dimanche, 07 mars 2010

Claude Esteban

Dans le fleuve


CE.jpg« Un homme, d’avoir tant souffert, s’est jeté dans le fleuve, et ce fut, puisqu’il s’agissait de Robert Schumann, une manière pour les autres, non pas de l’entendre mieux, mais de s’émouvoir. Peut-être que ce geste, ce dernier geste avant de disparaître, signifiait comme un appel. Mais rien ne put s’interposer, ni l’amour d’une femme, ni la grandeur de ce qu’il avait écrit. Et nous, qui venons si tard, comment faire pour le soutenir tout un moment, comment l’arracher à cette nuit, à ce flot, à ce désastre ? Aimer les morts qui sont plus nobles que nous, c'est nous donner encore une sorte d’excuse et nous enorgueillir absurdement d’être là. Où sont-ils, ces maîtres de notre âme ? Nous écoutons ce qu’ils nous ont laissé, des signes qui nous traversent, qui nous illuminent, mais eux, qui les firent surgir de leur malheur, où vont-ils ? C'est le soir, c’est un soir de ce même hiver, et je crois que je ne suis pas seul puisque je me retrouve dans la voix d’un violon et que je sais que c’est un peu de la grâce de Schumann qui m’habite, mais c’est vrai que je suis toujours moi, et que ma détresse ou mon désarroi, peut-être aussi ma confiance secrète, ce privilège d’être là et de ne pas mourir, je les dois à cette immense douleur devant laquelle je demeure démuni, rien d'autre en vérité qu’un spectateur qui passe. Et que cette substance mystérieuse de la mort me pénètre, je n’y puis rien changer. Comme ils demeurent seuls, les témoins sublimes de leur défaite, comme ils sont nus. Un accord, deux notes qui se rejoignent, et soudain l’espace les écartèle, c'est un peu de moi qui renonce à mourir, et qui va mourir là-bas, dans le mouvoir atroce du fleuve. »


Claude Esteban
Janvier, février, mars (pages)
Farrago, 1999

mercredi, 24 février 2010

Lambert Schlechter

400px-Lambert-Schlechter--w.jpg« [...] à San Diego, quelques semaines après la mort de sa femme, Sándor Márai achète un revolver, lorsqu’il dit à l’armurier que cinquante cartouches, c’est peut-être plus qu’il n’en faut, celui-ci hoche la tête et remarque, indifférent : on ne sait jamais,

on ne sait jamais à quoi peut servir la deuxième cartouche, Márai pose le revolver sur sa table de nuit, quelques jours plus tard il le range dans le tiroir, il se demande comment il faut, le moment venu, diriger l’arme, sur la tempe ou dans la bouche, la nuit, insomniaque, il lit Voltaire, Le siècle de Louis XIV, je ne sais pas où se trouve San Diego, quelque part en Californie, comme autrefois j’entends au loin une scie scier, cette jeune femme qui passe devant l’étal des tomates, je le sais je le sens, va d’un moment à l’autre s’allonger et ouvrir les jambes,

ouvrir les jambes c’est si naturel et si élémentaire, mais ça ne se fait pas en public, cela se passe dans l’intimité & la pénombre, il y a les fines boucles de la toison et le rose vif et luisant des nymphes, comme autrefois j’entends au loin un chien aboyer, un jour après la décapitation, les tourterelles reviennent par deux, mystère, mais c’est une sorte de petit bonheur, même si nous ne saurons jamais qui de l’époux ou de l’amant a perdu la tête, la météo promet des éclaircies, mes rêves de la nuit pour autant que je m’en souvienne sont rassurants, je ne cauchemarde pas la nuit, mais j’angoisse le jour, [...] »

Lambert Schlechter
Le Murmure du monde
Coll. « Escales des lettres », Le Castor Astral, 2006

photographie : © : http://lb.wikipedia.org/wiki/Benotzer:Cornischong

jeudi, 18 février 2010

Umberto Saba

umberto-saba.jpgMon enfance fut pauvre et heureuse
grâce à peu d’amis, quelques animaux,
près de moi une bonne tante que j’aimais
comme ma mère, et dans le ciel Dieu immortel.

