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mardi, 01 mars 2022

Yu Xuanji, « Adressé à Zi’an, de l’autre coté de la rivière Han »

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Gai Qi, le Caractère poétique de Yu Xuanji (détail), 1825. Musée de la Cité interdite, Pékin

 

« Au sud du fleuve, au nord du fleuve, regards tristes ;

Amour et souvenirs partagés, à quoi bon chanter ?

Les canards mandarins sur le sable dorment au chaud ;

Les aigrettes oisives volent dans la forêt d’orangers.

Dans la brume, chants et musiques à peine audibles ;

Sur l’embarcadère, clair de lune aux teintes foncées.

Tout près et pourtant si loin est celui à qui je pense ;

D’autant que j’entends au loin le linge être frappé. »

 

Yu Xuanji — 844-868

in « La dynastie des Tang »

Traduit par Florence Hu-Sterk

Anthologie de la poésie chinoise

Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2015

mardi, 01 février 2022

Deux poèmes pour fêter l’année du Tigre d’Eau

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Kyōsai Kawanabe, Tigre sur un rocher, 8 janvier 1878.

Peinture sur papier, 30,5x122,9 cm. Kyōsai Kawanabe Memorial Museum, Warabi

 

Wen Zhengming

« Nuit blanche pour accueillir l’an “Xinhai”

 

Je m’attendris en vain sur l’année achevée cette nuit

Dans cette salle aux bougies allumées jusqu’à demain.

Je ne suis pas triste que l’âge m’ôte mes vieux amis

Mais honteux de me sentir moins avisé que les jeunes.

Je ris de voir l’almanach d’un an neuf remplacer l’ancien,

Éveillé, j’écoute sans me réjouir battre les veilles.

L’encens est éventé, le vin refroidi, les hommes se taisent,

Soudain le premier chant du coq annonce l’aurore. »

 

Wen Zhengming, 1470-1559

traduit par Martine Valette-Hémery

 

 

Yan Hongdao

« Ballade du tigre féroce 

 

Des cafards rongent la paix du pays,

Leur voracité dévaste jusqu’aux tombes.

Les scribes sont soumis aux eunuques,

Ils piquent comme un essaim de guêpes.

Les gouverneurs n’osent pas rétorquer,

Les préfets sont rappelés à la docilité,

Le petit peuple est soumis à la torture,

La terre desséchée est devenue stérile.

Tous les postes de garde et les relais

Sont fournis de biens en abondance.

Même si tout grain de sable était d’or,

Les officiels gagneraient bien davantage.

Les agents des mines sont des bandits,

Leur âpreté au gain n’a pas de fond.

S’ils ne récoltent pas ce qu’ils espèrent

Ils sont comme des sangliers furieux.

La région des trois He et des deux Zhe

Est dégraissée partout jusqu’à la moelle.

Savons-nous si la gale qui nous afflige

Ne deviendra pas un horrible ulcère ? »

 

Yuan Hongdao, 1568-1610

traduit par Martine Valette-Hémery

in Anthologie de la poésie de la poésie chinoise

Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2015

 

Chers amis, ces deux poèmes et cette si belle peinture de Kyôsay Kawanabe, pour nous souhaiter une bonne année du Tigre d’Eau, selon le calendrier chinois.

Les poèmes ne sont pas gais, ils datent de l’époque très heurtée des Ming. La nôtre n'est pas très réjouissante non plus.
Je suis triste de voir mes amis mourir et j’aimerais avoir foi en la jeunesse comme Wen Zhengming.

Ne laissons pas les cafards, les bandits, répandre davantage la gale, évitons l’ulcère. Soyons féroce comme le tigre avec nos ennemis et doux avec nos amis.

samedi, 15 janvier 2022

Henri Thomas, « Le Promontoire »

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Henri Thomas, photogramme du film documentaire de François Barat, 1990 

 

