UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

lundi, 18 mai 2020

Bernard Manciet, « Impromptu de Tabago »

Photo-bio-1.jpg

DR

 

« Impromptu de Tabago

 

Jaspe noir que ce minuit

cette nuit toute une grappe

tourne et tourne sous la main

hanche lisse argile sombre

rôde encore svelte cruche

t’arrondis comme la paume

lune épaule épanouie

sois pavane lune noire

sur la pointe de ton pied

d’une paume sois la joue

et contre la joue oiseau

cruche toute sois un pleur

parole en forme de larme

sombre ou d’un grain de raisin

goût d’argile goût de rhum

goût de larme goût de brume

à l’aube fine chemise

qu’un souffle disperse en bruine

pour qu’au noir d’aube sois brume

grain d’argile chair de poire

cruche pure figue bleue

de salive revêtue

mais gorgée obscur sanglot

langue laquée et léchée

mais de tes grains couronnée

cruche mon figuier en feux

posée au port de Bordeaux

sois plus ronde sous la main

maison où jeunesse habite

d’un alto l’âme sonore

mais oreille d’aromate

où se chuchote le jais

en trille délicieux

figue sèche lèvre épaisse

violette et vanillée

banane mûre ce cou

qui déteint le long des flancs

tulipe la sombre joue

qui renferme ses cachous

maison de musique cruche

musique de Tabago

tourne ton chancellement

entre les doigts et t’incline

et t’inclinent tes coteaux

nous versant fraîcheur de chai

parfum de vin voyagé

tout le flanc d’un cargo lourd

d’une nuit chaude d’épices

d’une sueur d’août humée

cargo de vin charge creuse

de mots purs sous notre langue

de grain de peaux doux couteau

cruche de vin chancelante

qui déborde sur les hanches

soit touffes soit cheveux grappe

boucles par bouquets ce soir

cruche en vigne toute entière

telle un adolescent tournante

bien fessu lorsqu’il se lève

de sources grives frémie

mon argile aux mille pampres

chair de l’âme si le doigt

trace en couleuvre en lierre

de l’orteil jusques au souffle

frêle fêlure un éclair »

 

Bernard Mancciet

Impromptus

Bilingue

Traduit de l’occitan par l’auteur

L’Escampette, 1997

dimanche, 17 mai 2020

Àlex Susanna, « Deux poèmes »

NF0YpIar_400x400.jpeg

DR

 

« Nature morte

à Miquel Vilà

Sur la table reposent des livres,

des lunettes, un cahier, un crayon :

les instruments de quelqu’un qui a perdu

son temps à lire et à écrire,

à essayer de peaufiner quelque poème

où entrer et se reposer, ou bien se terrer dans son trou

après une journée plutôt morose…

 

Avant on trouvait encore des gens qui construisaient

des temples, et même d’imposantes cathédrales :

aujourd’hui nous nous contentons, la nuit venue,

d’une grotte, d’un abri quelconque

pour échapper à cet excès de mauvais temps

et cacher le froid qui par dedans nous ravage.

 

Sur le son et sur le sens

Il arrive que cette langue, la nôtre,

claque encore comme bois vert :

la verrons-nous brûler un jour

en silence comme ses sœurs ?

 

Tous ces crépitements, ces grésillements,

ces craquements, ces braillements à foison,

la danse de tous ses sons exacerbés

après tant d’années de prostration,

distrait et charme, excite même

mais finit par lasser :

dans le silence de la nuit,

lorsque d’une langue nous attendons

quelque chose de plus qu’une bonne musique,

nous voudrions arriver à entendre,

tout au fond de chaque vers,

le bourdonnement persistant d’une sobre

combustion, le lointain ressac

des jours à jamais perdus,

les brusques poussées des marées

qui trop souvent nous expulsent

de ce que nous croyons vraiment nôtre,

et tout l’enchevêtrement de courants

et de contre-courants d’un temps transformé,

plutôt qu’en un poulain écervelé

qui fuit sans savoir où il va,

en un coureur de fond

de plus en plus épuisé

qui revient constamment sur ses pas

pour voir si jamais il trouve la sortie

du labyrinthe où sans le vouloir

un beau jour il est entré par distraction. »

 

Àlex Susanna

Inutile poésie

Poèmes traduits du catalan par Bernard Lesfargues

Bilingue

Fédérop, 2001

samedi, 16 mai 2020

Kenneth Rexroth, « Trois poèmes »

rexroth.jpg

DR

 

« Les avantages de l’érudition

Je suis un homme dépourvu d’ambitions

Et qui a peu d’amis, hautement incapable

De gagner son pain, qui ne

Rajeunit pas, réchappé de quelque destin mérité.

