Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

samedi, 20 décembre 2014

Joseph Simas, « Premières leçons de lecture »

jscoll.gif

 

« Cher Lecteur : personne ne se soucie de ce que j’ai fait hors page – à juste titre – et je serai le dernier à reconnaître que la profondeur de mon expérience me rend digne de tes efforts présents. Évidemment, on pourrait argumenter – mais dans quel but ? et à quoi bon ? Ma vanité est déjà bien lotie dans l’intimité : pourquoi chercherais-tu à me percer à jour ? Je me nourris de ma substance par constitution naturelle ; au terme de la digestion, tout mon savoir s’en est allé, mes lectures sont perdues, mon expérience est désavouée. Je ne serai jamais seul, je ne pourrais pas, et c’est pourquoi j’affirme que c’est toi qui m’as fait défaut, personne d’autre.

Des détails donneraient l’illusion de t’introduire dans le monde, mais la plupart t’y enfouissent, profondément. Je serais plus sûrement attesté comme un tout si je n’avais pas tant de terre dans la bouche. Il vaudrait mieux, tout simplement, que je renonce à te suivre ; que tu cesses de gaspiller avec moi ton temps précieux.

Le jour, pourtant, où nous nous retrouverons, ne crois pas te soustraire à mes mauvaises manières par un clin d’œil familier. Ce ne sera plus de circonstance. Ton chemin est tracé, long et ample. Le doute que tu laisses derrière toi est singulier et concret. Crois-moi maintenant quand je dis que je ne te laisserai jamais seul.

Tic-tac. Tic-tac. Tic-tac…

Tes pieds sont de plus en plus lourds, tes paupières se ferment doucement, et si je tombe de sommeil, tu coules. »

 

Joseph Simas

Premières leçons de lecture

Traduction collective de l’américain, à Royaumont, revue et complétée par Pascale Breton

Coll. Un bureau sur l’Atlantique, dirigée par Emmanuel Hocquard

Créaphis, 1995

mardi, 16 décembre 2014

Dionys Mascolo, « À la recherche d’un communisme de pensée »

dm.jpg

 

Lettre polonaise sur la misère intellectuelle en France

 

« Auschwitz

Après une heure de visite, extraordinaire fatigue. Ce n’est pas l’émotion, non. C’est plutôt le dégoût, un mélange d’ennui et de dégoût, mais il faudrait parler d’ennui et de dégoût absolus comme on parle d’amour absolu — ennui et dégoût qui font un instant regretter vraiment l’absence de dieu, souhaiter à nouveau et de toute son âme qu’existe une Toute-Puissance : lui cracher à la face. Nulle révolte ; il n’y a rien contre quoi se révolter. Il n’y a même pas à comprendre. Et rien à défendre. Rien n’a d’intérêt. Seul satisferait le Dieu sadique, sous les coups duquel on aurait plaisir à mourir.

Dans le film de Resnais*, la caméra fait faire au regard l’abominablement longue ascension de la montagne de cheveux de femmes et lorsqu’elle arrive au faite, on suffoque. La masse de cheveux est ici donnée d’un coup. Ce n’est plus l’horreur nue, la pitié sublime. C’est l’accumulation de quelque chose d’immonde sur des profondeurs infinies, la vermine fourmillante d’une voûte céleste où la vue se perd. Masse écœurante, qui fait monter un écœurement de tête indicible, une ineffable envie de vomir ses entrailles de tête. (Si l’on se détourne, une autre vitrine expose à côté des brassières d’enfants.)