« Il aimait les histoires drôles, lisait des romans, menait une existence un peu étrange, ­— je crois qu’il était de ces hommes qui aiment la conversation et s’y sentent revivre, parce qu’elle les distrait d’eux-mêmes, les jetant dans l’imprévu de tout ce qui n’est pas eux, où ils redeviennent des hommes amusés de vivre, libres comme si rien n’était de leur préoccupation profonde. De celle-ci, ils ne diront rien ; peut-être l’oublient-ils vraiment en riant ; elle est leur vérité, et qui peut les en détourner, sinon la joie de l’imaginaire, le plaisir d’être dans un monde où chacun vit comme s’il racontait avec ou sans paroles une histoire passionnante et drôle : son existence. […] Mais la vérité d’une conversation ne vient pas de l’exactitude des anecdotes racontées ; elle est dans le mouvement, dans l’invention, dans l’amusement d’une parole qui peut faire apparaître bien des choses et même les plus vraies, détachées de la vie personnelle et projetées dans une réalité ouverte. Aussi, lorsque le pharmacien d’Anvers disait, le regard tourné vers les rochers du bout de la plage : “Il y a là-bas des bains de Diane…”, je crois qu’il livrait au hasard de la parole, en présence d’inconnus (car jusqu’alors nous ne l’avions vu qu’une fois, dans la cuisine de l’hôtel), une pensée, un souvenir, un désir, dominant — un de ces secrets qui profitent d’un instant de langage ouvert pour surgir dans une sorte de lointain, d’où ils reviendront sur celui qui a parlé. »

 

Henri Thomas

Le Promontoire  (Prix Fémina, 1961)

Gallimard, 1961, réédition L’Imaginaire n° 181, 1987

 

Le livre d’un envoûtement. D’un vertige. Jusqu’au bout. Et l’écriture, l’amour, l’enfance, l’abandon. Un grand livre. Il faut lire Henri Thomas, ne pas l’oublier.

 

vendredi, 26 mars 2021

Li Po, Adieu à un ami (pour saluer Gil Jouanard)

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DR

 

pour Gil, qui est parti hier, 25 mars 2021, rejoindre le mont de l’Ouest (Hua Shan).

Qu’il y trouve la paix la plus joyeuse & les vins les plus délicieux à partager avec ses vieux amis qui l’ont précédé.

 

« la montagne bleue surplombe le rempart au nord

l’eau blanche ceinture la ville à l’est

ici nous nous séparons

la graine ailée, solitaire, sur dix mille li erre

les nuages flottants expriment le sentiment du voyageur,

le soleil couchant l’amour du vieil ami

nous nous saluons de la main tandis que tu t’éloignes

“hsiao hsiao” nos chevaux hennissent, chagrins de se séparer »

 

Li Po (Li Bai)

Buvant seul sous la lune

traduit du chinois par Cheng Wing fun & Hervé Collet

Moundarren, 1988

lundi, 22 mars 2021

Un autre monde : Claude Chambard

Les livres occupent chaque recoin de la maison, entassés, rangés. La bibliothèque est un palais. Nous sommes attablés dans la salle à manger. Le café est chaud. Je sais déjà que je ne pourrai pas tout raconter de cet amour des livres qui rend cet homme si vivant, son regard si brillant et son rire si clair. Claude Chambard est un insatiable lecteur. Un lecteur veilleur et généreux.

Propos recueillis par Lucie Braud

 

Vous souvenez-vous du premier livre que vous avez eu entre les mains ?

Claude Chambard : Je m’en souviens et je l’ai toujours. Tout ce qui était à moi a pourtant disparu lorsque ma grand-mère a vendu la maison de famille. Par un extraordinaire hasard, ce livre a survécu et je l’ai retrouvé après sa mort. C’est ma marraine qui me l’avait acheté à la Noël 1954 qui précéda mon entrée au cours préparatoire : Histoire de Monsieur Colibri (Gründ, écrit par Marcelle Guastala et imagée par Suzanne Jung, 1947). […]

La suite de cet entretien dont m'honore Lucie Braud est ici http://1autremonde.eu/project/claude-chambard/

accompagné trois lectures audios de brefs extraits, par mes soins, de Vie secrète de Pascal Quignard, L'Orphelin de Pierre Bergounioux & Les Corps vulnérables de Jean-Louis Baudry & d'une poignée de photographies prises par Lucie de ma bibliothèque avant son rangement dit "du confinement".

Bonne lecture & mille mercis à Lucie Braud & à son association L'Autre monde.

