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lundi, 15 juillet 2019

Peter Heller, « La Constellation du Chien »

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DR

 

« Je pêchais. Je posais mon sac contre un arbre encore vert. Le kayak converti en traîneau. Mon fusil. Je dépassais les arbres tués par les coléoptères, ces arbres morts encore debout mais qui se brisaient et tombaient les jours de vent fort et je m’enfonçais dans la verdure. Je pêchais toujours dans une parcelle de forêt encore vivante ou qui revenait à la vie. Je posais le sac et respirais l’odeur de l’eau qui coule, de la pierre froide, des résineux et des épicéas, comme les sachets parfumés que ma mère glissait dans le tiroir à chaussettes. J’inspirais et remerciais une puissance qui n’était pas vraiment Dieu, une puissance qui était encore de ce monde. Je pouvais presque imaginer que c’était à nouveau comme avant, que nous étions jeunes et qu’un grand nombre de choses vivaient encore.

J’écoutais la rivière, puis le vent et je l’observais qui faisait se mouvoir les grosses branches sombres. La surface noire d’un petit trou d’eau en contrebas, poudrée de pollen vert. Les racines d’un arbre à nu au-delà de la berge serpentaient sur l’eau et, entre elles, de vieilles toiles d’araignées flottaient dans le vent et leurs fils scintillaient au rythme des souffles d’air.

Je sortais les quatre brins de ma canne enveloppés dans la flanelle, je les assemblais en m’aidant des spigots et tournais les anneaux de métal brillant pour qu’ils soient bien alignés. C’était une Sage, une petite canne pour soie de quatre que je possédais depuis le lycée. Mon père me l’avait offerte pour mes seize ans quand j’étais venu vivre avec lui. Il est mort d’un cancer du pancréas l’année suivante, avant même de pouvoir me montrer comment m’en servir, mais j’ai appris tout seul et en observant l’oncle Pete.

Je sortais le moulinet Orvis qu’il m’avait offert avec la canne et que j’avais entretenu et huilé avec soin quand rien d’autre dans ma vie ne fonctionnait correctement, ne fonctionnait tout court. J’insérais le pied du moulinet dans l’encoche en aluminium prévue à cet effet au sommet de la poignée en liège et je serrais le collier. Ce collier entourait la canne ainsi que le porte-moulinet et était estampillé d’un motif en forme de losange qui facilitait l’emprise du pouce et de l’index. Il tournait et se bloquait sans difficulté.

Tout ceci, ces gestes, cet enchaînement de mouvements, le calme, le ruisselet, le gargouillis, le bruissement du cours d’eau et le vent qui soupirait dans les aiguilles des grands arbres. Pendant que je passais la soie dans les anneaux. Ces gestes, je les avais effectués des centaines, sans doute des milliers de fois depuis. C’était un rituel qui n’exigeait pas d’y réfléchir. Comme d’enfiler ses chaussettes. Si ce n’est que ce rituel me permettait d’entrer en contact avec quelque chose qui semblait très pur. Par là j’entends que de tout temps j’avais investi le meilleur de moi-même dans la pêche. ma concentration et ma prudence, mon acceptation du risque et mon amour. Ma patience. Quoi qu’il arrive. Je me suis mis à pêcher juste après la mort de papa et j’essayais de faire comme j’imaginais qu’il aurait fait. Ce qui est un peu bizarre quand j’y repense maintenant : tenter d’imiter un homme que je n’avais jamais vu manipuler une canne, avec la férocité d’un fils avec qui cet homme n’avait jamais trop eu l’opportunité d’exercer son rôle de père. »

 

Peter Heller

La Constellation du Chien

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy

Actes Sud, 2013

13:10 Publié dans Écrivains, Édition, Livre | Lien permanent

samedi, 13 juillet 2019

Camille de Toledo, « L’inquiétude d’être au monde »

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© CChambard

 

