UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mardi, 06 juin 2017

Pascal Quignard, « Dans ce jardin qu’on aimait »

18945196_10213036039479441_668981068_n.jpg

photogramme © cc

 

« Ce n’est pas parce que les nuages s’en vont qu’on aperçoit la montagne.

C’est parce qu’on aperçoit soudain la montagne tout entière dans le ciel que la pluie cesse tout à coup et que l’or du soleil vient brusquement remplir nos mains.

Mais ce n’est pas parce que nous vivons encore que nous sommes heureux.

Ce qui est merveilleux, c’est que dans la mort, nous nous tenions encore dans les bras l’un de l’autre. »

 

Pascal Quignard

Dans ce jardin qu’on aimait

Grasset, 2017

lundi, 13 mars 2017

Pascal Quignard, « Une Journée de Bonheur »

livreon1029.jpg

en couverture : Corot, Jeune femme cueillant une fieur (détail)

 

« Sur les couples des fous de Bassan

 

Carpe

arrache

diem

jour.


Les couples de fous de Bassan, tout blancs,

la tête blonde,

tous les ans reviennent au même nid où ils se rencontrèrent pour la première fois.

Reviennent où ils s’aimèrent.

 

Arrache-jours.


Chaque année le mâle apporte à la femelle retrouvée

brins d’herbes mêlées de fleurs

dont il entoure le cou de celle qui l’a distingué jadis entre les autres.

Il l’enroule,

formant un collier instable.

 

Les phrases des oiseaux sont très brèves,

laissent peu de temps à la réponse,

reprennent vite leurs sèches séquences et leurs brèves fréquences,

pour les encranter dans le vide.

Ce sont des colliers de sons dont la durée fait quelques secondes.

Petites mélodies subites qui s’accrochent et se suspendent dans les vides que le désir laisse,

qui attendent dans le vide

au sein d’une attente où l’appel lui-même attend

au point qu’il résonne.


Fragments de chant.

Fragments verbaux.

Le réel du texte n’est jamais vaste. »

 

Pascal Quignard

Une Journée de Bonheur

Arléa, 2017

https://www.arlea.fr/

Dans toutes les bonnes librairies à partir du 16 mars

samedi, 26 novembre 2016

Pour maman

IMG_0344.jpg

© : cchambard

 

« On entre seul chez ceux qui furent.

Aucun cortège n’entre avec celui qui est mort dans le monde des morts qui n’est pas un monde

et la lamentation funèbre qui le pleure n’est même plus un bruit pour ses oreilles.

Celui-là qui jadis partit était aussi seul à quitter la lumière que celui qui déjà s’apprête à s’en aller, suffoquant à mourir dans le jour qu’il découvre.

Il faut dire de la mort : port terrible où on s’embarque seul

sur ce qui sombre

pour ce qui sombre. »

 

Pascal Quignard

« Sur la solitude »

in Sur l’idée d’une communauté de solitaires

Arléa, 2015

 

mercredi, 12 octobre 2016

Pascal Quignard, « Les larmes »

9782246861799-001-X.jpg

photo du bandeau © Henry Pellequer

 

« Frère Lucius et l’image

(extrait)

 

Il est doux d’accrocher sur le mur de sa chambre l’image de celui qu’on aime.

Un jour qu’il était seul, dans le soir, alors qu’il attendait le retour de celui qu’il aimait, Frater Lucius prit un morceau de braise éteinte dans sa bassinoire et exécuta le portrait de son chat sur la muraille de sa cellule.

Il l’aimait tant que l’image était parfaite : c’était le petit chaton, assis sur les pattes arrière, sur le mur, qui le regardait avec ses beaux yeux noirs.

Avoir le portrait de son ami dans sa chambre – quand le chat aux beaux jours chassait dans la nuit devenue chaude, quand les chants des oiseaux résonnaient de toutes parts et l’attiraient, quand ils excitaient en lui le désir erratique et véloce de la chasse plus encore que la jouissance de dévorer, quand il quittait ses bras, sautait sur le carrelage, bondissait sur le bord de la fenêtre, s’envolait dans la pénombre – apaisait non pas son amour mais son attente. »

 

Pascal Quignard

Les larmes

Grasset, 2016

vendredi, 09 septembre 2016

Pascal Quignard, « Vie secrète »

pascal quignard,vie secrète,m à sens,gallimard

photogramme de

À mi-mots, Pascal Quignard, film de Jacques Malaterre

 

 

M à Sens

 

