

    Pour les mettre à l’épreuve, je leur ai dit :

    « Je vous couperai la tête et la donnerai à manger

    À mes petits enfants. »

    Mais elles refusèrent de me prendre pour un oiseau

    Et restèrent grandes ouvertes.

    Le ciel était comme un nid d’azur aux plumes blanches

    Et le soleil était la mère oiseau qui le réchauffe.

    Voilà ce que disait ma chanson sans paroles.

    Le petit frère remonta l’allée en poussant sa brouette.

    De ma robe je fis des ailes et restai immobile.

    Quand il s’approcha, je criai: « Twit, twit... »

    Un instant, il eut l’air étonné,

    Puis il me dit : « Allons, tu n’es pas un oiseau

    Je vois tes jambes. »

    Que m’importaient les pâquerettes?

    Et que m’importait le petit frère ?

    Je savais bien, moi, ce que j’étais. »

     

    Katherine Mansfield

    Poèmes

    Traduction et postface de Anne Wade Minkowski

    Artfuyen, 1990

  • Virgile « Non loin de là se font voir les Plaines des Larmes… »

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    Énée et la Sibylle au vestibule des Enfers. Jean Grüninger & Sébastien Brant, gravure sur bois, 1502.

    Édition de Strasbourg de l’Énéide, conservée à la bibliothèque universitaire d’Heildelberg.

     

    « Non loin de là se font voir les Plaines des Larmes (c’est ainsi qu’on les nomme) qui s’étendent de tous côtés. Des sentiers écartés y recèlent ceux que le dur amour a fait dépérir en une langueur sans merci. Tout à l’entour, une forêt de myrtes les couvre de son ombre. Dans la mort même, leur tourment ne les quitte pas. Énée aperçoit en ces lieux Phèdre, Procris et la triste Éryphile montrant le coup fatal reçu d’un fils cruel, Évadné et Pasiphaé ; Laodamie les accompagne, et Cénée, autrefois garçon, puis femme, que le destin a ramenée à sa forme d’antan.

    Parmi elles, la Phénicienne Didon errait dans la grande forêt avec sa blessure encore fraîche. Dès que le héros troyen se trouva à côté d’elle et reconnut dans l’ombre sa forme obscure (telle la lune qu’au début du mois on voit ou croit voir entre les nuages), il se prit à pleurer et lui dit, avec la douce voix de l’amour : “Malheureuse Didon, ce qu’on était venu m’annoncer était donc vrai : tu n’étais plus, tu étais allée jusqu’au bout, le fer à la main ! J’ai donc été pour toi, hélas, une raison de mourir ! Je le jure par les astres, par les dieux du ciel, par la bonne foi qu’il peut y avoir dans les profondeurs de la terre, ce n’est pas de moi-même, ô reine, que j’ai quitté tes bords. Les dieux dont les ordres me forcent à présent à traverser cette ombre sur ces terrains vagues, dans la nuit profonde, ces dieux m’ont fait partir, par leurs injonctions. Je n’ai pu croire non plus que mon départ te causerait une pareille douleur. Arrête tes pas, ne te dérobe pas à mes yeux. Qui devrais-tu bien fuir ? C’est la dernière fois que le destin me laisse ainsi te parler.” Il tentait en ces termes d’adoucir cet être enflammé au regard farouche, tout en versant lui-même des larmes. Mais Didon s’était détournée et gardait les yeux fixés au sol, sans qu’à cet essai de dialogue son visage montrât plus d’émotion que si Énée avait eu devant lui un dur rocher ou de la Pierre de Paros. Elle finit par se ressaisir et, d’un air hostile, alla chercher refuge dans le bosquet ombragé où son mari d’autrefois, Sychée, répond à ses attentions et lui rend  son amour. Néanmoins Énée, très ému devant ce sort inique, la suit longuement des yeux, tout en versant des larmes, et il est plein de pitié, tandis qu’elle va son chemin. »

     

    Virgile

    Énéide (chant VI, 440-476)

    Traduction de Paul Veyne

    Albin Michel / Les Belles Lettres, 2012

  • Virgile, « Cependant l’Aurore »

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    Didon & Énée dans la grotte. Jean Grüninger & Sébastien Brant, gravure sur bois, 1502.

    Édition de Strasbourg de l’Énéide, conservée à la bibliothèque universitaire de Heildelberg.