« Je pense au visage d’Anna Magnani dans un film de Pasolini. Nous sommes près de Rome dans des terrains vagues. La mère observe son garçon assis sur un manège. Pendant les quelques secondes où elle ne le voit pas, Ettore se lève. Il descend du manège en marche. Puis… le manège tourne encore. Là où il était assis, il ne reste que l’effroyable vide de l’enfant disparu. Il s’est levé, il est parti, mais la mère n’en sait rien. À ce moment, les yeux de la mère ! Son gamin a disparu, il lui a été volé. C’est ce qu’elle pense, ce que disent ses yeux. Elle se met à courir. Elle crie : Ettore ! Ettore ! Si proche de Terrore ! Terreur des instants minuscules, d’une mort inimaginable. La mère court après son propre effroi. Elle court après sa peur. Puis, au bout de quelques mètres, elle le voit. Ettore ne s’est pas envolé, pas encore. Il marche gentiment sur un chemin qui s’appelle : ennui. Les bras le long du corps. Les pieds à la traîne. Dégaine familière du gosse. La mère s’apaise. L’inquiétude la quitte, mais pour combien de temps ?

*

Voici ce que je nomme : inquiétude.

Veille et terreur qui ne cessent de grandir en nous.

Quiétude que nous espérons,

mais qui nous quitte au fil de l’âge.

Impossible apaisement

dont nous portons le souvenir.

*

C’était il y a longtemps.

Il y a si longtemps, pense-t-on.

Dans un monde d’hier, comme le titre de Zweig :

Le Monde d’hier. Lorsque l’homme était au centre,

la ville autour de lui, et plus loin, maîtrisée, paisible,

la nature, le cycle régulier des saisons.

Cette quiétude passée est à peine un souvenir.

Un âge rêvé qui ne fut sans doute jamais,

mais comment le dire autrement ?

Devrait-on dire : ce fut là notre enfance ?

Ou plus loin encore, le souvenir

d’un âge de la pensée qui se perpétue en nous.

Âge de l’équilibre, de la raison.

Souvenir de ce que l’esprit de l’humanisme

portait comme conscience et espoir.

C’était ça : un monde bien ordonné.

*

L’inquiétude est le nom

que nous donnons à ce siècle neuf,

au mouvement de toutes choses dans ce siècle.

Paysages ! Villes ! Enfants !

Voyez comme plus rien ne demeure.

Tout bouge et flue.

Paysages !

Villes !

Enfants ! »

 

Camille de Toledo

L’inquiétude d’être au monde

Coll. « Chaoïd », Verdier 2010

https://editions-verdier.fr/auteur/camille-de-toldedo/

mercredi, 10 juillet 2019

Jules Michelet, « L’Insecte »

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Jules Michelet par Félix Nadar

 

« Même aux heures de ses grands silences, la forêt a par moments des voix, des bruits ou des murmures qui vous rappellent la vie. Parfois, le pic laborieux, dans son dur travail de creuser les chênes, s’encourage d’un étrange cri. Souvent, le pesant marteau du carrier, tombant, retombant sur le grès, fait de loin entendre un coup sourd. Enfin, si vous prêtez l’oreille, vous parvenez à saisir un bruissement significatif, et vous voyez, à vos pieds, courir dans les feuilles froissées, des populations infinies, les vrais habitants de ce lieu, les légions de fourmis.

Autant d’images du travail persévérant qui mêlent au fantastique une sérieuse gravité. Ils creusent, chacun à leur manière. Toi aussi, suis ton travail, creuse et fouille ta pensée.

Lieu admirable pour guérir de la grande maladie du jour, la mobilité, la vaine agitation. Ce temps ne connaît point son mal ; ils se disent rassasiés, lorsqu’ils ont effleuré à peine. Ils partent de l’idée très-fausse qu’en toute chose le meilleur est la surface et le dessus, qu’il suffit d’y porter les lèvres. Le dessus est souvent l’écume. C’est plus bas, c’est au dedans qu’est le breuvage de vie. Il faut pénétrer plus avant, se mêler davantage aux choses par la volonté et par l’habitude, pour y trouver l’harmonie, où est le bonheur et la force. Le malheur, la misère morale, c’est la dispersion de l’esprit.

J’aime les lieux qui concentrent, qui resserrent le champ de la pensée. Ici, dans ce cercle étroit de collines, les changements sont tout extérieurs et de pure optique. Avec tant d’abris, les vents sont naturellement peu variables. La fixité de l’atmosphère donne une assiette morale. Je ne sais si l’idée s’y réveille fort ; mais qui l’apporte éveillée, pourra la garder longtemps, y caresser sans distraction son rêve, en saisir, en goûter tous les accidents du dehors et tous les mystères du dedans. L’âme y poussera des racines et trouvera que le vrai sens, le sens exquis de la vie, n’est pas de courir les surfaces, mais d’étudier, de chercher, de jouir en profondeur.

