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samedi, 26 novembre 2016

Pour maman

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© : cchambard

 

« On entre seul chez ceux qui furent.

Aucun cortège n’entre avec celui qui est mort dans le monde des morts qui n’est pas un monde

et la lamentation funèbre qui le pleure n’est même plus un bruit pour ses oreilles.

Celui-là qui jadis partit était aussi seul à quitter la lumière que celui qui déjà s’apprête à s’en aller, suffoquant à mourir dans le jour qu’il découvre.

Il faut dire de la mort : port terrible où on s’embarque seul

sur ce qui sombre

pour ce qui sombre. »

 

Pascal Quignard

« Sur la solitude »

in Sur l’idée d’une communauté de solitaires

Arléa, 2015

 

jeudi, 17 novembre 2016

François Dominique, « Tournoyer avec Roger Laporte »

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Roger Laporte & François Dominique

 

« La lecture de Une vie, biographie est censée nous révéler (non au sens mystique, mais comme la révélation d’un négatif en photographie) qu’une certaine modalité d’ÉCRIRE permet d’accéder, non pas au monde du vivant en général, mais à la forme de vie générée par l’écriture. Pas même le Christ, qui n’a jamais écrit durant sa courte vie qu’une seule phrase sur le sable, n’envisageait la vie, précaire ou éternelle, comme le produit de l’acte d’écrire… et les “Écritures” des apôtres n’ont jamais prétendu être une sorte de “Le Livre s’est fait chair”, Roger Laporte, lui, démiurge ou Don Quichotte, n’envisage que cela : écrire pour accéder à “une” vie suréminente : “J’irai de ce côté, jamais d’un autre”. Alors ? “Folie d’écrire”, comme le disait Blanchot parlant de Hölderlin, de Kafka et de… Laporte (article de Libération, 6 mars 1986) ? Oui, mais patience…

Au lecteur de relancer les dés et la mise, de voyager à ses frais, d’explorer à ses risques et périls. À cet égard, Une vie, biographie s’inscrit comme un jalon sur un parcours dont le terme n’est jamais fixé par avance. Ainsi, Roger Laporte écrivait dans Fugue – Supplément, en 1973 :

Appeler Biographie un ouvrage qui pourtant ne relate rien de ma vie d’homme comme telle, où il est seulement question d’écrire, c’est affirmer qu’une certaine vie n’est ni antérieure, ni extérieure à écrire, qu’on ne saurait donc connaître cette vie-là autrement qu’en écrivant. Biographie n’est donc pas un pur contenu : même ce mot, surtout ce mot, n’a tout son pouvoir qu’en liaison concrète avec ce qu’il implique : la vie économique de l’entreprise littéraire. Je crois que toute consommation passive de l’ouvrage que j’écris est impossible ; j’ose espérer que sa lecture, loin d’assouvir l’appétit, éveille le désir d’écrire et, à la limite, j’aimerais que cet ouvrage soit seulement scriptible, tel donc que seul un scripteur, du moins virtuel, puisse en faire la lecture.

Dix ans plus tard, la même exigence s’affirme, avec la plus grande concision, dans Moriendo : “Poursuivre – Poursuivre : silencieuse injonction à laquelle plus tard d’autres répondront.”

Il ne s’agit évidemment pas de susciter des zélotes ni des épigones : voilà ce qui pourrait arriver de pire à une œuvre de cette envergure. Je veux seulement dire que, nous autres, en qualité de lecteurs, ne sommes pas seulement tenus par l’amitié ; nous devons observer la façon dont le texte agit sur nous, dans une dynamique : vivre-lire-écrire-vivre… »

 

François Dominique
Tournoyer avec Roger Laporte
Fata Morgana, 2016

dimanche, 13 novembre 2016

Laura Kasischke, « Mariées rebelles »

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DR

 

« ROSIER

 

J’ai déterré mon grand-père   par accident

en plantant le rosier derrière l’appentis

 

Ses cheveux enterrés de longue date sont aussi doux et blancs

qu’une toile d’araignée, et l’araignée est argentée

et elle la tisse   la tisse

et en se relevant, il me dit :     Bon

je n’ai pas beaucoup de temps pour t’expliquer, ma chérie

alors il faudra que tu organises tout

toute seule   Assure-toi de trouver une place

pour chacun de nous

 

