UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mardi, 11 avril 2017

Emmanuel Hocquard, « Ma vie privée »

hocquard.jpg

DR

 

« 18. Quand j’étais petit, je recopiais des livres entiers ou des passages entiers de livres que j’envoyais à mon amie. J’aurais pu lui envoyer les livres, mais je lui envoyais des copies, écrites de ma main, des livres que j’aimais. Si je lui avais envoyé les livres, je lui aurais envoyé de la littérature. Telle ne devait pas être mon intention. Mon intention devait être de lui dire que je l’aimais en lui envoyant, copiés de ma main, des livres ou des passages de livres que j’aimais. En lui adressant des copies je lui adressais de la littéralité.

 

19. Très importante, à mes yeux, la littéralité. Je prends le mot littéralement, c’est-à-dire à la lettre. Par définition, la littéralité ne peut concerner ce qui relève, à la lettre, du langage, oral ou écrit, quelle que soit par ailleurs la valeur de vérité de l’énoncé. Ce qui exclut des propositions telles que : “Édouard était littéralement fou” ou “Ça m’est littéralement arrivé. Littéralement signifie ici quelque chose comme vraiment.

 

20. Il s’ensuit que, si on parle de littéralité, celle-ci ne peut porter que sur une proposition déjà formulée, oralement ou par écrit. Autrement dit, il ne peut être question de littéralité qu’à l’occasion de la répétition de la proposition, dans un contexte de surdité, d’interrogation ou d’incertitude. Dans un contexte ténébreux. Ou avec une intention ludique. Les enfants jouent à répéter.
Exemple. Olivier dit à Emmanuel : la robe de Pascalle est rouge. Emmanuel, qui n’a pas entendu, ou qui n’est pas certain d’avoir bien saisi ce qu’Olivier a dit ou qui s’étonne parce qu’il a vu que la robe de Pascalle est verte, se tourne vers Pierre qui lui répète ce qu’a dit Olivier : la robe de Pascalle est rouge.
Nous sommes ici devant un type particulier de représentation. Non la représentation d’une observation première portant sur la couleur réelle de la robe de Pascalle, mais la re-présentation de l’énoncé de l’observation en question. Peu importe que la robe de Pascalle (de la première proposition : la robe de Pascalle est rouge) soit réellement rouge. Ce qui compte est que la seconde proposition : la robe de Pascalle est rouge, soit, littéralement, la même que la première. C’est cette sorte de tautologie que produit la littéralité. Et comme = est impossible, la robe de Pascalle est rouge dit autre chose que la robe de Pascalle est rouge. Tout est clair ?

 

21. Ce que j’écris relève de cet écart. »

 

Emmanuel Hocquard

Ma vie privée

Revue de littérature générale n°1, 1995

repris in Ma Haie – Un privé à Tanger 2

P.O.L, 2001

 

Bon anniversaire Emmanuel.

dimanche, 09 avril 2017

Robert Walser, « L’Enfant du bonheur »

1_RobertWalser.jpg

 

L’amie

 

