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samedi, 23 mai 2015

Michel Chaillou, « Journal »

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« Mardi 8 décembre 98

Toujours à la recherche du livre, toujours les mêmes difficultés. J’ai inventé le principe de nonchalance romanesque. Ne pas commencer immédiatement dans une histoire, mais s’en approcher en contant mes humeurs, mes projets. L’approche de l’histoire étant aussi importante que l’histoire, qu’on quitte parfois, qu’on reprend. Dans la clarté des vitres, c’est quelque chose qu’on lit à travers les fenêtres, leur transparence. Voici un début possible :

“Des amis m’avaient dit : « Si tu viens par ici, n’hésite pas à nous appeler. On te recevra avec plaisir. » J’hésitai, la Bretagne m’intimide, particulièrement sa partie nord à l’ouest de Roscoff, devant quoi la Manche elle-même se saborde. Ils insistaient : « Après tout ce n’est pas un si grand détour, toi qui les aimes. » C’est vrai, je ne suis que détours et chemins de rencontre, néanmoins d’avoir au bout du fil en arrière-plan et sans crier gare cette côte des Légendes a de quoi couper le souffle, etc. Je balbutiai que peut-être en effet. Sait-on jamais où l’été vous mène et je m’étais justement réservé quelques jours…”

La nuit tombe, je réfléchis. Parviendrais-je un jour à vraiment romancer cette aventure ? Tout me paraît difficile, le moindre mot que j’inscris sur la page. Et on me croit un écrivain inventif. Renée à Cochin semble aller mieux. Tout à l’heure j’irai attendre Michèle gare des Antipodes*. Je suis le jouet de plusieurs désirs. Un autre début :

“Moi, Jeanne Jeune Andersen, j’aimerais conter du moins au papier ce qui m’arriva. J’ai bientôt de l’âge, soixante en réalité. On me dit encore belle, mais mon nez s’accentue et cette bouche naguère pleine de pourparlers…” 

 

Mercredi 9 décembre 98

Certains ne comprennent pas que s’approcher d’une histoire est presque plus important. Eux s’engagent tout de suite dedans, moi, pour la Clarté je me défends tout de suite d’y tomber. Il y a là tout un art à inventer, ruses et proximités, lointains et artifices. Temps froid, humide. Il est 13h15. »

 

Michel Chaillou

 Journal (1987-2012)

 Préface de Jean Védrines

Fayard, 2015

 

* Surnom donné par Michel Chaillou à la station Boulainvilliers, sur la ligne C du RER, que son épouse empruntait quotidiennement.

 

lundi, 18 mai 2015

W. G. Sebald, « Vertiges »

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« Je suis resté jusqu’au milieu de la matinée à prendre mes notes à la Fondamenta Santa Lucia. Le crayon courait sans peine sur le papier et de temps en temps un coq chantait, enfermé dans une cage sur le balcon d’une maison de l’autre côté du canal. […] Chargée de montagnes d’ordures, une barge passa, avec un gros rat qui courait le long du bord et finit par plonger dans l’eau la tête la première. Peut-être est-ce spectacle qui m’incita à ne pas rester à Venise, mais à poursuivre sans attendre jusqu’à Padoue, pour aller visiter la chapelle d’Enrico Scrovegni, que je ne connaissais jusqu’ici que par une description parlant de la fraîcheur intacte des couleurs sur les fresques du peintre Giotto et de l’émergence, encore inédite à l’époque, de l’autonomie humaine qui se lisait dans chaque geste, dans chaque expression sur le visage des personnages représentés. Quand j’eus quitté la chaleur accablante pesant déjà sur la ville en ces heures matinales et me fus retrouvé à l’intérieur de la chapelle devant les quatre rangées de peintures qui couvrent les parois du sol jusqu’aux entablements, ce qui m’étonna le plus, c’est la plainte muette qu’élèvent depuis près de sept cent ans les anges planant au-dessus de l’infinie détresse. On croyait entendre cette plainte retentir dans le silence de l’espace. Quand aux anges eux-mêmes, la souffrance leur fronçait tellement les sourcils qu’on eût dit qu’ils avaient les yeux bandés. Et, pensais-je, ces ailes blanches relevées de quelques rares touches de vert clair de la terre véronaise ne sont-elles pas ce qu’on peut s’imaginer au monde de plus merveilleux ? Gli angeli visitano la scena della disgrazia – avec ces mots aux lèvres je rejoignis dans le tumulte de la circulation la gare toute proche, pour prendre le premier train à destination de Vérone, escomptant quelques éclaircissements aussi bien sur mon séjour si brusquement interrompu sept ans auparavant que sur le sinistre après-midi que le Dr Kafka, comme il le relate lui-même, avait passé dans cette ville, sur le chemin qui le menait en septembre 1913 de Venise au lac de Garde. La lumière du paysage entrait à flots par les fenêtres ouvertes et quand, au bout d’une heure à peine de trajet aéré, la Porta Nuova se profila à mon regard et que j’aperçus la ville blottie dans le croissant des montagnes, je fus incapable de descendre. Paralysé, ébahi de ce qui m’arrivait, je restai assis à ma place, et quand le train eut quitté Vérone et que le contrôleur repassa dans le couloir, je le priai de m’établir un billet supplémentaire pour Desenzano, où je savais que le dimanche 21 septembre 1913 le Dr Kafka, heureux à la seule idée que personne ne savait où il se trouvait, mais par ailleurs en proie à un immense désarroi, était resté allongé dans l’herbe au bord du lac, à contempler le friselis des vagues dans les roseaux. »

