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dimanche, 26 février 2017

Annie Ernaux, « Mémoire de fille »

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« J’ai rêvé cette nuit d’un grand autocar transportant des écrivains, beaucoup. Il s’est arrêté dans une rue, c’était devant l’épicerie de mes parents. Je suis descendue parce que c’était “chez moi”. J’avais la clé. Un instant j’ai craint qu’elle ne puisse ouvrir la porte. Je savais qu’il n’y avait plus personne à l’intérieur. Les volets en bois de la devanture et de la porte étaient mis. La clé a tourné dans la serrure à mon grand soulagement. Je suis entrée. Tout était comme dans mon souvenir, dans la demi-pénombre des dimanches après-midi, avec comme seule source de lumière la seconde devanture donnant sur la cour, obscurcie en été par une tenture de toile bariolée. Au réveil, j’ai pensé que seul l’être, ou le moi, présent dans ce rêve, était à même d’écrire la suite et qu’écrire la suite serait se situer dans ce défi au bon sens, cette impossibilité là.

Mais à quoi bon écrire si ce n’est pour désenfouir des choses, même une seule, irréductible à des explications de toutes sortes, psychologiques, sociologiques, une chose qui ne soit pas le résultat d’une idée préconçue ni d’une démonstration, mais du récit, une chose sortant des replis étalés du récit et qui puisse aider à comprendre – à supporter – ce qui arrive et ce qu’on fait. »

 

Annie Ernaux

Mémoire de fille

Gallimard, 2016

vendredi, 24 février 2017

Michel Jullien, « Denise aux Ventoux »

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« On est passé, on a doublé la léproserie des chênes, mais ils font encore de grandes histoires à votre silhouette, des gestes éberlués. Vous vous retournez à vingt mètres, ils se trouvent très petits, soudain petits d’être tortueux, ancêtres du chemin, ils inspirent la pitié des bonsaïs empotés sur une étagère, ils en ont le ridicule, le racolage.

Après eux vient la passe des sapins dans quoi l’escouade des chênes me vit pénétrer comme un miséreux fou décidé d’en finir. Autre strate. Il avait neigé plus tôt dans la saison, peu avant. La cime du Ventoux n’en gardait rien sinon ici et là des plaques irrédentistes auxquelles l’ancien hiver lui-même avait cessé de croire, lâcheur. C’est plus bas, dans les sapins, à couvert, vers mille cinq cent mètres que la croûte tenait ses places. J’avançais au métronome de Denise, elle se déhanchait devant moi lorsque, à un mètre près, d’arbre en arbre, à même hauteur de branches, une ligne de partage tirée dans la ramure accusait l’étiage neigeux. Un pas de plus suffisait à franchir la couleur, une enjambée du vert au blanc, une enjambée donnant passage à l’ombre des feuillées, à croire que les sornettes des vieux chênes avaient quelque fondement. Par places la neige manquait et ailleurs on ne pouvait l’éviter. Les nuits l’avaient durcie, elle faisait des ourlets grands ouverts en bordure de chemin, sans adhérence, décollée comme un ongle, la plaque sans toucher le sol avec, par-dessous, des ruissellements essentiels, le terreux du blanc. Dessus, les pas tâtonnaient, soucieux de l’épaisseur ; la marche allait à deux temps : un coup de la semelle tenait l’adhérence avec le bruit de croustade que rend une biscotte attaquée sous la dent, un coup la croûte de neige cédait sous mon poids avec la sensation subite d’une dent cassée. Neige chausse-trappe, gélive et molle, rien ne laissait prévoir ce que serait la prochaine foulée. Le rythme s’en ressentait, un pas gagné, l’autre manqué. »

 

Michel Jullien

Denise au Ventoux

Verdier, 2017

mardi, 21 février 2017

Peter Handke, « Mon année dans la baie de Personne »

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« Quand enn tout de même, plutôt parce qu’elle me poussait, me bousculait presque, nous devînmes un couple, cela me rendit malheureux. Pendant qu’elle se déshabillait, avec l’agilité d’une adolescente, je me disais déjà que c’était ni.

Il y avait aussi quelque chose qui était ni, mon idée d’elle, de moi et de notre peuple, et quelque chose de nouveau commençait.

