UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

vendredi, 24 avril 2020

Jean Ristat, « Le Parlement d’amour »

AVT_Jean-Ristat_6601.jpg

DR

 

« J’aurai vieilli avant l’âge dans le regard

Des jeunes gens comme un miroir éteint l’ardeur

N’y fait rien quand les loups rôdent par les chemins

Sautent de rochers en rochers ou bien se terrent

Dans les cavernes immobiles l’œil mauvais la

Bouche pour mordre lorsque passe un enfant pâle

Et solitaire je poursuis ma route sans

Savoir où la nuit m’emporte j’attends le dé

Nouement à qui parler quelle épaule où crier

Je n’entends que le vent dans les pins sa chanson

Triste et monotone comme un air démodé

Demain peut-être il fera jour demain peut-être

Nous ne mourrons pas nous oublierons le malheur

Il y aura dans les verres un vin d’italie

Des palmes pour l’amour et dans la tête des

Cloches comme à pâques la volée bourdonne

Pour croire encore au printemps nous n’aurons plus peur »

 

Jean Ristat

Le Parlement d’amour

Gallimard,1993

jeudi, 23 avril 2020

Pascal Quignard, « Bacon à Chandos »

pascal quignard,bacon à chandos,la réponse à lord chandos,galilée,anniversaire

© : claude chambard

 

« […] Les mots, ce sont toutes les choses dont vous avez demandé le nom jadis quand rien ne les désignait à votre regard si rien ne venait les nommer. Du temps où vous étiez vous-même alors sans prénom et sans nom. C’est-à-dire quand vous n’étiez même pas le fantôme que votre désespoir vous fait croire que vous êtes devenu. La subjectivité n’est qu’une mélancolie, une aire nue qui n’apparaît si terriblement que quand le flot de la sève et du sang se retire, et non quand le langage déserte. Alors travaillez toutes ces impuissances à dire et forcez, pressez, cultivez toutes les détresses qui en découlent. La langue dont vous disposez a la capacité de votre émotion puisqu’elle en est le lit. Il ne faut pas travailler la langue pour jouir d’elle, ni pour s’abuser, ni pour l’orner, ni pour respecter ses règles, ni pour séduire d’autres hommes, ni même pour héler une femme qui s’est perdue à l’instant de naître et dont la perte vous poursuit d’une façon insaisissable après qu’elle vous a abandonné dans le jour. Il ne faut pas décomposer l’âme dans un esprit d’autopsie alors que ce n’est qu’un souffle emprunté à l’air que la naissance délivre. Il faut adorer, dans la langue acquise, la défaillance d’acquisition qui limite tout sans cesse et qui ne la borne jamais. Il faut lutter avec cette défaillance à dire le monde perdu. […]»

 

Pascal Quignard

La Réponse à Lord Chandos

Galilée, 2020

http://www.editions-galilee.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=3525

 

Recopier la page, pour souhaiter un bel anniversaire à Pascal Quignard – né le 23 avril 1948.

 

mardi, 21 avril 2020

Umberto Saba, « Deux poèmes »

25824_25824.jpg

DR

 

« Après la tristesse

 

Ce pain a goût de souvenir,

que j’ai mangé dans cette pauvre auberge,

au point le plus perdu, le plus encombré du port.

 

J’aime le goût amer de cette bière,

assis à mi-chemin du retour,

face aux montagnes ennuagées et au phare.

 

Mon âme venue à bout de l’une de ses peines

avec des yeux nouveaux dans le soir ancien

regarde un pilote avec sa femme enceinte ;

 

puis un bâtiment dont la vieille coque

lui au soleil, et dont la cheminée

longue comme ses deux mâts est un dessin

 

d’enfant que j’ai fait, il y a bien vingt ans.

Et qui m’aurait prédit ma vie

aussi belle, avec tant de doux tourments,

 

et tant de béatitude solitaire !