« Un petit livre que j’ai en quelque sorte savouré récemment porte ce titre sentimental : Quand on aime on pardonne. Comme le petit ouvrage me paraissait écrit avec brio, je lui ai porté une certaine attention. Le contenu révèle qu’il se passe dans une grande ville populeuse. On le croit volontiers. D’entre deux femmes, la première se trouve dans son logis confortable et accueillant. Elle a, comme il se doit, un époux, et elle le considère comme un bijou parfait, tant il lui semble fidèle et distingué. Il gagne facilement beaucoup d’argent grâce à son zèle et son intelligence, et il est en même temps aussi économe qu’on peut le souhaiter. Deux marmots, qui ne vont même pas encore à l’école, incarnent une vitalité de la plus belle espèce. La petite bonne femme a de bonnes raisons de se croire heureuse. Mais voilà qu’on sonne. Qui cela peut-il bien être ? Qui s’annonce chez elle ? Elle va ouvrir, c’est-à-dire que non, elle ne le fait pas elle-même, sa bonne s’en occupe. Entre alors son amie de jeunesse, l’air d’une créature entièrement écrasée par la vie, elle raconte que ses pas ont été accompagnés de malheur. Qu’elle était mariée avec un homme peut-être par trop intéressant, qui l’a trompée, qu’elle l’a quitté pour toujours et cherche à présent quelque emploi convenable. “Reste pour l’instant tranquillement chez nous, tu seras une amie pour mes enfants, pour moi et pour mon excellent mari”, pria la gentille, apparemment touchée par le récit de la méchante. La gentille avait peut-être plus de chance qu’elle n’était gentille, et la méchante avait eu à souffrir plus de malheur qu’elle n’était méchante. La gentille était jolie, mais la méchante était repoussante et en même temps, fascinante. L’époux commença par trouver la fascinante ennuyeuse. Petit à petit, cependant, il en tomba amoureux, à tous égards. Y avait-il là de la méchanceté de la part de la méchante ? Je ne veux pas creuser cela. Il ne fallut pas longtemps pour qu’il tombât à genoux devant elle. Quel succès, pour celle qui tout d’abord, avait été pour ainsi dire méprisée, ou regardée avec condescendance ! Elle sourit triomphalement et lui dit : “Tu me méprisais, et maintenant, tu ne te connais plus tant ma personne t’inspire de respect.” Sur ces mots, elle lui tendit sa longue main qu’il baisa un nombre incalculable de fois. En même temps, elle obtint une place lucrative auprès d’un veuf qui souhaita la prendre pour femme. Le mari de la gentille le désirait également. Celle qui avait été écrasée avait de nombreuses raisons d’envisager son avenir avec insouciance. La serviable et gentille se vit lamentablement abandonnée, mais au bout de quelque temps, le brave petit mari repenti revint à elle dans une posture suppliante. Il avait été planté là par la méchante, rapporta-t-il. Il avait l’air brisé. “Pourras-tu encore m’aimer ?” demanda-t-il anxieusement. Elle voulut tout d’abord répondre : “Oh oui.” Mais l’émotion l’empêchait de prononcer un seul mot. Pour ne pas devoir parler, elle se jeta au cou du repenti. Dans sa belle âme, le ravissement batifolait comme une bande d’enfants dans le jardin.

11.7.1931 »

 

Robert Walser

L’Enfant du bonheur et autres proses pour Berlin

Traduit de l’allemand par Marion Graf

Postface de Peter Utz

Zoé, 2015

http://www.editionszoe.ch/

vendredi, 07 avril 2017

Vladislav Otrochenko « Apologie du mensonge gratuit »

Vladislav Otrochenko,Apologie du mensonge gratuit,anne-marie tatsis-botton,slovo,verdier

DR

 

« Venise, ville de pierre, ville humide d’où l’on ne voit pas les montagnes et qui n’a rien du “petit bourg isolé” enchâssé dans le grandiose tableau de la nature et dont la poignée d’habitants ne se fait pas remarquer (tel est à peu près l’idéal de Nietzsche), Venise n’aurait pas dû, semble-t-il, attirer Nietzsche hors de sa Suisse bien-aimée. D’ailleurs, l’Italie elle-même ne l’en fit sortir qu’avec peine. Au début il n’y jeta que de brefs et prudents coups d’œil. En août 1872 il s’établit, à l’essai, à Bergame, et ne descendit pas plus au sud, parce qu’il craignait de s’éloigner des montagnes, de l’air des montagnes, des lacs des montagnes et des paysages alpins. Il quitta Bergame au bout de quelques jours – il s’enfuit à Splügen, un village suisse sur une route de montagne, et écrivit de là-bas au baron Carl von Gersdorff qu’il se sentait “tout à fait satisfait du choix de son séjour”.

Plus tard, errant à la recherche d’un endroit, il alla quand même plus au sud, s’enfonçant dans les profondeurs de l’Italie. Mais il ne se hâta pas d’aller visiter la ville fameuse, sur les îles de sa lagune. N’importe lequel de ses voyages vers le sud (à Rome, Naples, Sorrente) exigeait toujours, immédiatement après, un voyage vers le nord, dans les villes et villages alprestres… C’est Peter Gast qui l’invita à Venise ; c’était un admirateur et un ami dévoué, il s’adonnait à la composition musicale et avait une imagination active (quand Nietzsche perdit la raison, il eut plus souvent que d’autres l’impression qu’il faisait semblant d’être fou). Résidant à Venise, Gast avait invité Nietzsche maintes fois et avec insistance, mais ce dernier, sous divers prétextes – surtout parce qu’il craignait pour sa santé – refusait de faire le voyage. Finalement, Gast vint lui-même chercher Nietzsche sur les bords du lac de Garde, à Riva, et l’amena à Venise. Cela se passa en mars 1880. Il pleuvait à verse. Gast était horrifié. Il connaissait très bien l’influence catastrophique que pouvait avoir le mauvais temps sur Nietzsche, surtout dans une ville telle que Venise d’où sont absents les tableaux apaisants de la nature, où il n’y a que les eaux mortes de la lagune déversées dans les canaux. Mais il y eut un miracle. Ni la pluie, ni l’humidité, ni l’odeur de vase de la lagune, ni les rues étroites et noyées d’ombre – rien ne put éteindre l’enthousiasme que Venise inspira à Nietzsche.