Tout seul, mal vêtu, quelle importance ?

À minuit, je mets à chauffer

Un bol de vin blanc à la cardamone.

Avec mon peignoir tout troué et mon vieux béret,

Assis dans le froid à écrire des poèmes,

À dessiner des femmes nues dans leurs marges de guingois,

Je copule avec des nymphomanes

De seize ans nées de mon imagination.

 

Miroir vide

Tant que nous vivons perdus

Dans le règne de la finalité

Nous ne sommes pas libres. Je m’assois

Dans ma cabane de dix mètres carrés.

Chant des oiseaux. Bourdonnement des abeilles.

Frémissement des feuilles. Murmure

De l’eau sur les rochers.

Le canyon m’enserre.

Au moindre geste, la grenouille de Basho

Sauterait dans la mare.

Tout l’été les feuilles dorées

Des lauriers ont virevolté dans l’espace.

J’ai remarqué aujourd’hui

Qu’une feuille d’érable flottait

Sur la mare. Dans la nuit

Je reste à fixer le feu.

Je voyais autrefois des cités de feu,

Villes, palais, guerres,

Aventures héroïques

Dans les feux de camp de la jeunesse.

Je ne vois plus qu’un feu désormais.

Ma poitrine bouge tranquillement.

Les étoiles bougent là-haut.

Dans l’obscurité transparente

Un dernier tison rougeoie

Parmi les cendres.

Sur la table, il y a une peau de serpent

Desséchée, une pierre brute.

 

“Dans l’air chaud d’avril…”

Dans l’air chaud d’avril,

Allongés nus au pied des pins,

Sous l’abri ensoleillé d’une falaise.

Tu t’agenouilles sur moi et je vois

De minuscules empreintes rouges sur tes flancs,

Comme des morsures, là où des pommes de pin

Ont appuyé sur ta peau.

On peut apercevoir les mêmes marques

Incrustées dans le lignite de la falaise

Au-dessus de nous. Sequoia

Langsdorffii avant la période glaciaire,

Et sempervirens de nos jours,

Ce qui ne fait de différence

Qu’en nombre d’années.

 

Ici, dans la douce et moribonde

Puanteur des fleurs printanières, rejetés,

Deux épaves ensemble,

Sous cet arbre l’espace d’un instant,

Nous avons échappé aux duretés

De l’amour, de l’amour perdu, de l’amour

Trahi. Et ce qui aurait pu être,

Comme ce qui pourrait être, s’évanouit

Pareillement dans ce qui est, pour ne laisser

Que ces idéogrammes

Imprimés sur les immortels

Hydrocarbures de chair et de pierre. »

 

Kenneth Rexroth

Les constellations d’hiver

Poèmes traduits de l’américain par Joël Cornuault

Bilingue

Librairie La Brèche, 1999

http://librairielabrecheditions.blogspot.com/p/catalogue.html

vendredi, 15 mai 2020

Kenneth Rexroth, « Deux poèmes »

rexroth_kenneth.jpg

DR

 

« Au pied du mont Soratte

L’autre jour, dans des rangées

Inexplorées au fond de la bibliothèque,

Cerné par les volumes sévères

De la Patrologie de Migne,

Debout, je lisais les déchirantes

Plaintes d’Abélard. Soudain,

Je m’aperçus que depuis un moment,

Un parfum doux et léger

M’entourait, très subtil, très chic,

Puis, j’entendis le tintement

De fins bracelets et une respiration

Qui ne cessait de monter et descendre.

