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mercredi, 30 août 2017

Wen Cheng ming, « Fin de l’année, une éclaircie après la neige…»

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Wen Zhengming, Garden of Pleasure in Solitude (獨樂園圖),

National Palace Museum, Taipei

 

« fin de l’année, une éclaircie après la neige, de mon ermitage en montagne je promène mon regard

 

assiégé par le froid, je ne franchis pas la porte

je brûle de l’encens, enchanté de cette oisive quiétude

le soleil de l’aube éclaire bols et tasses

la lumière flottante monte le long du pilier

les bambous élancés ne résistent pas au vent,

leur jade vert ne cesse de bruisser

un sentiment de sérénité déborde de mon visage

au réveil de l’ivresse mon poème aussitôt j’achève »

 

Wen Cheng ming (Wen Zhengming) – 1470-1559

In Éloge de la cabane

Poèmes choisis et traduits du chinois par Cheng Wing fun & Hervé Collet

Moundarren, 2009

http://moundarren.com/

dimanche, 27 août 2017

Cesare Pavese, « Le métier de vivre »

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« 10 novembre [1938]

 

La littérature est une défense contre les offenses de la vie. Elle lui dit : “Tu ne me couillonnes pas ; je sais comment tu te comportes, je te suis et je te prévois, je m’amuse même à te voir faire, et je te vole ton secret en te composant en d’adroites constructions qui arrêtent ton flux.”

À part ce jeu, l’autre défense contre les choses, c’est le silence où l’on se ramasse pour bondir. Mais il faut se l’imposer, ne pas se le laisser imposer. Même pas par la mort. Choisir nous-même, au besoin, un mal est l’unique défense contre ce mal. Voilà ce que signifie l’acceptation de la souffrance. Non pas résignation mais élan. Digérer le mal d’un coup. Ils ont l’avantage ceux qui, par nature, savent souffrir d’une façon impétueuse et totale : de la sorte, on désarme la souffrance, on en fait notre création, notre choix, notre résignation. Justification du suicide.

Ici la Charité n’a pas de place. À moins peut-être que ne soit la vraie charité cette projection violente de soi-même ?

 

30 mars [1948]

 

L’odeur de la première pluie nocturne, sous le ciel clair. Saison ouverte, retour.

Dans la vie, il n’y a pas de retour. Beauté de ce rythme discordant – sur le retour périodique des saisons, la progression des années qui colorent de façon toujours différente un thème semblable – mesure et invention, constance et découverte – l’âge est une accumulation de choses semblables que l’on enrichit et que l’on approfondit de plus en plus. »

 

Cesare Pavese

Le métier de vivre

Traduit de l’italien par Michel Arnaud

Gallimard, 1958

 

Cesare Pavese est né le 9 septembre 1908 à Santo Stefano, il s'est suicidé le 27 août 1950 dans une chambre d’hôtel à Turin.

On pourra lire l’immense poème de Vasco Graça Moura, http://www.unnecessairemalentendu.com/archive/2015/08/11/vasco-graca-moura-l-ombre-des-%EF%AC%81gures-autres-poemes-5669192.html)

dimanche, 20 août 2017

Édouard Dujardin, « Les lauriers sont coupés »

édouard dujardin,les lauriers sont coupés,jean-pierre bertrand,librairie de la revue indépendante,gf flammarion

DR

 