 

mercredi, 24 février 2021

Thomas Bernhard, « Un enfant »

thomas bernhard,un enfant,grand-père,24 février 1890,gallimard

 

 

« Les grands-pères sont les maîtres, les véritables philosophes de tout être humain, ils ouvrent toujours en grand le rideau que les autres ferment continuellement. Nous voyons, quand nous sommes en leur compagnie, ce qui est réellement, non seulement la salle, nous voyons la scène et nous voyons tout, derrière la scène. Depuis des millénaires les grands-pères créent le diable là où sans eux il n’y aurait que le Bon Dieu. Par eux nous avons l’expérience du spectacle entier dans son intégralité, non seulement du misérable reste, le reste mensonger, considéré comme une farce. Les grands-pères placent la tête de leur petit-fils là où il y a au moins quelque chose d’intéressant à voir, bien que ce ne soit pas toujours quelque chose d’élémentaire, et, par cette attention continuelle à l’essentiel qui leur est propre, ils nous affranchissent de la médiocrité désespérante dans laquelle, sans les grands-pères, indubitablement nous mourrions bientôt d’asphyxie. Mon grand-père me sauva du morne abrutissement et de la puanteur désolée de la tragédie de notre monde, dans laquelle des milliards et des milliards sont déjà morts d’asphyxie. Il me tira suffisamment tôt du bourbier universel non sans un processus douloureux de correction, heureusement la tête en premier, puis le reste du corps. Il dirigea mon attention suffisamment tôt mais effectivement il fut le seul à l’avoir dirigée, sur le fait que l’homme a une tête et sur ce que cela signifie. Sur le fait qu’en plus de sa capacité de marcher, la capacité de penser doit commencer aussitôt que possible. »

 

Thomas Bernhard

Un enfant

Traduit de l’allemand par Albert Kohn

Gallimard, 1984 (première édition allemande, 1982)

 

pour le 24 février 1890

samedi, 20 février 2021

Gustave Roud, « Ô mère… »

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« Ô mère, c’en est fini de ces questions remâchées au long des ans, dans l’usure de toute résignation, comme une herbe d’amertume.

Ô mère, un oiseau m’a donné la seule réponse. De deuil en deuil, il a fallu toute une vie, toute ma vie pour recevoir enfin ce don immérité : le secret qui va nous joindre.

 

Ô mère, écoute : il n’y a plus d’ailleurs. »

 

Gustave Roud

Requiem

Payot, 1967 – actuellement disponible dans la collection Mini Zoé

 

pour le 20 février 1926

dimanche, 14 février 2021

Gustave Roud, « Le rameau de cerisier »

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Fenêtre à Carrouge, photographie de Gustave Roud

 

« Nos années, l’une après l’autre, élèvent autour de nous un palais de miroirs profonds, la source d’une grandissante féérie. Chaque cycle de saisons laisse en nous sa trace – qui diffère de toutes les autres et compose avec elles un accord toujours plus riche : est-il impossible d’imaginer une longue vie devenue si chargée de ces résonances temporelles qu’elle soit, dans une certaine mesure, victorieuse du temps lui-même ? Chaque instant nouveau (et périssable) éveillant à travers la mémoire les instants semblables qui le précédèrent, l’homme écouterait sans fin (au cœur d’une sorte de Présent perpétuel et magique) vibrer ensemble les harmoniques de son passé.

Ce rameau de cerisier sauvage qu’avril une fois encore jette au milieu de nos glaces imaginaires, cette petite chose nue et pure comme une seule note très limpide, tue aussitôt que chantée, mille échos temporels s’en emparent et l’orchestrent. De trois corolles les jeux du souvenir font naître un arbre immense, un orage de pétales, d’abeilles et d’odeur. Celui qui suffoque enfin sous le délice de cette floraison spirituelle faut-il lui reprocher comme un crime la pensée qui le hante, née sournoisement d’une attente jamais lasse. “Il faut que l’herbe et la fleur des champs soient fauchées et se flétrissent pour être sauvées par l’homme. C’est lorsqu’une chose n’est plus qu’elle commence à exister pour lui : l’absence, condition de la possession véritable, le périssable, substance de l’éternel”. »

Gustave Roud

Les fleurs et les saisons

Photographies de l’auteur

Édition préparée et postfacée par Philippe Jaccottet

La Dogana, 1991

https://ladogana.ch/les-fleurs-et-les-saisons

vendredi, 12 février 2021

Gustave Roud, « Le bois-gentil »