À l’ange gardien était réservée
la nuit la moitié de mon oreiller.
Plus jamais son ombre chérie n’est venue en rêve
après la première douceur de la chair.

Un rire irrépressible s’emparait de mes camarades
et moi j’étais saisi d’une étrange ferveur
quand je récitais des vers à l’école.

Sifflets, chœurs de cris d'animaux,
je me revois encore au fond de cet enfer, et j’entends
seule en moi une voix qui m’approuve.



Umberto Saba

poème 4 de “Autobiographie” (1924)

traduit de l’italien par Odette Kaan

in Il Canzoniere

L’Âge d'homme, 1988


mardi, 09 février 2010

Pascal Quignard, Bordeaux 4, 5 & 6 février 2010

WangHui-TheBeautyOfGreenMountainsAndRivers-1679-ShanghaiMuseum.jpg« Au temps de l’empereur Ti Yao vivait Hiu-yeou. L’empereur envoya à Hiu-yeou une troupe de ses meilleurs officiers pour lui demander d’accepter l’empire. Hiu-yeou fut pris d’une nausée imparable devant l’émissaire à la seule idée que l’empereur céleste eût songé à lui offrir de diriger le monde.
La main sur la bouche, il ne put rien répondre. Et il se retira.
Le lendemain, avant l’aube, alors que les officiers dormaient encore, il s’enfuit.
Il arriva au pied du mont Tsi-chan et découvrit un lieu si désert qu’il éprouva le désir de s’y établir. Il considéra autour de lui les roches qui pourraient l’abriter et posa son baluchon sous l’une d'entre elles.
Alors il descendit à la rivière pour se laver les oreilles.


*


Tch’ao-fou poussa plus loin que Hiu-yeou le mépris des choses politiques.
Tch’ao-fou vivait dans un petit ermitage, bien caché sous les feuillages, que nul ne pouvait voir, au pied du mont Tsi-chan, juste au-dessus de la vallée. Il possédait en tout et pour tout un champ et un bœuf. Alors qu’il descendait le flanc de la vallée pour aller faire boire son bœuf dans la rivière, Tch’ao-fou vit Hiu-yeou accroupi sur la rive, penchant la tête à droite, inclinant la tête à gauche, en train de se laver les oreilles.
Tch’ao-fou s’approcha de Hiu-yeou et, après l’avoir salué à plusieurs reprises, il lui demanda la raison de ses gestes rythmés.
Hiu-yeou rétorqua :
“ L’empereur Ti Yao m’a proposé de prendre les rênes de l'empire. Voilà pourquoi je suis en train de me laver soigneusement les oreilles.”
Tout le haut du corps de Tch’ao-fou frémit.
Il considéra en pleurant la rivière Ying.
Tch’ao-fou tira son bœuf par le licol et ne lui permit plus de boire dans la rivière où Hiu-yeou avait lavé des oreilles qui avaient entendu une semblable proposition. »


Pascal Quignard
La haine de la musique. Premier traité : Les larmes de saint Pierre
Calmann-Lévy, 1996

La peinture est de Wang Hui - La beauté des montagnes vertes et des rivières (1679). On peut voir l'original au Shangaï Museum