Ce lieu avertit la pensée. Des grès fixes et immuables sous la mobilité des feuilles parlent assez dans leur silence. Ils sont posés là, depuis quand ? Depuis longtemps, puisque malgré leur dureté, la pluie a pu les creuser ! Nulle autre force n’y a prise. Tels ils furent, et tels ils sont. Leur vue dit au cœur : “Persévère”. »

 

Jules Michelet

L’Insecte

Librairie Hachette, 1858

(à défaut de trouver une des rééditions nombreuses d’occasion, on peut lire sur Gallica :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k166204d.texteImage)

lundi, 08 juillet 2019

Felipe Hernández, « La Dette »

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« À présent il enduisait l’archet de colophane et il avait collé des morceaux de papier adhésif sur le diapason du violoncelle pour marquer les touches. Peut-être qu’ainsi son interprétation de la suite de Bach s’améliorerait sur certains points. Mais Andrés sentait que ses mains étaient toujours plus contractées. Elles avaient leur mécanique à elles, rigide et traître parfois, et il en était venu à appréhender de les approcher du corps de sa femme. Parfois il les regardait se déplacer sur le manche du violoncelle comme des animaux étrangers à sa personne. Il les voyait et il écoutait les sons apaisants du violoncelle jusqu’à ce qu’un nouveau crissement interrompe la mélodie.

Il voulait fuir la moindre stridence. Il voulait que les notes soient pures, exactes, mais derrière l’interprétation de Casals lui-même se cachaient les gémissements des crins de l’archet sur le métal des cordes. Il entendait ces gémissements avant tout autre son. Il essayait de se concentrer sur les notes, mais le moindre glissement lui remettait de nouveau en mémoire la respiration sifflante d’Ignacio Suquía. Ce même violoncelle qu’il embrassait et saisissait par le manche devenait par instants le corps gémissant du prêteur. Alors il commençait lui aussi à respirer bruyamment. Il lâchait le violoncelle et, dans la vague intention d’éviter les crissements, il enduisait à nouveau l’archet de colophane.

Même la nuit, il croyait entendre des cris étouffés. La mélodie de la suite se répétait encore dans sa mémoire et de ses intervalles semblaient surgir des murmures de douleur ; ils s’infiltraient dans son sommeil pour l’empêcher de dormir et parfois ils devenaient tellement réels que l’on aurait cru que quelqu’un passait un mauvais quart d’heure dans la pièce à côté. La nuit précédente, précisément, il avait vu briller près de lui les yeux ouverts de María Teresa. Il avait essayé de lui parler, mais finalement il n’avait pas osé, craignant qu’elle n’ai entendu la même chose que lui. 

[…]

Andrés entra dans le bureau et s’assit derrière la table ; il contempla à travers la fenêtre la légère clarté azurée qui commençait à percer entre les immeubles. Pendant un instant, il eut l’impression d’avoir passé une éternité dans ce lieu. Les lumières de la ville et le firmament encore étoilé qui s’étendait derrière la fenêtre paraissaient avoir été dessinés dans le moindre détail par sa mémoire à l’intérieur du cadre. Il sentit que la vie s’écoulait au-delà de l’espace qu’embrassaient ses sens et que son désir suffirait à abattre ou à incendier les constructions qui se dressaient en face de lui. Il sentit au bout de ses doigts la tension des fils qui mettaient en mouvement la vie de la ville. Il pouvait se souvenir des centaines de visages et de chacune des voix qui étaient passées par ce bureau depuis son arrivée. Tout était limpide puisque chaque pièce avait un sens. »

 

Felipe Hernández

La Dette

Traduit de l’espagnol par Dominique Blanc

Coll.  « Otra memoria », Verdier, 2003

https://editions-verdier.fr/livre/la-dette/

samedi, 06 juillet 2019

Pai Chu Yi, « En plantant un pin »

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« 1

J’aime ce pin d’un pied à peine,

Replanté de mes propres mains.

Il garde encore le vert que reflétait le ruisseau,

Il est encore voilé de la brume humide de la montagne.

