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mercredi, 18 avril 2018

Frédéric Boyer, « Peut-être pas immortelle »

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© : P.O.L

 

« Quelqu’un l’aurait-il vue cette vie qui à jamais ne fut et qui serait pourtant ? À l’époque où la terre s’embrasa quand nous étions les plus solitaires des vivants.

Et le froid est venu tout à l’intérieur de moi, comme un signe d’impatience messianique quand nous aurions voulu donner à l’autre plus que nous n’avions.

J’espère malgré tout que nous pourrons avoir de temps en temps des nouvelles l’un de l’autre. Mais ce n’est pas certain, tu t’en doutes, n’est-ce pas ? Par un retournement étrange, souvent, la pensée de la séparation n’éveille en nous que davantage d’attachements. Un bref instant dans lequel disparaissent tous les autres possibles mondes.

Et tu pleurais doucement

ces choses que tu appelais de tes vœux en riant. »

 

Frédéric Boyer

Peut-être pas immortelle

P.O.L, 2018

mercredi, 11 avril 2018

Thomas Bernhard, « Corrections »

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DR

 

« Alors que nous avons en vue notre travail et ce qu’il y a de dangereux et de fragile dans notre travail, nous utilisons la majeure partie de notre temps uniquement pour d’une manière générale pouvoir jeter un pont pour traverser le temps le plus proche, toujours le temps le plus proche de nous et nous pensons que, d’une manière générale, nous avons seulement besoin de penser à jeter un pont pour traverser le temps et non pas de penser au travail, à plus forte raison à un travail compliqué, requérant toute notre existence. Peu importe comment, seulement jeter un pont pour traverser, pensons-nous, sentons-nous instinctivement. Cela déjà étant enfant. Comment avancer, c’est que nous pensons sans interruption, et la plupart du temps, il est complètement indifférent de savoir comment nous avançons pourvu que nous avancions. Parce que c’est seulement sur le fait d’avancer et sans rien effectuer au-delà de cet objectif, ainsi s’exprime Roithamer, que nous devons concentrer nos énergies physiques et intellectuelles disponibles. Le travail, un auxiliaire pour nous faire traverser le temps intermédiaire, peu importe quel travail, quelle occupation, bêcher dans le jardin ou pousser au premier plan un objet de réflexion philosophique, c’est la même chose. Ensuite nous sommes possédés par une idée et nous n’avons au fond que la force de survivre, c’est pourquoi nous sommes dans un état plein de tourments extrêmes. Nous ne sommes engagés à rien, ainsi écrit Roithamer, rien souligné. Comme on nous a mis dans nos têtes d’enfants que nous n’aurons un droit à la vie que si nous travaillons raisonnablement, comme on nous assuré que nous devons accomplir notre devoir ! »

 

Thomas Bernhard

Corrections (1975)

Traduit de l’allemand par Albert Kohn

Gallimard / Du monde entier, 1978, rééd. Gallimard / L’imaginaire, 2005

 

Cet extrait, pour souhaiter un excellent anniversaire à Emmanuel Hocquard, né le 11 avril 1940,

qui vient de publier chez P.O.L, Le cours de Pise
http://www.unnecessairemalentendu.com/archive/2018/03/15/...

lundi, 09 avril 2018

Elizabeth Willis, « Fleurs météoriques »

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DR

 

« LE GRAND ŒUF DE LA NUIT

 

L’enfance nous montre sa lune grâce aux nuages brumeux, un courant d’air ascendant presque lavé de toute intention. Manipulée et monnayée dans l’ombre subalterne, je ne pouvais pas me débarrasser du souvenir d’un train qui striait les collines de blanc. La colonne en reddition déverse ses uniformes. Des épiphanies gantées de vélin nous dépassent à vive allure dans leur grosse cylindrée. Dans les mots des jonquilles, suis-je avec mon foulard plus jolie que la cendre projetée par la roue ? Quelle forme prennent les femmes ? Ou elle est-il pris comme chemin menant à une métaphore verglacée, une graine plus facile à écraser qu’à ouvrir ? Un mot peut-il être renversé par jeu, ou faut-il une étincelle perdue pour embraser ton arsenal de dentelle ? Le bleu le plus sombre est noir, au bord de la perception. Je donne à la fraîcheur le signal du départ, une chance de gagner, j’orchestre notre descente vers des destinations décentes, je pilote jusqu’à la maison. »

 

Elizabeth Willis

Fleurs météoriques

Traduction collective de l’américain au CIPM, relue par Emmanuel Hocquard & Juliette Valéry

CIPM / Un bureau sur l’Atlantique, 2009

http://cipmarseille.fr/publication_fiche.php?id=e36821f7e...

http://cipmarseille.fr/pop_audio.php?id=200

mardi, 03 avril 2018

Fan Chengda , « Chantant mes pensées en riant de moi-même »

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« Des glaçons glissent de l’auvent, le printemps est encore gelé ;

Mes portes même tard restent fermées.