Mon grand-père me parle gentiment depuis la mort

et les mots sont si étincelants qu’ils volent

autour de sa tête comme une pluie

d’oiseaux éblouissants   et je suis soulagée de voir

que cette modeste tombe

ait pu comprimer toute cette douleur en lumière d’étoiles

dans mon propre jardin   où un beau jour mes enfants

pourront entailler le chagrin

à coups de burins et de piques

et le faire briller et le brandir à la lumière

du soleil   pour voir clairement la douleur dans la mort

comme je n’ai jamais pu la voir dans la vie   Les enfants

voici l’endroit

où votre arrière-grand-père

s’est changé en cendres de verre   C’était un homme

qui pleurait des larmes étincelantes

qui sa vie durant a bu

et pour qui le tourment se sirotait pur

 

C’était un homme gentil qui détestait les enfants

mais aimait les victimes et savait

quelles chairs palper parmi les plus tendres

et les abîmés de la vie le connaissaient à des kilomètres à la ronde

et l’appelaient par son nom

 

Mais voyez   sa souffrance s’est changée

en une poussière d’étincelles si fine qu’elle choque le regard

La mort doit finalement lui convenir

La mort doit énormément lui plaire

 

Il dit :   Bon

Assure-toi de prévoir largement pour les uns et les autres

et n’aie pas peur   nous serons rentrés lundi

et personne ne saura jamais que nous sommes partis

 

Je délire de joie comme un enfant fiévreux

et me rend compte qu’il est la source

de toute musique   de toute la musique

que ma vie a créée   de lui émane un chœur aveuglant

et je pleure enfin   à genoux 

dans la terre   les bras chargés d’épines   je

suis prêt à le suivre   n’importe où   prête

à emmener tout le monde avec moi

 

Mais quand vient le jour   (car il vient)

je ne suis plus si sûre   je

ne suis plus si sûre d’être

prête à partir »

 

Laura Kasischke

Mariées rebelles

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy

Préface de Marie Desplechin

Page à Page, 2016

 

mardi, 08 novembre 2016

Fleur Jaeggy, « Proleterka »

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DR

 

« Plusieurs années ont passé et j’ai, ce matin, un désir soudain : je voudrais les cendres de mon père.

Après la crémation, on m’a envoyé un petit objet qui avait résisté au feu. Un clou. On me le rendit intact. Je me demandais alors si on l’avait vraiment laissé dans la poche du costume. Il doit brûler avec Johannes, avais-je dit aux employés du crématorium. On ne devait pas l’ôter de sa poche. Dans ses mains, il eut été trop visible. Aujourd’hui, je voudrais les cendres. Ce doit être une urne comme tant d’autres. Le nom gravé sur une petite plaque. Un peu comme les plaques des soldats. Comment se fait-il qu’il ne me vint pas à l’esprit alors de demander les cendres ?

À cette époque, je ne pensais pas aux morts. Ils viennent vers nous tardivement. Ils se rappellent à nous quand ils sentent que nous devenons des proies et qu’il est temps d’aller à la chasse. Quand Johannes est mort, je n’ai pas pensé qu’il était vraiment mort. J’ai pris part aux obsèques. Rien d’autre. Après la cérémonie funèbre, je suis partie tout de suite. C’était une journée bleue, tout était fini. Mademoiselle Gerda s’est occupé de tous les détails. Je lui sais gré de cela. Elle a pris rendez-vous pour moi chez le coiffeur. Elle m’a trouvé un tailleur noir. Modeste. Elle a suivi scrupuleusement les volontés de Johannes.

Mon père, je l’ai vu pour la dernière fois dans un lieu où il faisait froid. Je l’ai salué. À côté de moi, il y avait mademoiselle Gerda. Je dépendais d’elle, en tout. Je ne savais pas ce que l’on fait quand une personne meurt. Elle connaissait avec précision toutes les formalités. Elle est efficace, silencieuse, timidement triste. Comme une hache, elle avance dans les méandres du deuil. Elle sait choisir, elle ne doute pas. Elle a été si diligente. Je n’ai même pas pu être un peu triste. C’est elle qui avait pris toute la tristesse. Je la lui aurais donnée de toute façon, la tristesse. À moi, il ne me restait rien.