Cet enthousiasme ne fut pas passager. Venise, où Nietzsche fit de nombreux séjours, l’attirait et le frappait tellement qu’il parlait de son coup de foudre avec la même constance que mettait Gogol à porter aux nues sa ville bienheureuse : Rome. Jusqu’à la fin de sa vie consciente, Nietzsche affirma que Venise était la seule ville qu’il pouvait supporter, la seule ville où il était heureux et où il se sentait toujours “bien et content”… Pourquoi ?

Répondre à cette question en disant quelque chose comme “Venise est sans conteste une ville magnifique”, c’est impossible. Pour Nietzsche, des “villes magnifiques sans conteste” (sans la multitude de toutes les conditions possibles et impossibles), ça n’existait pas.

Derrière ce miracle, il y avait quelque chose de vraiment miraculeux. La structure de Venise correspondait exactement à la structure mentale de Nietzsche. »

 

Vladislav Otrochenko

Apologie du mensonge gratuit

Traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Botton

Collection « Slovo », Verdier, 2016

mardi, 04 avril 2017

François Bon, « Fictions du corps »

Capture_d_e_cran_2016-05-08_a_00-31-11-694b6.jpg

© : Philippe Cognée

 

notes sur celui qui composait ce livre

 

« Parmi ceux qui composaient les livres, celui-ci avait considération : il était parti du principe qu’en prenant le premier mot du premier livre, le deuxième mot du deuxième livre, le troisième mot du suivant et ainsi de suite, il aurait composé un livre qui serait le livre des livres. Il démontrait aussi volontiers, sur un tableau qu’il remplissait de chiffres et d’exemples, qu’à certain moment déterminé le mot qu’il aurait à ajouter dans son livre serait le mot qu’il était en train d’écrire dans son livre même, et qu’à ce moment précis son livre serait achevé et complet. Il prétendait que ce livre, relié par un mot à chacun des livres existants, serait une somme non pas qui les contiendrait tous, mais serait le corps de leurs corps. Que ce livre était important à construire pour une trace de civilisation que nous constituions encore (ce qui se raréfiait, pourtant, avec le nombre des hommes qu’elle comptait – nous le savions). On ne s’attardait pas à le contredire, ou vérifier même le bien-fondé de son hypothèse. On laissait à sa porte un peu de nourriture, on le saluait si on l’apercevait, et cela lui suffisait. Les livres ne gênaient personne, désormais. »

 

François Bon

Fictions du corps

Dessins de Philippe Cognée

Lecture de Jérémy Liron

L’Atelier contemporain, 2016

http://editionslateliercontemporain.net/

jeudi, 30 mars 2017

Wolfgang Hermann, « Adieu sans fin »

wolfgang-hermann.jpg

DR

 

« Il émanait du jardin une lumière singulière, comme si chaque feuille brillait de l’intérieur. À la cime des arbres, parmi les buissons, s’ouvraient des espaces intermédiaires qui étaient demeurés cachés pendant l’été. Il régnait alentour une lenteur, un flottement, comme si tout ce qui était vivant prenait conscience de sa faiblesse. Une fois que la lumière d’été s’était brisée, elle ne revenait plus. Elle montait, s’élevait toujours plus haut, resplendissait une fois encore de toute la force des feux du Grand Nord, puis elle se retirait de la terre et cédait la place à la grisaille de novembre. Dans la lumière d’’automne, les choses se ternissaient, leurs contours s’estompaient, elles se préparaient à un long exil intérieur qui vivrait un temps encore du souvenir de la lumière d’été.

Les gens avaient une démarche changée, elle était plus prudente, en quelque sorte moins spontanée. Comme si leurs corps en savaient plus long qu’eux-mêmes.

 

La lumière déclinante feutrait également la vie en moi. Lors des toutes premières semaines, avant que je me fasse à l’avancée de l’hiver, je fus en proie à un grand désarroi, je ne savais trop vers quoi me tourner, que faire pour ne pas me perdre de vue. Mais les jours gris-noir de novembre surent réveiller la joie enfantine que suscitaient en moi les crépuscules précoces d’hiver.

 

C’était avant que le temps ne meure. Ce fut comme la chute d’une feuille, à ceci près que ni la feuille ni l’espace dans lequel elle chutait n’avaient d’existence.