Après notre étreinte, elle disparut en un clin d’œil, sans adieux. Abattu, je m’endormis, et celui qui se réveilla dans la matin d’été était ce tout autre dont “je” m’étonnais déjà enfant, et de même généralement au réveil : indiciblement joyeux, imprégné de douceur, relié à l’extérieur, indomptable.

Et dans les mois qui suivirent, il régna entre nous une pareille présence, sous la forme d’une élégance particulière, sans jamais le danger d’un faux pas ou d’un malentendu. C’était une grâce qui nous rendait invisibles. Lorsque je m’en souviens, je ne vois ni un visage ni un corps, mais à leur place la racine de l’épicéa qui traverse le chemin en forêt, la corde à linge sur la terrasse, les moraines qui se suivent, fuyant au galop à l’horizon de la fenêtre ouverte du train. Avec elle, je me sentais englouti par la terre. Ce gamin dont le regard, en passant sur le sentier de forêt où nous étions allongés, nous traversait. Le groupe de coupeurs de roseaux qui godillaient dans leur canot tout autour de notre banc de sable, chacun les yeux ailleurs, mais jamais sur nous. Une fois, nous nous trouvions sous un cerisier, et nous avons encore disparu à deux, et dans le souvenir ne reste que l’image des cerises en haut sur l’arbre, comme si elles se multipliaient à chaque regard, taches de rouge petites, rondes lumineuses.

Et chaque fois, me dit ma mémoire, je me trouvais ensuite seul. Je la vois bondir hors du cercle, et déjà elle a tourné le coin, elle est sortie de mon champ de vision, elle est devenue inaudible. Puisqu’elle apparaissait toujours comme une sorte d’aventurière, déguisée ou grimée et voilée, elle ne laissait pas la moindre image. »

 

Peter Handke
Mon année dans la baie de Personne –
un conte des temps nouveaux

Traduit de l’allemand par Claude-Eusèbe Porcell

Gallimard, 1997, rééd. Folio, 1999

 

dimanche, 19 février 2017

Giorgio Manganelli, « Centurie »

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« CINQUANTE

 

Il sortit de chez la femme qu’il aurait pu aimer, et qui aurait pu l’aimer en retour, avec un soulagement teinté d’amertume. Il était patent désormais qu’aucun amour ne naîtrait entre eux, pas même le tiède et misérable lien de la luxure, car c’était une femme chaste et robuste, pas même la tendresse langoureuse des amoureux tardifs, car ce n’était pas là chose susceptible d’intéresser longtemps leurs cerveaux avides d’émotions. Tout bien considéré, pensait-il, un amour impossible était de loin préférable à la fin d’un amour. L’impossibilité en effet est proche du conte, elle transforme toutes les chimères de l’attente amoureuse déçue en un genre de littérature mineure, en quelque sorte d’infantile et, surtout, d’inexistant. Il avait rêvé, et elle aussi dans une moindre mesure, à un monde différent de ce qu’il était, car il était clair que le monde dans lequel ils vivaient ne prévoyait pas leur amour, et par conséquent tout projet contraire, vu qu’il ne pouvait se hisser à un niveau héroïque, se révélait être quelque chose de futile, de dérisoire, voire de badin. Il était loisible d’ajouter à cela qu’un amour qui ne commence pas ne saurait non plus finir, même si l’on peut reconnaître dans le fait qu’il ne naisse pas quelque chose de la vaine amertume d’une possible conclusion. Mais aurait-il souhaité vivre une histoire différente avec cette femme ? La question était, théologiquement, impossible, et n’appelait pas de réponse, ou alors une réponse inouïe, comme par exemple : je désire vivre dans un monde complètement différent, et je tiendrais pour un indice de cette différence le fait de pouvoir aimer cette femme, et d’être aimé d’elle. En somme, le problème qui tourmentait leurs corps éphémères et leurs petites âmes imaginatives n’était pas, malgré les apparences, un problème d’ordre sentimental ou moral, mais un problème théologique ou pour être au goût du jour, un problème cosmique. Vu sous cet angle, le problème apparaissait entièrement vain : en effet, dans cet autre univers que Dieu aurait pu créer, et dans l’univers parallèle qui existait peut-être, cette femme n’aurait sans doute jamais existé ou, si elle avait existé dans l’univers parallèle, dont elle était la condition, elle aurait pu être d’une nature telle que lui n’en aurait jamais voulu, et qu’il aurait dû refuser, recourant pour ce faire à des arguments subtils et vraisemblablement captieux. »

 

Giorgio Manganelli

Centurie – cent petits romans fleuves

Traduit de l’italien par Jean-Baptiste Para

Prologue de Italo Calvino

Éditions W, 1985, rééd. Cent pages, 2015

vendredi, 17 février 2017

Janos Pilinszky, « Trente poèmes »

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« LIBÉRATION

 

Chiens en pantalon, voilà ce que nous étions

sans nos parures, sans nos masques,

des bêtes en sueur,

ours en jupe, oiseaux captifs.