Dans l’allée, de l’autre côté,

Un garçon et une fille

Faisaient l’amour dans le coin

Le plus reculé du savoir.

 

La roue tourne

Tu portais robe de satin et voile de gaze

À présent tu séjournes avec moi en montagne près des cascades.

J’ai lu jadis ces vers que Po Chu Yi*

Composa quand il avait un certain âge.

Ils surent me toucher malgré ma jeunesse.

J’ignorais alors que, à mi-vie,

Une ravissante et jeune danseuse

M’accompagnerait près des chutes de cristal,

Sous les sommets de neige et de granit.

Je savais moins encore qu’elle serait

À la différence de Po, ma propre fille.

 

La terre tourne vers le soleil.

L’été s’installe sur les cimes.

Des coqs de bruyère bleus tambourinent dans les sapins rouges

Au long des jours lumineux.

Tu piques des plumes de geai bleu et de colapte

Dans tes cheveux.

Deux fois deux hirondelles d’un vert violet

Jouent au-dessus du lac.

Les oiseaux bleus sont revenus

Nicher sur la petite île.

Les hirondelles boivent au vol,

Badinent, zigzaguent, piquent

Et rappellent celles qui virevoltent

Sur le Ponte Vecchio et sous ses arches

Une pluie fine traverse le lac

Dans un léger sifflement. Après l’ondée,

Des vesses de loup géantes, pareilles à des carapaces

De tortues, naissent au bord du pré.

Les neiges de mille hivers

Fondent sous le soleil d’un unique été.

Des cyclamens sauvages éclosent près du ruisseau.

Des truites tournent dans l’eau transparente.

Cris des marmottes, le soir dans les rochers.

Le Scorpion s’enroule sur les champs de glace qui miroitent.

Un moineau nocturne à couronne blanche chante au coucher de lune.

Le tonnerre gronde dans le lointain.

Notre campement, lumière isolée

Au cœur de cents monts et cascades.

Les voix entremêlées de l’eau

Qui chute conversent la nuit durant.

Au chaud dans ton duvet,

Joues et paupières éclairées par les étoiles,

Ton souffle s’abaisse et s’élève

Avec un minuscule nuage dans la nuit gelée.

Dix mille chants d’oiseaux saluent le jour.

Dix mille années tournent inchangées.

Cela fut et ne se retrouvera plus. »

* Po Chu Yi ou Bai Juyi — 772-846 —,  aussi appelé L’ermite du Mont parfumé (Note du blogueur)

 

 

Kenneth Rexroth

L’automne en Californie

Traduit de l’américain et présenté par Joël Cornuault

Bilingue

Fédérop, 1994

http://federop.free.fr/oeuvres/lautomneencalifornie.html

jeudi, 14 mai 2020

Denise Levertov, « Deux poèmes »

levertov.jpg

DR

 

« Le lit

Nous sommes une prairie où bruissent les abeilles,

l’esprit, le corps sont presque confondus

 

lorsque le feu s’avive dans le poêle

et que nos yeux se ferment,

 

et que, bouche à bouche, blottis

dans la tiédeur de la laine,

 

nous dormons comme dorment les chevaux dans l’herbage,

à l’unisson. Pourtant l’automne froid

 

enserre notre lit, et pourtant tout le jour

nous sommes singuliers et souvent solitaires.

 

Les esprits apaisés

 

Le voyageur arrive enfin, au cœur de la forêt,

dans la cabane où, lui a-t-on promis,

un sage le recevra.

Mais il n’y a personne ; des oiseaux, des bêtes menues

s’agitent, disparaissent, puis reviennent pour l’observer.

Nul regard humain ne l’accueille.

Pourtant, dans la cabane, il trouve de la nourriture,

gardée chaude près des tisons,

des habits odorants, à sa taille,

pour remplacer les haillons de l’errance,

et une couche de bruyère des collines.

Il reste là, il attend. Chaque jour

quelqu’un charge le feu, remplit la cruche

pendant qu’il dort.

Lui-même tire l’eau du puits,

écrit le récit de ses voyages, guette le bruit d’un pas.