& & &



Pascal bib 2010.jpgJeudi 4 février à Sciences Po Bordeaux j’ai pu assister à une rencontre entre Pascal Quignard et des étudiants à l'invitation de Françoise Taliano-des Garets. Belle lecture de Pascal et nombreuses questions touchantes, voire pertinentes, des étudiants. J’ai principalement retenu cette réponse à la question, pourquoi écrivez-vous ? : « Je n’écris que pour deux yeux sévères que je ne pourrais pas satisfaire.» Les yeux en question sont ceux de la grand-mère de l’écrivain comme il nous le confirmera le lendemain au colloque, intitulé « l’Énigme », que l’ardua lui consacrait à la bibliothèque Mériadeck. Nombreuses communications inégales d’où parfois surgirent quelques pépites éparses - Jean-Louis Pautrot, JeanTucoo-Chala, Bernard Vouilloux - des avancées pertinentes - Chantal Lapeyre-Desmaison et Dominique Rabaté -, et un moment fort mais trop bref Pascal Quignard : le fantasme d’un roman latin (romain ?) de Bénédicte Gorillot. Les deux jours se sont hélas terminés par la communication nauséabonde et d’un ridicule total de Roger Navarri, qui a confondu l’exploration de son ego et celle de l’œuvre de Pascal Quignard.
Les rares, mais précieuses, interventions de l’écrivain, pendant les deux jours du colloque, ont toujours éclairé, souligné, ce qui devait l’être.
Nous pouvons, dès lors, reprendre notre travail de lecture en sa compagnie.



& & &

 

« Les livres partagent avec les tous petits enfants et les chats le privilège d’être tenus, des heures durant, sur les genoux des adultes. Et de façon extraordinaire, plus encore que les enfants, plus encore que les chats, ils ont le pouvoir de captiver jusqu’au silence le regard de ceux qui les regardent, de pétrifier les membres de leurs corps, de subjuguer les traits de leur visage jusqu’à leur donner l’apparence de l’imploration muette, l’apparence d'une bête qui est aux aguets, l’apparence d’une prière incompréhensible et peut-être éperdue.  »


Pascal Quignard

le Salon du Wurtemberg, Gallimard, 1986

mardi, 02 février 2010

Katy Remy

KRjpg.jpg« La femme des petites provinces n’habite nulle part, elle vit pendant la semaine dans un meublé et les jours de congé elle va de ville en ville à l’hôtel pour écrire, en vue de tous, au bistrot.
En une nuit, elle est n’importe où. Elle ne visite pas, elle s’installe sur la première place venue, au premier hôtel de basse catégorie et se met à écrire. Elle ne saura rien du lieu, ni des gens. Elle continue un travail d’écriture commencé ailleurs, longtemps auparavant, dans un pays noté disparu. Ce qu’elle appelle “travail d’écriture”, c’est une consignation du temps, un rassemblement de son énergie qui l’oblige à s’installer pour écrire en arrivant et à écrire sans arrêt pendant deux jours. L’écriture n’est pas automatique ? Ni magie ni facilité. Même si des mots s’écrivent sous ses doigts.
La femme des petites provinces peut raconter qu’elle a arpenté Buenos Aires ou Gilette. Vous ne la croirez pas. Mais guère plus si elle vous décrit la taille des vignes dans la montagne. L’écriture n’est pas faite pour être crue. »


Katy Remy
La femme des petites provinces
Contre-Pied, 2009

vendredi, 29 janvier 2010

Xavier Person

HOW TO DISAPPEAR COMPLETELY


IMGP2396.JPG« Je n’avais pas commencé à parler que déjà je cherchais à me taire, je n’étais retourné dans ce rêve que pour t’y retrouver, je ne t’écris pas une phrase plutôt qu’une autre à l’intérieur d’une seule phrase, je ne peux plus dire ton nom si je te regarde de trop près, j’écrivais pour que le rêve d’une phrase se réalise et ce n’était qu’un rêve, c’était comme toucher une peau, toucher la peau extra sensible de la phrase et alors une autre phrase commençait, je ne voulais faire l’amour qu’à une phrase et dans cette phrase, j’échangeais cette phrase contre un rêve et du coup ne trouvais rien à te dire, tourné vers le mur. »

