mardi, 02 septembre 2014

Jean-Christophe Bailly, « Description d’Olonne »

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« … encore un tour de manège, encore un tour dans la porte-tambour, l’effritement lent des saisons, les crues de la Sauve (avec les niveaux les plus hauts gravés sur la tour de la Pente), des nuits de clochettes et d’autres de grand vent, ville pimpante et ville noyée de brume, j’y étais mais maintenant où se tient-elle, immobile en appui sur le bord de ses eaux vives, rêvant ? Ce que l’on quitte demeure, ce que l’on retrouve suit la pente et chaque jour qui passe aiguise en moi à la fois le désir d’y revenir et la crainte de le faire – ce que j’ai été là-bas, je ne pourrais plus l’être, ce que j’ai vu là-bas, je ne pourrais plus le voir, le voir ainsi, et tout l’inchangé, si vaste et si calme, ne serait qu’un masque de tragédie intime me disant que je n’y suis plus, que je n’y serais plus jamais – à moins de m’enfoncer tranquillement dans une retraite précoce, face à une petite allée d’iris et de glaïeuls dont je guetterais comme un seul homme la floraison, entres des bonjours de boulangères et des promenades de petit vieux. Olonne, Olonne, c’est le nom désormais, il le faut, d’un souvenir, d’une carte pliée qu’à chaque instant je peux rouvrir et d’autant plus facilement qu’elle le fait d’elle-même, en moi, de tous ses plis et de tous ses pores, de stase en stase comme une seule équipée. Vol haut, très haut, des oiseaux sur l’estuaire, claquant dans le ciel rapide à travers la grande verrière de l’atelier de Sam, carrefour d’ombres où toutes se recoupent, celles de Mériel comme celles de l’ami américain, chacune avec son pesant d’or, sans bruit, comme si j’avais battu les cartes d’un jeu d’archanges ou croisé sur un quai la dame de Vermeer qui tient la balance : c’est bien ainsi, et je prospère dans le vent du tableau, allée de parc ou porte cochère, on peut même le rimer. Quand la carte se replie, c’est comme si tout était lié et comme si l’harmonie n’était plus un vœu mais la certitude d’une rumeur lointaine. Petits puits apposés pour l’écoute, solennité de fontaine à quatre heures du matin, quelque chose se tient près de moi, qui est dans le souvenir comme l’écho d’un souvenir enfoui que l’autre éveillerait de son songe dormeur, et si je marche en rêve sur les contre-allées sableuses du boulevard Minton, c’est comme en allant à la rencontre d’un autre rêve, mais d’où je proviendrais, ruban de Möbius d’un temps qui penche vers le passé avec des allures d’avenir. Couche indistincte, parallèle au présent qui la forme et la soulève, et qui n’est pas tant l’enfance elle-même qu’une enfance de la sensation et de la durée – quelque chose qui se couche, qui fait son lit, sans finir, et de telle sorte que les trois années d’Olonne sont comme un seul jour découvert en une seule fois, et qui m’éclaire. »



Jean-Christophe Bailly

Description d’Olonne

Christian Bourgois, 1992, rééd. Titres (n° 110), 2014

samedi, 30 août 2014

Roland Barthes, « La Papillonne »

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La Papillonne

 

« C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi ? à me relire, hélas !), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes : vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperrolles, etc : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.) »

 

Roland Barthes

Roland Barthes par Roland Barthes

Seuil, 1975

jeudi, 28 août 2014

Roland Barthes, « Journal de deuil »

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« 30 octobre

À Urt : triste, doux, profond (sans crispation).

 

10 novembre

Gêné et presque culpabilisé parce que parfois je crois que mon deuil se réduit à une émotivité.

 

Mais toute ma vie n’ai-je été que cela : ému ?

 

30 novembre

Ne pas dire Deuil. C’est trop psychanalytique. Je ne suis pas en deuil. J’ai du chagrin.

 

27 décembre 1977

Urt.

 

Crise violente de larmes.

(à propos d’une histoire de beurre et de beurrier avec Rachel et Michel). 1) Douleur de devoir vivre avec un autre “ménage”. Tout ici à U. me renvoie à son ménage, à sa maison. 2) Tout couple (conjugal) forme bloc dont l’être seul est exclu.