Parfois il me semble que je m’approche d’elle. Je n’entends pas par là que je l’étreins. Je l’approche, c’est tout. Je deviens proche. Je m’assieds près d’elle sur le divan devant la porte-fenêtre qui donne sur le jardin de la maison de l’Yonne. Je lui prends la main, sa main si musclée, aux doigts si doux et ronds parce que les ongles et les envies en sont entièrement rongés. Mais ce n’est pas cette scène que je veux décrire exactement en utilisant le verbe s’approcher. “Je m’approche d’elle” veut dire : nous sommes l’un à côté de l’autre. Nous voyons la même chose. Nous sentons la même chose. Nous éprouvons la même chose. Nous pensons la même chose. Mon visage se confond à son visage. Nous nous taisons tous les deux mais ce n’est nullement le silence que nous partageons : c’est la même chose. »

 

Pascal Quignard

Vie secrète

Gallimard, 1997

samedi, 18 juin 2016

Pascal Quignard, « Critique du jugement »

P1010638.jpg

© : cchambard

 

« La beauté est comme l’oiseau qui se réveille sur la branche dans l’aurore. Il prend son envol dès le premier rayon du jour. L’embellissement de la beauté au sein d’elle-même, telle est la modification de l’aube. Elle n’a pas d’autre fin que l’envol dans la première lueur pour rejoindre la source de la lumière naissante. La moindre araignée, la moindre mouche s’insère dans le jaillissement de tout ce qui est neuf, innocent, intact, irradiant. Alors la beauté est ce qui vient flotter dans l’extrême fraîcheur d’une espèce de natalité sans fin. Vague invisible dans l’air qui s’élève, qui ne retombe tout à coup que pour se réélever d’une façon toujours plus neuve. Éclaboussement toujours imprévisible. La beauté est contiguë à une liberté sans fin. »

 

Pascal Quignard

« Sur la merveilleuse ignorance divine »

Critique du jugement

Galilée, 2016

samedi, 23 avril 2016

Pascal Quignard, « Critique du jugement »

Pascal 10:2014.jpg

© : cchambard

 

« En 1993 je me souviens avoir senti physiquement, de façon progressive mais physiquement, ma pensée s’émanciper de la faculté de juger. Noein se disjoignait de krinein. D’étranges muscles s’assouplirent. Je vis soudain clairement la Urteilskraft en action : en train de mener toutes ses guerres, guerres d’intégration, conflits d’honneur, guerre morale, guerre de religion, guerre de goût, guerre de classe (guerre faite précisément au nom d’un goût précisément dit “de classe”, classicus, classique).

Le jugement, fait d’opinions, est communautaire, c’est-à-dire linguistique, dialogique, fratricide. Le jugement est vigilance.

Attention : “Attention !”.

Il sépare, discrimine, hiérarchise, montre du doigt, exclut, tourne le pouce. C’est cette modalité de la pensée collective (judicare, krinein) que je me résolus finalement à quitter. C’était le printemps. C’était le mois d’avril. Je traversais le pont qui mène au Louvre à rebours gagnant la rue de Beaune. Je privilégiais soudain la pensée au sens plus ancien, plus radical, plus originaire, de noèsis. Pensée qui cherche la trace. Qui suit à la trace la proie qu’elle ignore et dont son flair est si curieux dans l’invisible. Veillance infiniment souple qui rêve son désir. Noein est ce museau qui re-cherche, individuellement, de vestige en indice. Yeux fermés. Étrange attention inattentive qui va jusqu’à franchir la limite de la contemplation elle-même dans l’extase (c’est le théorétique chez Aristote, c’est l’extatique chez Loggin le Rhéteur, c’est la nuit de l’âme chez Jean de La Croix). Je quittais la lecture consciente, appliquée, jugeante pour la lecture insconsciente, œuvrante, voyageante. Un autre mode de vie se cherchait dans l’habitude jusque là orientée et monotone des jours. Je poussais la porte du bureau de mon ami Antoine Gallimard et lui disais adieu. Je prévins trois amis par téléphone. Aussitôt l’Agence France-Presse distribua la nouvelle et on ne me vit plus. »

 

Pascal Quignard

Critique du jugement

Galilée, 2015

 

ce 23  avril 2016, bon anniversaire Pascal

lundi, 02 novembre 2015

Pascal Quignard, « Princesse Vieille Reine »

DSCN1492 - Version 2.jpg

© cchambard

 

« Ce n’est pas le besoin qu’éprouvait George Sand de s’écarter le plus possible des siens, des domestiques, du groupe, de se réfugier dans un coin de l’espace qui me paraît constituer une aspiration extraordinaire, c’est le nom qu’elle donnait à ce refuge : elle l’appelait “l’absence”.