 

Nous étions cela et maintenant

pour une minute

la main morte et le torse essoufé, inconscient

rayonnent, arides comme un ange.

 

QUAND MÊME

 

Voyez-vous dans la lumière de l’entrée

la tonnelle ? le banc chaulé ?

L’oppressant éloignement vert-ciré

des feuilles ? Et pourtant il s’est tenu là.

 

SUR LA CHAISE ET SUR LE LIT

 

Il n’y a plus de mots, plus d’êtres,

Mots et êtres m’angoissent.

Sans êtres, sans mots

Plus pure est la peur.

 

Et ceci ressemble à une chambre

Dedans du brouillard et peut-être un lit.

Couché sur le lit c’est peut-être moi.

Assis sur une chaise. Le lit est vide. »

 

Janos Pilinszky

Trente poèmes

Traduit du hongrois par Lorand Gaspar & Sarah Clair

Éditions de Vallongues, 1990

mercredi, 15 février 2017

Jean-Christophe Bailly, Jacqueline Salmon, « Rimbaud parti »

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© Jacqueline Salmon

 

« Ce serait aussi comme un film en noir et blanc : fondu-enchaîné débité en tronçons, chaque plan comme une feuille détachée, sans qu’au commencement soit le verbe. Rien, juste une chute ou une glissade, très vite, on récapitulerait : les herbes couchées sous le ciel, les arbres en avant des nuages, la ligne d’un chemin qui se perd ou s’interrompt, les trous d’eau sans nom, le gommage et les repentirs continus des masses d’air – torsades, franges, courants, tourbillons, lisières – l’histoire entière et sans fin recommencée de ce qui sépare l’eau claire de la boue et conduit de l’une à l’autre : quelqu’un, presque un enfant encore, là-bas derrière une lampe, et peut-être qu’il lit, ou écrit, il n’y a en lui et autour de lui aucun bruit, il fait tomber des pierres dans son silence, il est à lui-même son propre puits, il se déchire tout entier, il n’est plus là, il ne reste, impénétrablement, que sa mémoire. »

 

Jean-Christophe Bailly (texte)

Jacqueline Salmon (photographies)

Rimbaud parti

Marval, 2006

dimanche, 12 février 2017

Jean-Claude Pirotte, « Le Silence »

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« Je dirais : allant de cave en cave je me suis aperçu que je n’avais pas besoin de le boire pour aimer le vin. Je l’aimais déjà, je l’aimais avant de le goûter, je l’aimais avant de le connaître, je l’aimais avant de naître, je l’aimais avant que les poètes m’apprennent à l’aimer, je l’aimais avant que l’homme se décide enfin à cultiver, apprivoiser, choyer la vigne comme un trésor inespéré. Je l’aimais avant de savoir que la vigne porte des fruits, avant même que l’homme s’en avise, avant que je trouve une grappe au fond d’une combe et que je la goûte, je l’aimais comme un paysage rêvé, je l’aimais comme un songe et je l’ai détesté comme un cauchemar. Je l’aimais avec la ferveur que je veux éprouver plus tard pour la femme que j’espère aimer. Je l’aimais avec la pudeur que j’imagine être celle des amants courtois, oui, j’aimais le vin comme le troubadour chérit sa Dame – sans la connaître. J’aime donc le vin parce que je ne le connais pas, et que jamais je ne le connaîtrai.

J’aime le vin parce qu’il m’est étrange, parce qu’il m’est familier, parce qu’il est incompréhensible et fabuleux. J’aime le vin parce que je ne peux m’empêcher d’aimer les hommes.

