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dimanche, 03 juillet 2016

Jean-Christophe Bailly/Éric Poitevin, « Le puits des oiseaux »

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© éric poitevin

 

« […] cette chute que l’on voit, c’est sa répétition infiniment recommencée qui s’espace d’image en image d’une photographie à une autre, ce qui revient à dire que chacune de ces images est comme un tombeau léger, comme une feuille légèrement posée sur la mort. Cette chute n’est pas absolu, n’est pas une essence – c’est celle, à chaque fois, d’un être qui, vivant, fut la vie même, et dont la vie, ainsi, nous est renvoyée. La vie, c’est-à-dire aussi, dans son rayonnement, le pays dans lequel l’oiseau vivait, le territoire d’air et de brindilles, de terres lourdes et de soirs distendus où il avait fait son nid. Dans la conception chinoise de l’émotion musicale, la qualité la plus grande est atteinte lorsque justement le son commence à s’en aller – c’est au moment où elle s’évanouit que peut-être perçue dans sa plénitude l’exacte résonance du timbre. Les oiseaux morts, ici, sont les sons disparaissant du pays qui les porta ou qui les vit passer. Et ce n’est pas seulement qu’il y ait une solidarité native entre les lignes de crête des collines et les trajectoires des envols, ou entre les plus fines matériologies du sol et les enchevêtrements des ramures et le jeu, en eux, sur eux, du soleil et de l’ombre, c’est aussi que, sous la portée des ailes et selon leur idée, c’est tout le pays survolé qui revient. »

 

Jean-Christophe Bailly

Le puits des oiseaux – nature morte

pour des photographies d’Éric Poitevin

Seuil / Fiction & Cie, 2016

la série de photographies présentée dans ce livre est l’objet d’une exposition organisée par le centre d’art Vent des Forêts dans la nef de l’ancienne église fortifiée à Dugny-sur-Meuse, durant le mois de juillet 2016

http://ventdesforets.org/oeuvre/le-puits-des-oiseaux/

mercredi, 15 juillet 2015

Walter Benjamin, « Le Souhait »

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«  Un soir pour la fin du sabbat, les juifs étaient réunis dans une misérable auberge d’un village de hassidim. C’étaient des gens du coin, à l’exception d’un individu que personne ne connaissait, un homme en haillons, particulièrement misérable, accroupi dans l’ombre du poêle, tout au fond de la salle. On avait parlé à bâtons rompus. Soudain, quelqu’un demanda quel souhait chacun formerait, si on lui en accordait un. L’un voulait de l’argent, l’autre un gendre, le troisième un établi neuf, et ainsi de suite.

Quand chacun eut opiné, il ne resta plus que le mendiant du coin du poêle. Celui-ci n’obtempéra aux questionneurs que de mauvaise grâce et non sans hésiter :

– Je voudrais être un roi très puissant, régnant sur une vaste contrée, et qu’une nuit, comme je dormirais dans mon palais, l’ennemi franchit la frontière et qu’avant les premières lueurs de l’aube ses cavaliers eussent atteint mon château sans rencontrer de résistance et que, brutalement tiré de mon sommeil, sans même le temps de passer un vêtement, j’eusse dû prendre la fuite, en chaise, traqué jour et nuit sans relâche par monts et vaux, forêts et collines, jusqu’à trouver refuge ici même, sur un banc, dans un coin de votre auberge. Tel est mon souhait.

Les autres se regardaient interloqués.

– Et qu’en aurais-tu de plus ? demanda quelqu’un.

– Une chemise, répondit le mendiant. »

 

Walter Benjamin

Rastelli raconte… et autres récits

Traduit de l’allemand par Philippe Jaccottet

 Seuil,  1987

 

Aujourd’hui c’est l’anniversaire de Walter Benjamin, né le 15 juillet 1892 à Berlin.
Bon anniversaire Walter Benjamin

dimanche, 12 octobre 2014

Jean-Christophe Bailly, « Le Dépaysement »

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© Julian Elliot

 

Pour Tristan qui la traverse chaque jour dans les deux sens, cette évocation de la Loire, le jour de son anniversaire.