Après la projection du film de Resnais, je m’étais déjà retrouvé, fin d’après-midi en juin, dans le brouhaha heureux de la foule des Champs-Élysées, en enfer. L’humanité entière mise en accusation, le visage humain dégradé, ce que je venais de voir allait infiniment plus loin qu’une preuve contre les seuls nazis. Tout le monde était capable de cela. C’était là véritablement notre œuvre, inimitable, spontanée, l’œuvre de tous et de chacun, l’incontestable accomplissement du réel-rationnel indépassable, le résultat de siècles de patientes recherches, toutes les ressources de l’esprit, de l’intelligence et du cœur mises en œuvre. Ceux qui coulaient à mes côtés leur vie tranquille et bonne le long de ces berges, je venais de les voir absolument dénoncés, et moi parmi eux dénoncé avec eux. Je ne pouvais plus même adresser la parole à l’amie qui m’accompagnait, n’osais plus la regarder en face. J’avais honte, d’elle et de moi, qui savions tous deux, comme si nous venions de faire cela ensemble, cela : Auschwitz.

Me retrouvant à la porte du camp, je pense exactement : c’est ici qu’il faudrait se suicider. On m’apprendrait que beaucoup de visiteurs se tuent là, dans ces fondrières gelées, je trouverais cela normal. Vrais suicides enfin, justes, plein de sens, harmonieux, féconds, et à la mesure enfin de ce que nous vivons, nous, en ce siècle. Et je me dis : dans cent ans, nous qui avons été contemporains de cela, apparaîtrons comme des monstres froids. Nos petits-enfants ne nous comprendrons pas. Ils imagineront en nous des gouffres sans vertige, animaux impavides, qui avons supporté la connaissance de ces choses sans presque rien en dire. Car nous n’en avons presque rien dit. Cela est. Cela a été, pour nous. Et nous en avons gardé quelque chose. Cela nous a fait dire ou penser : c’est ainsi. Et nous sommes affreusement à plaindre, car il n’est pas possible que nous n’en soyons pas contaminés plus ou moins. Si c’est ainsi, il faut bien croire que c’est possible. Nous le croyons possible en effet. Mais à nos petits-enfants, cela semblera impossible. Et nous qui aurons fait comme si c’était possible, ils nous trouveront monstrueux. Cette pensée insupportable donne envie d’élever, n’importe comment, la protestation monumentale qui repousserait à l’avance le jugement des générations futures. Non, nous n’avons pas trouvé cela normal. Mais comment le prouver ? D’où probablement la pensée du suicide. Et le moment d’après — il suffit de laisser passer un peu de temps pour redevenir très “historique” — on en rabat, mais la même appréhension fait penser : heureusement que certains déportés ont su mettre à mort de leurs mains leurs S.S. dans de grandes cérémonies publiques improvisées (et même les dadais puritains de l’armée américaine laissaient faire). Preuve, pour les générations futures, que nous n’avons pas tous trouvé cela normal. Et de là : même ici donc, sur ce plan du témoignage, un mal seul peut guérir du mal, une violence entamer le règne de la violence, l’acte le plus obscur prévenir ou corriger la pire erreur. Sans quoi il ne resterait qu’à laisser bien et mal aller leur train comme depuis les origines, qu’à les laisser grandir ensemble pour jamais, côte à côte, complices, et sans contact. Ce qui est la perspective idéaliste. Et nous voilà ainsi remis sur pied, ou retombés en politique (non sans quelque pensée, rassurante mais non consolante, du genre “il faut bien vivre”). »

 

Dionys Mascolo

 À la recherche d’un communisme de pensée

 Fourbis, 1993

 

La première édition de ce texte, Lettre polonaise sur la misère intellectuelle en France, (dont on ne vient de lire ici que le début) a été publiée aux éditions de Minuit en décembre 1957. Ces réflexions de Dionys Mascolo ont pour source un voyage effectué en janvier de la même année, en compagnie de trois amis très proches : Robert Antelme, Claude Lefort et Edgar Morin, dans la Pologne d’après le « printemps en octobre », contemporain de la révolte hongroise et de son écrasement.