Peu à peu il découvre

que l’absent, le sage, lui parle,

qu’il est présent.

                   C’est ainsi

que vous m’avez parlé, ainsi que — surprise —

je vous ai entendus. Lorsque j’en ai besoin,

un livre ou une feuille de papier

apparaît dans ma main, où la vôtre a écrit : messages

qui m’attendent sur les étagères de la cave,

dans des boîtes oubliées,

jusqu’à ce que j’écoute.

                 Vos esprit s’apaisent ;

maintenant, elle regarde, murmurez-vous,

maintenant elle commence à voir. »

Denise Levertov

Un jour commence

Poèmes traduits de l’anglais et préfacés par Jean Joubert

Coll. Comme, Les Cahiers des brisants, 1988

mercredi, 13 mai 2020

Jean-Michel Reynard, « L’enfant-P. »

JMR.jpg

 

« “je n’aurai pas aimé…”

— où ne s’inscrit jamais, proférant, l’être que d’un pays — espace auquel, matière ou site, couverture rocheuse debout — le désert, appartiennent : mottes, sémaphores ravinés que nous sommes, rongés, des enfants qui s’ébattent, notre loi, l’hystérie modèle d’un talion, l’effondrement des chevaux et, plus que tout, là-bas, l’heure d’un village ocre et rouge, frêle, blessé de colère, sa souffrance — invalide. mais où la fête pauvre, bientôt, parce qu’un carré d’enfuis vient un moment, s’y rallier, brandit joie et danse, musique, par la bouche épanouie, près du feu, d’un gamin qui suit sa tête en rêvant. enfants porteurs d’hommes. par eux, l’histoire est délestée — ravi le moindre écho de jeu mortel. qu’à chaque rasade, dès lors, ou massacre, le groupe s’esclaffe, les rires qui s’ébrouent retombent au ciel, crèvent en terre, reliefs d’une empreinte dont, d’emblée, le cercle recueilli autour d’un combat d’insectes, vite flambés vifs, aura, dans le regard froid — malice et gaieté misérable — d’une fillette longuement vue, sa cruauté de jour —, déjà récapitulé, ou mimé, la représentation sanglante. seules, comme déborde du lait, bave une peinture, brèves, des charpies de nuages, aube ou soir, frottent encore, lessivent de chair les montagnes, trament d’un chant la dérive infantile du monde. cris. orgies dérisoires. frontière. femmes. et, juste pour finir, cette fille, choisie, aimée, payée pour l’enfance, la même, le retour d’écart en nous — probe, sous l’aveuglement. pour en finir : ensemble. si proches, eux, égaux, manqués l’un l’autre, qu’on ne croit, sans doute, qu’y peser le temps de son âge, la race, vieille avant, avec soi — l’impasse tremblante des yeux, et la bouteille, vide, interminablement pétrie. dans un coin, un nouveau-né pleure. crypte de cette chambre exemplaire, obscure, où, une fois de plus, seule la détresse aura joui. vertige du désir de nier bien plus que de prendre. pour qu’au moins tout s’achève. la mort, la vie, l’image et les jeux. la terre, fatiguée. et la langue. ce qu’un autre enfant va tuer. par chance. servir : baptiser. hurlements, éventaire salubre d’une bataille dans laquelle, comme jadis, on se redresse, déjà mort, pour périr, saigner, et encore choir. étal. pourquoi non ? l’enfant n’aura cessé d’écrire le récit, de tourner les pages. il sourit. il est au monde. la fille bue peut désormais refermer sur le siècle — le nôtre —, naissant, l’anachronisme solaire de ceux qui ne savent plus — ou trop bien — que les enfants seuls jouent à mourir. »

Jean-Michel Reynard

Le détriment

Fourbis, 1992

mardi, 12 mai 2020

Pierre Vandrepote, « Lumière frisante »

pierre vandrepote,lumière frisante,christian bouillé,cent quatre-vingt degrés,pierre bordas et fils

Gouache de Christian Bouillé

 

« Le poète est un regard possible du monde : il est ce fragment qui, par nature, ne peut qu’embrasser la totalité du monde. À la fois centre et marge. Son pouvoir est complet parce qu’exclusif d’aucun autre. Le poète n’impose rien, il est à soi-même sa propre imposition. Sa plus somptueuse parure est sa nudité. Loin de se briser aux frontières de celles des autres, la liberté du poète s’agrandit des libertés de tous comme elle les agrandit en retour.