« La voilà immobile, si finement jolie, si jeunement coquette ; oh ! la triste existence qu’est la sienne ; à celui qui l’aime, quel amour il faut, pour lui adoucir les amertumes ; pauvre qui va, à vingt ans, livrée aux mauvaises heures… ensemble, au contraire, ainsi dormir, en l’oubli… tous deux, ensemble ; elle en a la sûreté de ma foi, moi dans son charme ; et parmi les choses qui sont, communément, tous deux, joyeusement… nous irons ce soir, ainsi, au-dehors, sous des ombrages, pendant de lointaines musiques… “tu m’aimes”… “et toi tu m’aimes”… oui, ne disons plus “je t’aime” mais “tu m’aimes” et “tu m’aimes” et “baisons-nous”… elle dort ; moi je sens que je m’endors ; j’entreferme mes yeux… voilà son corps ; sa poitrine qui monte et monte ; et le très doux parfum mêlé… la belle nuit d’avril… tout à l’heure nous nous promènerons… l’air frais… nous allons partir… tout à l’heure… les deux bougies… là… au cours des boulevards…“j’t’aim’mieux qu’mes moutons”… j’t’aim’mieux… cette fille, yeux éhontés, frêle, aux lèvres rouges… la chambre, la cheminée haute… la salle… mon père… tous trois assis, mon père, ma mère… moi-même… pourquoi ma mère est-elle pâle ? elle me regarde… nous allons dîner, oui, sous le bosquet… la bonne… apportez la table… Léa… elle dresse la table… mon père… le concierge… une lettre… une lettre d’elle ?… merci… un ondoiement, une rumeur, un lever de cieux… et vous, à jamais l’unique, la primitive aimée, Antonia… tout scintille… vous riez-vous ?… les becs de gaz s’alignant infiniment… oh !… la nuit… froide et glacée, la nuit… Ah !!! mille épouvantements !!! quoi ?… on me pousse, on m’arrache, on me tue… Rien… un rien… la chambre… Léa… Sapristi… m’étais-je endormi ?… »

 

Édouard Dujardin

Les lauriers sont coupés

Librairie de la Revue indépendante, 1888

Rééd. GF Flammarion, 2001

Présentation de Jean-Pierre Bertrand

vendredi, 18 août 2017

Pascal Quignard, « Vie secrète »

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La Rive dans le noir © cc

 

« Ceux qui aiment ardemment les livres constituent, sans qu’ils le sachent, la seule société secrète exceptionnellement individualisée. La curiosité de tout et une dissociation sans âge les rassemblent sans qu’ils se rencontrent jamais.

Leurs choix ne correspondent pas à ceux des éditeurs, c’est-à-dire du marché. Ni à ceux des professeurs, c’est-à-dire du code. Ni à ceux des historiens, c’est-à-dire du pouvoir

Ils ne respectent pas le goût des autres. Ils vont se loger plutôt dans les interstices et les replis, la solitude, les oublis, les confins du temps, les mœurs passionnés, les zones d’ombre, les bois des cerfs, les coupe-papier en ivoire.

Ils forment à eux seuls une bibliothèque de vies brèves mais nombreuses. Ils s’entre-lisent dans le silence, à la lueur des chandelles, dans le recoin de leurs bibliothèques tandis que la classe des guerriers s’entre-tue avec fracas sur les champs de bataille et que celle des marchands s’entre-dévore en criaillant dans la lumière tombant à plomb sur les places des bourgs ou sur la surface des écrans gris, rectangulaires et fascinants qui se sont substitués à ces places. »

 

Pascal Quignard

Vie secrète

Gallimard, 1998

mercredi, 16 août 2017

W. G. Sebald, « All’estero »

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DR

 

« Il y a dans cette ville une autre qualité de réveil que celle à laquelle on est habitué. Le jour s’y lève en effet dans le silence, un silence seulement troublé par quelques éclats de voix, un rideau de fer que l’on remonte, les claquements d’ailes des pigeons. Combien de fois, songeais-je, ne me suis-je retrouvé couché dans une chambre d’hôtel, à Vienne, à Francfort ou Bruxelles, et n’ai-je écouté, les mains croisées derrière la tête, non point le silence comme ici mais, les sens en alerte, le déferlement de la circulation qui auparavant, pendant des heures, m’avait déjà hanté sans que j’y prenne garde. C’est donc cela, me disais-je alors, le nouvel océan. Sans relâche, en grands fournées qui recouvrent toute la surface des cités, les vagues accourent, de plus en plus bruyantes, enflent et se cabrent, se brisent avec une sorte de frénésie au paroxysme de leur tumulte et courent sur les pierres et l’asphalte tandis qu’aux retenues des feux rouges d’autres lames se préparent déjà à déferler. Au fil des années, j’en suis arrivé à la conclusion que la vie désormais naît de tout ce fracas, celle qui vient après nous et qui lentement nous mènera à notre perte, comme nous menons lentement à sa perte tout ce qui a été là longtemps avant nous. Irréel, parfaitement irréel, comme s’il ne pouvait qu’être déchiré d’un instant à l’autre, tel m’apparaissait le silence de Venise en ce petit matin de Toussaint où l’atmosphère blanche de la ville pénétrait dans ma chambre par les fenêtres entrouvertes et recouvrait tout, m’immergeant dans un flot de brume. »