 

W. G. Sebald

Vertiges

Traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau

Actes-Sud, 2001

 

Max Sebald est né le 18 mai 1944.

Bon anniversaire Max.

 

vendredi, 15 mai 2015

Josef Winkler, « Mère et le crayon »

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« À Pâques, Thérèse ma marraine, ma débonnaire et macabre tante, m’offrait le traditionnel  lapin de Pâques, un kouglof marbré, fait maison, saupoudré de sucre glace et dans lequel se cachait une pièce de dix shillings. Tout autour du kouglof, reposant en leur nid de papier verdâtre, des œufs de poule peints et laqués à la couenne de porc sur lesquels de petits autocollants figuraient l’agneau pascal et la bannière de la Résurrection, de petits œufs de Pâques en chocolat et un agneau pascal en chocolat. Mais c’est à Pâques, par-dessus tout, que je recevais mes habits et mes souliers du dimanche pour l’année entière. Quand il était prévu qu’on m’offrît un complet, nous allions Thérèse et moi, deux mois avant la semaine sainte, à Paternion, où, dans son atelier qui sentait la cigarette et les étoffes neuves, que chauffait un poêle de faïence, le tailleur, avec son vieux mètre gradué, prenait mes mesures, m’enroulait le ruban jaune autour des hanches, s’agenouillait devant moi et, de ses mains tremblotantes, me tripotait la braguette. Un jour que Thérèse, comme à son habitude, nous avait apporté la corbeille de Pâques pour le samedi saint – je restais assis la moitié de la journée sous le crucifix de la cuisine attendant fiévreusement ma marraine –, j’eus la surprise de voir ma mère, si distante, étreindre sa belle-sœur et la remercier de ses généreux cadeaux de Pâques. « Le plus touchant de tous les signes de vie : la faroucherie », écrit Peter Handke dans ses carnets, Hier en chemin. Et, m’en allant sur la neige tôlée des champs hivernaux, j’apportai jour après jour, en témoignage de reconnaissance, à Thérèse, la sœur aînée de mon père, qui n’eut jamais d’enfant, vécut avec son mari – un ouvrier de l’usine Heraklith, à Fendorf, qui mourut d’un cancer du poumon – dans la maison de sa sœur cadette, un grand pot de lait de vache frais. Elle le vidait alors, sans le nettoyer jamais, déposait dans le récipient émaillé marron les biscuits de pain d’épices, les sablés à la vanille, les macarons à la noix de coco. Et quand, repassant sur la neige durcie des champs, écrivant dans ma tête mes premières histoires, je rentrais à la maison, les gâteaux étaient tout imbibés de lait, bon nombre d’entre eux se désagrégeaient déjà. Nous mangions jusqu’au dernier, ma mère et moi, assis à la table de la cuisine, ces biscuits qui avaient un léger goût beurre rance. »

 

 Josef Winkler

Mère et le crayon

Traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Le Lay

Coll. « Der Doppelgänger », Verdier, 2015

dimanche, 10 mai 2015

Jón Kalman Stefánsson, « Entre ciel et terre »

