UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

samedi, 15 juillet 2017

William Butler Yeats,«Michael Robartes et la danseuse»

william-butler-yeats-350x442.jpg

DR

 

« Au point du jour

 

Fut-ce le double de mon rêve

Que la femme couchée à mon côté

Rêva, ou bien partageâmes-nous le même rêve,

Dans la première lueur froide du jour ?

 

Je pensais : “Il est un torrent

Sur le anc de Ben Bulben,

Que toute mon enfance tint pour cher ;

Si je partais au bout du monde

Je ne pourrais trouver chose aussi chère.”

Mes souvenirs ont si souvent

Exagéré les délices de l’enfance !

 

J’aurais voulu le toucher comme un enfant

Mais, je le savais, mes doigts n’auraient touché

Que de l’eau et des pierres froides. Je m’emportai,

Accusant même le Ciel d’avoir

Pris ce décret parmi ses lois :

Rien de ce que nous aimons à l’excès

Ne se laisse estimer au toucher.

 

Je s ce rêve à l’approche du jour,

L’aube soufait sa froide rosée dans mes narines.

Or celle qui est couchée à mon côté

Avait, dans un sommeil plus amer,

Vu le cerf merveilleux d’Arthur,

Le noble cerf blanc, bondir

Dans la montagne, de rocher en rocher. »

 

William Butler Yeats

Michael Robartes et la danseuse, suivi de Le Don de Haround Al-Rachid

Bilingue

Présenté, annoté et traduit de l’anglais par Jean-Yves Masson

Verdier, 1994

vendredi, 14 juillet 2017

William Butler Yeats « Quarante-cinq poèmes »

William_Butler_Yeats_by_George_Charles_Beresford.jpg

© : Charles Beresford, 1911

 

« Après ce long silence

 

Parler, après un long silence : c’est dans l’ordre,

Mort ou lassé tout autre qui t’aima,

Et tirés les rideaux sur la nuit hostile

Et voilée de ses franges la lampe hostile,

Qu’ainsi nous dissertions, à n’en plus nir,

Sur ces thèmes suprêmes, l’Art, le Chant.

La décrépitude du corps est sagesse. Jeunes,

Nous nous aimions, nous ne savions rien d’autre. »

 

William Butler Yeats

Quarante-cinq poèmes, suivis de La Résurrection

Bilingue

Traduit de l’anglais et préfacé par Yves Bonnefoy

Hermann, 1989

jeudi, 13 juillet 2017

William Butler Yeats « Cinquante et un poèmes »

150612-jones-yeats-tease_zf7swl.jpg

DR

 

« Un nid de sansonnets à ma fenêtre

 

Les abeilles bâtissent dans les crevasses

Entre les pierres qui se délitent et c’est là

Que les oiseaux apportent leurs vers et leurs mouches ;

Mon mur se délite ; abeilles à miel

Venez bâtir dans la maison abandonnée du sansonnet.

 

Nous avons fermé la porte, tourné la clef

Sur notre incertitude : quelque part

Un homme est tué, une maison brûlée

Rien pourtant de précis, aucun fait :

Venez bâtir dans la maison abandonnée du sansonnet.

 

Une barricade de pierres et de bois ;

Une quinzaine de jours de guerre civile ;

Hier soir ils ont traîné dans son sang

Mort sur la route ce jeune soldat :

Venez bâtir dans la maison abandonnée du sansonnet.

 

Nous avions nourri notre cœur de visions,

De cette chère le cœur a fait de la violence ;

Plus solide est notre haine

Que notre amour : ô, abeilles à miel,

Venez bâtir dans la maison abandonnée du sansonnet.

 

William Butler Yeats

« Méditations du Temps de la Guerre Civile » (1928) in Cinquante et un poèmes

Bilingue

Traduction de l’anglais et notes par Jean Briat

William Blake & Co. Edit, 1989, rééd. 1998

http://www.editions-william-blake-and-co.com/

mardi, 11 juillet 2017

Peter Gizzi, « Chansons du seuil »

b_1_q_0_p_0.jpg

Stéphane Bouquet & Peter Gizzi, lecture à Double Change, le 29 mai 2012

https://www.youtube.com/watch?v=wGBbgC4jzjI

 

« CLAIR DE LUNE & VIEILLES DENTELLES

d’après Blakelock

 

Et quand je suis mort

j’ai rejoint un clair de lune peint

vers la fin du XIXème.

Me voici

clignant des yeux dans les verts, les violets.

D’abord un mirage gloussant

de crépuscule et de peinture.

Invasion de joie.

Une couronne de lucioles

à l’huile blanche autour de moi.