Elle ne disait pas retraite, otium, cabinet de travail, cellule, chambre à soi, solitude. Elle nommait ce “petit coin” de sa maison de Nohant : L’Absence.

Toute sa vie elle désira être absente à l’intérieur de l’Absence.

 

Il se trouve que, toutes les fois où elle se retrouvait chez elle, à Nohant, George Sand écrivait dans la chambre où lui avait été annoncé, lorsqu’elle était enfant, la mort de son père, désarçonné sur la route de La Châtre.

C’était là où on lui avait fait enfiler des bas noirs.

C’était là où on avait enseveli son petit corps maigrelet et nu de petite fille âgée de quatre ans sous une lourde robe de serge de Lyon beaucoup trop grande pour elle.

C’était dans cette chambre qu’on avait forcé la fillette à envelopper ses cheveux du long voile noir des veuves.

 

C’est dans cette chambre, toute sa vie, qu’elle attendit que son père “eût fini d’être mort”.

Où elle ouvrait son livre.

 

Toute sa vie on cherche le lieu d’origine, le lieu d’avant le monde, c’est-à-dire le lieu où le moi peut être absent, où le corps s’oublie.

 

Elle lisait.

C’est ainsi qu’elle était heureuse. »

 

Pascal Quignard

 Princesse Vieille Reine

Galilée, 2015

jeudi, 23 avril 2015

Pascal Quignard, « Critique du jugement »

Pascal 10:2014.jpg

photo © cchambard

 

« Publier c’est quitter la solitude, les retraits, l’errance, la nuée de la création, la pénombre de l’origine pour une espèce de tourisme dans l’horreur cancanière et fiévreuse des congénères. Le temps de la parution assujettit à un voyage sans confort et barbare (voiture, train, autocar, métro, avion). Pourquoi le faire ? Pour aller où ? Il faut le faire sans barguigner pour se rendre dans la solitude qui suit et que l’expiation elle-même protègera. Il ne faut pas hésiter à dire : “Comprenez-moi, amis que je vais visiter chaque année, il faut bien voir où le voyage mène : le paradis”. Le lieu solitaire et le temps béni et la liberté où je passe mes jours supposent le sacrifice d’un mois et demi tous les ans dans l’ombre de l’automne, sous les nuages pleins de pluie froide, dans les petites salles enfumées couvertes de livres et emplies de rhumes, de toux, de moucheries, de maussaderies, de fièvres, qui précèdent l’hiver. Ce sont des gouttes d’amertume, qui déculpabilisent la joie solitaire. Elles en sont la condition et les grippes et les angines qu’elles entrainent forment d’étranges médecines. Ce châtiment de la promotion des livres publiés fortifie la concentration de l’esprit, ravive tous les traumatismes que le corps et l’âge et sa mémoire fuyaient, et accroît son désir de recouvrer sa solitude et de connaître à nouveau le repos. Étrange balance infernale qui doit s’effectuer entre le souffle resserré, l’angor, les hoquets hémorragiques du sang, puis une âme qui se dilate, qui s’effrite, qui s’éparpille, qui s’envole enfin à nouveau. L’évacuation de l’œuvre dans le réel, l’oubli de l’œuvre dans sa parution, équilibrent la quête à l’état pur dans la solitude, la lecture, l’amour, la compagnie si flegmatique, si fidèle, si eurythmique des chats, la soumission miraculeuse des touches des pianos à double articulation, les gargouillements des radiateurs, les fleurs soudaines du silence, l’amitié rare et discrète, la sensualité rituelle, violente, cachée, profonde, imprédictible, secrète. »

 

Pascal Quignard

« Les expiations mystérieuses » in  Critique du jugement

Galilée, 2015

vendredi, 09 janvier 2015

Pascal Quignard, « Les désarçonnés »

IMAG1121.jpg

photographie © :CChambard

 

Chapitre xlii

Ovide

 

« L’anthropomorphose n’est pas achevée.

On ne peut définir l’homme sans en faire une proie pour l’homme.

La question humaniste : “Qu’est-ce que l’homme ?” énonce un danger de mort.

Si on forme le vœu de ne pas exterminer les humains qui ne répondent pas à leur définition – religieuse, biologique, sociale, philosophique, scientifique, linguistique, sexuelle – l’homme doit être laissé comme incompréhensible.