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photogramme du film de Michel Soutter, Gustave Roud, poète, 1965

 

« Un petit arbuste aux lisières des forêts, aux pentes des ravins, parmi les broussailles des clairières, dans les jeunes plantations de hêtres et de sapins. Mais pour le promeneur d’avant-printemps, qui se repose sur la souche humide et ronde, couleur d’orange, des fûts fraîchement sciés, ce n’est tout d’abord qu’une gorgée d’odeur aussi puissante qu’un appel. Il se retourne : là, parmi le réseau des ramilles, à la hauteur de son genou, ces deux ou trois taches roses, d’un rose vineux, le bois-gentil en fleur ! Qu’il défasse délicatement les branches enchevêtrées, qu’il se penche sur l’arbrisseau sans en tirer à lui les tiges, car un geste brusque ferait choir les fleurs rangées en épi lâche, par petits bouquets irréguliers à même l’écorce lisse d’un gris touché de beige. Chacune, à l’extrémité d’une gorge tubulaire, épanouit une croix de quatre pétales charnus, modelés dans une cire grenue et translucide, dont les étamines aiguisent le rose, au centre de la croix, d’un imperceptible pointillis d’or. Et de chacune pleut goute à goutte ce parfum épais et sucré comme un miel où chancelante encore de l’interminable hiver s’englue irrésistiblement la pensée.

Mais qu’il tienne couteau en poche, celui qui voudrait cueillir le bois-gentil ! À tenter de le rompre avec ses seuls doigts, il ne parvient qu’à déraciner toute la plante ou sinon, c’est une baguette nue qui lui reste dans la main, avec des lanières de tenace écorce déchirée et leur odeur vireuse, comme celle de certains champignons mortels.

 

Gustave Roud

Les fleurs et les saisons

Photographies de l’auteur

Édition préparée et postfacée par Philippe Jaccottet

La Dogana, 1991

https://ladogana.ch/les-fleurs-et-les-saisons

jeudi, 19 novembre 2020

Bernard Noël, « La chute des temps »

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Bernard Noël, 27 novembre 2010, bibliothèque Mériadeck, Bordeaux ©CChambard

Ritournelles 11, Le corps écrit. 

 

 

[…] l’avenir n’est pas un jour plus un jour

il est maintenant

                    oh dis-je

si tu ne veux pas de moi

le toi ne pourra te revenir

pas plus que ton image de moi

ne pourra sortir de toi

nul n’est en soi hormis les anges

ton image criera en moi

                            oh injuste

injuste et mon souffle emportera

le visage qui sur ton visage était

la beauté de mes yeux

et il restera tout à dire encore

de notre vivant puis tu marcheras

sur mon ombre poussant

du pied ce petit tas de mots

le désir

           le désir fut ce glissement

vers l’immédiate éternité

                            le cœur

battant le venir battant

pour que la forme du présent

soit la même que ce battement

quel amour les pierres blanches

autour du lit et l’air

entre les doigts coulant

un silence la peau de l’œil

fraîche les mains cousant

une lumière

               je n’écrirai plus

disais-je et tu me répondais

il faut que vive de nous

ce qu’aucune peau ne protège

et qui n’a pas même de chair

pour en mourir […]

 

Bernard Noël

La chute des temps

Textes/Flammarion, 1983, réédition Poésie/Gallimard, 1993

 

Aujourd'hui Bernard Noël a 90 ans. Bon anniversaire Bernard.
Dédicace spéciale à Sophie, depuis 1973.

dimanche, 08 novembre 2020

Lu Guimeng & Pascal Quignard

 

Quand le temps ne permet pas, un chinois & une photographie à la rescousse.

Deux poèmes de Lu Guimeng, dans la si belle Anthologie de la poésie chinoise publiée,sous la direction de Rémi Mathieu, à La Pléiade, en 2015. Ici, en bonus, un envoi vers un petit traité de Pascal Quignard – comme on peut le lire sur ma note au crayon –, ”Petit traité X”, Vie de Lu, qui se termine ainsi – ce qui n'est pas rien pour les lecteurs de ce travail à nul autre pareil – : ”Les poissons et les berges, les théiers, les reflets et les eaux regrettèrent sa barque silencieuse.” Bonne lecture.