Lanterne japonaise.

Mais tant bien que mal

ce qui quand on est mort

prend une éternité je commence

à m’installer dans la picturalité

et la grâce vive

des touches légère de lune

et la vraie profondeur

de ce clair de lune.

Argent et vieilles dentelles

leur relation à la musique

tous penchés sur la miroir de la nature.

Mais le centre vide

de traces blanchâtres

son air indélébile

 

arctique et tranchant

me transperce.

Je ne suis pas plus

vivant qu’une toile.

Pas plus mort que vivant.

À qui sont ces vents qui divaguent ?

Quelle mesure sans grâce

se déroule à mes pieds ?

Parle monde

foudroie et brûle

illumine ton caprice

qu’accroissaient ces instants.

Je sais qu’il y a un monde

là-bas devant. »

 

Peter Gizzi

Chansons du seuil

Traduit de l’anglais (États Unis) par Stéphane Bouquet

« Série américaine », Corti, 2017

dimanche, 09 juillet 2017

Yaël Cange, « J’ai regret de vous »

yaël cange,j'ai regret de vous,robert groborne,claude louis-combet,Æncrages & co

« N’en peux plus de cette douleur, comprenez. Trop longtemps que ça dure.
Demain j’écrirai une lettre…
Faudra trouver les mots oui. Serais-je sans le savoir ? Je le pourrai. Le peux. Bien qu’à certains moments, ils me quittent. Bon. Pas de mal à espérer. Mais pour qui ces mots ? : des histoires de douleur — y en a t-il qu’on puisse entendre ? Ainsi — de celles-là : qui font crier le fond jusqu’à la gorge : “De grâce, de grâce, vous ! Par bonté, soutenez-moi.” Quand ce n’est pas que j’espère — j’implore, voyez. Dans tous les cas — c’est tant que je peux. Et puis je sais maintenant : ce n’est pas trop endurer ce que vous êtes. À voir jusqu’où — corps — pèse lourd sur moi, force m’est de supporter. Le faut pourtant. Vite. Vite. Avant que s’humilie, sinon la voix — du moins, le ferveur sauvage.

*

“Soutenez-moi” je disais. L’ai-je vraiment cru possible ? N’était-ce pas, plutôt, penser sans la parole, le geste : ce qu’il leur faudrait, à eux aussi — de peines ravagées.

Ô vous ! Préparez-moi — à affronter en l’être — le désert terrassant qu’amour ne laissa pas d’exercer.

Préparez-moi à l’affront devenu — avouable.

Préparez-moi. 

*

Misère de tout ! Pour autant que je rêve — n’en demeure pas moins vrai — qu’anges — parfois, s’ils semblent éclairer, se prennent eux-mêmes — à leur propre déperdition.

 

Que s’achève, en ce cas — cette manière de désastre que je suis — serait chose peu concevable.

 

Force m’est seulement de supporter jusqu’où le cœur me bat. »

 

Yaël Cange

J’ai regret de vous

Dessins de Robert Groborne

Préface de Claude Louis-Combet

Coll. Écri(peind)re, Æncrages & Co., 2012

http://www.aencrages.com/

jeudi, 06 juillet 2017

Enrique Vila-Matas, « Mac et son contretemps »

vila-matas.jpg

DR

 

« Lectures qui laissent à jamais une trace. 53 jours, par exemple, le roman inachevé de Georges Perec. En fait, je crois qu’il a discrètement influencé ce journal d’apprentissage. Non, ce n’est pas que je le crois, c’est que je suis sûr maintenant qu’il a influencé mon journal, même si je l’avais oublié jusqu’à aujourd’hui. Le titre du livre de Perec, allusion directe au nombre de jours qu’il a fallu à Stendhal pour dicter son chef-d’œuvre, La Chartreuse de Parme, me fascine.

Perec n’a pas pu terminer son livre, il est mort en l’écrivant. Mais il faudrait peut-être nuancer. Depuis que j’ai lu, il y a un an, 53 jours, j’essaie de m’expliquer quelque chose d’étrange, pourquoi le manuscrit, ayant échoué chez ses amis oulipiens Harry Mathews et Jacques Roubaud, était-il pratiquement prêt à être édité. Comment l’expliquer ? Le manuscrit est divisé en deux parties parfaitement délimitées : la seconde étudie de nouvelles possibilités contenues dans l’histoire policière racontée dans la première et va jusqu’à la modifier. Ces deux parties sont suivies de quelques curieuses remarques intitulées “Notes renvoyant aux pages rédigées” qui, non seulement donnent un nouveau tour d’écrou déjà apporté par la seconde partie à la première, mais semblent en plus révéler ce qui suit : le roman de Perec n’a pas été interrompu par la mort et n’est donc pas inachevé, mais il avait besoin d’un contretemps aussi sérieux que la mort — déjà incorporée par Perec au texte lui-même — pour être complété même si, à première vue, il puisse paraître interrompu ou incomplet.