Xavier Person
Extravague
Le bleu du ciel, 2009

lundi, 25 janvier 2010

Fleur Jaeggy

images.jpg« À quatorze ans j’étais pensionnaire dans un collège de l’Appenzell. En ces lieux où Robert Walser avait fait de nombreuses promenades lorsqu’il se trouvait à l’asile psychiatrique, à Herisau, non loin de notre institution. Il est mort dans la neige. Quelques photos montrent ses traces et la posture de son corps dans la neige. Nous ne connaissions pas l’écrivain. Et il était même inconnu de notre professeur de littérature. Parfois je pense qu’il est beau de mourir ainsi, après une promenade, de se laisser choir dans un sépulcre naturel, dans la neige de l’Appenzell, après presque trente années d’asile, à Herisau. Il est vraiment dommage que nous n’ayons pas connu l’existence de Walser, nous aurions cueilli une fleur pour lui. Kant lui-même, avant sa mort, fut ému lorsqu’une inconnue lui offrit une rose. En Appenzell, on ne peut faire autrement que de se promener. Si l’on regarde les petites fenêtres bordées de blanc et les fleurs laborieuses et incandescentes sur les appuis des fenêtres, on ressent une stagnation tropicale, une luxuriance tenue à bride haute, on a l’impression qu’à l’intérieur il se passe quelque chose de calmement obscur et un peu malade. Une Arcadie de la maladie. On dirait qu’il y a là une paix idyllique et mortelle, dans un éclat brillant. Une jubilation de chaux et de fleurs. À l’extérieur des fenêtres le paysage lance un appel, ce n’est pas un mirage, c’est un Zwang, disait-on au collège, une imposition. »

Fleur Jaeggy
Les années bienheureuses du châtiment
Traduit de l’italien par Jean-Yves Manganaro
Gallimard, 1992, rééd. 2004

Merci à Enrique Vila-Matas d'avoir attiré mon attention sur Fleur Jaeggy dans son indispensable Journal volubile.

dimanche, 24 janvier 2010

Le web est un feuillteton n° 1

arton2021-0c890.jpgFrançois Bon lance aujourd'hui le premier numéro de Le web est un feuilleton sur publie.net : "Idée simple : faire une passerelle entre les textes mis en ligne et l’actualité continue de nos auteurs, dont une bonne part sont des acteurs essentiels du web littéraire.

Le faire sous la forme d’une revue de création, qui puisse se lire comme un ensemble, une fiction, un magazine, s’imprimer ou se distribuer.

Voilà comment est né Le web est un feuilleton. Nous avons décidé d’un bimensuel, hommage secret à notre ancienne Quinzaine littéraire.

Le feuilleton sera distribué sur publie.net comme les autres textes, mais sur la page d'accueil on trouvera toujours à lire l’intégrale du dernier numéro.

Les précédents seront accessibles à l’ensemble de nos abonnés, ou en achetant l’accès à la série de l’année.

Le script "prévisualiser ce livre" ci-dessus, qui permet de lire en ligne le numéro en cours, est public, et peut être implémenté d’un simple copier/coller sur les blogs ou sites de nos auteurs, ou des bibliothèques qui le souhaitent.

Accrocher : par la seule confiance dans l’écriture, les voix et visages, les chroniques et réflexions, susciter le désir d’aller chercher sur publie.net les textes édités de chaque auteur (ils ne figureront pas tous dans chaque numéro, même si le noyau le plus actif de notre coopérative sera l’élément moteur du feuilleton), mais aussi de considérer le web lui-même comme un grand livre vivant, sans cesse renouvelé, et pleinement dépositaire (je n’ai pas dit exclusivement !) de l’expérience littéraire.

C’est parti, dans le plaisir. Comme le site lui-même, une nouvelle expérience qui trouvera sa dimension en marchant. Même pour nous, qui nous lisons les uns les autres et suivons de près l’actualité des sites, le regard est différent, la lecture plus intense, par le seul fait de composer ce parcours, et l’offrir...

D’où cette rupture de modèle pour la diffusion, n° en cours en accès libre et archives réservées aux abonnés ou aux acheteurs de la licence annuelle."