* * *

À peine la poésie s’est-elle approchée de la fulgurance du monde dans une saisie unique, aussitôt elle dérive à nouveau comme le fétu le plus fragile sur des eaux inconnues.

* * *

La poésie pointe le cœur de toutes les contradictions, mais rien ne prouve qu’une quelconque dialectique permettra jamais de les surmonter : l’homme est un espoir désespéré, un rire chaud et glacé. La poésie se moque des paradis, elle est un appel d’air que rien ne saurait épuiser.

* * *

Lorsque, sans raison apparente, je décide de me jeter dans la rue ; lorsque je plonge dans le gouffre d’une nuit si noire qu’elle m’apparaît comme un trou du réel sans mémoire ; lorsque je croise l’inconnue en bout de piste du rêve-réalité ; lorsque je me dévisage sur le plan des villes qui me sont peut-être à tout jamais interdites ; lorsque le Chevalier à la Sombre Demeure m’invite à jouer le jeu de la dernière partie d’effroi ; lorsque la rue n’est plus que le vertige blanc pris au piège du polaroïd d’une nouvelle Alice ; lorsque le monde s’abolit dans les volets clos de l’amour ; lorsque plus rien ne semble devoir passer puisqu’on est arrivé trop tard à son propre rendez-vous ; lorsque, l’œil fixe mais incroyablement lucide, on éprouve les craquelures du temps dans l’arrière-salle d’un bar qu’on ne connaît pas ; lorsqu’un oiseau s’envole comme un signe impénétrable ; lorsque la tête fait horriblement mal mais qu’on a le sentiment d’avoir gagné quelque chose sur la laideur ; lorsqu’on tente d’appuyer à fond sur l’accélérateur de vie et qu’on se retourne pour mieux rire de soi ; lorsque les après-midis défilent désertiques ; lorsque je ne me suis rendu compte de rien et que je me retrouve assis au bord d’une petite route de montagne ; lorsque je suis joué par les plus petits hasards de la vie ; lorsque le réel est si transparent qu’il prend sa revanche sur son propre poids ; alors je jette mes ciseaux dans le ravin le plus proche et je contemple le grand collage de la pensée et du monde.

* * *

Il n’y a plus d’autre possibilité que celle de déserter sous tous rapports le champ social. Il est temps de croire en nous, en nous seulement, – absolument.

 

 

L’individu est pour l’individu son seul exemple, son seul modèle, son seul inconnu. »

 

Pierre Vandrepote

Lumière frisante

Avec sept gouaches originales de Christian Bouillé

Coll. Cent quatre-vingt degrés, Pierre Bordas et fils, 1983

lundi, 11 mai 2020

André Gorz, « Lettre à D. »

48808486.jpg

André & Dorine, DR

 

« […] Nous pouvions presque tout mettre en commun parce que nous n’avions presque rien au départ. Il suffisait que je consente à vivre ce que je vivais, à aimer plus que tout ton regard, ta voix, ton odeur, tes doigts fuselés, ta façon d’habiter ton corps pour que tout l’avenir s’ouvre pour nous.

Seulement voilà : tu m’avais fourni la possibilité de m’évader de moi-même et de m’installer dans un ailleurs dont tu étais la messagère. Avec toi je pouvais mettre ma réalité en vacances. Tu étais le complément de l’irréalisation du réel, moi-même y compris, auquel je procédais depuis sept ou huit ans par l’activité d’écrire. Tu étais porteuse pour moi de la mise entre parenthèses du monde menaçant dans lequel j’étais un réfugié à l’existence illégitime, dont l’avenir ne dépassait jamais trois mois. Je n’avais pas envie de revenir sur terre. Je trouvais refuge dans une expérience merveilleuse et refusais qu’elle soit rattrapée par le réel. Je refusais au fond de moi ce qui, dans l’idée et la réalité du mariage, implique ce retour au réel. Aussi loin que je me souvienne, j’avais toujours cherché à ne pas exister. Tu as dû travailler des années durant pour me faire assumer mon existence. Et ce travail, je crois bien, n’a jamais été achevé.