     

    « […] Cependant l’Aurore qui s’élève a quitté l’Océan. Aux premiers rayons de l’astre, des hommes bien choisis sortent de la ville ; filets à grandes mailles, nasses, épieux au large fer… Les cavaliers massyles s’élancent, et la meute à l’odorat subtil. La reine s’attarde dans sa chambre, les notables puniques l’attendent à sa porte. Rutilant de pourpre et d’or, son coursier est là qui mâche fougueusement son mors blanc d’écume. Elle s’avance enfin, au milieu de toute une troupe, serrée dans une chlamyde sidonienne au liseré brodé ; son carquois est d’or, ses cheveux sont noués dans l’or et une agrafe d’or retient son vêtement de pourpre.

    Mais s’avancent aussi les Phrygiens, qui l’accompagnent, et Iule est tout heureux. Énée lui-même, le plus beau de tous, se joint à eux et réunit les deux troupes. Tel Apollon lorsqu’il abandonne en hiver la Lycie et les eaux du Xanthe, va revoir sa Délos maternelle, y reforme ses chœurs et qu’autour des autels se mêlent bruyamment Crétois, Dryopes et Agathyrses au corps peint ; le dieu en personne parcourt les hauteurs du Cynthe, une couronne de feuillage rassemble et presse sa chevelure flottante qu’il entrelace d’or, et ses flèches sonnent sur ses épaules : Énée n’allait pas moins vivement que le dieu, la même beauté brille sur son noble visage. Une fois parvenus sur des monts élevés et dans des retraites sans chemins, voici que les chèvres sauvages, débusquées de leur somment rocheux, ont déboulé des crêtes ; de l’autre côté, les cerfs quittent la montagne, traversent au galop la plaine découverte et y reforment dans leur fuite leurs escadrons qui soulèvent la poussière. Tandis qu’au milieu de la vallée le jeune Ascagne, tout joyeux de son cheval, devance à la course tantôt les unes et tantôt les autres ; parmi ces troupeaux inoffensifs, il souhaite que la chance lui fasse rencontrer un sanglier écumant ou qu’un lion fauve descende de la montagne.

    Mais entre-temps un vaste grondement se met à brouiller le ciel, un orage le suit, mêlé de grêle. Effrayés, l’escorte des Tyriens, la jeunesse troyenne et le petit-fils dardanien de Vénus sont partis à travers champs chercher des abris çà et là. Des eaux torrentueuses dévalent des hauteurs. Didon et le chef troyen se retrouvent dans une même grotte. Ce sont la Terre et Junon nuptiale qui donnent d’abord le signal ; les éclairs et un ciel complice brillèrent pour ces noces et du haut de leur sommet les nymphes hurlèrent le cri nuptial. Ce jour-là fut l’origine d’un malheur, l’origine d’une mort, car Didon est insensible aux convenances et à la renommée ; elle ne se propose nullement un amour furtif, elle l’appelle mariage, elle couvre sa faute de ce nom. »

     

    Virgile

    Énéide (chant IV, 129-172)

    Traduction de Paul Veyne

    « L’Énéide est un récit versifié. Toutefois aux yeux de Virgile, pareil récit n’est digne de la Muse qu’à condition d’être davantage que de la prose mise en vers. Condition rarement remplie.  Elle est remplie par l’Énéide, le génie de son poète produisant avec une aisance mozartienne, pour le lecteur charmé, une écriture narrative qui est d’une autre race que la prose. Hélas, à moins d’avoir du génie, le traducteur en est réduit, comme je l’ai fait, à traduire en prose. Notre traduction, toutefois, a tenté de passer entre deux écueils : la tradition humaniste, ou plutôt scolaire, et le charabia. » extrait de la Préface

    Albin Michel / Les Belles Lettres, 2012

  • Virgile, « Mais le printemps renaît… »

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    Détail du Vergilius Romanus, manuscrit du Ve siècle.

     

    « Mais le printemps renaît, et le zéphyr t’appelle,

    Viens, conduis tes troupeaux sur la mousse nouvelle ;

    Sors sitôt que l’aurore a rougi l’horizon,

    Quand de légers frimas blanchissent le gazon,

    Lorsque, brillant encor sur la tendre verdure,

    Une fraîche rosée invite à la pâture.