 

 24 mars 1978

Le chagrin comme une pierre…

(à mon cou,

au fond de moi)

 

Vers le 12 avril 1978

Écrire pour se souvenir ? Non pour me souvenir, mais pour combattre le déchirement de l’oubli en tant qu’il s’annonce absolu. Le – bientôt – “plus aucune trace”, nulle part, en personne.

 

Nécessité du “Monument”.

Memento illam vixisse.* »

 

 Roland Barthes

Journal de deuil

Seuil/Imec, 2009

 

* Souviens-toi que celle-là a vécu.

dimanche, 17 août 2014

Jacques Lèbre, « La mort lumineuse »

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© : C.Chambard

 

Sensibilité des feuilles

 

« Ce sont peut-être les quelques voix humaines

issues des immeubles aux fenêtres ouvertes

— c’est une matinée de printemps, un jour férié —

qui font que parfois les feuilles bougent,

même sans vent, même sans aucune brise,

comme si elles étaient sensibles à un langage

ou du moins à son souffle, et qu’importe alors le sens

pour des oreilles vertes dont l’ouïe est si fine.

Je peux préciser qu’au moment même aucun drap

n’est secoué dans le silence, aucun couple de ramiers

ne copule sur une branche, ce qui pourrait prêter à confusion

si l’on peut aussi confondre les gémissements lointains

d’une femme au bord de la jouissance avec les roucoulements

de pigeons postés sur une corniche toute proche.

Pas de vent donc, dans cette matinée, pas de brise non plus,

mais dans une lumière que tamisent quelques nuages blancs

parfois, un instant, les feuilles bougent, frémissent.

Et si les voix que j’entends, me dis-je soudain,

provenaient d’une radio, ou bien d’une télévision ?

Alors, la sensibilité des feuilles serait tout autre

que celle que j’imaginais il y a juste un instant.

D’ailleurs, désœuvré, je m’accoude à la fenêtre,

une musique s’échappe de la source profonde d’un intérieur,

elle glisse comme une onde sur la paroi de l’air

et je vois que les feuilles bougent, frémissent. »

 

 Jacques Lèbre

La mort lumineuse

L’Escampette, 2004

mercredi, 13 août 2014

Michaël Glück, « Tournant le dos à »

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© : C. Chambard

10.

on parle pour

ne pas laisser place

au goût de la terre

on fait comme

on tient debout

on dit il elle

ne sait qui

tient l’autre

les lits sont défaits

les guerres passées

les étreintes aussi

deux oublient

 

11.

ce qui est fait ce peu

dit : un legs ce n’est pas plus

ce qui se transmet sans savoir

une errance de la matière

dit encore c’est encore

corps qui se reproduit

retient le vieux code

depuis genèse du vivant

se tue au labour

lire ce va-et-vient

boustrophédon ou

travail de la navette

 

22.

et c’est un autre jour et

un autre cela fait une vie

et c’est un temps et le temps

entre les doigts n’est rien

un oiseau traverse les yeux

battement de cils

à peine le temps du cœur

d’un écureuil

qui bat au poignet

à peine le temps de se retourner

de jeter le sel

par-dessus l’épaule »

 

Michaël Glück

Tournant le dos à

Lanskine, 2013

mardi, 05 août 2014

Abdallah Zrika, « Petites proses »

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Le linceul de ma grand-mère

 

 

Quand ma grand-mère est morte, un vieillard, monté sur une vieille bicyclette, est allé chercher le linceul. Sa barbe blanche touchait presque le guidon. Je l’ai vu de loin. C’était le vent, plus que lui-même, qui le guidait, le linceul était sur le guidon. Il sa faufilait sous le poids du vent, en zigzaguant. Les ruelles étaient étroites et tortueuses. Quelquefois, une baraque s’avançait sur la chaussée. Tandis qu’il se torturait lui aussi. Le vent, vraiment très fort, faisait gonfler le linceul. Parfois, j’imaginais que ce n’était pas lui qui roulait, mais que les ruelles étaient tortues en lui, ou bien étaient-ce le linceul du vent, ou le linceul de la bicyclette, qui se gonflaient. Cela a duré je ne sais combien de temps, jusqu’à ce que j’entende un bruit dont je n’aime pas me souvenir. Quelques bouts du linceul se coinçaient entre les rayons de la roue, et le vieillard tombait de la bicyclette, directement sur la tête, et mourait après quelques minutes, le linceul de ma grand-mère entre ses mains. »

 

Abdallah Zrika

Petites proses

Traduit de l’arabe par l’auteur avec le concours de Claude Chambard

L’Escampette, 1998

lundi, 28 juillet 2014

Lionel Bourg, « L’échappée »

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Lionel Bourg au 20 ans de L'Escampette à Chauvigny, mai 2014

© C. Chambard

 

« Une phrase une seule, inachevable.