* Nuit et brouillard

lecture (extrait) filmée par Gérard Courant : https://www.youtube.com/watch?v=lOikXW9B2-M

samedi, 13 décembre 2014

Jean-Louis Bentajou, « La main réfractaire »

six-persimmons.jpg

 

« La rêverie sur le retard ou le lointain me reconduit souvent vers la Chine – non pas la Chine réelle dont l’obsession fut si meurtrière il n’y a pas si longtemps, mais la Chine de la peinture à l’encre, presque perdue dans ses lointains.

 

Effet dissolvant et précieux de l’horizon qui ne décrit aucune réalité et les désagrège toutes. Une limite qui ne limite rien et tamise finement le donné.

 

Trop vite renseigné sur la scène représentée (“les six Kakis” de Mu Chi) que j’ai repérée dès son titre, je me lasserai vite des fruits imperceptiblement différenciés par un pinceau parcimonieux. Pourtant ces formes ne s’épuisent pas à répéter leur identité. Il ne me suffira pas de les reconnaître pour les voir dans la diffraction variée des intervalles et le fond disproportionné qui les pénètre toutes.

 

Quelques traces d’encre suspendues dans un rectangle de papier effacent les images qui encombraient mon présent. »

 

 Jean-Louis Bentajou

La main réfractaire

 L’Escampette, 2004

 

 Mu Chi (Mu Qi), Six Kakis, musée Daitoku-ji, Kyoto

jeudi, 11 décembre 2014

Cécile Mainardi, « Rose activité mortelle »

Mainardi.jpg

 

« Le poète est celui pour qui chaque jour est différent, écrit le poète Umberto Saba. Est-ce parce qu’il est poète que chaque jour est pour lui différent ? Ou est-ce parce que chaque jour est pour lui différent qu’il est poète ? Est-ce que le fait d’écrire développe chez lui cette sensibilité-là à la non-régularité des jours/ la singularité des instants ? Ou est-ce qu’une allergie à leur monotonie lui fait préférer à toute autre activité, celle si nuancée d’écrire ? C’est là un exemple de commutativité étrange et fascinante qui s’opère à l’intérieur de cette phrase. Il y a des jours où je n’arrive plus à la comprendre et où son sens m’échappe entièrement. D’autres jours, où il me semble qu’elle n’en a jamais eu qu’un qui me déçoit presque parmi tous ceux dont je la parais, ou alors que c’est moi qui débloque/ surinterprète/ vais chercher midi à quatorze heures. Puis le lendemain, elle n’a plus qu’un sens à nouveau, seul et unique cette fois, d’une incomparable profondeur, et elle ne m’a jamais paru aussi vraie. Étrange phrase à coefficient de vérité variable (qui produit sur moi je ne sais quel charme de sens) (dont pour moi chaque jour la virginité se rejoue) et qui me porterait à croire que le poète est aussi celui pour qui chaque phrase est différente. »

 

 Cécile Mainardi

 Rose activité mortelle

 Flammarion/Poésie, 2012

mardi, 09 décembre 2014

Fabienne Raphoz, « Jeux d’oiseaux dans un ciel vide »

fabienne raphoz,jeux d'oiseaux dans un ciel vide

(Tyrannidés)

Près de cinq oiseaux sur cent sont des tyrans

De l’Alaska à la Terre de Feu les tyrans couvrent tout le Nouveau continent

Bien malin qui dirait qui est qui dans la canopée de tous les tyranneaux toutes les élénies tous les todirostres à quelque Élénie écaillée Élénie à ventre jaune Élénie tête-de-feu Tyranneau des torrents Tyranneau à queue aigüe Tyranneau à tête rousse Tyranneau à huppe fauve Tyranneau à flancs roux Tyranneaux de Chapman Tyranneau orné Tyranneau omnicolore Todirostre d’André Todirostre bariolé Todirostre de Lulu Todirostre peint près

Les taurillons comme les moucherolles sont des tyrans

Tous les taurillons portent cornes ou crêtes noires

Le Taurillon d’Ernst n’est pas un tyran

Le Tyran quiquivi fait kis-ka-dee

El Bienteveo comun es un Cristo-rey

El Bienteveo comun Cristo-fue

Le Tyran féroce a le regard doux

Le Tyran mélancolique est joyeux

 