Je l’ai replanté au soir de mon âge,

Il mettra longtemps à grandir.

Pourquoi passé quarante ans,

Planter un arbrisseau de quelques pouces ?

Pourrais-je voir ses ombrages ?

Vivre soixante-dix ans est bien rare.

 

2

J’aime votre ténacité devant l’hiver,

Et j’aime votre droiture.

Pour vous voir chaque jour,

Je vous ai planté devant mes marches.

Si la mort ne vous en empêche,

Je sais que vous atteindrez les nuages. »

 

Pai Chu Yi (Bai Juyi) – 772-846

in La poésie chinoise des origines à la révolution

Traduction, choix et présentation de Patricia Guillermaz

Seghers, 1957, rééd. Marabout université, 1966

vendredi, 05 juillet 2019

Mario Rigoni Stern, « Histoire de Tönle »

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« Les saisons s’écoulaient pour revenir ensuite. De la fonte des neiges jusqu’aux premières chutes, il allait d’un pays à l’autre, à travers les États de l’Autriche-Hongrie, travaillant au hasard des occasions, avec tantôt de bons tantôt de moins bons résultats. En hiver il restait dans son trou, chez lui. Il ne quittait pas le hameau, sauf quand il allait au bois dans la forêt ou qu’il se réfugiait dans quelque cabane, craignant de se faire surprendre par les carabiniers qui l’avaient toujours sur leurs listes pour l’arrêter et, bien sûr, lui faire purger ses quatre années de prison. Mais chaque fois, au début de l’hiver, à l’approche de Noël, il rentrait chez lui aux premières heures de la nuit, après que le soir avait fait s’évanouir dans l’obscurité le cerisier sur le toit de chaume. Et quand il franchissait la porte de la maison il trouvait un nouveau fils ou une nouvelle fille, qu’à l’état civil on enregistrait sous son nom avec quelque ironie mais l’archiprêtre tranchait : si les carabiniers du roi n’arrivaient pas à arrêter le père dont on disait qu’il était en fuite de l’autre côté de la frontière, il n’y avait pas de raison de supposer que sa femme concevait d’un autre que lui !

Le temps cependant, marquait les visages des gens de la famille et des amis. Il se produisait des choses nouvelles, et de nouvelles idées circulaient jusque parmi les habitants de nos hameaux. Beaucoup, maintenant, allaient travailler au-delà des frontières. Ils partaient au printemps, par groupes, avec leurs outils dans une brouette et, à pied, suivaient la route de l’Asstal et le Menador jusqu’à Trente, où ceux qui avaient des sous pouvaient même prendre le chemin de fer. Parfois se joignaient à ces groupes des enfants qui avaient à peine achevé l’école primaire et, à la frontière du Termine, les douaniers des deux côtés les laissaient passer sans la moindre formalité : tout au plus leur demandaient-ils s’ils avaient un certificat de baptême sur eux.

Ceux qui avaient réussi, après avoir travaillé en Prusse ou en Autiche-Hongrie, à accumuler l’argent nécessaire pour payer le prix du bateau émigraient aux Amériques. Là-bas, écrivaient-ils, c’était tout autre chose : le travail ne manquait jamais et la paye était plus élevée que dans n’importe quel autre pays.

On commença aussi à parler de socialisme, d’associations ouvrières, de coopératives d’artisans. Ceux qui n’avaient pas le courage de prononcer le mot “socialisme” disaient et écrivaient “socialité” mais, chose curieuse, les usagers des biens de la communauté, c’est-à-dire tous ceux qui résidaient dans nos communes étaient appelés “communistes”, même sur les papiers officiels. »

 

Mario Rigoni Stern

Histoire de Tönle

Traduit de l’italien par Claude Ambroise et Sabine Zanon Dal Bo

Préface de Claude Ambroise

Coll. Terra d’altri, 1998, rééd. Verdier poche, 2008

https://editions-verdier.fr/livre/histoire-de-tonle/

jeudi, 04 juillet 2019

Pierre Bergounioux, « Hôtel du Brésil »

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© cchambard

 

« La vie intérieure, entre quatre murs, sous plafond, sur parquet, dans les étages, comprime, exaspère la vie intérieure. Des pensées qui, dehors, se perdraient dans l’étendue, se dilueraient dans l’atmosphère, se trouveraient ramenées à leurs justes proportions par les choses prochaines, ici tournent en rond, se heurtent aux cloisons, reviennent sur celui qui les forme, l’accaparent, l’obsèdent.