[…] J’ai eu beaucoup de difficultés avec l’amour (auquel Sartre avait consacré environ trente pages de L’Être et le Néant) car il est impossible d’expliquer philosophiquement pourquoi on aime et veut être aimé par telle personne précise à l’exclusion de toute autre.

À l’époque, je n’ai pas cherché la réponse à cette question dans l’expérience que j’étais en train de vivre. Je n’ai pas découvert, comme je viens de le faire ici, quel était le socle de notre amour. Ni que le fait d’être obsédé, à la fois douloureusement et délicieusement, par la coïncidence toujours promise et toujours évanescente du goût que nous avons de nos corps – et quand je dis corps je n’oublie pas que “l’âme est le corps” chez Merleau-Ponty aussi bien que chez Sartre – renvoie à des expériences fondatrices, plongeant leurs racines dans l’enfance : à la découverte première, originaire, des émotions qu’une voix, une odeur, une couleur de peau, une façon de se mouvoir et d’être, qui seront pour toujours la norme idéale, peuvent faire résonner en moi. C’est cela : la passion amoureuse est une manière d’entrer en résonnance avec l’autre, corps et âme, et avec lui ou elle seuls. Nous sommes en deçà et au-delà de la philosophie.

[…] Tu viens juste d’avoir quatre-vingt deux ans. Tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Récemment je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide dévorant que je ne comble que ton corps serré contre le mien. La nuit je vois parfois la silhouette d’un homme qui, sur une route vide et dans un paysage désert, marche derrière un corbillard. Je suis cet homme. C’est toi que le corbillard emporte. Je ne veux pas assister à ta crémation ; je ne veux pas recevoir un bocal avec tes cendres. j’entends la voix de Kathleen Ferrier qui chante : “Die Welt ist leer, Ich will nicht leben mehr” et je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t’effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble. »

Kathleen Ferrier & Bruno Walter, Frauenliebe und Leben, de Robert Schumann : https://www.youtube.com/watch?v=Xljmp4jvIG4

André Gorz

Lettre à D. — Histoire d’un amour

Galilée, 2006

http://www.editions-galilee.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=2861

dimanche, 10 mai 2020

Gérard Haller, « all / ein »

LyBxkh7_xvizghu3X7ayws0XPVc35G523DTBlzTQw-WqdK8dZbYSmqCPn6QT-oHWIdcgEMwYA36U4yhkQRDoWEmAkvT_KGuJ6cTdDAgEcw.jpg

DR

 

« […]

nuit / 21

 

allein

allein

 

[TU APPELLES]

TOI : tu es là / MOI : oui

 

[TEMPS]

 

c’est comme la mer

 

on veut y retourner on appelle on appelle on voudrait faire que c’est fini le séparé mais non

 

c’est parce que la mer aussi est vide

dedans que tout vient dehors

 

nuit /22

 

c’est parce que la mer aussi sans fin se vide

là-bas qu’il y a tout ce va-et-vient ici

des corps et tout tu sais c’est de la poésie

tout ça mais quand même c’est pas rien c’est pas rien

ce reste de peuple ainsi que nous sommes non

ça doit bien faire quelque chose comme un peuple

encore d’être comme ça tenus ensemble

par rien d’autre que les autres non je veux dire

tous ces corps ici devant la mer là oui bleue

ces mouettes là voilà qui rient comme ça

bêtement oui qui crient toujours comme un qui vient

de perdre père et mère [ah les mères les mères ]