J’aime le vin que je bois, lorsqu’il mérite son nom. Dans ma cave, il n’y a pas de vin. Il n’y a que d’heureuses espérances. De troublantes expériences. Ma cave est ce fond de caveau que me concède Marius. Je m’y glisse comme au confessionnal, ou pour prier dans une chapelle perdue, ensevelie, où le secret sacramentel est gardé par l’araignée et le champignon. Dans la cave des prétendus amateurs, il y a une collection de bouteilles. Dans les coffres de banques, il y a des valeurs, qui sont des flacons que l’on déshonore. Les déboucher, se serait constater que le vin se révolte. Le vin, c’est le ferment de l’émeute. Le comble de l’esprit d’insurrection, de civilisation. L’alcool de vin, marc, fine, c’est le sommet de l’expérience mystique.

Comment pourrions-nous oublier que l’eau se change en vin ? Oublier que la rose et la vigne sont les ornements du jardin d’Allah ? Comment oublier que le fruit conserve et magnifie la nourriture et la boisson de l’éden – cet éden où nous vivons (si nous le voulons), car nous n’en avons été chassés que pour nous y installer par goût du paradoxe, et passion de la transgression.

Chaque jour nous réinventons l’éden avec nos cornues d’alchimistes, avec nos pressoirs et nos cuves, avec nos tonneaux et nos tastevins. »

 

Jean-Claude Pirotte

Le Silence

Préface de Philippe Claudel

Stock, 2016

samedi, 11 février 2017

Éric Pessan, « Sang des glaciers »

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« Le Barbo, Machicruta, Ratepenate, Nitoula, le Coco peint par Goya, Carabibounet, la Came-cruse, Papotchantel, Micaraouda, la Lamia, Babo, le Grand Lustucru, Mâchecroute, Rafagnaoude, Pattier, le Fillou, le Cueulo, Carco-Vieio, la Rafagnoude, le Bègue, la Marie-Couette sont des croquemitaines, des Père ou Mère Fouettard, des ogres qui punissent les fils et les filles désobéissants. La Marronne, la Garaoude, Couché-huit-heures, Sarramauca, Pelharot le chiffonnier se chargent de châtier les enfants. Des milliers de créatures vivant dans des puits, dans les bois, sous les toits, dans la cendre des cheminées ou dans les angles des chambres observent les enfants pour mieux les frapper ou les battre ou les manger s’ils ne sont pas sages. Banya Verde, le Coquelin, Chiapacan, la Faye daou mau parti, Barbe-Citrouille ou l’Ome pelut vont bouffer les gosses, les déchiqueter, les conduire dans l’ombre d’où jamais ils ne reviendront. Rampono et la Mère-de-la-nuit viendront avec Grand-Papa Janvier et le Père Babaloum et ils sauront mater les gamins les plus indociles, ils les tortureront, ils les briseront s’il le faut, ils broieront leur âme et leur volonté et les enfants rentreront dans le rang.

L’homme ne sait plus où il a lu que dans toutes les cultures, sur tous les continents, l’humanité a su ajouter des dangers imaginaires aux dangers réels.

Mère-en-Gueule et la Vouivre, Nòchtgròbbe et Bonhomme Misère planteront leurs dents gâtées dans la chair des gosses. Des hordes et des hordes de choses mi-humaines mi-griffues qui menacent les enfants avec la complicité de leurs propres parents. Des crocs et de la méchanceté qui peuvent compter sur la complaisance des adultes. C’est le répugnant scandale des croquemitaines : ils secondent les parents, ils ne sont pas des menaces extérieures comme une armée ennemie ou un diable, ils viennent prendre le fils indocile désigné par son père, la fille dénoncée par sa mère. Ils sont les instruments d’une justice terrible et atroce, d’une justice sans pardon ni compassion. Qu’un garçonnet escalade un mur pour voir ce qu’il y a derrière, qu’une fillette s’aventure jusqu’au croisement du chemin et ils seront là pour les attraper et les dissoudre dans la douleur infinie. »

 

Éric Pessan

Sang des glaciers

Coll. « Pépites », La Passe du Vent, 2016

http://www.lapasseduvent.com/

jeudi, 09 février 2017

Tom Raworth, « Cat Van Cat »

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© Charles Bernstein

 