Je me souviens d’avoir perçu, à tort ou à raison, comme une sourde affinité entre les livres de Freud et ceux, par exemple, de Kafka, de Thomas Mann, ses compatriotes et quasi contemporains, que je découvrais au même endroit, à la même époque. Une littérature d’appartement, de chambre, celle dans laquelle le pauvre Gregor Samsa s’éveille, un matin, métamorphosé en cloporte (en blaps mortifère, selon Nabokob), celle que regagne, chaque soir, Hans Castorp au sanatorium de La Montagne magique et puis la pièce, avec un divan, de lourdes tentures, de fragiles statuettes, Bergasse 19, à Vienne, où des citadins viennent confier leurs hantises, leurs rêves, leurs malheurs.

La contribution de Freud à la clarification de l’énigme que nous sommes à nous-mêmes est assurément éminente. Il est de ceux, peu nombreux, qui, d’âge en âge, ont illuminé notre nuit. Mais pour concerné que je fusse, étant homme, par ce qu’il nous a dit, mon humanité se trouvait augmentée ou diminuée d’une simplicité champêtre (ou d’une idiotie rurale) qui restait en dehors, aux deux sens du terme, du principe explicatif qu’il était descendu chercher, salon sa propre expression, aux Enfers – Acheronta movebo. »

 

Pierre Bergounioux

Hôtel du Brésil

Coll. Connaissance de l’inconscient / Le principe de plaisir, Gallimard, 2019

 

lundi, 01 juillet 2019

Michaël Glück, « Ciel déchiré, après la pluie »

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© Michel Durigneux

 

« Ce pourrait être, s’il fallait raconter, s’il fallait répondre aux désirs d’histoires qui tentent de combler un vain, un pitoyable besoin de consolation d’on ne sait plus quelle souffrance, ce pourrait être ainsi qu’il faudrait commencer – bien que tout soit depuis si longtemps commencé et redit, répété. Ou recommencer plutôt – car récits ont été commencés, même s’ils nous perdent et aggravent notre dispersion plus qu’il ne la réparent. Ce pourrait être donc, quelque part en Europe, oui ce nom-là et cet autre Sangatte ou cet autre Mukacevo, des jungles, des villes de réfugiés, mais non les villes-refuges qu’on eût pu espérer, lieux d’hospitalité – car pour ce qui est de l’hospitalité, ces villes, qui n’en sont pas, non pas vraiment ou qui n’en sont plus, si elles furent – cités de transit, faudrait-il dire, d’attente, de tri, de sélection. Ce pourrai-être, s’il fallait raconter des voix, oui des voix, issues de corps trafiqués par l’exténuation de vivre, la misère, les lendemains qui déchantent. Ce pourrait être l’une de ces villes ou bien encore ailleurs, sur d’autres continents, favélas, townships ou bidonvilles, sous-sols où s’agitent des survivants tandis qu’au-dessus, incessantes, tombent une pluie noire et la nuit. Et des voix qui se fuient, qui gémissent, geignent, s’éraillent, s’étouffent, des voix qui chercheraient des corps à habiter au-delà du théâtre d’ombres. Quelqu’un viendrait au milieu des voix, quelqu’un prendrait enfin corps – comme on dit prendre feu – parlerait dans le désarroi, aurait pourtant des gestes simples, annoncerait des évènements mineurs la neige, le passage d’un train, une mort, une naissance. Quelqu’un dirait avoir aperçu plus loin, dans les vieilles caves des quartiers nord, près d’une chaudière hors d’usage, une femme qui allaitait un enfant chauve, un vieillard qui peignait la chevelure blanche d’une vieille, un petit garçon qui souriait en berçant dans ses bras une poupée acéphale ou bien un ours borgne lequel, par son ventre béant, décousu, recrachait la paille dont il avait été bourré. Quelqu’un dirait plus tard que le petit garçon avait mangé toute la paille. Quelqu’une, une autre viendrait dire qu’elle avait fermé les paupières d’un récitant qui prétendait, lors d’une sortie du sous-sol, cela se produisait parfois, avoir vu, là-haut, dehors, un homme qui marchait sous la pluie le long d’une voix ferrée. Et un autre demanderait comment pouvait-il voir celui-là, comment lui qui nous dit avoir cousu la nuit dans ses yeux, comment oui, eût-il pu voir alors que tu sais, comme nous savons tous, que, sous nos paupières, il n’y a que des nids d’araignées qui tissent nos ténèbres. Comment, toi qui viens de dire, peux-tu nous mentir ainsi et pourquoi. Puis un autre ajouterait : les mensonges sont nos récits. »