Mouvante des sables indistincts qu’elle charrie, du lœss, des alluvions transportées au fil des mots, méandre après méandre, entre ses muscles d’onde soyeuse qui se contractent avant de se détendre le long des berges, enveloppant les branches et les racines des arbres ployés au-dessus des remous. Une phrase parfaite. Indissociable du frisson des feuillages que l’orage chahute et que le vent oblige à se tordre comme en une même flamme liquide, une phrase qui monte, descend, s’apaise ou se rebiffe, répercutant au détour d’une virgule ou d’une parenthèse le chuintement pluvieux dont elle ne saurait se défaire. Une phrase, rien qu’une phrase, ce fut cela, l’étape de la Grande Chartreuse du Tour 1958. Gaul me la susurra mieux que les plus grands stylistes. Je l’écoutais. L’entendais. Jamais mon attention ne s’était si résolument tournée vers le mouvement chaloupé d’un verbe, d’un adjectif, de sorte que, sauvage encore, inculte mais irriguée par les chansons de maman, les alexandrins qu’elle clamait, les cantiques, les paillardes et les refrains révolutionnaires que je reprenais sans comprendre – mais si, je comprenais, j’ai tout compris, bambin, la folie, la tendresse, la mort, la violence, le mépris, l’injustice, la révolte, la haine –, elle naissait débordante, ma passion des noms, des syllabes comme de cette grammaire onctueuse où je plantai l’ergot, léchant à son extrémité la pâte qui venait de lever, pleine de songes. »

 

Lionel Bourg

L’échappée

L’Escampette, 2014

mercredi, 16 juillet 2014

Lambert Schlechter, « Lettres à Chen Fou »

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« Maintenant, ici, c’est l’automne, il y a encore des moments où le soleil brille, on l’accueille avec émotion & gratitude. Mais il faut se résigner. Froidure nous est promise, froidure viendra, c’est inexorable. Il  y a quelques jours, dans la grande pièce en bas, j’ai allumé le poêle, après l’avoir d’abord nettoyé, il restait de la suie de mai dernier ; puis j’ai versé dix litres de combustible, j’ai fait brûler le petit carton rose imprégné de cire et l’ai laissé tomber au fond du poêle, dans l’étroite traînée de mazout qui commençait à suinter, et aussitôt le feu a pris, j’étais content et soulagé : ça brûle, ça va chauffer. La grande pièce sera un peu trop chaude, mais la chaleur, par la porte ouverte, va se propager dans la maison. Les pièces du premier étage restent fraiches. Et nous sommes encore loin, pour le moment, du froid de l’hiver ; jusqu’au premier gel il y a encore quelques semaines. Ce soir cher Chen, j’ai relu la première page de ton “Premier Cahier” et à la huitième ligne je retrouve la citation de Su Tung po : Le monde est semblable à un rêve printanier qui se dissipe sans laisser de trace. Froidure nous est promise, froidure viendra. J’ai l’impression qu’au départ de ton livre tu te places sous la protection de quelqu’un qui, il y a très longtemps, écrivait. Et moi, c’est à toi que je vais encore & encore faire appel, afin de… afin que…, on verra… »

 

 Lambert Schlechter

Lettres à Chen Fou

L’Escampette, 2011

 

On peut lire avec profit  Récits d’une vie fugitive (Mémoires d’un lettré pauvre) de Chen Fou, traduit du chinois par Jacques Reclus. Connaissance de l’Orient, Gallimard/Unesco

dimanche, 13 juillet 2014

Frédéric Boyer, « Dans ma prairie »

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« Souvent je n’ai aucun souvenir de ma prairie je dois tout inventer si je veux m’en sortir. Tout imaginer. Les glands secs et durs qui contiennent l’idée première du monde. Ma prairie serait comme un être que j’ai aimé et oublié avec l’habitude et que je n’aurais pas suffisamment apprécié.