Un roman donc parfaitement planifié et “terminé” dans lequel Perec a tout calculé, y compris l’interruption finale.

Chaque fois que je feuillette de nouveau 53 jours, il me plaît de croire que Perec a écrit ce roman pour tourner la mort en dérision. Car n’est-ce pas tourner l’arrogante Mort en dérision que de lui cacher que l’auteur s’est joué d’elle en laissant croire à cette pauvre vaniteuse que c’est sa ridicule faux qui a interrompu 53 jours ? »

 

Enrique Vila-Matas

Mac et son contretemps

Traduit de l’espagnol par André Gabastou

Christian Bourgois, 2017

mardi, 04 juillet 2017

Ingeborg Bachmann, « Avec douceur et délicatesse »

arton1274.jpg

DR

 

« Tout est mort. Tout mort.

Et dans ma panière à pain argentée

moisit le trognon de pomme séché

qui ne pouvait plus descendre.

 

Sur mes assiettes, qui y mange,

il doit rester un morceau de la corde

qui a été tressée pour moi.

Dans mon lit, qui y est couché,

doit encore bruisser la nuit le bout de papier

que j’y ai cousu.

 

Si peu de présence ! Il n’y a

que les objets lointains que je hante encore,

la lampe, la lumière,

là je l’allume et signifie :

 

tout le sang, ce flot de sang qui

a coulé. Mes assassins. »

 

Ingeborg Bachmann

Toute personne qui tombe a des ailes

Édition, introduction et traduction de l’allemand (Autriche) par François Rétif

Poésie / Gallimard, 2015

 

 

 

12:17 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent

samedi, 01 juillet 2017

Anne Portugal, « et comment nous voilà moins épais »

b_1_q_0_p_0.png

DR

 

« et si c’est sur la table des moitiés

 

nous nous asseyons sur la pierre qu’est

l’identique suivant et les met en demeure

qu’est-ce que c’est qu’il disait le passant

que telle physique n’est pas si grande il

rigole aux escarpins souliers pointus d’à

la limite toucher voulant être poli n’étant

point laissant là dans le plat tombe à terre

le vœu d’attachement sincère à son lapin

 

@plantagenêt

 

————————————————————

 

un protocole

 

ce n’est pas moi oh non pas du tout

l’outsider accompagné d’amis

n’ai pas le portrait campé

noir et le vert épinard

il y avait une terrasse à partir

et les hachures à penser

où un appareil transmettait

la conversation et les visages

d’eux mêmes qui tombent

 

intermédiaires et services à ses

membres moi je dors avec vous

 

@mantegna

 

Anne Portugal

et comment nous voilà moins épais

P.O.L, 2017

mercredi, 28 juin 2017

Julien Blaine, « Débuts de roman »

P1000614.JPG

© : sophie chambard

 

« 7

En retournant de chez ses parents : lui, le père nonagénaire dégoulinant sur son fauteuil roulant et elle, la mère, dont l’ego était si éblouissant qu’il brûlait toutes celles et ceux qui l’approchaient, il envoya ce texto à ses enfants : “si un jour je me suicide, je n’aurais pas besoin de laisser un mot !”

 

12

C’est au moment et au centre d’une curieuse torpeur que Toussaint se murmura : “Moi, je regarde et considère ces jeunes gens comme s’ils avaient mon âge et, eux, me voient comme si j’avais le mien…”

Au bruit d’une feuille froissée, il se retourna.

Pourquoi le regardait-elle ainsi ?

 

22

Depuis longtemps, très jeune, déjà, il parlait de la vieillesse, de sa vieillesse et le voilà ce matin, septuagénaire, en train de se brosser les dents en se mirant dans la glace de la salle de bain…

En fait, de cet état, de cet âge, il n’en savait rien.

 

60

Ainsi va la vie, on perd de vue des amis très chers irremplaçables au détour d’un jour, ou à la fin d’une interminable nuit on ne sait même plus s’ils sont vivants ou morts et soudain » 

 

Julien Blaine

Débuts de roman

Éditions des Vanneaux, 2017

editionsdesvanneaux.wordpress.com

lundi, 26 juin 2017

Hsia Yu, « Salsa »

Hsia-yu.jpg

DR

 

« To be elsewhere

 

Ils se sont rencontrés dans un village de la côte

ils ont partagé une nuit merveilleuse puis se sont quittés sans laisser d’adresse

chacun sa route. Trois ans plus tard

ils se sont rencontrés à nouveau, sans le vouloir.