 

Michaël Glück

Ciel déchiré, après la pluie

L’Armourier, 2019

http://www.amourier.com/672-ciel-dechire-apres-la-pluie.php

samedi, 29 juin 2019

Christophe Pradeau, « Les Vingt-quatre Portes du jour et de la nuit »

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© Sophie Bassouls

 

« Je suis à quatre pattes – c’est le premier souvenir, celui au-delà duquel il sera à jamais impossible de remonter – le nez levé vers ma mère, qui, tout là-haut, cheveux dénoués tombant jusqu’aux reins, dressée comme une danseuse sur la pointe de ses pieds nus, ongles peints aux couleurs de l’aurore, pousse du doigt la grande aiguille de la pendule, celle de la cuisine, demeure mystérieuse du coucou qui chante à longueur de temps, apprivoisant les heures, et le geste de ma mère fait brusquement lever en moi le soleil noir de l’angoisse, sentiment encore inconnu et dont je ne ferai de nouveau l’expérience, auquel du moins je ne saurais donner un nom, que bien des années plus tard, au passage de la cinquantaine, qui fut pour moi aussi redoutable que celui du Cap Horn pour les caravelles espagnoles. L’angoisse me fouaille le ventre dès l’instant où je comprends, effrayé de voir que les aiguilles s’emballent, comme prises de panique, que le geste intrusif parfaitement inconséquent, de la jeune femme dont le corps me surplombe, menace de détraquer le temps, que l’on entend grincer, gémir, dont les jointures commencent à craquer, menaçant de céder. Je ne saurais dire quelle forme pitoyable ou majestueuse le temps prit à mes yeux en ce jour très ancien de ma prime enfance, rien en tous cas qui ressemble d’un peu près au figures volontiers grand-guignolesques que je découvrirais bien plus tard dans les gravures des livres ou dans les ténèbres domestiquées des cinémas du Quartier latin : squelette ricanant un sablier à la main, silhouette voilée de noir striant l’air du tranchant de sa faux, dément cyclopéen déchirant de ses ongles, dévorant le corps hurlant de ses enfants, ou mélancolique vieillard au regard aussi immobile que l’eau morte d’un étang, où l’on n’en finirait pas de tourner comme dans l’hélice des grands puits à vis de l’antique cité d’Orvieto, mais je sais que je l’ai vu et que le voyant j’ai anticipé l’instant inéluctable, catastrophique, où il faudrait qu’à la fin se dégondent les hautes portes de bronze qui défendent l’existence contre les coups de boutoir, les morsures, le lent travail d’érosion, lame après lame, auquel se livre à chaque instant, dans le réduit des corps, l’inlassable ressac du néant. C’est ainsi du moins que je m’imaginais à six, à onze ans, la tête pleine d’histoires absurdes de vallées perdues, la précarité de l’existence : une civilisation mystérieuse, lointaine héritière peut-être des Atlantes, ayant prospéré, en marge de l’aventure humaine, dans le secret d’immenses cavernes souterraines, dont la survie dépend des remparts édifiés jadis pour contenir les assauts de l’Océan, dont les eaux battent sans relâche digues et barrages, tourbillonnent contre les portes qui maintiennent hermétiquement closes les passes par où les vagues ne demandent qu’à venir s’engouffrer pour emporter avec elles jusqu’au souvenir de l’enclave, de ce monde autonome aussi renfermé sur lui-même qu’une bulle d’air dans une goutte d’ambre ou dans l’eau d’une agate. Et j’avais conscience, tout en rêvant, que le coucou, que ce rêve qui n’en était pas un mais le véhicule d’un souvenir, contenait en lui toute mon existence, que mon existence tout entière contribuait à donner rétrospectivement sa forme à la scène oubliée, qui ne s’inscrivait pas seule, parfaitement détourée, sur l’écran de mes paupières closes mais charriant avec elle mille souvenirs enfouis, réchappés de tous les âges de la vie, agrégés jusqu’à former une concrétion bosselée d’excroissances, semblables à celles auxquelles les spéléologues, balayant de leurs lampes le ciel des cathédrales souterraines, s’évertuent à donner un nom, immobilisant de la sorte la ressemblance fuyante, qui flotte incertaine, dans les profondeurs des formations calcaires comme le pressentiment d’une forme emprisonnée : l’Ours, le Bison, le Centaure, les Cerfs affrontés, l’Hyène rampante, le Grand Bénitier, l’Homme-Oiseau ithyphallique… »