                                                       1910-1912

 

 

 

Pour une fable nouvelle

 

Tous les ans, un pas en avant et le monde dix

en arrière. À la fin, je suis resté seul.

 

Mais tu me rends ce que j’ai perdu, rossignol

qui te poses sur ma branche, et tu racontes

pour moi l’histoire de l’ange qui vit

deux jours et demi sur la terre. Ta main inexperte

écrit et fait en sorte qu’autour

de la fable nouvelle mes pensées

s’agglutinent avec ardeur comme des abeilles sur le miel.

 

Tu accuses la difficulté de l’art et les mots

d’être de glace pour l’image. Et moi, je pense

que tu es plus jeunot que ton âge ;

que celui qui mûrit vite (c’est un vieux dicton)

tombe en peu de temps de sa tige. »

                                                                 1947-1948

 

Umberto Saba

Il Canzoniere

Traduit de l’italien par Odette Kaan, Nathalie Castagné, Laïla et Moënis Taha-Hussein et René de Ceccaty

L’Âge d’homme, 1988

lundi, 20 avril 2020

Hilda Doolittle, « Le don »

AVT_Hilda-Doolittle_6334.jpg

DR

 

« Au lieu de perles — d’un fermail ouvragé —

d’un bracelet — accepteras-tu ceci ?

Tu sais ce qui est écrit —

tu vas sursauter, t’étonner :

que reste-t-il, quelle formule

après la nuit ? Ceci :

 

Le monde est encore vierge pour toi,

tu espères, tu attends —

tu es comme les enfants,

tu hantes tes propres pas,

pour grappiller ici ou là — peigne

qui aurait glissé,

gland doré, effiloché,

arraché à ton écharpe,

tortillonné entre tes doigts si fins,

échappé dans la rue —

fleur déchue.

 

Ne me crois pas si candide,

moi qui ai tenté de te retenir

au moment où le gosse dans la rue se jetait

sur les perles que tu avais semées

ce jour-là (il faisait chaud)

quand ton collier s’est cassé.

 

Ne va pas rêver que je parle

comme une qui serait frustrée de plaisir,

une malade, qui tremblerait à chaque battement de cœur,

paralysée, tendue à lâcher prise,

et qui dit, à bout de souffle :

ces poires mûres

sont trop amères au goût,

ce vin est trafiqué, il pique —poison.

Je ne marche pas —

qui marcherait ?

La vie est un trou de bousier — je fuis —

moi, je la rejette,

moi qui gis étendue sur cette couche.

 

Ton jardin tombait en pente vers la mer,

le myrte recouvrait les allées,

ambre et miel tachaient d’or chaque feuille,

la tête du lys-citron —

une parmi les autres, en nombre —

pesait de tout son poids — toute douceur.

 

Le cerfeuil odorant

s’étendait au bas du talus,

les violettes striaient l’herbe

de rayures noires.

 

La maison, elle aussi, était ainsi,

sur-fardée, sur-séduisante —

c’est le monde qui est ainsi.

 

Nuits sans sommeil,

je me souviens des initiés,

de leurs gestes, de leur regard paisible.

J’ai appris qu’en extase,

durant leur vision, ils parlent

avec une autre race d’êtres,

plus beaux, plus forts que ceux-ci.

J’en rirais presque —

plus beaux, plus forts ?

 

Peut-être qu’une autre vie fait

toujours contraste avec celle-ci.

Raisonnons :

j’ai vécu comme eux vivent

dans le secret de leurs rites —

ils subissent une grande tension nerveuse

pendant le déroulement du rituel.

Moi, c’est sans cesse que je souffre —

les jours passent, tous semblables,

comme une torture — épuisants.

 

C’est ce que j’avais oublié la nuit dernière :

tu n’es certes pas à blâmer,

il n’y a là rien de ta faute ;

comme à une enfant, une fleur — toute fleur

m’a déchiré le cœur —

chicorée des près, herbe commune,

fantôme de pétale, teinte de fleur

inattendue, l’hiver, sur une branche.