 

« La Loire, et c’est par là qu’elle est vraiment elle-même, est en effet un fleuve propice aux fantômes et aux effrois, elle a dans sa couleur quelque chose qui emporte le vert au-delà de lui-même, dans une épaisseur huileuse et noire qui, pourtant, s’entrelace à un discours tumultueux de bulles et de tourbillons. Et il suffit qu’au-dessus de cette eau parfois profonde et rapide, parfois sourdement stagnante, le long des îles ou des rives ainsi que dans quantité de zones marécageuses, vestiges d’un cours majeur irrégulier, des traînées de brouillard le matin ou la nuit s’éternisent, pour que quelque chose de fantomal se mette à exister – un peu comme si le fleuve, au lieu de ne faire que passer, s’attardait en rôdeur à la lisière des villes qui le bordent. Le souffie froid de la nature (il n’y a pas à hésiter sur cette formulation) ayant plus d’expression et de volumes lorsque comme c’est le cas à Beaugency, la ville n’occupe qu’une seule de ses rives, mais à Blois voire à Tours, plus en aval, où le fleuve est davantage encadré et les éléments bâtis beaucoup plus nombreux, ce souffle passe encore. Cela tient au caractère discontinu de son allure, mais davantage encore à cet accompagnement végétal dont il ne se prive jamais, sur ses rives ou aux abords des piles des ponts où des esquisses de roselières et de petites arborescences croissent librement sur les fonds sableux. »

 

 Jean-Christophe Bailly

 « Beaugency, Vendôme, Vendôme… »

 in Le Dépaysement. Voyages en France

Seuil, coll. Fiction & Cie, 2011

samedi, 30 août 2014

Roland Barthes, « La Papillonne »

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La Papillonne

 

« C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi ? à me relire, hélas !), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes : vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperrolles, etc : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.) »

 

Roland Barthes

Roland Barthes par Roland Barthes

Seuil, 1975

mercredi, 28 novembre 2012

Pierre Rottenberg, “Le livre partagé”

 

pierre rottenberg, le livre partagé, tel quel, seuil« les mots ils n’ont pas d’ordre disent plus ou moins laissent entendre ce qui ne sera pas tenu sont-ils pour finir entièrement soumis à un ordre révélateur qui les mettrait à jour rigueur des mots une phrase déployant ne retenant que pour jeter d’un côté imprévu la marge invisible visible d’une manière de parler qui reprend les éléments d’une histoire et les éclaire jetant aussi un doute complet sur une telle histoire cherchée structure du livre à l’intérieur du désœuvrement


 

la force des équivalences un système qui organise et disperse une vision du livre en tant que mouvante aux articulations simples en nombre fini trouver un point vers un centre supposable et chercher la mise en place plus ou moins définitive de ces éléments ordre du lisible si dans l’air sans pesanteur du livre inorganisé il y avait quelque matériau à la densité naturelle voulue ce peut être une ramification d’une manière de raconter à l’intérieur de la seconde qui sans la remplacer accentue ce mouvement vers le centre derrière il y a l’histoire quelques mouvements furtifs accentuant le déplacement du livre vers le dehors les feuilles pivotant dans la lumière les troncs les feuilles se redéploieraient


 

une page dans l’air des pages tassées à gauche et à  droite qui vaut ce que valent les pages écrites pas écrites lues pas lues regardées pas regardées sa force d’équivalence tient au degré de pesanteur du livre à ce moment un centre est toujours déplaçable retrouver trouver le point où cela éclate où les éclats sont autant de niveaux où cela s’organise à nouveau avoir la mémoire entière de la blancheur point dilaté qui s’il fait allusion partiellement à une scène déplace avant tout l’idée du centre réorganise l’été de la scène retournée le drap visible en tant que saison du livre

 

 

fermer les pages en glissant un doigt à l’intérieur les troncs sont repliés sur une surface de signes noirs et blancs une séquence à laquelle il n’a pas été fait précisément allusion intervient maintenant l’idée de l’épaisseur physique du livre la lecture qui a pu en être faite se modifie intervient une présence dont il n’avait pas été tenu compte jusque-là déplaçable elle aussi peut-être à même de ne plus réapparaître le livre troue sa propre épaisseur réanime pour un instant les images qu’il a tassées pour se constituer comme si véritablement c’était l’ordre que suit le livre pour se faire cette ramification et ce feuillage une certaine chaleur oppressante et humide réanimant ce qu’il efface dans la même seconde points de rupture maintenus véritables chaînons du livre autant qu’il y aura de pages à tourner autant ce seront des éclatements de mots soit l’image d’un matériau géologique avec ses ruptures sa disposition par couches image centrale du livre et qui se déplace à mesure qu’un autre centre vient jouer imposant sa blancheur radicale le jour de l’image l’écriture bat elle est cette chute permanente et oblique de ses formes morceaux de langage saisis dans leurs suspens étincelants ou obscurcis »

 

Pierre Rottenberg

Le livre partagé

Coll. Tel Quel, Seuil, 1966

 photo, détail :  J.P. Couderc