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« Certains poèmes nous conduisent en des lieux que nuls mots n’atteignent, nulle pensée, ils vous guident jusqu’à l’essence même, la vie s’immobilise l’espace d’un instant et devient belle, limpide de regrets ou de bonheur. Il est des poèmes qui changent votre journée, votre nuit, votre vie. Il en est qui vous mènent à l’oubli, vous oubliez votre tristesse, votre désespoir, votre vareuse, le froid s’approche de vous : touché ! dit-il et vous voilà mort. Celui qui meurt se transforme immédiatement en passé. Peu importe combien il était important, combien il était bon, combien sa volonté de vivre était forte et combien l’existence était impensable sans lui : touché ! dit la mort, alors, la vie s’évanouit en une fraction de seconde et la personne se transforme en passé. Tout ce qui lui était attaché devient un souvenir que vous luttez pour conserver et c’est une trahison que d’oublier. Oublier la manière dont elle buvait son café. La manière dont elle riait. Cette façon qu’elle avait de lever les yeux. Et pourtant, pourtant, vous oubliez. C’est la vie qui l’exige. Vous oubliez lentement, mais sûrement, et la douleur peut être telle qu’elle vous transperce le cœur. »

 Jón Kalman Stefánsson

 Entre ciel et terre

 Traduit de l’islandais par Éric Boury

 Gallimard, 2007

jeudi, 30 avril 2015

Isaac Babel, « Histoire de mon pigeonnier »

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 «J’étais un petit garçon menteur. Cela venait de la lecture. Mon imagination était toujours en effervescence. Je lisais pendant les cours, pendant les récréations, sur le chemin de la maison, la nuit – sous la table, caché derrière la nappe qui tombait jusqu’à terre.Plongé dans les livres, j’ai raté tout ce qu’il y a à faire sur cette terre : sécher les cours pour aller sur le port, s’initier au billard dans les cafés de la rue de Grèce, nager sur la plage du Langeron. Je n’avais pas de camarades. Qui aurait eu envie de fréquenter quelqu’un comme moi ? »

 

 Isaac Babel

 « Dans un sous-sol » in Histoire de mon pigeonnier

 Traduit du russe par Sophie Benech

Le Bruit du temps, 2014

mardi, 28 avril 2015

Walter Benjamin, « Fragments »

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« Les premières pages d’un livre ne se livrent jamais mieux que dans un lieu étrange (dans le train, dans un compartiment). “Lecture de voyage” – ce sont les livres dont la vie tient à l’excitation que procurent la couverture, le titre et la première page. Et aussi au fait qu’ils demandent à être coupés.

Les dernières pages d’un livre déjà connu, elles ne se donnent jamais autant que dans votre petit salon, le soir. Il y a des gens, et parmi eux certains qui possèdent toute une bibliothèque, qui n’abordent jamais un livre comme il conviendrait, parce qu’ils ne relisent jamais. Et pourtant ce n’est qu’en sondant une muraille à petits coups, en trouvant les endroits qui sonnent creux et vous arrêtent qu’on tombe sur des trésors que le lecteur que nous fûmes y avait enfouis. »

 

Walter Benjamin

 Fragments

Traduit de l’allemand par Christophe Jouanlanne et Jean-François Poirier

coll. « Librairie du Collège international de philosophie », PUF, 2001

jeudi, 23 avril 2015

Pascal Quignard, « Critique du jugement »

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photo © cchambard

 