 

W. G. Sebald

Vertiges

Traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau

Actes Sud, 2001

mardi, 15 août 2017

Jean Prévost, « Les Caractères »

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« Qui se donne la mission de faire le bien des autres est déjà presque un assassin.

 

*

 

Ceux qui craignent les hommes aiment les lois.

 

*

 

Larme à l’œil et cœur sur la main, celui-là trahira demain.

Cris du cœur, peu d’honneur.

 

*

 

Chacun se juge unique, avec raison. Mais on se croit seul unique.

Comment les autres pourraient-ils penser qu’ils ne sont pas comme les autres ? Dans la foule, tout le monde maudit la foule.

 

*

 

Nous sommes assez raffinés pour avoir créé les petits pois et le chambertin, assez barbares pour avoir créé aussi les choux-fleurs et les chapeaux, les gilets et les bretelles. Car l’homme, dit Pascal, est un monstre pour l’homme. »

 

Jean Prévost

Les Caractères

Albin Michel, 1948

dimanche, 13 août 2017

Philippe Jaccottet, « Paysages avec figures abstraites »

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DR

 

 

« L’ombre, le blé, le champ, et ce qu’il y a sous la terre. Je cherche le chemin du centre, où tout s’apaise et s’arrête. Je crois que ces choses qui me touchent en sont plus proches.

Une barque sombre, chargée d’une cargaison de blé. Que j’y monte, que je me mêle aux gerbes et qu’elle me fasse descendre l’obscur fleuve ! Grange qui bouge sur les eaux.

J’embarque sans mot dire ; je ne sais pas où nous glissons, tous feux éteints. Je n’ai plus besoin du livre : l’eau conduit.

À la dérive.

Or, rien ne s’éloigne, rien ne voyage. C’est une étendue qui chauffe et qui éclaire encore après que la nuit est tombée. On a envie de tendre les mains au-dessus du champ pour se chauffer.

(Une chaleur si intense qu’elle n’est plus rouge, qu’elle prend la couleur de la neige.)

On est dans le calme, dans le chaud. Devant l’âtre. Les arbres sont couverts de suie. Les huppes dorment. On tend au feu des mains déjà ridées, tachées. Les enfants, tout à coup, ne parlent plus.

C’est juste ce qu’il faut d’or pour attacher le jour à la nuit, cette ombre (ou ici cette lumière) qu’il faut que les choses portent l’une sur l’autre pour tenir toutes ensemble sans déchirure. C’est le travail de la terre endormie, une lampe qui ne sera pas éteinte avant que nous soyons passés. »

 

Philippe Jaccottet

Paysages avec figures absentes

Gallimard, 1970, revue et augmentée en 1976, rééd. Poésie/Gallimard, 2006

mardi, 08 août 2017

Bissière, « T’en fais pas la Marie »

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Bissière, Laure Latapie & Louttre B. à Boissiérettes, en 1956

© Luc Joubert

 