Pendant trois ans

ils ont été abandonnés

par la narration du roman

ils ne savaient plus qui ils étaient

seule flottait dans l’air cette sensation de s’être un jour connus

dans un autre récit

l’un demande : qui es-tu qui parais si froid et si fatigué ?

l’autre répond : je sais seulement que mon pull est décousu

et que si tu tires le fil de plus en plus

c’est tout mon être qui finira par disparaître »

 

Hsia Yu

Salsa

Traduit du chinois (Taïwan) et présenté par Gwennaël Gaffric

Circé, 2017

http://editions-circe.fr/

samedi, 24 juin 2017

Franck Venaille, « Requiem de guerre »

franck-venaille.jpg

DR

 

« Ah ! s’en aller pleurer sur un banc de bois le dimanche.

Rejoindre la compagnie des hérissons. C’est ainsi. C’est fait. Nous ne recommencerons plus les erreurs d’antan.

Il y a chez cet écrivain, une volonté farouche de faire entendre ses silences. Eh ! L’ami ! C’est bien à toi que je m’adresse. Tu avais le regard clair de celui qui donne tout et qui, sans angoisse, fait état de sa peur, de ses rages, continue d’être un homme qui a su combattre et vaincre les Furies.

Nous irons, pieds nus, marcher sur les braises.

Nous briserons leurs marmites de sorcières ah ! quelle journée !

Je peux en témoigner : il ne s’agissait nullement d’un rêve mais bien d’un morceau de réel comme toute mère en prépare pour son grand fils afin qu’il calme sa faim le moment venu.

Il ne s’agit plus de montrer sa peur. Il suffit de dire : “me voici” et les murs des longs couloirs prennent une couleur nouvelle. C’est là que j’ai croisé celui qui devait être l’ami de Kafka. Même redingote. Semblable démarche. Je m’enferme dans ma chambre pour relire le Journal. Cette douleur née de l’intérieur du corps des hommes comment la nommer ? Comment lire leur destin sur une mappemonde ?

Je me bats et je me débats. Je suis le personnage central d’un film. Je vais, maladroitement, d’un point à l’autre. Je rêve. Beaucoup. Et trop. La nuit je guette les bruits de pas des visiteurs étranges. Je suis allongé.

Je me tourne sur le côté droit avec difficulté. Dites ! Pourquoi cacher la vérité sortie nue du corps de la femme au bain ? Je suis un homme qui ne croit plus en son pouvoir d’agir sur les merveilles du monde. »

 

Franck Venaille

Requiem de guerre

Mercure de France, 2017

 

Franck Venaille vient de recevoir le Prix Goncourt de la Poésie 2017

 

mardi, 20 juin 2017

Jacques Sicard, « La Géode & l’Éclipse »

sicard-177x300.png

 

À Paul Celan

 

« Un rien

nous étions, nous sommes, nous

resterons, en fleur :

la rose de rien, de

personne

 

Comment entendre ces vers ? – À Treblinka, les nazis pratiquèrent comme ils le préméditaient de le faire avec d’autres camps d’extermination, sans en avoir le temps. En 1943, après l’assassinat de près d’un million de juifs, les chambres à gaz sont dynamitées et détruites. Les baraquements, les clôtures et les autres installations démontées jusqu’à totale disparition. Le sol est labouré, planté d’arbres et semé de lupin. Ici, il n’y aura rien eu que le passage des saisons et personne pour témoigner qu’y éclosent des fleurs de lupin. Le lupin qui appartient à la sous-classe des rosidae, dont la rose fait partie.

Comment entendre autrement ces vers ? Une variante de l’Odyssée. “Personne”, Ulysse ; “rien”, la Reine ; “rose”, la prose. C’est sous ce nom qu’Ulysse pour le tromper se présente au cyclope Polyphène, mais aussi à partir de ce nom que devient clair son projet de différer indéfiniment son retour à Ithaque. C’est la place nulle que Pénélope occupe à la suite de ce changement d’identité, où elle tisse et détisse pour Personne. C’est l’efflorescence de la prose qui tout en permettant l’étendue, confère à toute cette vacuité le parfum soutenu de la Rose. Il y a tant de manières de ne pas revenir, sans vous faire injure, n’est-ce pas Paul Celan ? »

 

Jacques Sicard

La Géode & l’Éclipse

Éditions Le Pli, 2017