« Publier c’est quitter la solitude, les retraits, l’errance, la nuée de la création, la pénombre de l’origine pour une espèce de tourisme dans l’horreur cancanière et fiévreuse des congénères. Le temps de la parution assujettit à un voyage sans confort et barbare (voiture, train, autocar, métro, avion). Pourquoi le faire ? Pour aller où ? Il faut le faire sans barguigner pour se rendre dans la solitude qui suit et que l’expiation elle-même protègera. Il ne faut pas hésiter à dire : “Comprenez-moi, amis que je vais visiter chaque année, il faut bien voir où le voyage mène : le paradis”. Le lieu solitaire et le temps béni et la liberté où je passe mes jours supposent le sacrifice d’un mois et demi tous les ans dans l’ombre de l’automne, sous les nuages pleins de pluie froide, dans les petites salles enfumées couvertes de livres et emplies de rhumes, de toux, de moucheries, de maussaderies, de fièvres, qui précèdent l’hiver. Ce sont des gouttes d’amertume, qui déculpabilisent la joie solitaire. Elles en sont la condition et les grippes et les angines qu’elles entrainent forment d’étranges médecines. Ce châtiment de la promotion des livres publiés fortifie la concentration de l’esprit, ravive tous les traumatismes que le corps et l’âge et sa mémoire fuyaient, et accroît son désir de recouvrer sa solitude et de connaître à nouveau le repos. Étrange balance infernale qui doit s’effectuer entre le souffle resserré, l’angor, les hoquets hémorragiques du sang, puis une âme qui se dilate, qui s’effrite, qui s’éparpille, qui s’envole enfin à nouveau. L’évacuation de l’œuvre dans le réel, l’oubli de l’œuvre dans sa parution, équilibrent la quête à l’état pur dans la solitude, la lecture, l’amour, la compagnie si flegmatique, si fidèle, si eurythmique des chats, la soumission miraculeuse des touches des pianos à double articulation, les gargouillements des radiateurs, les fleurs soudaines du silence, l’amitié rare et discrète, la sensualité rituelle, violente, cachée, profonde, imprédictible, secrète. »

 

Pascal Quignard

« Les expiations mystérieuses » in  Critique du jugement

Galilée, 2015

samedi, 18 avril 2015

Lambert Schlechter, « Éloge de la hache »

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photo © cchambard. Lambert Schlechter à Eschweiler, octobre 2014

 

« Comment peut-on vivre sans lire ?

*

Pages reliées ensemble en fascicules pour former un livre, le texte comme absolue exception parmi les préoccupations des hommes, le geste d’ouvrir un livre : irrépérable invisible inexistant, l’activité de lire n’a presque jamais eu lieu, il faut chasser le gibier, labourer la terre, puiser de l’eau, il faut sauver sa peau, il faut de jour en jour survivre, il y a le soleil qui brûle, il y a la terre qui gèle, il faut ramasser du bois, il faut essayer de faire du feu, il faut se protéger contre la pluie, être chaque matin à son poste, faire ses courses, de temps en temps un rapide coït, et tourne le manège frénétique des naissances & des décès, il faut enterrer les morts, et des paroles circulent, aussitôt dissoutes, les corps s’immobilisent, les corps pourrissent, au XVIIe siècle, pendant la nuit, Spinoza écrit son livre, quelques-uns au cours des siècles feront le geste d’ouvrir son livre, quelques-uns passeront des heures & des heures devant ses pages, pendant que tourne, effréné, le manège des naissances & des décès.

*

Dans une lettre à son ami Terentius Varro, Cicéron écrit : Pour peu que nous ayons un jardin à côté de notre bibliothèque, — c’est-à-dire des fleurs et des livres, — il ne manquera rien à notre bonheur…

*

On peut (très) (bien) vivre sans lire. La preuve : neuf dixièmes de l’humanité vivent sans lire. Quand j’entre dans une maison, et que je ne vois pas le plus vite possible une étagère avec des livres, j’ai le vertige — et je me demande : mais à quoi ces gens passent-ils leur temps… ? Mais qui suis-je pour poser une telle question ? Il y a mille manières de passer son temps, le temps de la vie. Le temps de ma vie est ponctué, jour après jour, par la lecture — depuis soixante ans. »

 

Lambert Schlechter

Éloge de la hache

inédit à paraitre en juillet 2015 dans le livre collectif

Lire c'est vivre plus

sous la direction de Claude Chambard

L'Escampette

 

Notre ami Lambert Schlechter vient de perdre en une nuit sa maison et la quasi intégralité de sa bibliothèque, de ses manuscrits, de ses biens. Ses mains sont brûlées gravement. Il y a quelques jours nous avons reçu son texte pour un livre collectif à paraître en juillet, Lire c'est vivre plus. En voici un extrait pour le saluer, pour l'accompagner, fraternellement.

vendredi, 17 avril 2015

Frédérique Germanaud, « La chambre d’écho »