 

Raisonnons :

une autre vie possède ce qui manque à celle-ci,

une mer sans marées, sans mouvement —

qui ne nous force nullement

à nous hausser jusqu’à elle, à suivre son rythme —

une bande de sable,

sans jardin au-delà, qui étouffe

de l’odeur de ses cerfeuils —

un coteau recouvert non de violettes noires

mais de pierres, de rochers nus,

d’arbres nains, tordus, sans beauté

qui fasse distraction — qui presse

folie sur folie.

 

Un lieu tranquille, voilà tout,

et peut-être quelque horreur aussi,

quelque hideur pour frapper la beauté

d’un sceau, d’un signe — impossible à changer —

sur nos cœurs.

 

Je n’envoie pas de collier de perles,

pas de bracelet — accepte ce seul cadeau-ci. »

 

Hilda Doolittle

Le jardin près de la mer (1916)

Traduit de l’anglais et présenté par Jean-Paul Auxeméry

Orphée / La différence, 1992

dimanche, 19 avril 2020

Louis-René des Forêts, « Ostinato »

 

LRdF.jpg

DR

 

« Le gris argent du matin, l’architecture des arbres perdus dans l’essaim de leurs feuilles.

Le parcours du soleil, son apogée, son déclin triomphal.

La colère des tempêtes, la pluie chaude qui saute de pierre en pierre et parfume les prairies.

Le rire des enfants déboulant sur la meule ou jouant le soir autour d’une bougie à garder leur paume ouverte le plus longtemps sur la flamme.

Les craquements nocturnes de la peur.

Le goût des mûres cueillies au fourré où l’on se cache et qui fondent en eaux noires aux deux coins de la bouche.

La rude voix de l’océan étouffé par la hauteur des murailles.

Les caresses pénétrantes qui flattent l’enfance sans entamer sa candeur.

La rigueur monastique, les cérémonies harassantes que les bouches façonnées aux vocables latins enveloppent dans l’exultation des liturgies pour célébrer la formidable absence du maître souverain.

Les grands jeux dits innocents où les corps se chevauchent dans la poussière avec un trouble plaisir. Les épreuves du jeune orgueil frémissant à l’insulte et aux railleries.

Le bel été qui tient les bêtes en arrêt et l’adolescent comme un vagabond assoupi sur la pierre.

Le pieux mensonge filial à celle dont le cœur ne vit que d’inquiétude.

Le vin lourd de la mélancolie, le premier éclat de la douleur, l’écharde du repentir.

Les fêtes intimes d’une amitié éprise du même langage, la marche côte à côte sur le sentier des étangs où chacun suspend son pas aux rumeurs amoureuses des oiseaux.

La fausse guerre dans les cavernes et la neige de Lorraine. Le désastre public sanctionné par l’ignorance, l’avilissement, les aberrations de l’esprit, les discordes, tous les décrets et spoliations qui préparent aux grands ouvrages de la mort.

L’attente du petit jour, l’ivresse d’avoir peur, les risques encourus aux clairières à franchir d’une foulée haletante.

La fille pendue à la cloche comme un églantier dans le ruissellement de sa robe nuptiale, le feu pervenche de ses prunelles.

Le cri émerveillé des naissances. La riante turbulence des oisillons qui s’éveillent et s’abandonnent au vertige encore inouï de la langue.

 

La foudre meurtrière.

L’enfant si belle couchée dans la chaleur blanche.

Le temps qui les en éloigne cruellement sans desserrer la souffrance.

Les nuits de mauvais sommeil, la parole perdue, son dépôt amer. Les pages embrasées par liasses comme on se dépouille d’un habit impur.

Le coude-à-coude serré dans l’abandon au rêve d’un renouveau qui abolirait les distances.

Tout ce qui ne peut se dire qu’au moyen du silence, et la musique, cette musique des violons et des voix venues de si haut qu’on oublie qu’elles ne sont pas éternelles.