Je lui ai dit que je voulais me trouver un moment seule. Quelques minutes. La salle était glaciale. Pendant ces quelques minutes, j’ai glissé le clou dans la poche du costume gris de Johannes. Je ne voulais pas le regarder. Son visage est dans mon esprit, dans mes yeux. Je n’ai pas besoin de le regarder. Au lieu de le regarder, je faisais le contraire. Ou plutôt, je le regardais bien, pour voir, et savoir, s’il y avait les marques de la souffrance. Et je fis une erreur. Comme je le regardais très attentivement, son visage m’a échappé. J’ai oublié sa physionomie, son vrai visage, celui de toujours.

Mademoiselle Gerda est revenue me chercher. Je tente d’embrasser Johannes sur le front. Mademoiselle a un mouvement de dégoût. Elle m’en empêche. Ce fut un désir si soudain, ce matin, de couloir les cendres de Johannes. À présent, il s’est évanoui. »

 

Fleur Jaeggy

Proleterka

Traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro

Gallimard, 2001

vendredi, 04 novembre 2016

Jacques-Henri Michot, « Comme un fracas »

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« lundi 21 juillet 2008 – 21h

 

[…] un jour qui se situe sans doute à la fin de 1920 ou au début de 1921 franz kafka fait avec gustav janouch une promenade dans prague et au coin d’une rue deux femmes s’entretiennent avec feu d’un homme brutal l’une finit par dire à l’autre Quel ravachol ! kafka demande à janouch s’il connaît le mot le jeune homme lui répond Ravachol est une expression du dialecte pragois. Cela signifie à peu près : brute, bagarreur, rustre kafka indique alors à son interlocuteur que ravachol est en réalité un nom propre mais lui-même kafka a été traité dans son enfance à plusieurs reprise de ravachol par la cuisinière quand il revenait tout sale et tout déchiré de quelque rixe il ignore alors la signification de ce mot s’en enquiert auprès de son père qui lui déclare C’est un criminel, un meurtrier l’enfant en est à ce point bouleversé que le lendemain il tombe malade angine avec fièvre et le voilà marqué par ravachol le nom de ravachol resta en moi comme un aiguillon, ou plutôt comme une épingle brisée qui se promène à travers le corps et plus tard indique kafka à gustave jarnouch il a étudié la vie et les idées de ravachol comme il a étudié la vie et les idées de divers autres anarchistes tels que godwin proudhon stirner bakounine kropotkine tucker tolstoï

il est fort improbable que kafka ait eu connaissance du discours rédigé par ravachol ce discours que ravachol se proposait de lire lors de son dernier procès lequel procès s’est terminé par sa condamnation à mort en raison de trois assassinats dont deux pour lesquels sa participation reste des plus douteuse et ce discours commençait par Si je prends la parole, ce n’est pas pour me défendre des actes dont on m’accuse, car seule la société, qui par son organisation met les hommes en lutte continuelle les uns contre les autres, est responsable. En effet, ne voit-on pas aujourd’hui dans toutes les classes et dans toutes les fonctions des personnes qui désirent, je ne dirai pas la mort, parce que cela sonne mal à l’oreille, mais le malheur de leurs semblables, si cela peut leur procurer des avantages. Exemple : un patron ne fait-il pas des vœux pour voir un concurrent disparaître : tous les commerçants en général ne voudraient-ils pas, et cela réciproquement, être seuls à jouir des avantages que peut rapporter ce genre d’occupations ? […] Eh bien, dans une société où de pareils faits de produisent on n’a pas à être surpris des actes dans le genre de ceux qu’on me reproche mais je ne sais ce qui de ce discours aura été entendu car au bout de quelques phrases les juges ont intimé à ravachol l’ordre de se taire et à l’énoncé du verdict de mort il s’est contenté de clamer Vive l’Anarchie ! on raconte que le 11 juillet 1892 âgé de trente-deux ans il monta sur l’échafaud en chantant et que le couperet interrompit ses dernières paroles Vive la Ré ainsi estiment certains on ignorera toujours s’il voulait dire la République ou la Révolution à moins que la Révolution sociale seules la deuxième ou la troisième hypothèses me semblent admissibles

mais lecteur lectrice je m’aperçois tout soudain que j’ai abandonné kafka en cours de route que j’ai dérivé sur ravachol à partir de kafka il me faut revenir à kafka qui apprend à gustav janouch qu’il a dans sa jeunesse fréquenté différents groupes anarchistes assisté à des réunions anarchistes bref fin de la promenade en ce jour de 1920 ou de 1921 kafka arrive devant la maison où il habite déclare qu’il est toujours un ravachol mais je me suis fixé l’objectif d’être dans cette chronique aussi précis que possible ainsi les paroles de kafka telles que rapportées par janouch sont au vrai celles-ci Tous les juifs sont, comme moi, des ravachols, des exclus je ne sais pas si tous les juifs sont des ravachols mais il m’importe que kafka lui-même se soit vu en ravachol »