Je vis retiré et oisif, surpris quand vient un visiteur,

Vieillissant, paresseux, je crains que viennent des missives.

Jour après jour, j’ordonne d’arroser les bambous

Et chaque matin, je prends des nouvelles des pruniers.

Le jardinier certainement rit de moi en secret,

Qui prétend que mon cœur n’est plus que cendres. »

 

Fan Chengda — 1126-1193

« La dynastie des Song du Sud »

Traduit, présenté et annoté par Stéphane Feuillas

In Anthologie de la poésie chinoise

La Pléiade, Gallimard, 2015

samedi, 24 mars 2018

Ludovic Degroote, « La Digue »

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« Emboîtant le pas, toujours en train de se quitter, écrivant ailleurs, d’une même voix.

 

Ce qu’on vit pèse plus que la solitude des autres réunie. On est généreux le temps d’un mot, qui dure le temps qu’on le dit.

 

On est là les yeux fermés, exactement comme si c’était une attente. Quand la pluie mouille, l’intérieur est d’abord atteint au cœur, ça va ensuite autour ; là où l’intérieur et le dehors se confondent c’est le plus impossible à toucher, là seulement où la tête repose au plus près.

[…]

 

On meurt, on n’a rien demandé, c’est le premier geste qui nous porte à l’habitude, on se défait des images, quand on dort et qu’on ne voit rien, c’est là le meilleur, pas d’humidité à l’intérieur, on est effacé, comme si on avait disparu de soi.

 

On est au début de la digue, au bout on est à la fin, si on n’a pas fini on revient, s’entassant là, se taillant une mémoire, un relief, par passages successifs, on s’occupe d’une place, on ne pense à rien, on est bien, on vit. »

 

Ludovic Degroote

La Digue

Editions Unes, 1995, rééd. 2017

https://www.editionsunes.fr/catalogue/ludovic-degroote/la...

19:37 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent | Tags : ludovic degroote, la digue, unes

jeudi, 15 mars 2018

Emmanuel Hocquard, « Le cours de Pise »

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« Faire cours ? Lorsque j’ai commencé, je savais ce que je ne voulais pas faire mais je n’avais encore qu’une vague idée de ce que j’allais faire. J’ai appelé ce cours Langage et écriture, en précisant bien ce que j’entendais, en l’occurrence, par langage : le langage ordinaire, le langage que nous pratiquons tous quotidiennement et comme “spontanément”. Or, ce langage de tous les jours est loin d’être aussi évident qu’il y paraît. Il charrie, sans que nous y prenions garde, une quantité de mots d’ordre qui marquent nos manières de penser et d’agir, car “on prend peu garde aux mots avec lesquels on pense” (Joseph Joubert, “30 novembre 1806”).

Mais les mots, en eux-mêmes, ne sont pas le seul problème. Sauf rare exception, personne n’appellera chèvre une table. Mon cours n’avait pas pour but d’apprendre leur langue à des étudiants français (pour la plupart) ; ils la connaissaient déjà. Ce cours avait pour but de les rendre attentifs aux pièges que véhicule le langage dans toute son organisation logique, principalement grammaticale. C’est ici qu’écrire est précieux. Cela permet de voir ce qu’on a sous les yeux. De lire ce qu’on a écrit. Et d’y remédier éventuellement. »

 

Emmanuel Hocquard

Le cours de Pise

Edition établie par David Lespiau

P.O.L, 2018

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-4188-8

lundi, 12 mars 2018

Maurice Olender, « Un fantôme dans la bibliothèque »

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© Guillaume de Sardes

 

« D’un train à l’autre

 

De la mémoire que j’ai essayé de dire, je ne sais pas grand-chose. Il en est pourtant une que je connais, ou plutôt que j’éprouve, chaque fois que je traverse une frontière, et qu’on me demande de justifier, en l’exhibant, mon “identité”. Cette mémoire habite le corps des récits qui m’ont bercé, dans la chaleur inquiète des nuits où l’enfant, solitaire, passait d’un train à l’autre, d’un cauchemar à l’autre, sans jamais arriver, sans jamais savoir où le souvenir allait le mener.