Il y a ce que nul n’a vu ni connu sauf celui qui cherche dans le tourment des mots à traduire le secret que sa mémoire lui refuse.

 

Mais quand le tour est joué, faut-il en appeler à l’ancienne vie, réinventer son théâtre étonnant, avec ses cris, ses sauvages blessures, ses folies et ses larmes, si c’est pour n’y faire figurer que cette seule ombre tout occupée par le souci de la mort à inscrire son nom sur un tas de déchets hors d’usage ? Vieilleries, vieilleries ! Mettez le feu au décor, réduisez ce décor en cendres, foulez cette cendre avec la même indifférence que la terre qui n’est qu’un charnier où le bruit de nos pas sonne aussi creux que les os des morts.

 

– Tout ceci n’est donc qu’une fantasmagorie ! Il faut tout brûler ?

– Laissez. Le temps s’en chargera. »

 

Louis-René des Forêts

Ostinato

Mercure de France, 1997

samedi, 18 avril 2020

Giuseppe Ungaretti, « Trois poèmes de “Dialogue” »

-giuseppe-ungaretti--nostalgi-20190906-134853-giuseppe-ungaretti2.jpg

DR

 

« Don

Dors à présent, cœur inquiet,

Dors à présent, va, dors.

 

Dors, l’hiver

T’a envahi, menace,

Crie : “Je te tuerai,

Tu n’auras plus sommeil.”

 

Ma bouche, dis-tu, donne

Paix à ton cœur,

Dors, dors en paix,

Écoute, va, ton amoureuse

Pour triompher de la mort, cœur inquiet.

 

 Tu as vu dans mes yeux

 

Tu prêtes à l’horrible solitude

Pouvoir de courir au Jardin,

Généreux amour.

 

Tu as vu dans mes yeux s’éteindre

L’amassement de tant de souvenirs

Chaque jour plus féroces,

Et un seul souvenir

 

Prendre forme soudain.

Ton âme l’a enfermé dans mon cœur

Et je suis né de nouveau.

 

À l’épouvante de la solitude

Tu offres le miracle de ces libres jours.

 

Guéris-moi de l’âge, donatrice enfant.

 

 

L’éclair de la bouche

 

Des milliers d’hommes avant moi,

Même plus que moi chargés d’âge,

Mortellement furent blessés

Par l’éclair d’une bouche.

 

Ce n’est pas une raison

Qui apaise la douleur.

 

Mais qu’avec compassion tu me regardes

Et parles, un chant commence,

J’oublie que la blessure brûle. »

               1966-1968, Traduction : Philippe Jaccottet

 

Giuseppe Ungaretti

Vie d’un homme – Poésie 1914-1970

Traduit de l’italien par Philippe Jaccottet, Pierre Jean Jouve, Jean Lescure, André Pieyre de Mandiargues, Francis Ponge et Armand Robin

Préface de Philippe Jaccotet,

Éditions de Minuit/Gallimard, 1973

vendredi, 17 avril 2020

Herberto Helder, « Du monde »

765122.jpg

DR

 

« Celui qui atteint son poème par ce que les poèmes ont de plus haut,

touche au lieu où c’en est fini du monde : je ne le veux pas

pour le charme, ou l’erreur, dit-il,

je le veux pour l’étoile plénière qui existe à certains endroits de certains poèmes

abrupts, sans indication d’auteur.

Il y découvrit ce que tout cela contenait

d’âpreté :

plutonium, l’abîme.

La lune travaillait à la vitesse de la splendeur.

Les clous vivants au-dedans de la tête, je sais.

Un vase fait sur le vif, soufflé chaud, dit-il, je sais.

Le système du son au plus secret du poème à jamais,

poème intact, de

musique et

d’exaltation.

Où se trouve pour le délire, dans la partie

haute, dévorée par l’or, la partie inhospitalière.