 

Jacques-Henri Michot

Comme un fracas – une chronique

Al Dante, 2009

http://al-dante.org/

lundi, 31 octobre 2016

Maurice Darmon, « La forêt des dames, le cinéma de Marguerite Duras 1964-1972 »

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DR

 

« […] que cherche précisément Marguerite Duras du côté du cinéma ? Qu’en attend-elle en 1969 ? Que quitte-t-elle avec son dernier film, Les enfants, en 1985 ?

Déjà, ses premières clés :

 

J’avais fait un livre très rapidement ; c’est à dire qu’après avoir pensé à ce livre pendant un an, j’ai fait le livre en une semaine, dans des conditions mentales très difficiles, c’est-à-dire que c’est un livre qui m’a beaucoup angoissée et je ne le connaissais que très peu. J’ai eu envie de connaître mieux ce livre, donc de le voir et de l’entendre.*

 

Marguerite Duras n’est certainement pas la seule à mal connaître son propre roman. L’avalanche de dialogues et de tirets et sa petite musique emportent le lecteur dans une sorte d’indifférence à ce qui se passe et à qui parle pour se laisser faire par ce qui se dit. Mais comme son auteur, le lecteur éprouve bientôt la nécessité de “connaître” ce livre, qui, dès l’ouverture, livre ses marques originelles, celles d’un scénario :

 

Temps couvert.

Les baies sont fermées.

Du côté de la salle à manger où il se trouve, on ne peut pas voir le parc.**

 

L’auteur et son lecteur savent qu’en réalité un film impose là sa dictée. Elle ne connaissait pas son livre, elle naissait plutôt de lui, et la nécessité d’une figuration concrète, “de le voir et de l’entendre” s’imposait. Avec la force de ce qu’elle nomme “l’envie”. Tourner un film, c’est forcément livrer corps, voix et visages à chaque mot, à chaque réplique ; c’est abandonner toute leur place et leur durée aux espace et aux silences. Voir et entendre : qu’est-ce que le cinéma, sinon des images et des sons ? sinon reconnaître le geste documentaire comme un épicentre dans le tremblement des lumières et des bruits ? »

 

* Entretien à la télévision canadienne du 7 décembre 1969

** Détruire dit-elle, Minuit, 1969

 

CouvTome1+-+copie.jpgMaurice Darmon

La Forêt des dames. Le cinéma de Marguerite Duras, 1964 – 1972

(Sans merveille, la Musica, Détruite dit-elle, Jaune le soleil, Nathalie Granger

202 éditions, 2015

http://202editions.blogspot.fr/

samedi, 29 octobre 2016

Frédéric Boyer, « Yeux Noirs »

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«  L’unique chair de notre mémoire, ce sont les mots. Oui, ce qui revient de ce qui n’est plus (ou que nous pressentons de cette façon) n’est jamais rien d’autre que ce que nous appelions de nos vœux et que nous racontons une fois le crépuscule avancé. Une idée que nous n’avions pas, pensions-nous, et cette pensée précise du manque de l’idée de la chose que nous vivions faisant advenir l’événement de cette chose. C’est ce que tracent plus tard nos phrases maladroites. Les invisibles chemins qui nous conduisent d’une chose à une idée. Sachant que l’illusion nécessaire de posséder la chose peut nous mener au deuil de son idée. Celle de l’amour ou de l’éternité – idées qui n’existent que de leur absence ou de leur impossibilité. Les seules idées qui apparaissent au détour des phrases et des mots qui les nomment. Toutes les phrases que nous faisons plus tard. NOUS COMME DES SPRINTERS APRÈS LA VICTOIRE, qui courons derrière des idées perdues. La nostalgie porte ainsi sur ce qui aurait pu être, et non sur ce qui a été. Les mots qui nous servent à dire une action célèbrent d’une certaine façon le deuil de cette action devenue phrases, et histoire racontable. Si je peux être en quelque sorte maître de mon passé, c’est en relatant ce qui est arrivé. Même si ce récit ne résout rien de ce qui est arrivé. Je sais aujourd’hui SEIGNEUR. Ces yeux noirs ne me disaient qu’une chose, ne formulaient qu’un vœu : Je te souhaite d’aimer et d’être aimé. De TOUT aimer. Il faudrait se sentir le cœur de celui qui, sa tâche terminée, peut se reposer. Et dire enfin je veux vivre. »