« TOUT UN COUP

 

l’alphabet se demande

ce qu’il devrait faire

le papier se sent inutile

les couleurs perdent leurs nuances

 

pendant que toutes les notes de musique

ne jouent plus qu’en bleu

 

au bout du lac

un peuplier lombard

ombre la terre

parsemée de duvet de cygne

 

voilant la rumeur

de la route au sud

 

au-dessus dans le ciel de nuit

éparpillés au hasard

les étoiles cessent leur mouvement

les coquelicots ne dansent pas

 

dans l’herbe immobile le long

du chemin personne ne marche »

 

Tom Raworth (19 juillet 1938-8 février 2017)

Cat Van Cat

Traduit de l’anglais par Liliane Giraudon, Audrey Jenkinson, Yvan Mignot, Florence Pazottu, Jean-Jacques Viton

Coll. Les comptoirs de la Nouvelle B.S., cipM, 2003

https://www.youtube.com/watch?v=YyMcd0BoRZE

mardi, 07 février 2017

Hugh Raffles, « Insectopédie »

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« “Il n’y avait aucune raison de dénier une âme à ces bestioles*”, dit Jacques Austerlitz dans le roman de W.G. Sebald. Se souvenant des nuits de son enfance, il s’interroge : Les phalènes rêvent-elles ? Savent-elles qu’elles sont perdues quand, égarées par la flamme, elles entrent dans une maison pour y mourir ?

Quelle était la question de von Frisch : L’abeille est-elle douée de parole ? Non, ce n’était pas cela. Tout d’abord, il s’est dit : Il n’y a vraiment aucune raison de penser que les abeilles soient privées de langage. Puis il s’est mis à interroger : Ma petite camarade, que dit-elle ?

Pauvres abeilles. Elles sont à plaindre et il nous faut les protéger. En cela, également, leur indifférence est vaine. Elles sont trop prisonnières du langage. Les abeilles et nous, maintenus dans une si distante proximité. Même par von Frisch et Lindauer, qui les aimaient si intensément, qui trouvaient en elles une forme de rédemption loin des horreurs brutales de leur temps… Vous vous souvenez de tout ce qu’ils pouvaient mettre en œuvre pour prouver les capacités de leurs petits protégés ?

Mais laissons là les paradoxes. Leur accorder le langage était à la fois célébrer leur différence et les condamner à l’impossibilité, les cantonner à un registre purement mimétique, dans lequel elles ne pouvaient qu’échouer, et (mé)prendre “l’autoréférentialité linguistique [pour] le paradigme de l’autoréférentialité en général**”. Mais bien sûr l’échec est humain (scientifique, certes, mais humain tout de même) ; nous échouons en étant incapables d’imaginer la sociabilité et la communication autrement qu’à travers quelque chose qui s’apparente au langage, nous échouons en nous plaçant d’emblée au sommet de cette pyramide linguistique. Quelle folie de juger les insectes – si anciens, si divers, si accomplis, si performants, si élégants, si étonnants, si mystérieux, si inconnus – selon des critères qu’ils ne pourront jamais remplir et dont ils n’ont cure ! Quelle idiotie de mépriser leurs talents et de ne voir que leurs supposées déficiences ! De quelle misérable pauvreté d’imagination faisons-nous preuve lorsque nous ne les considérons que sous l’angle de ce qu’ils peuvent apporter à notre compréhension de nous-même ! Quelle tristesse terrible, lorsque le langage nous fait défaut. »

 

* W.G. Sebald, Austerlitz, traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau, Actes Sud, 2002

** Eva M. Knodt, préface à Niklas Luhmann, Social Systems, traduit de l’allemand par John Bednarz Jr et Dirk Baeker, Palo Alto, Stanford University Press, 1995

Hugh Raffles

Insectopédie

Traduit de l’anglais par Mathieu Dumont

Coll. Domaine sauvage, éditions Wildproject, 2016

http://wildproject.org/

http://www.insectopedia.org/about.html

 

dimanche, 05 février 2017

Caroline Sagot Duvauroux, « Le Vent chaule »

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© Brigitte Palaggi, 2005

 

« Alors tout le savoir des manuels et mamelles ne suffit plus à faire signe au passant. Juste on est rongé parfois quelqu’un dit oh ! un fossile. C’est qu’on attend longtemps beaucoup trop de cracher l’encre et c’est petit le temps du jet. On se souvient on se remplit tout entier de se souvenir pour couler la bile après l’encre et croire au flot qui nous fit flux ce jour qu’on était si jeune à aimer les récifs qu’on s’y fit fendre l’âme jusqu’au cul. C’est ainsi qu’on était devenu femme, laissant par distraction son sexe d’homme au rocher. Laissant au rocher le soliloque et la stérilité.