et l’air autour sur quoi elles passent leur temps

oh / et l’eau dessous qui les attend voilà qui

leur tend les bras on dirait ça fait quelque chose

non que tout ça se touche comme ça ici

exposé bord à bord / oh / peaux / oh / et os eaux

air écume embruns vents marées matière quoi

du début à la fin / ô / infini éclat

de matière tout ça à chaque peau chaque grain

de peau et chaque de poussière je dis in

ouï corps à corps tout ça de la matière oui

le plus pauvre galet aussi bien cette moule

là cette capote cette vieille bouteille (vide

tu penses bien) et cette vague au loin ces seins

de lait ce lit ce bateau ce bout de papier

à lettres (tiens tiens encore un des ces robin

son là-bas sur son lit de pluie) et cette vieille

sèche à encre et ces vers blancs dedans toujours prêts

à tout décomposer oui c’est comme ça oui

qu’il y a quelque chose comme la poé

sie

 

nuit / 23

 

allein

allein

 

la nuit chaque nuit les mots du dehors et les mots du dedans se joignent dans toi et disjoignent tu dis et comme ça sans fin t’abandonnent toi aussi au battement de tout

 

oui tu sais c’est comme ça

 

nuit / 24

 

chaque nuit tu dis ça revient

les mots d’avant te manquer

 

komm

viens

komm

komm jetzt

c’est fini

komm / geh

c’est fini

geh jetzt

geh

va

allez

ça va aller

 

oui tu sais c’est comme ça

 

c’est pour appeler

 

c’est tout c’est parce que les mots aussi sont coupés de tout qu’il faut répéter l’appel »

 

Gérard Haller

all / ein

Galilée, 2003

http://www.editions-galilee.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=2870

samedi, 09 mai 2020

Pascal Quignard, «  Désenchanter »

Capture d’écran 2019-11-15 à 20.03.25.png

 

 « […] Tout homme qui œuvre est un juste. Comment son art justifie-t-il l’artisan ? L’homme qui œuvre à sa chose encore inexistante est justifié par l’émotion improviste qu’il lui arrive d’éprouver en regardant ce qu’il a fait autrefois.

Quand nous inventons, la surprise de l’invention échappe, puisque nous la préparons et que nous l’ajustons. Mais le temps s’écoule. Et, alors que nous n’avons pas conservé la mémoire de sa fabrication laborieuse, elle nous a surpris. Ce destin où les sources se mêlent nous approche de l’impétuosité de la source. C’est cette proximité au chaos qui nous juge. C’est notre seul juge. Nous ne pouvons pas en vérité nous faire un mérite de la joie qu’elle nous a délivrée en retour. Ce qui nous console dans ce que nous avons fait n’est pas la reconnaissance des hommes, ni l’instant de la vente et le produit qui en résulte, ni l’admiration de quelques-uns, mais l’attente de ces retours imprévisibles. Ce n’est pas un autre monde ou une postérité dans les siècles qui nous animent : c’est cet oubli de ce que nous avons fait et qui revient sur nous comme une lumière neuve, qui promet notre vie à un court-circuit d’ébahissement et d’anéantissement de nous-mêmes. Ce sont des extases. Nous nous faisons un bonheur de nous perdre dans nos œuvres. Les journées passent alors à la vitesse d'une foudre qui tombe. Alors nous pleurons des pleurs qui ne nous sont plus personnels et qui se fondent au premier Déluge que les dieux assourdis envoyèrent. Nous nous engloutissons.

[…]

J’ai les doigts vides.

Je ne supporte ni ordre, ni sens, ni paix. Je ramasse les séquelles du temps. Je mets en lambeaux les règles du passé et du présent que je n’ai jamais comprises.

Logos voulait jadis dire “collecte”. Je collecte les décombres, les trouées de lumière fugitive,

les “intervalles morts”,

l’intrus et le désorienté,

les sordidissima de l’antre : la nuit est le fond des mondes. Tout va au non-langage. J’ai essayé de faire revenir des choses qui étaient sans code, sans chant et sans langage et qui erraient vers la source du monde. Il fallait penser jusqu’à l’absence d’issue d’une fonction prédatrice vide. J’aurais voulu relancer l’épidémie d’anachorèse des anciens Romains, lorsque Auguste imposa dans le sang l’empire, ou l’exil baroque des Solitaires que Rome, le ministère et le roi pourchassaient et désiraient éradiquer, perturbant les images que les historiens avaient construites, je ne m’y serais sans doute pas pris autrement. J’aimerais avoir tout replongé dans une espèce d’activité mythique.