 

 

Christophe Pradeau

Les Vingt-quatre Portes du jour et de la nuit

Verdier, 2017

https://editions-verdier.fr/livre/vingt-quatre-portes-jour-de-nuit/

vendredi, 28 juin 2019

Samy Langeraert, « Mon temps libre »

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© : Guka Han/Verdier 

 

« J’ai compris quelque chose : le temps s’écoule autour de moi, mais pas en moi. Tout au plus, il me frôle. Mon temps n’a rien à voir avec ce temps qui passe à l’extérieur. C’est un temps ralenti, ou engourdi, un temps un peu malade que j’émiette et qui tombe comme une neige lente, poudreuse. Aujourd’hui, par exemple, j’ai mis une heure et demie à prendre la décision d’ouvrir un compte bancaire, puis à peu près deux heures à choisir dans quelle banque, suite à quoi j’ai rempli un formulaire avec la précaution la plus extrême. Je le posterai peut-être demain, à moins que je ne change d’avis à ce sujet. Pourquoi ouvrir un compte en banque ? Pourquoi me lever avant onze heures ? Pourquoi sortir et apprendre à parler correctement la langue des gens d’ici ? Chaque jour apporte son lot de questions et plutôt que d’y répondre, je vaque à mes occupations habituelles, autrement dit, je réponds à d’autres questions, beaucoup plus simples. Au problème constitué par un temps chaud et sec, je réagis en arrosant les plantes. À la poussière qui s’accumule, je réplique par quelques coups de balai. À la faim et la soif, j’oppose des solutions diverses en fonction des boissons et de la nourriture disponibles, et ainsi de suite. Mes journées sont la somme d’une longue série de réponses à des problèmes de base. Le traitement des problèmes complexes est remis à plus tard. Mais à vrai dire, parfois, même les problèmes élémentaires me paralysent : je ne sais pas si j’ai faim, si j’ai suffisamment dormir, s’il est temps de balayer ou d’arroser les plantes. Et ainsi, les jours passent, et je travaille à peine, je lis et j’écris peu, la nuit arrive toujours plus vite. Sur le balcon, les géraniums produisent une quantité impressionnante de fleurs et les petits pois grandissent irrésistiblement, en s’agrippant à tout ce qu’ils trouvent, y compris à eux-mêmes. Lorsque leurs vrilles trouvent un support, elles s’y enroulent avec une frénésie étrange. Encore ni fleurs ni cosses, rien qu’une montée vertigineuse. »

 

Samy Langeraert

Mon temps libre

Coll. « Chaoïd », Verdier, 2019

https://editions-verdier.fr/livre/mon-temps-libre/

mercredi, 26 juin 2019

Michèle Desbordes, « L’emprise »

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© Vincent Fournier

 

« Je marche et je marche encore. Ça fait bientôt dix ans que je marche là de ce côté ou de l’autre du fleuve. Que je suis revenue.

Je marche dans l’été, et parfois au plus fort des chaleurs le ciel se charge d’une pluie soudaine ou d’orage, de giboulées, presque douces par-dessus les moissons. D’un trait le coteau file le long du fleuve, clair, brillant d’une lumière qu’il semble avoir amassée depuis les premiers soleils, avec conscience, avec scrupule la restituant, irradiant tout le bas du ciel, et parfois bien au-delà. La pluie commence à tomber. Je l’entends prendre sur le toit, doucement, et parfois dans un grand coup de vent cogner aux vitres. J’ai aimé la pluie, cette façon qu’elle a soudain de ne plus s’arrêter, de persister, opiniâtre, entêtante. Je me mets à la fenêtre, je regarde au loin le val disparaître dans le gris, j’aime les ciels bas, le gris qui s’éclaire doucement au-dessus du fleuve.