Bonne lecture à tous.

http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2021

vendredi, 08 janvier 2010

Mes livres de l'année… & quelques films

 

Irene-1.jpg

 

Je tiens depuis mon plus jeune âge, très scrupuleusement, la liste de mes lectures.

Voici, pour l'année 2009, celles que je retiens parmi la centaine passée sur laquelle je me suis penché, et que j'aimerais conseiller. Sans aucun palmarès, simplement inscrits dans l'ordre de leur lecture. Tous les livres n'ont pas paru en 2009, certains avaient déjà été lus en d'autres années.

L'exercice est sans doute vain… Peut-être, donnera-t-il quelques envies à quelques lecteurs, c'est le moins que je souhaite en ce début d'année.

Frédéric Boyer, Hammurabi, Hammurabi, P.O.L
Chloé Delaume, Dans ma maison sous terre, Coll. Fiction & cie, Seuil
Anne-Marie Garat, Hongrie, coll. Un endroit où aller, Actes Sud
Leslie Kaplan, Mon Amérique commence en Pologne, P.O.L
Édith Azam, Rupture, Dernier télégramme
Dorothée Volut, Alphabet, Éric Pesty
Arno Bertina, Ma solitude s’appelle Brando, Verticales
W. G. Sebald, Campo santo, traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau et Sybille Muller, Actes Sud
Maurice Blanchot, l’Instant de ma mort, Fata Morgana
Jerome Rothenberg, les Techniciens du sacré (anthologie, version française établie par Yves di Manno), José Corti
Pierre Guyotat, Vivre, Denoël
Roland Barthes, Journal de deuil, coll. Fictions & cie., Seuil
António Lobo Antunes, Livres de chroniques V, traduit du portugais par Michelle Guidicelli, Christian Bourgois
Laura Kasischke, la Vie devant ses yeux, traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne Wicke, Christian Bourgois
Bohumil Hrabal, Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, traduit du tchèque par Milena Braud, Seuil
Michel Chaillou, le Dernier des romains, Fayard
Agnès Desarthe, le Remplaçant, Coll. Fiction & cie, Seuil
Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne, P.O.L
Augustin, les Aveux, traduit du latin par Frédéric Boyer, P.O.L
Truman Capote, De sang froid, traduit de l’anglais (États-Unis) par Raymond Girard, Gallimard
Jean-Jacques Viton, Je voulais m’en aller mais je n’ai pas bougé, P.O.L
Julien Blaine, Blaine au Mac un Tri, Al Dante
Enrique Vila-Matas, Journal volubile, traduit de l’espagnol par André Gabastou, Christian Bourgois
Pierre Michon, les Onze, Verdier
Pascal Quignard, la Barque silencieuse, Seuil
Françoise Clédat, le Gai Nocher, Tarabuste
Gwenaëlle Aubry, Personne, Mercure de France
Gaétan Soucy, l’Angoisse du héron, L’Escampette
Isabelle Baladine Howald, la Douleur du retour, La Cabane
François Matton, Autant la mer, P.O.L
Yoko Tawada, le Voyage à Bordeaux, traduit de l’allemand par Bernard Banoun, Verdier
Xavier Person, Extravague, le bleu du ciel
Catherine Mavrikakis, le Ciel de Bay City, Sabine Wespieser
Liliane Giraudon, Biogres, Ritournelles/Malagar
Laurent Mauvignier, Des hommes, Minuit

 

& quelques films, en vrac :


Alain Cavalier, Irène
Agnès Varda, les Plages d’Agnès
Jacques Demy, les Demoiselles de Rochefort
Clint Eastwood, Gran Torino
Jonathan Demme, Rachel se Marie
Bennet Miller, Capote
Arnaud Depleschin, un Conte de Noël
Ken Loach, Looking for Éric
Woody Allen, Whatever Works
Joseph Losey, The Servant
Alexandre Sokourov, Alexandra
Martin Ritt, The Molly Maguires
François Truffaut, Vivement dimanche
Peter Hyams, Outland

La photo est extraite du film Irène d'Alain Cavalier.

vendredi, 01 janvier 2010

MMX

 

carte-de-voeux-2010.jpg

 

 

Avec ce petit conte d’Enrique Vila-Matas, je souhaite à chacun la meilleure année 2010 possible.