Naître ne sert aucune cause et ne connaît pas de fin : certainement pas la mort.

Il n’y a pas de fin parce que la mort n’achève pas. La mort ne termine pas : elle interrompt. […] »

 

Pascal Quignard

« IXe traité, Désenchanter »

La haine de la musique

Calmann-Lévy, 1996

vendredi, 08 mai 2020

Millième page : Pierre Bergounioux / Sophie Chambard, « ARTIS SIMIA NATURA »

P1040390.jpeg

P1040393.jpeg

 

C’est un fait aussi ancien que la vie, sans doute, que les apparences trompeuses qu’elle adopte pour assurer sa propre conservation. Du jour qu’ont surgi les premiers prédateurs, leurs proies potentielles ont développé une gamme infinie de moyens de défense, d’esquive ou de dissimulation qui laissent confondus les hommes que nous sommes, l’espèce symbolique par excellence. Les formes, les coloris du règne animal, il en est redevable — et nous qu’ils remplissent d’admiration — à la nécessité, sous peine de mort, de paraître autre qu’on est. La phyllie, le phasme se donnent pour une feuille, une brindille. Nous en avons tiré la leçon. C’est la forêt de Birnham en marche vers le château de Macbeth, toutes les espèces de camouflage, depuis que « le feu tue ».

On ne peut manquer de trouver quelque peu ironique la fantaisie qu’il a pris à Araschiana levana de mimer une carte géographique. Après que nous nous sommes ingéniés à copier la nature, à en relever les contours, la teneur, un petit papillon se mêle d’imiter ce produit hautement élaboré de la culture.

Artis simia natura.

P1040392.jpeg

P1040394.jpeg

 

Ce livre d’artiste a été réalisé à 6 exemplaires sur vélin d’Arches, dans la collection Le singulier imprévisible, en octobre 2018.
Il est ici reproduit avec l’amicale autorisation de Sophie Chambard & de Pierre Bergounioux à l’occasion de la millième page du blog Un nécessaire malentendu, qu’ils en soient mille fois remerciés.

jeudi, 07 mai 2020

Durs Grünbein, « Deux poèmes »

400px-Durs_Grünbein_bei_Fokus_Lyrik_2019_02.jpg

DR

 

« Un mouvement

 

Ce petit coup de vent éphémère, tourbillon aérien

     infinitésimal, quand un

         moineau effrayé s’envola sous

               mon nez, déjà il était

 

hors de vue, et une des

               feuilles les plus légères le suivit déchiquetée dans

                    son sillage. (1988)

 

D’un livre des faiblesses

 

Un gigantesque agenda, cette vie –

Si différente de ce qu’on attendait, et pourtant telle.

Nous nous voyons, en fermant les yeux,

Dans un ascenceur qui passe par les années comme par des étages.

Souvent, quelqu’un descend en route, court dans le couloir

À la rencontre de lui-même, son propre double.

On trébuche une moitié du chemin, on frappe à la mauvaise porte

Parce qu’un cœur est dessiné dessus. Et alors –

S’affaisser d’épuisement fait tellement de bien.

 

Chaque jour à présent un pétale tombe

Du bouquet de fleurs délirant qui, hier, manquait

De faire exploser le vase par sa splendeur.

Hortensias bleus, anémones sauvages, tulipes noires –

Tout ça à l’air d’une improvisation libre :

Études pour un piano d’enfant – vers inconsistant.

Et cette inconsistance veut dire : nous mourons

Imperceptiblement ; et soudain nous prenons plaisir

À vivre comme si nous étions immortels,

Alors que l’écriture nous endigue et que le moindre

Mot est crucial. Alors vas-y,

Écris un livre sur tes faiblesses quotidiennes. (2017) »

 

Durs Grünbein

Presque un chant

suivi de « Notes sur moi-même » par l’auteur

Traduits de l’allemand et présenté par Jean-Yves Masson & Fedora Wesseler

Coll. Du monde entier, Gallimard, 2019