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Les Petits traités de Pascal Quignard, initialement publiés partiellement aux éditions Clivages (entre 1981 et 1984), furent publiés magnifiquement dans leur intégralité à la Galerie Maeght en 1990, et repris depuis en Folio.

jeudi, 05 novembre 2020

Pascal Quignard, « Sur le caractère garamond dans lequel est composé ce livre »

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Emmanuel & Pascal lisant Inter aerias fagos, le 17 mars 2011, à la Maison cantonale de Bordeaux-Bastide, à l’initiative de Permanences de la littérature. Photo © Claude Chambard

 

 

« Claude Garamond possédait une très étroite maison sur la rive gauche de la Seine. L’entrée de la maison donnait rue des Grands-Augustins. Mais l’avancée en bois du balconnet finement sculpté et ouvragé de la maison surplombait l’eau. On a conservé une gravure. C’est plutôt un bois gravé. On y voit un saule, des aulnes, une barque noire, une berouette, des barriques. Tournait-il les yeux vers l’est, il voyait les flèches délicieuses de la Sainte-Chapelle que le roi Saint Louis avait fait bâtir dans le jardin fruitier de son palais. Il avait une brouette à deux roues à l’aide de laquelle il longeait la rivière jusqu’à sa boutique. Il était tailleur et fondeur de lettres. Il vendait les lettres de plomb qu’il avait dessinées rue Saint-Jacques, à l’enseigne des Quatre Fils Aymon. Ce fut durant le mois de novembre 1540 qu’il creusa les grandes “lettres grecques du roi”. Les romaines sont d’avril qui suit. C’est dans ce caractère romain de la Renaissance que je faisais composer mes livres pour peu qu’on me permît de choisir mon corps. Emmanuel Hocquard les assemblait patiemment à la main. Il glissait l’étrange tiroir au-dessus du feuillet blanc dans la machine d’imprimerie à bras. Durant tout le mois de novembre 1971 je pesai sur ce bras quand mon ami m’en donnait, de sa voix sourde et empâtée, que j’aimais plus que tout, dont j’aimais l’émotion plus que tout, le signal. La lettre, tel est le veilleur ultime sur la nature du langage. Elle en surveille avec méfiance, avec la plus grande méfiance possible, les pouvoirs qu’elle lui retire. Elle anéantit jusqu’au son qui le fit apparaître en sorte de seulement l’évoquer et de désadresser. On la lit sans bouger les lèvres. Le signe vide, une fois écrit, qui éteint tout dans l’absence, qui ajoute à la langue un silence qui n’appartient en rien à son essence, est le medium du soir. Le medium extrême, obscur, eschatologique, qui dit la fin de tout. Le medium vespertinal qui se fond peu à peu au silence de la nuit stellaire. Il est mort. Mon ami Emmanuel Hocquard est mort dans les congères au-dessus de Tarbes, le matin du dimanche 27 janvier 2019, dans la montagne entièrement prise de glace. »

 

Pascal Quignard

L’Homme aux trois lettres

Grasset, 2020

 

Je rencontre Emmanuel Hocquard, chez Mathieu Bénézet, en 1979. L’année suivante, nous avons le projet Mathieu et moi de publier un livre hommage à Thérèse Bonnelalbay, dont on vient de retrouver le corps dans la Seine. Mathieu écrit Résumant ma tristesse dans les mois qui suivent. Nous songeons à Raquel pour faire le travail au noir du peintre. Dès lors je me rends à Malakoff où Raquel et Emmanuel vivent. Dans la cour, quelques écrivains bavardent. Pascal Quignard en est que je lis déjà depuis ses premiers textes dans L’Éphémère. Voilà.

Nous avons, Sophie et moi, composé à la main en Garamond, et imprimé sur nos presses, le livre de Mathieu & Raquel à 44 exemplaires, sur Japon Nacré & vélin de Rives, en mars 1982. Emmanuel et Pascal sont toujours mes amis, à travers le temps, la distance… Lire ce texte de Pascal sur son – nôtre – ami, au cœur de L’Homme au trois lettres, me bouleverse. Aujourd’hui Pascal aurait du être à Bordeaux, la pandémie s’est interposée. « De quoi témoigne le témoin ? / De rien qu’il sache. »