Assis sur les dalles rouges d’une maison aux murs indistincts, le petit enfant regarde, avide. L’inquiétude ne trouble pas son regard. Il ne sait pas encore ce qu’il devra un jour oublier. Ce qu’on lui raconte, qu’il ne retrouvera jamais, meuble son sommeil. Tout cela s’abrite en lui, qui devra porter tant de vies, tant de morts, sans pouvoir être dessiné dans ses cahiers.

Du passé, il ne saura rien ; de l’avenir, il se croira le maître. En présence des choses, il jouera. Rien ne réparera jamais sa tête creuse. C’est tout ce qu’il ne retient pas qui l’habite, tout ce qu’il ne sait pas qui le guide. D’un pas certain pourtant, il avance, confiant.

L’enfant rit. Et divertit tous ceux qu’il croise. Il se retrouve dans tant de visages, souriant au passage. Et quand une larme enfin vient combler un regard, il sait le mort tout proche et le serre dans ses bras en pleurant. Le cœur de l’enfant s’embrase alors, et il voit ce que nulle mémoire, jamais, ne pourra renfermer. »

 

Maurice Olender

Un fantôme dans la bibliothèque

La librairie du XXIe siècle, Seuil, 2017

https://diacritik.com/2017/06/20/maurice-olender-un-fanto...

samedi, 10 mars 2018

Jacques Aumont, « 2x2. Godard. Hélas pour moi. Nouvelle vague »

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« Qu’est-ce que l’amour ? Il aura fallu, dans l’œuvre de Godard, attendre ces deux films pour avoir une réponse qui réponde à la question. Il n’en parlera plus jamais aussi bien, avec autant de fraîcheur. Éloge de l’amour est, sur ce plan, une régression triste, vers un monde où les hommes et les femmes “se volent mutuellement la solitude et l’amour”, comme disait cyniquement le PDG de Nouvelle vague. Elena Torlato-Favrini et Rachel Donnadieu ne sont pas des mythes (elles ne sont pas la Vierge Marie) : c’est en sujets humains féminins qu’elles aiment, de tout leur corps lorsqu’il le faut, et de toute leur volonté. L’homme qui les a inventées n’est qu’un homme. Deux films pour dire l’énigme de l’amour, l’énigme du féminin pour un homme, c’est peu, mais Godard en est humblement fier : “Au terme de cette longue entreprise il m’arrivera d’être celui qui aime. C’est-à-dire de mériter enfin le nom que je m’étais donné : un homme, rien qu’un homme, et qui n’en vaut aucun, mais qu’aucun ne vaut.”, dit-il à la fin de son Autoportrait.

 

* * *

 

Faire de la fiction, faire ces deux films, c’est oublier, un temps, l’amour de l’art pour l’amour tout court. C’est aussi, un moment, s’apercevoir que le monde autour de soi existe. “Est-ce que l’écrivain sait de quoi il parle ?” demande-t-on à Pierre Bergounioux dans Notre musique*. Réponse : “Non, bien sûr que non. Il doit se contenter de raconter ce que les autres font.”

Raconter. Raconter les autres, s’intéresser à l’amour, oublier un moment le tête-à-tête solitaire avec l’art. Ne pas être épuisé, en dépit de tout et de soi-même. Cela valait le détour. »

 

Jacques Aumont

2x2. Godard. Hélas pour moi. Nouvelle vague.

202 éditions, 2018

http://202editions.blogspot.fr/

 

* Qui est un des plus grands Godard, un des 3 ou 4 que l’on se doit de voir & revoir. (note du blogueur)

lundi, 05 mars 2018

Qin Guan, Deux poèmes

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« AUX CONFINS DU CIEL, LOURDE DE CHAGRINS PASSÉS…

 

 Air : « Les Magnolias. Version abrégée ».

 

Aux confins du ciel, lourde de chagrins passés,

Seule, glacée, misérable, et nul ne s’enquiert de moi,

Je voudrais dévoiler mon cœur aux mille tourments brisé,

Comme se brise le parfum des fines écritures* hors l’encensoir doré.

 

Mes sourcils de jais si souvent froncés

Qu’un vent de printemps ne peut même détendre ;

Lasse, appuyée dans un pavillon haut perché :

Une grue qui s’enfuit dessine trait après trait ma peine…

 

SUR LA BRANCHE UN LORIOT AUX MÉLODIES INCESSANTES…

 

Air : « Ciel de perdrix »

 

Sur la branche un loriot aux mélodies incessantes qui s’accordent à mes larmes,

Traces de pleurs nouvelles ajoutées aux anciennes.

Tout le printemps, les carpes et les oies sauvages n’ont porté nulle lettre** ;

Séparée par les passes et les monts sur mille lis, mon âme, hors d’elle, en songe s’épuise.