 

      À travers tous les mondes bizarres

      il y a ma prairie.

 

Chaque trou de ma prairie contient un trésor caché par des bandits morts pires que moi.

 

Moi ?

 

Oui moi perdu sur les fougères qui se balancent ou dans la vague molle éphémère des graminées du printemps.

 

Quand je suis un tout petit garçon solitaire qui cherche son chemin. Petit Poucet en bottes de caoutchouc dans ma prairie.

 

Et ça ne change pas j’ai beau vieillir je reste seul de cette solitude que seule ma prairie accueille.

 

Loin de me laisser abattre par cette immense ouverture à perte de vue, par le vide du ciel étoilé, je me rassemblerai rassemblant tout ce que j’aurais été et qui je n’avais jamais été ou ne serai jamais ou sur le point de l’être : enfant perdu orphelin amant solitaire pisteur trappeur bandit pionnier indien et tête de rien. »

 

 Frédéric Boyer

Dans ma prairie

P.O.L, 2014

17:35 Publié dans Écrivains | Lien permanent | Tags : frédéric boyer, ma prairie, p.o.l

dimanche, 06 juillet 2014

Ishikawa Takuboku, « Ceux que l’on oublie difficilement »

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« J’ai compté les années d’espérance

et je fixe mes doigts

je suis fatigué du voyage

 

Je n’avais pas fini d’écrire l’amertume des vagabondages

que les mots du brouillon

sont difficiles à relire

 

Cette nuit je vais tenter de pleurer tout mon saoul

– le thé refroidi

d’une auberge de passage

 

Le rire d’une femme

tout à coup me transperça

une nuit de saké froid dans la cuisine

 

Se soutenant sur moi

par une profonde nuit de neige

la tiédeur de cette main de femme

 

Elle attendait de me voir ivre

pour aller chuchoter

diverses choses tristes

 

Cette femme qui pleurait dans ma chambre

était-elle souvenir d’un roman

ou de l’un de mes jours » 


Ishikawa Takuboku

Ceux que l’on oublie difficilement

 Traduit du japonais par Alain Gouvret, Yasuko Kudaka et Gérard Pfister

 Arfuyen, 1989

vendredi, 04 juillet 2014

Ishikawa Takuboku, « Fumées »

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« Joie, l’eau ruisselle de la pompe

un bref instant

je vois l’élan de ma jeunesse

 

Je levais la tête au ciel pur

l’envie me prenait de siffler

je faisais ma joie de siffler

 

Quand tombaient les fleurs

j’étais le premier à sortir

vêtu de blanc

 

Comme une pierre

dévale la pente

je suis arrivé à ce jour-ci

 

Dès le réveil la tristesse

– mon sommeil

n’est plus paisible comme autrefois

 

Le vert tendre des saules

en amont de la rivière

je le vois comme à travers des larmes

 

Je me suis tourné vers la montagne

sans un mot

les montagnes du pays sont admirables »

 

Ishikawa Takuboku

Fumées

Traduit du japonais par Alain Gouvret, Pascal Hervieu et Gérard Pfister

Arfuyen, 1989

mercredi, 02 juillet 2014

Ishikawa Takuboku, « L’Amour de moi »

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«  Quand j’ôte le bouchon, l’odeur d’encre fraiche

descend dans mon ventre affamé

et me rend triste

 

J’ai fait cette prière : Tous ceux

rien qu’une fois, qui m’ont fait baisser la tête

je voudrais qu’ils meurent

 

On a beau travailler, et travailler encore

la vie ne s’éclaire d’aucun bonheur

Je contemple mes mains

 

Ce soir

j’ai envie d’écrire une longue lettre

qu’on lira en pensant à moi

 

La montre que brutalement j’ai jetée

contre une pierre du jardin

comme j’aime cette colère d’autrefois

 

Vent d’automne

Je ne parlerai plus désormais

à l’homme que je méprise »

 

Ishikawa Takuboku

L’Amour de moi

Traduit du japonais par Tomoko Takahashi et Thierry Trubert-Ouvrard

 Préface d’Alain Gouvret

 Arfuyen, 2003

 

On trouvera Ishikawa Takuboku personnage principal du tome II — « Dans le ciel bleu » — de l’extraordinaire roman graphique Au temps de Botchan de Jirō Taniguchi & Natsuo Sekikawa, Seuil, 2004