 

Frédéric Boyer
Yeux noirs
P.O.L, 2016

mardi, 25 octobre 2016

Liu Dakui, « Offert à Xu Kunshan »

liu Dakiu, sandrine marchang, la pléiade

Gallica, tableau des peuples tributaires de la grande dynastie impériale de Chine pour l'empereur Qian long (1711-1799)

 

« Cela fait plus de dix ans,

Hélas, que je suis arrivé à Chang’an.

Parmi la foule immense, regardant de tous côtés,

Je ne connaissais personne.

Un jour, je montais sur un âne boiteux,

Ignorant encore qui j’allais rencontrer.

Je frappai à la porte de chez vous,

Et nous parlâmes de tout au point d’émouvoir les esprits.

Le vieux cheval a les os de travers,

Mais son cœur valeureux lui fait parcourir dix mille lis.

Le vent du nord souffle depuis la lointaine Mongolie,

Sans que l’on puisse l’empêcher de gémir.

Les gens de Chang’an sont riches et nobles,

Pourtant ils savent goûter la saveur d’une vulgaire bouillie.

Vous appréciez la franchise et l’audace,

Prêt à souffrir la faim pour vivre de littérature et d’histoire.

Au matin, je fredonne des vers jusqu’au soir sans repos,

À la nuit, je psalmodie jusqu’à l’aube sans une pause.

Mes difficultés s’allient à mes peines infinies,

Le noir de ma vie s’élève jusqu’au ciel.

Mon existence est semée de cent chagrins,

Je ne pourrai pleurer qu’arrivé à son terme.

Mais ce que je confie à mon cœur,

Je peux continuer à le partager grâce à vos bienfaits.

Au milieu de la nuit, une humble lune se lève,

L’ombre des hauts sophoras se répand sur le guéridon devant ma fenêtre.

Ma chevelure blanche est clairsemée,

Je chante pour vous une pastorale. »

 

Liu Dakui – 1698 - 1779

Traduit du chinois par Sandrine Marchand

Dynastie des Qing in Anthologie de la poésie chinoise

La Pléiade/Gallimard, 2015

mardi, 18 octobre 2016

Emmanuel Hocquard, « Ce qui n’advint pas »

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« LA DESTRUCTION D’UNE VILLE

 

j’ai construit

une ville de sable

   de marbre

d’eau

                                  à l’embouchure du fleuve

Élégie 7

 

Chacun des souvenirs que j’ai de Tanger, aussi éloigné dans le temps soit-il, est lié à un endroit très précis de la ville ou de ses environs.

 

Si, aujourd’hui, me revient un souvenir marquant, je le localise immédiatement. Le muret blanc qui sépare la cour de récréation du terrain de gymnastique du lycée Regnault, les feuilles gris vert de la rangée d’iris au fond de la cour, le balcon de l’immeuble de la rue Quevedo, en face, où la fille sans prénom apparaissait et s’attardait un moment avant de rentrer chez elle.

 

La fille n’est pas dans le paysage existant. C’est à partir de la fille que s’organise instantanément ce morceau de paysage.

 

Mon Tanger n’est pas celui des plans de Tanger. Il est fait de bouts discontinus d’espaces et de temps, d’émotions, de sensations, de segments de parcours isolés les uns des autres, raccordés les uns aux autres ou troués de vide où il ne s’est jamais rien produit dont je me souvienne.

 

Il y avait, au début de la route de Tétouan, une rivière où je me baignais parfois. K N se baigna un jour dans cette rivière, en amont de l’endroit où je me tenais face au courant.

 

Cette rivière, je ne saurais dire, en vérité, si elle a jamais existé. Je pense que oui, sans en être sûr, mais elle n’existe plus aujourd’hui. Une rivière peut-elle disparaître en quelques années ? Ce que je sais c’est qu’elle ne figure pas sur mon plan de Tanger.

 

Deleuze a établi la différence entre un calque et une carte. Ce qu’il appelle calque est en fait ce qu’on appelle habituellement carte. Pour lui, la carte est tout autre.