Hanté aussi par le plus simple :

quantité et fraîcheur, un exemple :

les fruits enivrent.

Quelqu’un a dit : l’étoile absolue a pénétré ta douceur.

De traverse en traverse d’os – parce que tu étais vierge – alors elle te transmua,

fils.

La bouche meurtrie par l’air inspiré, l’air expiré.

Brûlé là où la chair se ferme, ou bien ouvert peut-on

dire

comme un trou de matière maternelle.

Un âpre tas de sacs en haut :

des sacs brillants, des sacs de sang amarré.

————

 

Miroir qui regarde un miroir : image

arrachant à l’image, oh

merveille de sa profondeur même, l’eau vive

que son œuvre enchâsse, lumière tissée

pour qu’on voie la lumière.

————

 

Œuvre à cette chose ancienne tandis que le monde marche

sur son centre,

comme si chaque point de ton ouvrage formait le cœur du monde. »

 

Herberto Helder

« Du monde » – 1994

in Le poème continu – 1961-2008

Traduit du portugais par Magali Montagné et Max de Carvalho

Préface de Patrick Quillier

Chandeigne, 2002, réédition, Poésie / Gallimard, 2010

jeudi, 16 avril 2020

Jean-Jacques Viton, « Je voulais m’en aller mais je n’ai pas bougé »

jeanjacques-viton.jpg

DR

  

« XXII

 

un matin   dans le bas d’un rideau de fenêtre

en travers   dans les plis   un visage brûlé

plein d’épaisseurs   il soutient le regard

 

observé d’un lit   le visage change

les plis du rideau deviennent simples

difficile de retrouver la forme

ce n’est plus un visage   on peut chercher

dans l’obscur   le clair   le gris

quelques angles   une ressemblance improbable

 

écarter les murs comme des feuilles les repousser

pour espérer agrandir l’espace mal composé

 

des rayons de phares se déplacent au plafond

poursuivis par une troupe de taches sombres

ce sont cinq cents chiens sauvages

un gros chiffre   ils bougent dans un galop ralenti

ils suivent une piste déterminée

maintiennent le principe du tout droit

rien n’est décelable en face mais ils passent

 

c’est un chemin liquide   un ciel qui coule

on ne comprend pas de quel côté

il traverse des vides et des volumes

nombreuses surfaces coloriées sans origine

 

quand il y a du brouillard les maisons sont en paix

dans le brouillard une maison est une maison

ce sont des aspects ou des constellations

des constellations déterminées par le temps

 

on invente tout   avec le tout qui existe

on ne sait jamais au juste ce qu’on pense

 

où est le vieux vagabond de la Divine Comédie

où est le vieil homme qui traversait Philadelphie

avec trois rouleaux sous le bras

où est le vagabond étrange qui marchait sur l’eau

où est le vieux vagabond qui allait dans les montagnes

les poches pleines de morceaux de pain

qu’il trempait dans des ruisseaux

où est le vagabond noir dernier vestige de Bruegel

personne ne sait ce qu’il a dans son sac

 

où est Essenine qui profita de la révolution russe

pour courir dans les villages arriérés de la Russie

en buvant du jus de pommes de terre

qui songe en admirant le Jardin de l’Amour de Lahore

à la terrifiante dévastation d’Hiroshima

où sont les crocodiles qui brûlent les arbres avec leur urine

 

ce sont de fausses routes   une idée de frontières

c’est une invention   on peut y circuler

 

microraptor précurseur de six centimètres

avait des pattes antérieures plumées

 

était-ce un parachute pour les trous forestiers

ou des ailes qui battaient pour propulser

l’ancêtre de l’avion   cet oiseau aquatique

dormait à la dérive bec dans la poitrine

 

rien ne colle   ne veut pas dire   rien ne va

on entre dans le présent   c’est un état

il nous entraîne là où nous ne devions pas aller

 

la Rift Valley vue de satellite

les Orgues de la chaussée des Géants

la Taïga dans la région de la Kolyma

 

c’est une invention on peut y circuler

 

sommes-nous sûrs d’avoir un visage »