Ce qui flétrissait en moi, c’était la vie. »

 

Wolfgang Hermann

Adieu sans fin

Traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Le Lay

Collection « Der Doppelgänger », dirigée par Jean-Yves Masson

Verdier, 2017

dimanche, 26 mars 2017

Juliette Mézenc, « Laissez-passer »

juliette mézenc,laissez-passer,l'attente

DR

 

« &

 

je m’applique à être

 

c’est pas donné à tout le monde

à certains oui, c’est donné, c’est ce qui paraît en tous cas

c’est naturel pour eux

Ils SONT.

ils sont ils sont et puis voilà

j’ai toujours trouvé ça injuste

parce que pour moi c’est pas la même : il faut sans cesse que je m’applique à la vie

je m’applique à la vie par toute une série d’exercices

et même comme ça, en m’appliquant très fort, je n’y arrive pas, pas toujours, et même : plus je m’applique plus elle me fuit, la vie, j’ai l’impression

mais comment faire

parce que parfois ça marche

des fois, je réussis à réduire l’espèce de no man’s land qui me sépare de la réalité, je franchis tout l’espace d’un bond d’un seul

des fois, je fais partie c’est une joie

 

mais c’est tout un travail pour moi

et je vois bien que c’est plus de boulot pour certains que pour d’autres

y en a ils sont et puis voilà

et puis y en a d’autres

 

un jour qui a duré des mois et des mois, et je me suis retrouvé coupé, complètement séparé de

j’ai retrouvé ça, cette sensation-là, dans un jeu vidéo hier, j’avançais dans la map et puis d’un coup : blanc ! rien que du blanc et moi perdu là au milieu sans plus aucun repère dans cette immensité blanche et lumineuse, sans aucune aspérité, le vide le plus pur

et rien qui te raccroche à rien

juste la voix du médecin qui avait prononcé des mots “perte des notions de l’espace et du temps”

il y avait donc un nom pour ça

nommer c’est déjà ça

une main courante

 

c’est juste après que j’ai commencé à écrire »

 

 

Juliette Mézenc

Laissez-passer

L’Attente, 2016

http://editionsdelattente.com/

vendredi, 24 mars 2017

Fabienne Raphoz, « Blanche baleine »

AVT_Fabienne-Raphoz_8291.jpg

DR

 

« Géologie

 

je suis faite de la

           pierre de mon pays

 

la rousseur du

           gypaète aussi

 


 

Fossile dit

           l’âge de la roche

 

Nautile

           celui du temps

 


 

Niedecker dit

           dans tout fragment

 

de tout ce qui vit

           reste de la pierre »

 

Fabienne Raphoz

Blanche baleine

Héros-Limite, 2017

http://www.heros-limite.com/

mercredi, 22 mars 2017

Jim Harrisson, « L’éclipse de lune de Davenport »

Harrison.jpg

DR

 

« Le temps nous dévore crus.

Pour mon anniversaire, hier,

je n’étais que d’un jour plus vieux

bien que j’aie commencé unicellulaire

il y a dix millions d’éternités dans le bourbier de la vieille ferme.

 

* * *

 

Assurément les poissons n’ont pas inventé l’eau

ni les oiseaux, l’air. Les hommes ont bâti des maisons

en partie pour la gêne que leur donnent les étoiles,

et élevé leurs enfants sur des insignifiances,

puisqu’ils ont massacré tout dieu au fond d’eux-mêmes.

L’homme politique sur les marches de l’église croît

dans la grandeur même de cette stupidité,

lampe grillée qui jamais n’imagina soleil.

 

* * *

 

C’était lundi matin pour la plupart des gens

et mon cœur était près d’exploser selon

mon tensiomètre numérique,

ce qui me fait dire que je ne peux plus bosser

pour être le mineur le mieux payé au monde.

Je veux me maintenir à la surface et aider le héron

qui a du mal à se poser au bord du ruisseau.

Il vieillit et je me demande où il sera une fois mort. »

 

Jim Harrisson

L’éclipse de lune de Davenport et autres poèmes

Traduit de l’américain par Jean-Luc Piningre

Bilingue

La Table Ronde, 1998, rééd. La Petite Vermillon, 2017

lundi, 20 mars 2017

Pierre Bergounioux, « Le Grand Sylvain »

la_capture1.jpg

Pierre Bergounioux dans La Capture de Geoffrey Lachassagne

 