 

“Faire la carte, et pas le calque. Si la carte s’oppose au calque, c’est qu’elle est tout entière tournée vers une expérience en prise avec le réel. La carte ne reproduit pas, elle construit. La carte est ouverte, elle est connectable dans toutes ses dimensions, démontable, renversable, susceptible de recevoir constamment des modifications, […] On peut la dessiner sur un mur, la concevoir comme une œuvre d’art, la construire comme une action politique ou comme une méditation.”

 

L’ensemble de mes livres dessine ma carte de Tanger. »

 

Emmanuel Hocquard

Ce qui n’advint pas

Une grammaire de Tanger V – post-scriptum

Coll. ‘‘‘Le Refuge en Méditerranée’’’,

Centre international de poésie Marseille, 2016

vendredi, 14 octobre 2016

David Antin, « Poèmes parlés »

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© : Christopher Felver/Corbis)

 

« de temps à autre

de mystérieux coups le faisaient sursauter

il serait cloué sur place sous un porche

verrait une scène de désordre

elle lui disait sur un ton de confidence

“maintenant c’est mon tour de me cacher”

c’était un jeudi

il écrasa la bouteille sous son talon

il sortit son couteau de poche et ameublit la terre

il se leva et brossa les genoux de son pantalon

elle emporta le plateau

elle plaça le bol sur le lit

elle n’arrêtait pas de revenir à son sexe

une blancheur douteuse

“quand tu auras fini l’école”

“tu auras ta licence de droit”

“nous te la donnerons”

“mais j’aimerais aller en Allemagne”

“tu dois aller en Angleterre et en France”

il s’agenouilla sous l’arbre

il dormit quelque temps

il se rappela le verre bleu

il sortit du porche

nu-tête

il accomplit des actions

avec le sens de l’austérité

tout de même

il devait y avoir du sens

dans cette folie

seulement

il n’était pas en état

de le découvrir »

David Antin

« Novel Poem IX», traduit par Denis Dormoy

in Poèmes parlés

Traduits de l’américain par

Jacques Darras, Jacques Demarcq,

Denis Dormoy & Jacques Roubaud

Coll. « Les cahiers de Royaumont »,

éditions Les cahiers des brisants, 1984

 

David Antin, né le 1er février 1932,

est mort le 12 octobre 2016.

mercredi, 12 octobre 2016

Pascal Quignard, « Les larmes »

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photo du bandeau © Henry Pellequer

 

« Frère Lucius et l’image

(extrait)

 

Il est doux d’accrocher sur le mur de sa chambre l’image de celui qu’on aime.

Un jour qu’il était seul, dans le soir, alors qu’il attendait le retour de celui qu’il aimait, Frater Lucius prit un morceau de braise éteinte dans sa bassinoire et exécuta le portrait de son chat sur la muraille de sa cellule.

Il l’aimait tant que l’image était parfaite : c’était le petit chaton, assis sur les pattes arrière, sur le mur, qui le regardait avec ses beaux yeux noirs.

Avoir le portrait de son ami dans sa chambre – quand le chat aux beaux jours chassait dans la nuit devenue chaude, quand les chants des oiseaux résonnaient de toutes parts et l’attiraient, quand ils excitaient en lui le désir erratique et véloce de la chasse plus encore que la jouissance de dévorer, quand il quittait ses bras, sautait sur le carrelage, bondissait sur le bord de la fenêtre, s’envolait dans la pénombre – apaisait non pas son amour mais son attente. »

 

Pascal Quignard

Les larmes

Grasset, 2016

dimanche, 25 septembre 2016

Bernard Chambaz, « Entre-Temps »

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« Tout est dit Je recopie me contente de recopier (un ciel)

Et tout est à redire

Le premier d’entre nous aurait-il écrit

Des mots d’amour

Devrions-nous bouder je t’aime mon lou bijou

Lumière usée mais neuve malgré la finitude l’

Indivisible nuage boudoir

Et je voudrais ce midi d’après Pâques nous embrasser encore

Sous ce baquet inestimable d’étoiles pourpres

 

 _____________________________________________

 

Nous partions du jardin y revenions

La neige avait fondu

Entre les signes à tout jamais penchés du mot citronnier

Le chemin presque couché car l’endroit ventait drôlement

Oui j’aimerais tant saisir pourquoi

Poésie donne

Toujours sur une forme de futur antérieur

Le refus d’une débâcle

Indéfinie »

 

Bernard Chambaz

« Le monde indéfini du futur antérieur »

in Entre-Temps

Coll. Poésie, Flammarion, 1997