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« Dans mes maraudes côtières, celles des mauvaises saisons, les plus fructueuses, j’ai recueilli toute une collection de cabanes à carrelet. Je ne sais ce qui m’attire vers elles, leur fragilité peut-être, leur parenté, penchées sur leurs hautes et fines pattes de bois, avec ces grands oiseaux, flamand, grue, ibis prêts à prendre leur envol. Jamais je n’y ai vu quelqu’un, jamais je n’y suis entrée. Mon imagination peut œuvrer à son aise, sans les entraves d’une réalité de vacanciers – riches vacanciers puisque je sais le prix de ces huttes. Je passe beaucoup de temps à observer ces précaires abris qui paraissent veiller sur l’océan. Il n’en est pas deux pareilles. Elles grincent au vent, s’écaillent sous les embruns. Que la racine abstractivement transposée sur le papier se soit liée aux pêcheries qui s’égrènent  sur cette portion de côte atlantique que je parcours avec régularité, il m’intéresse peu de l’expliquer. Je ne cherche pas à appréhender avec précision le processus de création. Je préfère constater que certaines pierres qu’on soulève révèlent des trésors, cette pierre qui m’a appelée pour une raison qui restera définitivement ignorée.

 

De même que l’ornithologue développe le sens de l’audition, que le cuisinier affine celui du goût, l’écrivain, lui, exerce ce que j’appellerais son sixième sens, l’intuition. La fonction fait l’outil et l’organe. Toujours à l’affût de ce qui nourrira l’écriture, un instinct très actif me porte vers l’infra-son ou l’infra-signal qui s’interprétera ultérieurement, après cette opération de stockage dans un recoin du cerveau qui semble lui être dédié. Comme tous les autres sens, celui-ci peut se développer de manière insoupçonnée. En balade avec un écrivain, nous nous sommes surpris à accrocher du regard, fugacement, cette plaque de métal rouillée et dévorée de lierre, accrochée au pied d’un poteau électrique et qui mentionnait “poste de moque-souris”. Moque-souris. L’information a cheminé jusqu’au grenier à sel de notre cerveau de raconteur d’histoires. À ce que je sache, elle n’a pas encore été intégrée à l’une de celles-ci. Un sourire d’entendement scella notre complicité. »

 

 Frédérique Germanaud

La chambre d’écho

L’Escampette, 2012

samedi, 04 avril 2015

Wojciech Kuczok, « Antibiographie »

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« La guerre n’avait pas écrasé la maison que le père du vieux K. avait construite pour sa famille, elle ne l’écrasa pas lui non plus personnellement dans un trou d’obus au front, comme ses frères, le père du vieux K. avait eu de la chance, apparemment c’est lui qui avait bénéficié du contingent de chance accordé à la fratrie ; la guerre le chiffonna juste un peu, lacéra ses coussins, troua ses fauteuils, déchiqueta ses pantoufles ; bref, après la guerre, le père du vieux K. n’avait plus eu la possibilité de se prélasser paisiblement à l’endroit qu’il s’était installé au cours de sa vie, le rez-de-chaussée de la maison dut être vendu, les domestiques que sa femme voulait avoir “absolument, impérativement”, il fallut les oublier, élever les enfants comme des êtres plus riches du souvenir de leur fortune que de bien réels. Le père du vieux K., jusqu’à la fin de ses jours, ne cessa jamais de rêver des ruines de tout ce qu’il avait construit au cours de sa vie, et même s’il ne rêvait que de bâtiments, avec le temps il comprit que des décombres fumants l’entouraient à l’intérieur de sa maison dressée sur des fondations solides ; avec le temps, il comprit que les décombres dont il rêvait lui marchaient sur les pieds, mangeaient dans son assiette, dormaient dans son lit ; et avec le temps, il comprit que c’était lui qui était une ruine, que c’était en lui que gisaient les décombres qui l’entravaient dans sa chair, que c’était lui qui s’entravait, et non sa femme, que ce n’étaient pas non plus ses enfants, que ce n’était pas la vie qui l’avait entravé toute sa vie durant, mais qu’il s’était entravé lui-même, tout seul. Avec le temps, il comprit que tout ce qui lui était arrivé au cours de son existence, que toute cette chance dont les morts avaient été privés lui avait été accordée par erreur, parce qu’il n’avait pas trouvé le bonheur, dans sa vie tout lui ÉCHAPPAIT : sa femme lui avait échappé, elle était devenue bruyante, acariâtre et indifférente ; ses enfants lui avaient échappé, il n’avait aucune influence sur leur éducation : plus il les voulait différents de lui, meilleurs que lui, plus ils reproduisaient tous ses travers. Il disparaissait en lui-même, il se renferma, se verrouilla, retrouva son insignifiance innée, sa mélancolie héréditaire. Il fut longtemps sans oser répondre la vérité quand on lui demandait comment il allait. Il fut longtemps sans pouvoir trouver le mot qui aurait expliqué son malheur dans le bonheur, qui aurait justifié le peu de joie que lui procurèrent ses trois enfants en pleine croissance et son énergique épouse. Ce n’est qu’en voyant un jour le vieux K. jouer à cache-cache dans le jardin avec son petit frère, en voyant le vieux K. utiliser une cachette indécelable à l’intérieur du chêne, qu’il trouva le mot juste. Le père du vieux K. était un homme creux : il avait des racines, il avait des branches, il avait sa place dans un jardin, mais à l’intérieur il pouvait juste se tenir seul à l’abri du monde, se verrouiller, disparaître. »