« Maintenant ici tout est vert, même les chênes ont leurs feuilles, la campagne devient vraiment bien agréable à regarder. Le soir quand je mène boire mes vaches, il descend sur la mare une lumière dorée qui se reflète dans l’eau, les vaches ont l’air éclatantes de santé, tout autour de moi est vert chaud, sauf les troncs gris des arbres. Sur tout cela règne une paix profonde, on n’entend aucun bruit, on pourrait se croire aux premiers âges du monde. J’ai toujours rêvé de faire un tableau avec des vaches à l’abreuvoir, c’est vraiment admirable, mais jusqu’ici je n’ai pu y réussir, jamais je n’ai pu donner au pelage des bêtes la luminosité qu’elles devraient avoir, il faudrait qu’elles soient comme pétries de soleil. Je recommencerai, car cela me trotte dans la tête et on a toujours l’espoir de réussir un nouveau tableau mieux que ceux qu’on a déjà essayés. Il faudra d’ailleurs avant de me remettre à travailler que je remette un peu d’ordre dans l’atelier. C’est un invraisemblable entassement de toiles, on ne sait où mettre les pieds, j’en ai pour toute une journée à ranger tout cela de manière à me faire un peu de place.

Il faudrait un atelier grand comme une cathédrale et encore je crois qu’on trouverait moyen de l’encombrer. C’est si agréable de garder sous ses yeux toutes les toiles commencées, on peut les comparer, réfléchir devant chacune d’elles.

Mon grand plaisir, autrefois, c’était le matin en me levant d’aller fumer une cigarette dans l’atelier, en regardant le travail de la veille. Je voyais ce que j’avais fait avec des yeux frais et le bien ou le mal de mon travail me sautaient aux yeux. Après avoir bien regardé, bien réfléchi, je me remettais à peindre avec l’espoir que la journée me serait propice. Elle ne l’était pas toujours, mais le matin suivant je retrouvais mon expérience et je m’y remettais avec des forces neuves. Tout cela est déjà loin et il y a longtemps que l’atelier n’a plus ma visite quotidienne. Mais je crois que ça va revenir et qu’alors je ne penserai plus qu’à ça. D’ailleurs j’ai toujours constaté que je faisais la plupart de mes tableaux entre le mois d’avril et le mois de juillet, c’est toujours là que je travaillais le plus. Braque me disait aussi la même chose, que à cette saison-là qu’il se sentait le plus le cœur à l’ouvrage. L’hiver à Paris je travaillais surtout la nuit, j’avais à ce moment-là le cerveau plus dispos, tandis que, au printemps, je restais toute la journée souvent depuis le matin devant mon chevalet. C’est d’ailleurs peut-être un tort car on finit par se fatiguer et par ne plus voir très bien ce qu’on fait. Matisse prétend qu’il ne travaille jamais plus d’un quart d’heure par jour sur le même tableau, peut-être a-t-il raison et cela permet-il de garder plus de fraîcheur… »

16 avril 1945, lettre à son fils, le peintre Louttre B.

 

Bissière

T’en fais pas la Marie – écrits sur la peinture 1945-1964

Textes réunis et présentés par Baptiste-Marrey

Le temps qu’il fait, 1994

http://www.letempsquilfait.com/

dimanche, 06 août 2017

Pierre Guyotat, « Explications »

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photo de couverture : Bettina Rheims

 

« Plutôt que “travail”, utiliser le mot “composition”. Parce qu’il recouvre la fiction, la méthode et le résultat sonore. Comment expliquer aussi que les choses se fassent avec une aussi grande confiance, beaucoup de pensée, mais aussi beaucoup d’imprévisibilité. Je fais, mais je suis fait aussi ; c’est-à-dire que c’est la pratique rythmique qui me fait découvrir des idées, des grandes idées, des idées larges, qui me fait découvrir aussi la réalité, la réalité scientifique des évènements de la matière : à quel point la science touche à la poésie, il faut vraiment la pratique pour s’en apercevoir : le court-circuit est presque continuel. Tout problème poétique est un problème de sciences naturelles, de physique, de chimie. Si vous faites de la poésie et que vous restez honnête, vous ne pouvez pas vous écarter de la réalité scientifique des choses, de la science…

Tout acte créateur engagé devrait faire comprendre tout. Les mots lèvent les pensées comme les chiens lèvent les lièvres. »

 

Pierre Guyotat

Explications

Entretiens avec Marianne Alphant

Éditions Léo Scheer, 2000

samedi, 05 août 2017

Natsume Sôseki, « Poèmes »

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« 20 août 1916

 

Mes tempes sont mal en point, où poussent toutes ces blancheurs ;

Ces fleurs du temps annoncent qu’un beau jour on a décliné.