 

Se dit-on soit récif se dit-on quand les mots ne me trouveront plus que me servira d’être récif au vent debout.

 

Quand la mer ne viendra plus s’ouvrir sur moi, me limer l’arsis et la douce finale, me poncer le genre et l’accent me faire et défaire le caractère et me creuser l’œil et l’hampe alors d’avoir été récif aussi passera. Se cantonnera dans le mot, le récit du récif.

 

On s’allonge pour redresser la cambrure du peindre. Ou la morfondure d’écrire. On est recouvert d’oiseaux. Du blanc coule. La lune ? On dit bleu.

 

On suce de la lumière ou de l’ombre dans un crayon. On a la bouche toute noire à force et pour langue un pilon de langues. Plutôt francophone. Le français n’existe que pour les étrangers depuis le temps de l’école.

 

Et puis ça arrive. Ça a lieu. Les mots voient quelque chose qu’on ne voit pas. Des cigognes. Du temps commun. Mais y pense-t-on ? Du temps passe.

 

Il y a des rêveurs terribles, incorrigibles, des enchaînés, des nègres. Et puis un visage rigolard et autoritaire, une folle. Il y a un passage avec des courants violents. Mais que sait-on des maelströms ? qu’aa est un maelström en Norvège mais on l’apprend trop tard, le bateau est à l’eau. C’est par derrière qu’un vent nous traverse. On est branlant. Une cadence. On est sur la méditerranée. On se souvient de la bataille d’Alger sait pas pourquoi. On pense qui perd gagne. Mais quoi ? une seconde. Une belle seconde. Une mouette. On sait que le danger vient de la mer. Et les langues. On pense femmes en méditerranée. On voit des courages. On voudrait rejoindre les balkans. On reste entre des continents. Le vent viendra. On pleure aussi. Les mutilations. Pas de jambes ou la petite tête. Ils ont tranché le frère siamois. Celui qui savait. On est en prison sur la toue de langue. Pont ponton ponton pont. Dessus le temps qu’étions libre poiscaille. On pense à la mer rouge comme à un plat de sang peut pas traverser. On prie ce que chanter ne peut. On pense les chemins ne s’enfuient pas. On nous a perdu l’honneur dans les mornes d’une Martinique. On est un très vieil homme plein de détermination. Plein d’indifférence. Nos os dessineront près d’une roche amérindienne. Quelqu’un passera. Racontera. Ça suffira peut-être. »

 

Caroline Sagot Duvauroux

Le Vent chaule suivi de L’Herbe écrit

Corti, 2009

jeudi, 02 février 2017

Joël Bastard, « Une cuisine en Bretagne »

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© : Michel Durigneux

 

« Aujourd’hui, je le sais, je suis un écrivain contre ma volonté. La chose a grandi en moi sans que j’y prenne garde. Je ne sais rien de plus qu’hier. Ce sont les mots qui ont pris possession de mon corps. Rien de plus éphémère, à l’image de ce blanc sur lequel je m’appuie.

 

Ces textes méritaient-ils deux cigarettes et un verre de whisky à trois heures du matin dans une cuisine et dans le noir de l’océan qui flûte à ma fenêtre.

 

Je ne suis pas plus heureux que lorsque j’écris. Tout est là, le possible et l’impossible. Les absents que je peux inviter sur mon papier sans qu’ils ne le sachent. Les morts que j’utilise à toutes heures pour agrandir ma phrase. Je peux écrire tout à trac : regret, île, vagin, lumière, sourcils, fosse, encoignure, onde, amande, pierre, vague, fille, barbarie, souplesse, échange, crépuscule, chanson, avance, perte, sommeil, orgasme, silence, enfants, outils… Enfin, tous les mots du dictionnaire.

 

En fait, je fais ce que je veux, mais avec les mots des autres, donc ! Allons-y et faisons ce que nous pouvons.

 

Je ne souhaite rien d’autre que d’habiter mon chagrin.

 Roland Barthes »

 

Joël Bastard

Une cuisine en Bretagne

Lanskine, 2016

http://www.editions-lanskine.fr/accueil