Rouge leurre

tourneboule

le bec d’un tyran

(Rincon de la Vieja, 8 février 2008)

 

 

Fabienne Raphoz

Jeux d’oiseaux dans un ciel vide — augures

Héros-Limite, 2011

une lecture à la galerie éof à Paris :

https://www.youtube.com/watch?v=lK3ldepg2rs

dimanche, 07 décembre 2014

Fabrice Caravaca, « La falaise »

Fabrice-Caravaca.JPG

« Quand la marche devient bégayante et qu’une sourde fatigue pèse plus lourd sur ses épaules l’homme ne songe pas à marquer de temps d’arrêt. Chaque pas lutte contre l’inertie et tous les pas à l’envers possibles. L’homme dans l’écriture de sa marche, dans le dessein de sa marche n’imagine pas qu’il soit envisageable de rebrousser chemin. Il est en route à n’importe lequel des moments du jour et de la nuit. Il est attiré vers un horizon simple. Il ne rebrousse pas chemin : il tourne, il fait des boucles. Des sortes de cercles qui sans être précisément concentriques pourraient le devenir. L’homme réaliserait ainsi des marches allant d’un centre vers des lointains à venir et inversement. Un va-et-vient incessant mais qui n’a rien de commun avec un retour en arrière. Qui se situe dans une succession de mouvements créateurs d’énergie, de pulsion et d’images. L’homme fatigué baisserait peut-être un peu la tête. Son visage serait presque un espace du corps parallèle au sol. Ses épaules formeraient de plus en plus un arc voulant lancer des èches au ciel. Ses bras continueraient d’être des balanciers et créeraient toujours des déséquilibres. »

 

Fabrice Caravaca

La falaise

Æncrages & co, 2014

jeudi, 04 décembre 2014

Fernando Pessoa, « Le livre de l’intranquillité »

fernando pessoa,bernardo soares,françois laye,christian bourgois

« Perdre son temps relève d’une certaine esthétique. Pour les subtils de la sensation, il existe un formulaire de l’inertie qui comporte des recettes pour toutes les formes de lucidité. La stratégie mise en œuvre pour combattre la notion de convention sociale, les impulsions de nos instincts, les sollicitations du sentiment, exige une étude approfondie dont le premier esthète venu est tout à fait incapable.  Une étiologie rigoureuse des scrupules doit être suivie d’un diagnostic ironique de notre servilité à l’égard de la norme. Il importe aussi de cultiver notre adresse à éviter les intrusions de la vie ; un soin doit nous cuirasser contre notre sensibilité à l’opinion d’autrui, et une molle indifférence nous matelasser l’âme contre les coups de la coexistence avec les autres. »

 

Fernando Pessoa (Bernardo Soares)

 Le livre de l’intranquillité, volume II

 Traduit du portugais par Françoise Laye

Christian Bourgois,1992, rééd, 1998

lundi, 01 décembre 2014

Tu Long, « Propos détachés du Pavillon du Sal »

villa-en-hiver-sous-les-bambous-par-ma-yuan-début-du-xiiie-siècle.jpg

 

 « Une table nette et une claire fenêtre, de l’encens et du thé, à l’occasion quelques propos sur le Chán* avec un moine vénérable.

Des espaliers et un potager, un soleil tiède et un vent léger, le loisir d’écouter quelqu’un parler de tout et de rien.

 

En vieillissant on sait que tout est joué, peu importe que les gens aient tort ou raison.

Et au printemps on n’a plus qu’une affaire, voir les fleurs éclore et se faner.

 

Aucune chose n’est impérissable, encore moins notre corps, ce balourd sac de peau.