 

Jean-Jacques Viton

Je voulais m’en aller mais je n’ai pas bougé

P.O.L, 2008

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=auteur&numpage=12&numrub=3&numcateg=2&numsscateg=&lg=fr&numauteur=198

mercredi, 15 avril 2020

Bernard Delvaille, « Blanche est l’écharpe d’Yseut »

93374123_896940834102785_235434224377659392_n.jpg

 

« À Tintagel

les roses meurent aussi

Un pan de mur

un papier de soleil

quelques mètres carrés de neige

et ce ciel bleu

quand il rentre au matin

avec sur lui

une odeur de garçon

Il oublie tout

né il y a trop longtemps

Il a froid

les anges sont blessés

Ses lèvres sont deux oiseaux

Le mort

qui par sa bouche

du foutre jette encore

c’est lui

Des bruits sourds

dans la nuit

martèlent son cerveau

Il s’endort la main

sur la couverture glacée du livre

prêtant serment

et les draps froids

sont le linceul

préparé pour l’absence

qui est séparation

comme fleur coupée

en vase

au vol des guêpes

funéraires

Mais où dis-tu

qu’il s’est enfui

a-t-il respiré

l’odeur des feuilles

l’appel du matin

quand l’enfance qui n’est pas

ne sera jamais

quand tout serait à naître

mais s’écroule comme

sous le poids du lierre

le mur

Les dieux peut-être

les avaient

l’un à l’autre promis

Désormais

que savent-ils

de ce sommeil interrompu

de ces falaises de la chair

d’où l’on se jette

à l’aube

mordant les draps les lèvres

léchant sur le ventre de l’autre

le sperme de l’enfance

miel dont se nourrissent

ceux qui ne naîtront pas

Que savent-ils de cet instant

où tout se brise où tout

se donne en glace

au jeu du soi et du non-soi

À être un seul

en deux visages

sur les flots

à ne savoir quel est le vrai

on invente ses blessures

ses travestis

Quand vient le bal

on n’est plus deux

mais un motard

aux lèvres peintes

assassin aux yeux faits

vidant sa vie tel un moteur

avant le gel

Et cet enfant

qui n’est pas né

ce frère en l’herbe chaude

est-ce à toi qu’il eût ressemblé

est-ce à moi

Je l’entends dans la nuit

qui marche

et me retourne

quand son pas cherche

à me rejoindre

C’est le poids de mon ombre

cet enfant dont les yeux

ne se sont pas ouverts

qui n’eut pour toute chambre

qu’un ventre de chair et de sang

et un tombeau

Ô laissez-moi je vous en prie

lui tendre le premier rameau

d’aubépine

et partir avec lui

avec toi dans la nuit

des eaux vives

brisé

fidèle à cette image

inconnue

est-il toi

es-tu lui

et

moi

toi

nul ce chemin

qui longe la mer

interlocutrice

dans les ajoncs

Sais-je

ce que de moi il attendait

de celui qui

à sa place

vivrait

qu’il ne connaîtrait pas

Vacant

d’inusité

dans l’aurore glacée

attendre

attendre encore

la barque

qui le ramènerait

si »

 

Bernard Delvaille

Blanche est l’écharpe d’Yseut

Les Cahiers des brisants, 1980

réédition in Poëmes (1951-1981), Seghers, 1982

mardi, 14 avril 2020

Mathieu Bénézet, « Toute la lumière était désirable »

93060850_270886997274797_4975749063006748672_n.jpg

 

« Toute la lumière était désirable.

Maintenant tout est dissous et changé. Tout.

C’est une pluie qui tombe sur moi avec égalité. Je parlais de dormir et de vivre. Mais ce sont nos phrases mêmes.

— Sans nos voix.

— Oui.