« Il y a une dernière chose qu’on peut envier aux insectes, outre la cuirasse, les cœurs épars, la science innée, la stupeur : c’est la patience. Ils sont un siècle et demi à cheminer par monts et par vaux, perdus dans les forêts de l’herbe, la nuit, cherchant le passage, le tablier des ponts et on voudrait qu’ils soient là, dans l’instant, parce qu’on a cet instant et la prétention, avec ça, d’acquitter une créance qui court depuis le commencement. Le temps passe. L’instant s’achève et tout ce qu’on trouve, c’est de reprocher au gosse, au vrai, qu’on a traîné avec soi, d’être assis, bras ballants, sur une souche, à ne pas chercher. On lui en veut de ne pas déférer à l’injonction du gosse fictif que ses yeux ne sauraient déceler dans l’après-midi blême alors qu’il devrait être manifeste, aux nôtres, qu’il n’y est pas, pour lui, pas encore, puisqu’il est un gosse, un vrai. Si l’on était raisonnable, on se rendrait à l’évidence. On verrait. On accepterait. On se tairait. Au lieu de quoi on adresse des paroles amères à quelqu’un qui n’a rien fait. On veut le charger d’une part de la vieille dette qu’on a contractée. Finalement, c’est une querelle de gosses, même si l’un des deux n’est plus visible et c’est celui-ci, en vérité, qu’il faudrait chapitrer sur son acrimonie, sa mauvaise querelle, son incurable faiblesse. »

 

Pierre Bergounioux

Le Grand Sylvain

Verdier, 1993

Réédition avec le dvd La Capture de Geoffrey Lachassagne, La Huit/Verdier, 2017

http://www.docsurgrandecran.fr/film/capture

samedi, 18 mars 2017

Christophe Manon, « Au nord du futur »

christophe_manon-c2aesylvain_maestraggi_003.jpg

Christophe Manon. photographie ©Sylvain Maestraggi

 

« Parfois l’amour aussi

est ce qui nous émeut d’être à ce point présent et d’une intense

douceur et ce qui nous reste de baisers nous en usons

pour sécher les larmes sur les joues de nos semblables et faire durer

le présent d’une joie qui ne veut pas

mourir et du silence saturé de poison la part

qu’il revendique inlassablement nous recevions l’accolade maintenant

les beaux noms nous les consignons dans nos livres franchissant

l’obscurité en des gestes fragiles donnant

mémoire à ce qui fut brisé afin

que ce qui a été rendu visible ne soit pas

effacé et qu’il ne reste pas

de mots sans sépulture. »

 

Christophe Manon

Au nord du futur

Nous, 2016

http://editions-nous.com/

jeudi, 16 mars 2017

Li Po, « Jour de printemps, après l’ivresse évoquant mon sentiment »

AVT_Bai-Li_9606.jpg

Li Po par Liáng Kǎi

 

« vivre en ce monde est comme un grand rêve

à quoi bon se fatiguer ?

aussi tout le jour je suis ivre

je m’effondre et m’allonge sur le perron

au réveil je regarde dans la cour

un oiseau chante parmi les fleurs

dis-moi, quelle saison est-ce ?

“dans le vent du printemps chante le loriot”

ému par cela je suis pour soupirer,

mais devant le vin me sers à nouveau

je chante à haute voix, attendant la lune claire

quand mon chant s’achève mon sentiment est apaisé »

 

Li Po (701-762)

Buvant seul sous la lune

Traduit du chinois par Cheng Wing fun & Hervé Collet

Moundarren, 1988

http://moundarren.com/

lundi, 13 mars 2017

Pascal Quignard, « Une Journée de Bonheur »

livreon1029.jpg

en couverture : Corot, Jeune femme cueillant une fieur (détail)

 

« Sur les couples des fous de Bassan

 

Carpe

arrache

diem

jour.


Les couples de fous de Bassan, tout blancs,

la tête blonde,

tous les ans reviennent au même nid où ils se rencontrèrent pour la première fois.

Reviennent où ils s’aimèrent.

 

Arrache-jours.


Chaque année le mâle apporte à la femelle retrouvée

brins d’herbes mêlées de fleurs

dont il entoure le cou de celle qui l’a distingué jadis entre les autres.

Il l’enroule,

formant un collier instable.

 

Les phrases des oiseaux sont très brèves,

laissent peu de temps à la réponse,

reprennent vite leurs sèches séquences et leurs brèves fréquences,

pour les encranter dans le vide.

Ce sont des colliers de sons dont la durée fait quelques secondes.

Petites mélodies subites qui s’accrochent et se suspendent dans les vides que le désir laisse,

qui attendent dans le vide

au sein d’une attente où l’appel lui-même attend

au point qu’il résonne.


Fragments de chant.

Fragments verbaux.

Le réel du texte n’est jamais vaste. »

 

Pascal Quignard

Une Journée de Bonheur

Arléa, 2017

https://www.arlea.fr/

Dans toutes les bonnes librairies à partir du 16 mars