Tout ce qui a forme la perdra, mais a-t-on jamais vu un ciel décomposé ? »

 

 Tu Long**

 Propos détachés du Pavillon du Sal

 traduits du Chinois & présentés

par Martine Vallette-Hémery

 Séquences, 2001

 

*Chán : méditation silencieuse dans le bouddhisme mahāyāna, d’inspiration taoïste, né en Chine au Ve siècle

** (1542-1605)

jeudi, 27 novembre 2014

Ludovic Degroote, « José Tomás »

ludovic degroote,josé tomás,unes

« pourquoi ferais-je un poème s’il n’y a pas à en faire – aligner les vers ne fabrique qu’un alignement de vers ; je n’ai pas de théorie sur ce qu’il faudrait faire de plus ; le poème en soi ne porte rien de mieux : il ne porte que si c’est devenu un poème : ce qui fait basculer dans le poème – j’en reviens toujours au même

 

les mauvais poèmes qu’on pourrait faire sur la tauromachie, le torero, le toro : ils se pressent à la porte ; on peut y glisser un picador ou un banderillero : ça ne fait pas de mal et ça joue couleur locale ; la chute parfaitement adapté à la mort : n’oublions pas les métaphores et les symboles : ça profite à l’esprit

 

pendant ce temps, josé tomás a laissé son corps à l’hôtel : ce sont ses propres mots

 

il faudrait parler des accidents : non pas l’accident qui vous mène à l’infirmerie des arènes, mais celui qui crée un angle lorsque vous écrivez, qui vous embarque soudain dans une direction inattendue et imprévisible – l’accident est une propriété de l’art : choisir ou non de l’intégrer pose un problème qui rejoint la question du risque

 

je suppose que josé tomás n’est pas cantonné à ce qu’il évalue que permet le toro : il doit se tenir disponible à un imprévu qui ouvrirait une possibilité qu’il ne pouvait deviner, et dont la surprise laisse entendre qu’elle ne pourrait l’être, alors qu’elle rompt avec ce qui précédant autant qu’elle s’inscrit dans une logique de l’imprévisibilité

 

chez l’artiste, l’errance peut provoquer l’accident – pas dans l’arène

 

beaucoup d’errances dans la vie peuvent mener à écrire »

 

Ludovic Degroote

josé tomás

 Éditions Unes, 2014

Signe du toro du 21 octobre 2012 : http://www.dailymotion.com/video/xuhq3d_signes-du-toro-sp...

mercredi, 26 novembre 2014

Michel Jullien, « Yparkho »

jullien_site-168x252.jpg

« La journée fut sans panne, sans venue, pas de factage, simplement un propriétaire d’olives descendu le matin du village de Zakros à deux-roues avec une turbine de refroidissement serrée entre ses cuisses, modèle tracteur, des fois qu’Ilias eut d’occasion la pièce équivalente, d’un autre modèle, mais non, si l’on pouvait quelque chose pour cette turbine, non, et il reprit sa route en direction de Xerokambos, moins déçu que surpris par cette chanson braillée dans l’atelier – il la racontera partout, à Zakros et plus loin, partout où l’on connaît Ilias : “Mais puisqu’il est sourd !” Ce fut tout, aucun autre mouvement au pas des deux maisons, sinon en début d’après-midi, une péripétie infinitésimale. Quelques chats s’étaient lovés dans la gaine de deux pneus amoncelés (pour la fraicheur, contre la touffeur de midi et l’inverse aussi, pour toute cette chaleur prisonnière du caoutchouc noir, l’ambiguïté thermique où les chats sont bien), l’un somnolant au rez-de-chaussée, deux autres à l’étage supérieur. Leur sieste fut soudain contrariée par un léger remuement, Maria étant venue s’asseoir sur les pneus, son pouf personnel au pas de la porte, de quoi vivre la petite éternité de l’heure, très faible alarme en vérité n’obligeant à rien d’autre que le prolongement du sacré repos, puis un second remous moins d’une minute après, aussi ténu, plus faible encore, la vieille se relevant, retournant chez elle tripoter son fichu, si peu de chose en soi, pas de quoi alerter la paix d’un somme. Elle aurait pu s’attarder davantage, sans compter, rester assise sur son siège pneumatique jusqu’à l’heure d’aller mettre la table, mais un coup de vent lui avait soufflé en plein visage, séance tenante, et son foulard se mit à faire n’importe quoi, dans son cou et sur son front, le nœud avec. Elle y mit les mains mais la robe fit pareil ; elle retint la robe et le foulard reprit son envol. Alors, comme elle n’a plus la tête d’accomplir deux choses à la fois – un bras retenant le voile, l’autre son vêtement –, elle décampa des pneus. Le chemin est si court jusqu’à sa porte qu’elle disparut debout comme qui va à quatre pattes. »