 

Muette, face aux coupes parfumées,

Je prépare mon cœur qui se brise au crépuscule qui vient.

Je viens juste d’allumer les lanternes,

La pluie frappe les fleurs de poirier, et je ferme à fond les portes. »

 

* les fines écritures (litt. « la petite sigillaire ») désignent les volutes qui s’échappent du brûle-parfum.

** les anciens Chinois croyaient que les carpes et les oies sauvages étaient des messagers.

 

Qin Guan (1049-1100)

« La dynastie des Song du Nord — 960-1127 »

Textes traduits, présentés et annotés par Stéphane Feuillas

Anthologie de la poésie chinoise

La Pléiade, Gallimard, 2015

mardi, 27 février 2018

Bernard Lesfargues, « Chanson de Bernard le Mauvais »

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DR

 

« J’ai laissé mon cœur

mon cœur de palombe

j’ai laissé mon cœur

là-bas en Navarre

dans cette petite ville

qu’on appelle Ujué.

Dans cette ville

souffle le vent fou

j’y ai laissé mon cœur

mon cœur de tourterelle

là-bas dans l’église

auprès de l’autel.

Dans l’église hulule

un vent sauvage et fou

j’ai laissé mon cœur

dans un reliquaire

de cuivre et d’argent

mon cœur de pigeon.

Mon cœur mon amande

veuve de ton sang

mon cœur de tourterelle

qui plus ne roucoule

j’ai perdu ta peine

oublié ta plainte.

L’oiseleur t’a pris

et t’a enfermé

dans un reliquaire

mon cœur quel désastre

pigeon silencieux

cœur qui ne bat plus.

Jolie est la cage

et vaste l’église

dehors la tempête

matraque les arbres

et le vautour plane

dans des tourbillons.

Le vautour qui fait

peur aux passereaux

et veut t’emporter

mon cœur ma tourterelle

mon amande sèche

et ma vie flétrie.

Qui veut t’emporter

ô pure merveille. »

 

Bernard Lesfargues

La braise et les flammes — Poésie [in]complète 1945-2000

Bilingue : occitan-français

Version française de l’auteur

Jorn, 2001

http://www.editions-jorn.com/livre-lesfargues.htm

 

Bernard Lesfargues, merveilleux poète en occitan et en français, bel éditeur – Fédérop –, fin traducteur de l’occitan, du catalan et du castillan, est mort vendredi à 93 ans.

Une bibliothèque porte son nom depuis 2006 à Barcelone, 373, avigunda Diagonal.

Pensées pour Michèle, sa compagne.

19:45 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent

dimanche, 25 février 2018

Jean-Louis Baudry, « Les Corps vulnérables »

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© : l'atelier contemporain

 

« […] Ce n'était pourtant qu'à la presque fin de la rue, non loin de l'endroit où elle allait rejoindre la route conduisant à la sortie du village, que, dans le minuscule jardin en contrebas d’une maison construite en retrait de l’alignement des autres, le long du mur latéral de la voisine, qu’avait surgi, comme engendrée par le verbe créateur d’un dieu, éblouissant bouquet d’une pyrotechnie végétale, la floraison accomplie d’un amandier. Dans un ciel uniformément bleu, le projecteur solaire dont il recevait frontalement le faisceau illuminait chacun de ses innombrables et minces copeaux de soie transparente. Il semblait bien en effet qu’un dieu, ou la nature, avait déposé à nos pieds une immense corbeille pour célébrer le jour qui nous avait fait nous rencontrer. L’arbre en fleur, en déployant sa blancheur sacrée, avait concentré en lui la liturgie d’une cérémonie qui exigeait notre participation par le consentement réciproque d’un baiser plus long encore que les plus longs de ces “baisers prolongés” qui avaient si souvent interrompu à l’improviste, comme une très longue exclamation de bonheur, nos promenades et nos conversations. […]

 