 

Dans la fragrance et la fétidité, quelle est notre quête ?

En un rêve de papillon nous menons notre existence.

 

Sandales descendant les degrés, la rosée se disperse ;

Siège déplacé sur le pavé, les cigales s’alarment.

 

Le vent salubre partout présent, l’ombre de ce musa,

Qui berce ma sieste de ses longues feuilles si légères. »

 

Natsume Sôseki

Poèmes

Traduit du chinois (Japon), présenté et annoté par Alain-Louis Cola

Trilingue – chinois, japonais, français

Le Bruit du temps, 2016

mercredi, 02 août 2017

Rainer Maria Rilke, « L’enlèvement »

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« Enfant déjà, souvent elle échappait

à ses bonnes pour voir naître au-dehors

(car dedans ils sont autres)

et la nuit et le vent ;

 

mais nulle nuit de tempête n’avait

jamais déchiqueté le parc immense comme

aujourd’hui le déchiquetait sa conscience

 

lorsqu’il la prit sur son échelle de soie

et l’emporta bien loin, bien loin… :

 

jusqu’à ce que la voiture fût tout.

 

Et elle la sentit, cette voiture noire

que la poursuite, en attente, guettait,

et le danger.

Elle la trouva tapissée de froid ;

et le noir et le froid étaient aussi en elle.

Elle s’enfouit dans le col de sa cape

et toucha ses cheveux, comme s’ils restaient,

puis entendit la voix étrangère

d’un étranger lui dire :

Jesuislàprèsdetoi. »

 

Rainer Maria Rilke

« Nouveaux poèmes » — deuxième partie, 1907

Traduit de l’allemand par Jacques Legrand

In Poésie, œuvres II

Le Seuil, 1972

lundi, 31 juillet 2017

Jean Grosjean, « Apocalypse »

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« Avec quel puéril sérieux les mouches s’entêtent à nous aimer les mains ! Un souffle dans l’herbe émeut des lames courbes, des bannières blanches et des chapeaux à graines.

 

Chaque arbre hoche la tête à son tour, hausse l’épaule. L’hirondelle à gorge de veilleuse glisse sur les rails de l’air. Oh ! quand elle vire, la lueur marine de son dos.

 

Un bourdon s’affaire à ce bruit d’usine qu’il mène entre les iris jusque, silence ! son tête-à-tête dans l’abside avec le dieu suc. Au loin s’égosille un coq.

 

Le ciel du dimanche perché sur la colline, les friches lui tiennent tête de leurs dards et de leurs torches, sainte ferveur du schisme dont nos douleurs ne furent que l’ombre.

 

Les laboureurs ont quitté l’entrain ouvrable, et les mineurs les houilleux Érèbe. Ils errent en veste entre les fermes avec des fragments de phrases. Fermons les yeux pour qu’au fond des bois le coucou faiblement coucoule.

 

La flamme bleue du jour fuit lente avec de brèves braises de couchant à sa pointe. La face creuse du ciel se retire en soi sans détourner de moi ses yeux de cendre.

 

Les ténèbres n’osent encore leur faction hérissée de lances ni furtif l’amour planter le maigre mai dont rougisse une servante à l’aube.

 

Un arbre que l’hiver visitait de plaintes, déploie dans la fosse d’en haut son envergure. Son feuillage profère à voix basse cette mort que notre mort désire. »

 

Jean Grosjean

« La Vehme à l’œuvre » in Apocalypse

Gallimard, 1962

Repris in La Gloire, précédé de Apocalypse, Hiver et Élégies

Préface de Pierre Oster

Poésie/Gallimard, 2008