 

Michel Jullien

 Yparkho

 Verdier, 2014

Le nouveau site de Verdier : http://editions-verdier.fr/

samedi, 22 novembre 2014

Joël Baudry, « Dimanches, un dimanche »

9782356080752.jpg

La banlieue est un dimanche infinissable

 

 « Le terrain de football ennuie les pieds des sportifs – il détermine une surface précise de mélancolie inavouée non reconnue – il marque des points de repère dans l’effroyable des quotidiens – il finit la journée seul abîmé sous les crampons – encore un dimanche de mort et les sportifs au “Bar du Sport” boivent des anis et s’engueulent.

 

Le mur tient la rue le regard n’a rien à mordre – derrière le mur une bourgeoise famille habite la banlieue – comme souvent en banlieue aucune porte ne trahit le mur – puis à la fin sommes-nous à l’intérieur ou à l’extérieur du crépuscule permanent.

 

Le bistrot s’accoude sur son bar et s’endort le verre à moitié vide pendant ce temps la radio pend le temps.

 

Les jardins n’en finissent pas de se rapetisser autour du cabanon qui en mère poule compte les poireaux les navets et les maraudes – hier un homme a tiré sur un voleur de carottes – un bidon bleu en matière plastique sert de réserve à eau – un panneau précise que le jardin comme tous les jardins de banlieue s’appelle “Pièges”.

 

Sur une aire de stationnement dans une roulotte une femme vend des frites des saucisses et de la bière en boîte : c’est un dimanche vers dix-sept heures trente en banlieue : un homme trempe ses doigts dans une sauce rouge il attend lundi où il n’aura plus rien à attendre. »

 

Joël Baudry

Dimanches, un dimanche
L’Escampette, 2014

mardi, 18 novembre 2014

Claude Dourguin, « Villes saintes »

Dourguin.jpg

 

« Villes protégées, interdites, inaccessibles, villes données,

offertes quand on prête écoute au chemin et à la voix qui tombe des arbres.

*

Enceintes silhouettées entre ciel et colline, bleues, ocres, roses, rouges – bienheureux peintres.

 

De la dureté à la douceur. Guerriers et rêveurs. Des mathématiques à Dieu. Des chevaliers du Temple à François d’Assise.

 

Regardez, là-bas, cette échancrure du ciel soudain : c’est elle, la voici.

*

On approche de la ville sainte – qui ne le sentirait ? La voie se resserre. Le chemin se raidit, s’escarpe, devient sentier en lacets. Enn deviné, l’ultime rétrécissement de la porte.

 

Là-bas je serai apaisé

ma soif sera étanchée

la fatigue et la poussière du chemin

s’envoleront

là-bas je serai nouveau-né

*

En quête de l’exigeant refuge, le pas tenace, d’invincible lenteur se concilie une à une les ombres du chemin.

 

Sentiers accrochés à la montagne. Ravins. Escaliers à anc de précipice, passage en surplomb.
Au bord du gouffre, la ville, parce qu’elle est la main qui retient d’y tomber ? »

 

Claude Dourguin

 Villes saintes

 Coll. Vérité intérieure, dirigée par René Daillie

Solaire/Fédérop, 1987