 

Wojciech Kuczok

Antibiographie

Traduit du polonais par Laurence Dyèvre

L’Olivier, 2006

vendredi, 27 mars 2015

Emmanuelle Pagano, « En cheveux »

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« Personne n’a jamais su si elle avait des amants, des amantes peut-être, personne n’a jamais rien su de sa vie amoureuse. Je me demande si c’était un corps vierge que recouvrait le châle. Le châle pour Nella n’était pas seulement chaud, il était un baume, un pansement, comme les chiffons dont elle entourait les arbres malades, qui souffraient d’écorces déchirées ou purulentes et qu’elle pansait avec des vêtements, des foulards, et même des gaines de vieilles dames. Dans le jardin de curé de Nella, il y avait un cerisier qui avait essuyé quelques tirs de son frère, quand une des cibles avait quitté la cour devant la maison, à l’heure de la sieste, parce que dans nos chambres qui donnaient sur la cour mon frère et moi dormions, peut être accrochée derrière la maison, à ses branches basses. Nella étanchait ses larmes avec un mouchoir. C’étaient les gouttes d’un suc qui coulait à l’endroit où des branches avaient été élaguées, parfois il larmoyait quand il était un peu malade, peut-être avait-il pleuré sous les tirs de mon père. Nella recueillait les larmes qu’elle laissait sécher. Les gouttes durcissaient jusqu’à former des pierres précieuses, un peu pâteuses, opalescentes, de couleur jaune très clair, parfois plus foncé, et, plus rarement, orangées. Devant le soleil où sous une lampe, les larmes du cerisier avaient les reflets des cheveux de Nella. »

 

Emmanuelle Pagano

En cheveux

Musée des Confluences – éditions Invenit

lundi, 23 mars 2015

Chantal Dupuy-Dunier, « Éphéméride »

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« (18 mars)

Ce sont les matins qui importent,

la timidité rougissante des matins,

cet instant précis

où un rayon glisse un regard indiscret

à l’intérieur de notre chambre,

cet instant précis

où nous pouvons encore inspirer le jour.

 

(19 mars)

Le jardin s’impatiente.

À Encreux,

il est encore trop tôt

       pour travailler la terre.

Toi aussi, tu t’impatientes.

Et les outils s’impatientent.

Tu coupes un arbre mort

pour dépenser ta sève.

 

(20 mars)

Cet hiver encore,

les murs bombés

ont accouché de pierres

qui gisent en travers des chemins,

mortes nées,

ridées par le gel.

 

(21 mars)

Gestes migratoires de l’homme.

Parfois un seul pas,

mais le lieu vers lequel

progresse le pas

transforme ce déplacement

en haut vol.

 

(22 mars)

Combien de temps durera l’aube ?

Combien

avant que ne s’esquisse

une déchirure dans le brouillard,

un partage entre ceux du radeau

qui ne soit pas celui de la viande et des crocs ?

Avant que les bouches soient décousues, les langues greffées ?

 

(23 mars)

Nous marchons

sur la mer friable des pierriers,

houle brisée.

Témoin transmis

par la main de la neige,

le soleil blanc

retrouvé ce midi

en même temps qu’un ballet d’élytres. »

 

Chantal Dupuy-Dunier

Éphéméride

Poésie/Flammarion, 2009