« Pensant à Madrid, j’ai imaginé qu’on y inventait la poudre de la sympathie malgré la loi sur le tabac – elle serait une sorte de râpé – et, au début, elle avait quelque chose de clandestin. La nouvelle invention était capable de transformer un pays entier. Celui qui la goûtait changeait immédiatement d’humeur, non seulement il souriait, mais en plus il devenait adorablement joyeux et sympathique, détendu, attentif aux opinions d’autrui : élégant, discret, intelligent, un vrai démocrate.
L’inventeur de la poudre de la sympathie faisait ses premiers essais et expériences sur les chauffeurs de taxi de Madrid, changeant en une semaine leur caractère de cochon, faisant d’eux des gens qui écoutaient avec une joie évidente de la musique classique ou des récitals de poésie. Leur sympathie était telle et leurs éclats de rire si bienfaisants que l’Espagne changeait de façon spectaculaire du soir au matin, parce que ces mêmes chauffeurs de taxi de Madrid transmettaient la révolution des œillets et le rire : un rire qui, par le truchement de la poudre magique, se répandait jusqu’aux évêques fondamentalistes et au personnel d’Iberia et finissait par pulvériser littéralement la malveillance traditionnelle des franquistes. Et tout le pays se gondolait. On n’écrivait plus de romans sur la guerre civile et il y avait une grande fête dans la vieille maison tragique de Bernarda Alba*.
La révolution se répandait en Espagne à partir de ses fondements les plus souterrains et contaminait le reste des citoyens. Le rire, c’est l’échec de la répression, entendait-on dire partout. Et des chauffeurs de taxi de Madrid et des commandants d’Iberia devenaient l’élite intellectuelle la plus importante d’Europe. Et tout le monde riait. Même les évêques espagnols. »


Enrique Vila-Matas
Journal volubile
Traduit de l’espagnol par André Gabastou
Christian Bourgois, 2009

* La Maison de Bernarda Alba (la Casa de Bernarda Alba), drame en trois actes de Federico García Lorca, 1936 (note du blogueur).

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mardi, 29 décembre 2009

Mon cœur au soir

Trakl.jpgLe soir on entend le cri des chauves-souris,
Deux chevaux galopent dans la prairie,
L’érable roux frissonne.
Le promeneur voit paraître la petite auberge au bord du chemin.
Délicieux, le goût du vin jeune et des noix,
Délicieux, le vertige de l’ivresse dans l’obscure forêt.
À travers de noires futaies résonnent des cloches douloureuses.
Et des gouttes de rosée tombent sur mon visage.


Georg Trakl
Rêve et folie & autres poèmes, traduction Henri Stierlin
(suivi d’un choix de lettres traduites par Monique Silberstein)
Éditions Héros-Limite, 2009

jeudi, 24 décembre 2009

Traité du rouge-gorge

rouge-gorge.jpg« Jésus est sur la croix. Un petit oiseau gris tout à coup descend du ciel et volette autour de la croix. Il s’approche de Jésus et essaie à l’aide de son bec d’arracher le clou qui est à la droite du Seigneur et qui perce sa main.

*


Le clou bouge un peu ; le sang divin coule sur sa gorge ; il recommence encore.


*


Jésus ouvre les yeux, tourne son visage vers le petit oiseau gris, le regarde qui s’échine. À voix très basse il lui chuchote qu’en souvenir du secours qu’il a cherché à lui porter sa poitrine restera marquée de son sang jusqu’à la fin du temps, jusqu’à l’extinction du monde, jusqu’à l’engloutissement des oiseaux dans l’espace. »


Pascal Quignard
Petits traités, XXIIe traité
Maeght éditeur, 1990, rééd. Folio 2976, 2002