J’ignore pourquoi j’ai tant pensé à la maison de Saint-Jean-le-Blanc, cette maison qu’elle ne voulait pas, pourquoi j’y ai pensé comme à ce qu’on perd, doucement, tristement. Comme si de vivre là eût été reconquérir ce qu’il y avait à reconquérir, et reprendre ce chemin que par erreur ou simple inadvertance, et dans des temps si reculés qu’aucun de nous n’en avait la mémoire, nous avions quitté pour un autre, triste et morose et parsemé d’embûches et de périls, au lieu de se terrer comme des misérables dans cette maison où nous nous sommes échoués comme dans la tempête un bateau sur les récifs, de simples bancs de sable quand le vent ne souffle pas du bon côté. Le vent ne soufflait pas du bon côté je crois, ces années-là il n’a jamais soufflé du bon côté qu’il fallait. Est-ce elle que je vois se dresser devant moi ? venue rejoindre l’autre (la première, celle des exordes, des commencements de l’histoire quand tout est dit mais que rien encore n’arrive), pour ne faire plus qu’une seule et même demeure présente dans la plupart des livres que j’ai écrits, sur sa terrasse ou sa falaise parmi les ifs et les buis, ou dans une clairière au bout de son allée d’arbres. Je me dis que ces maisons-là sont autre chose que des maisons, que d’une façon ou d’une autre elles ont à voir avec ce qui s’écrit et se tient là dans l’ombre, vous habitant autant que vous-même les habitez, se faisant et se défaisant doucement dans le temps qui passe. Une de ces longues invisibles phrases par quoi se diraient les choses, un ordre ancien, un ordre perdu qui réapparaît fugitif et fragile, et qu’il faudrait saisir comme l’éclair, le poisson qui se dérobe à la paume.

La maison où je vis depuis mon retour me les rappelle sans doute. Il y a le coteau. La terrasse, le grand escalier de pierre. La craie pâle des murs. De là-haut je vois le chemin qui mène au fleuve, les rangs de pommiers dans le bas un peu avant les arbres de la berge. J’y suis jalousement attachée, et répugne à m’en éloigner. C’est là que je suis arrivée. Un jour il m’a semblé que j’arrivais, c’est ce que je veux dire, que là dans le calme des murs j’allais guetter je ne sais quel répit, je ne sais quel vieux rêve, un de ces endroits où doucement un soir on s’échoue, on ne demande qu’à s’échouer. »

 

Michèle Desbordes

L’emprise

Verdier, 2006

 

lire pour accompagner, ce bel hommage de Jean-Yves Masson : https://poezibao.typepad.com/poezibao/2006/03/carte_blanc...

lundi, 24 juin 2019

Maurice Blanchot, « Le dernier homme »

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« Souvenir que je suis, que j’attends cependant, vers lequel je descend vers toi, loin de toi, espace de ce souvenir dont il n’y a pas de souvenir, qui me retient seulement là où depuis longtemps j’ai cessé d’être, comme si toi qui peut-être n’existes pas, dans la calme persistance de ce qui disparaît, tu continuais à faire de moi un souvenir et à rechercher ce qui pourrait me rappeler à toi, grande mémoire qui pourrait me rappeler à toi, grande mémoire où nous sommes tous deux maintenus face à face, enveloppés dans la plainte que j’entends : éternels, éternels ; espace de froide lumière où tu m’as attiré sans y être et où je t’affirme sans te voir et sachant que tu n’y es pas, l’ignorant, le sachant. Croissance de ce qui ne veut pas croître, attente vaine des choses vaines, silence, et plus il y a de silence, plus il se change en rumeur. Silence, silence qui fait tant de bruit, agitation perpétuelle du calme, est-ce là ce que nous appelons le terrible, le cœur éternel ? Est-ce sur lui que nous veillons pour l’apaiser, le rendre calme et toujours plus calme, pour l’empêcher de cesser, de persévérer ? Est-ce moi qui serais pour moi le terrible ? Être mort et attendre encore quelque chose qui vous fasse souvenir de la mort. »

 

Maurice Blanchot

Le dernier homme

Gallimard, 1957