Oui, par ce baiser près de l’arbre en fleur nous avions reconnu, même si nous ne le savions pas, même si nous n’en avions pas conscience, que notre amour ne nous appartenait pas, que le lien qui nous unissait ne dépendait pas de notre volonté et de nos désirs. C’est là toujours, à cette grâce suprême, à l’idée d’un sentiment qui ne dépend pas de soi, que l’on veut mesurer l’amour que l’on ressent. Ce baiser en plein hiver, près d’un arbre miraculeusement fleuri illustrant à la fois la victoire de la vie et le mouvement caché mais persistant, le cycle de la nature sous l’apparence glacée de l’immobilité, de la mort, prenait une signification qui dépassait l’étroite contingence du moment. S’il exprimait notre joie, notre ravissement devant l’arbre si splendidement vêtu du tulle léger d’une robe d’épousée, il prenait aussi un sens symbolique dont nous n’avions pas sur le moment conscience. Je peux toujours dire, maintenant que Marie est morte, que c’est sa mort qui le lui a conféré, ou qu’elle me l’a suggéré. Ce baiser était l’équivalent de l’arbre en fleur, il témoignait de la puissance invincible de l’amour sur le déroulement contingent du temps, sur des événements que nous pensions ne dépendre que de notre volonté. Il constituait un acte de foi et un abandon. Jusqu’à ce jour, jusqu’à cette date qui, par une coïncidence que je ne crois pas accidentelle, est celle de l’anniversaire de Marie (que je lui aurais souhaité quel qu’ait été alors l’état de nos relations comme je n’avais pas manqué une seule fois de le lui souhaiter depuis notre rencontre, comme aujourd’hui, en écrivant dans le silence de ce jour, dans la solitude que j’ai voulue, je le lui souhaite attendant d’elle un signe, le signe par lequel elle me ferait savoir qu’elle n’est pas tout à fait morte, qu’une part d’elle survit autrement que par moi qui jour après jour, depuis qu’elle est morte, tente de laisser une trace, fautive, trop fautive, oublieuse, égarée, s’égarant hors du chemin que je devrais suivre, ce signe qu’elle ne veut pas me donner autrement que par la pensée de ce baiser dont je poursuis, poursuivant son ombre, l’évocation), jusqu’à ce jour je ne pouvais savoir que ce baiser était comme un arbre en fleur surgi miraculeusement au détour d’un chemin au milieu de l’hiver de notre vie, nous apprenant que décidément notre amour nous avait préexisté, mais qu’il fallait aussi qu’elle meure pour que je l’apprenne… »

 

Jean-Louis Baudry

Les Corps vulnérables

L’Atelier contemporain, 2017

http://editionslateliercontemporain.net/collections/litte...

vendredi, 23 février 2018

Jim Harrison, « Lettres à Essenine »

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© : David Brigham

 

« Pour répondre à certaines questions que tu pourrais poser si tu étais vivant et si nous étions amis, mais que se demandent deux poètes après une si longue absence ? Pourquoi as-tu été vivant et comment suis-je en train de mourir sur terre sans égrener la litanie ordinaire des complaintes, ce qui revient à s’inquiéter à voix haute, égrener ces terribles grains de poussière qui flottent dans le cerveau, ces ballons roses nommés pauvreté, échec, maladie, luxure et envie. Pour en citer très peu. Mais tu veux des précisions, non pas la condition humaine ni une lettre au journal expliquant pourquoi, au trente-sixième dessous, je crois m’être fait baiser. Voilà donc les nouvelles de ce printemps : maintenant que l’herbe a grandi, j’y marche en redoutant les serpents. L’œil mélancolique, j’ai regardé ma femme planter le jardin, rangée après rangée, pendant que le bébé essayait d’attraper les grenouilles. Difficile de ne pas manger trop quand on aime profondément la nourriture, mais je me suis limité à deux litres et demi de bourgogne par jour. Lors des marches prolongées, mes yeux s’enfoncent tant dans mon cerveau qu’ils ne voient rien, puis ils ressortent de nouveau vers la lumière et voient un pré élevé virer au vert pâle, nager dans le brouillard, et les corbeaux tracent des lignes géométriques perceptibles juste au-dessus du brouillard, et audibles. Sur la rive je pêche au lancer des poissons parfois très gros dont le ventre contient des éperlans et des aloses déliquescents. Hors mariage, je n’ai pas été amoureux depuis des années ; des passades dans le monde entier, je t’en ai déjà parlé, mais sans la surprise ce n’est pas de l’amour. Observant les femmes, je sais avec certitude qu’elles viennent d’une autre planète et parfois, en effleurant le bras d’une fille, je sais que je touche une créature adorable, mais étrangère. Nous ne récupérons pas ces jours sans caresses ni amour. Si je pouvais t’emmener dans l’arrière-pays de Key West et te faire prendre de la psilocybine, tu arrêterais ta légendaire consommation de vodka. Naturellement, je crois toujours aux miracles et au destin sacré de l’imagination. À quoi ça ressemble d’être mort, est-ce que j’aimerais ça, dois-je retarder encore un peu l’échéance ? »

 

Jim Harrison

Lettres à Essenine

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent

Christian Bourgois, 1999 — rééd. Titres n° 198, 2018

 

 de Sergueï Essénine : http://www.unnecessairemalentendu.com/archive/2015/08/18/...