    Mais quatre heures après, quand déjà de ses chants

    La cigale enrouée importune les champs,

    Que ton peuple, conduit à la source prochaine,

    Boive l’eau qui s’enfuit dans des canaux de chêne.

    À midi, va chercher ces bois noirs et profonds

    Dont l’ombre au loin descend dans les sombres vallons.

    Le soir, que ton troupeau s’abreuve et paisse encore.

    Le soir rend à nos prés la fraîcheur de l’aurore ;

    Tout semble ranimé, gazons, zéphyrs, oiseaux,

    Rossignols dans les bois, alcyons sur les eaux. »

     

     

    Virgile

    Géorgiques

    Traduction de l’abbé Jacques Delille (1769)

    « Les traductions sont pour un idiome ce que les voyages sont pour l’esprit. » Discours préliminaire

    Gallimard Folio, 1997

  • Jim Harrisson, « Notre anniversaire »

    jim harrisson,notre anniversaire,une heure de jour en moins,brice matthieussent,flammarion,j'ai lu

    DR

     

     

    « Je désire retourner dans cette vieille ferme délabrée

    par un froid matin de novembre pour y manger des

    harengs à l’aube sur la toile cirée de la table, le beurre

    dur effrité en éclats sur le pain de seigle, du beurre

    maison doré. Remplis le panier de bois, Jimmy.

    Crème grumeleuse dans le café, le poêle à bois

    siffle et craque. Dehors c’est la plus forte gelée

    de l’année, mais les talons s’enfoncent jusqu’à la terre.

    Une ferme meurt en hiver, tu as envie d’aller en forêt.

    Dans la grange l’odeur du crottin et du foin encore

    vert envahit tes narines, et celle du lait dans les seaux

    en métal, Grand-papa trait la dernière des sept vaches,

    tire sur leurs pis semblables à des bites,

    un sourire aux lèvres pour le chat de la grange.

    Ma petite amie en aime un autre, à douze ans

    c’est comme si tous les arbres étaient morts.

    Soixante ans plus tard sept colibris à la mangeoire,

    vaches miniatures sirotant du sucre liquide.

    Cinquante années partagées. Les arbres sont toujours là. »

     

    Jim Harrisson

    « Nouveaux poèmes », 2010

    in Une heure de jour en moins

    Poèmes choisis 1965-2010

    Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent

    Flammarion, 2012, réédition J’ai lu, n°11972, 2021

  • Jacques Dupin, « Glauque »

    Image-6-204x300.png

    DR

     

    « Comme je voyageais très bas

    autour des étangs de septembre

    je crus la voir elle était là

    béate au milieu de l’eau

    la Chinoise du Malespir

     

    dans l’attente lancéolée

    du songe qu’elle accapare

    son œil étirant mes yeux

    elle rit de rien et de l’eau

    je ne cesse de rajeunir

     —————————————

     

    trop de feuilles   de chimères

    de meurtres flottés sur l’eau

    elle extasiée qui replonge

    dans la plaie au fond de quoi

    une écriture agonise

     

    l’opéra-bouffe des grenouilles

    qui languit   qui se déchirent

    par la libellule et le bleu

    de ses ciseaux entrouverts

    au milieu pour en finir

     —————————————

     

    il fait sombre j’écris bas

    elle est là depuis toujours

    les bulles crevant sa peau

    dans le glauque du rituel

    la coulisse épaisse de l’eau

     

    c’est l’égrènement c’est le frai

    l’accouplement le rosaire

    sur la pierre lisse et le bord

    de l’eau morte écartelée

    par l’effervescence de l’air

     —————————————

     

    ta soif ton regard bridé

    et le plaisir sans mélange

    d’enfanter ce que je tais

    d’aspirer l’ombre de l’autre

    plus loin que l’eau divisée

     

    ne coassant plus en dieu

    sans l’affilée de ma langue

    l’inconnue de l’entre-deux

    a plongé dans la démence

    du foutre des monstres frais

     —————————————

     

    le froid de sa cuisse ouverte

    à la labilité de l’eau

    elle est là depuis toujours

    ma complice fantômale

    une grenouille à rebours

     

    de son genou dissipant

    un tressaillement dans le vert

    pour l’image que revêt

    l’assidue des premiers ronds

    de l’eau ridée de l’enfer »

     

    Jacques Dupin

    Chansons troglodytes

    Fata Morgana, 1989