 

Et des couleurs fragiles, presque conservées. Il y avait des entassements de livres et je cherchais à les remuer, de quoi parler. Poursuivre. Je cherchais et je disais :

— Je vais abandonner.

Car, pour finir, toute lumière se brise. Et qu’en dire ? Et pourquoi parler de cendre ? Que ne me suis-je ignoré !

 

J’ai dit :

— Plus de douleur.

Quand le ciel touchait nos mains. Ce matin j’ai pleuré. Je t’ai écrit une longue lettre que j’ai déchirée. Il ne sert à rien d’écrire ni de parler. C’était l’hiver.

 

J’attendais le printemps et des choses nouvelles. J’attendais de partir.

— Regarde moi : je suis fou.

C’est la douleur de parler. Viendras-tu.

 

Et cette noirceur dans le sentier. Mais c’est le printemps. Ô, joie de la ville et de ce café. Je t’ai écrit avec la hâte de me quitter. Pour toi j’ai recopié ces mots : “Inachevé, parmi les plâtres, et des débris de bois — tout un matériel qui eût pu signifier une dévastation.” C’était déjà cela. Quand le souvenir de ta tête près de moi évoque l’odeur du jasmin. Et quinze ans plus tard.

— Pourquoi le roman est-il cette destruction de moi ?

 

Je ne sais plus ce qui fut. Une larme demeure en moi comme une douceur. Ô, enfant qui respirait dans les fleurs. Mais je suis plus étranger que le reste des hommes. Mais qu’on me laisse, et, content, j’irai jusqu’au jardin. Je me disposerai dans l’ombre et j’attendrai le soir. J’attendrai dans le printemps.

 

Mais t’en viendras-tu. Ô, fragments et ces brins de vert dans le mur. J’attendais d’écrire et de parler. Que tu me dises ces mots, et ainsi chaque année. Je te disais :

— Plus de douleur.

Ô, sœur oubliée et le ciel de toute part. J’ai passé le chemin et je suis venu jusqu’à toi. C’étaient des tables disposées contre des vitres. Mais je me souviens de fleurs. Je ne sais pourquoi j’évoquais le roman dans ces collines quand j’écoutais le bruit des grillons. »

 

 

Mathieu Bénézet

Pantin, canal de l’Ourcq

Coll. Digraphe, dirigée par Jean Ristat, Flammarion, 1981

lundi, 13 avril 2020

Liliane Giraudon, « Fonction Meyerhold »

838_giraudon_c_marc_antoine_serra_pol.jpg

© Marc-Antoine Serra

 

« que bois-tu que fumes-tu

mangez-vous du caviar     des aubergines

j’ai épluché pour toi une orange

           appelée sanguine les tranches

je les ai disposées sur une petite

           soucoupe blanche

 

          ça te rafraîchira »

 

Liliane Giraudon

Le travail de la viande

P.O.L, 2019

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-4796-5

dimanche, 12 avril 2020

Ariel Spiegler, « Tu es chaud et parfumé »

AVT_Ariel-Spiegler_7661.jpg

DR

 

« Tu es chaud et parfumé ;

tu dors dans tes rêves.

Tu es magnifique, mon grand ami.

Tu as fait de ma vie un jardin,

de mon réveil une valise

pour des vacances au bord de l’Océan.

Tu as bien voulu attendre à la porte

et apprendre le morse

pour que je te comprenne.

Bientôt tu reviendras, tu sonneras,

je t’ouvrirai, je te verrai

je te toucherai, je te retiendrai,

je t’exaspérerai de caresses

et il y aura moins de petits poissons dans la mer,

comme chantait cet homme étrange

à la voix pleine de terre,

que de petits baisers sur ta bouche.

Et je t’emmènerai au pays où je suis née

pour que tu y manges du maïs et des mangues.

Je te montrerai ces drôles de perroquets verts

qui se balancent amoureux,

tous les soirs dans les branches. »

Ariel Spiegler

Jardinier

Gallimard, 2019