Ovide : L’homme doit être laissé comme non fini, c’est-à-dire comme appartenant à une espèce en cours de métamorphose infinie dans une nature qui est elle-même une métamorphose infinie. »

 

 Pascal Quignard

Les désarçonnés

Grasset,  2012

lundi, 08 septembre 2014

Pascal Quignard, « Mourir de penser »

DSCN1500.JPG

photo : © CChambard

En librairie le 10 septembre 2014

 

Sur la radiation de la pensée

[extrait du chapitre xxxii]

 

« À la fin de la nuit, quand les chats quittent les coussins, quand tout à trac ils renoncent au point d’eau qui luit dans l’ombre sur le carrelage rouge de la cuisine, quand ils passent sans le voir devant le bol rempli de croquettes, quand ils gravissent avec leurs pattes de velours les marches de l’escalier qui monte à la chambre, quand ils poussent du front la porte ou qu’ils abaissent la poignée d’un coup de patte, ils ne grimpent pas sur le lit, ils ne piétinent pas le torse de leur maître pour le réveiller comme nous en avons, chaque aube, l’impression pénible ou irritée ; ils ont détecté de très loin l’arrêt du sommeil ; ils surprennent le réenclenchement neurologique. Sentant que le radiateur de pensée s’est remis en route, ils ne tolèrent pas qu’on feigne de dormir ou qu’on cherche à gratter des secondes sur la nécessité de se lever. Se fait alors un branchement neurologique de cerveau à cerveau ; non pas de signification à signification ; mais d’activité cérébrale à activité cérébrale. Les chats détectent l’électricité de la veille à distance (avant que le corps soit présent dans la pièce). Ils captent. (Par exemple de la cuisine au bureau, ils perçoivent à distance, de là ils trottent.) Ils se dirigent là où la pensée est la plus chaude. La concentration mentale de leur maître, ou d’un autre chat, ou de n’importe qui (un petit mulot qui a peur, un écureuil qui tremble), les appelle comme un pôle magnétique. C’est l’agitation de la pensée (en latin l’e-motio de la co-agitatio, en grec l’énergeia de la noèsis) qui les rend heureux. Les contenus de la pensée (les noèmes) leur sont parfaitement indifférents. L’effervescence électrique de l’autre corps est comme un poêle de faïence tout chaud, un gros radiateur de fonte où passe l’eau en gargouillant, auprès duquel ils se sentent bien. Auprès duquel leur vie est sous tension, où la relation s’est rejointe. Ils posent leurs coudes, rangent leurs mains, ou s’enroulent ou s’allongent, ils sont comme dans le ventre de leur mère, ils peuvent s’endormir avec confiance auprès d’un être dont la vigilance géante les protège. »

 

 Pascal Quignard

 Mourir de penser

Grasset, 2014

jeudi, 25 avril 2013

Pascal Quignard, « Leçons de Solfège et de Piano »

903237_10200907357349968_162178319_o.jpg

« L’étude est à l’homme adulte ce que le jeu est à l’enfant. C’est la plus concentrée des passions. C’est la moins décevante des habitudes, ou des attentions, ou des accoutumances, ou des drogues. L’âme s’évade. Les maux du corps s’oublient. L’identité personnelle se dissout. On ne voit pas le temps passer. On s’envole dans le ciel du temps. Seule la faim fait lever la tête et ramène au monde.

Il est midi.

Il est déjà sept heures du soir.

 

Il est des choses qui blessent l’âme quand la mémoire les fait ressurgir. Chaque fois qu’on y repense, c’est la gorge serrée. Quand on les dit, c’est pire encore, car elles engendrent peu à peu, si on cherche à les faire partager par ceux qui les écoutent, qui lèvent leur visage, qui tendent leur visage, qui attendent ce qu’on va dire, une peine ou, du moins, un embarras qui les redoublent. Elles font un peu trembler les lèvres. La voix se casse. J’arrête de parler. Mais alors je commence d’écrire. Car on peut écrire ce qu’on n’est plus du tout en état de dire. On peut écrire même quand on pleure. Ce qu’on ne peut pas faire en écrivant, quand on est en train d’écrire, c’est chanter. »

 

  Pascal Quignard

 Leçons de Solfège et de Piano

 Arléa, 2013

 

 Parution le 2 mai 2013

Vient de paraître aux éditions Galilée,

L’Origine de la danse.