mercredi, 16 juillet 2014

Lambert Schlechter, « Lettres à Chen Fou »

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« Maintenant, ici, c’est l’automne, il y a encore des moments où le soleil brille, on l’accueille avec émotion & gratitude. Mais il faut se résigner. Froidure nous est promise, froidure viendra, c’est inexorable. Il  y a quelques jours, dans la grande pièce en bas, j’ai allumé le poêle, après l’avoir d’abord nettoyé, il restait de la suie de mai dernier ; puis j’ai versé dix litres de combustible, j’ai fait brûler le petit carton rose imprégné de cire et l’ai laissé tomber au fond du poêle, dans l’étroite traînée de mazout qui commençait à suinter, et aussitôt le feu a pris, j’étais content et soulagé : ça brûle, ça va chauffer. La grande pièce sera un peu trop chaude, mais la chaleur, par la porte ouverte, va se propager dans la maison. Les pièces du premier étage restent fraiches. Et nous sommes encore loin, pour le moment, du froid de l’hiver ; jusqu’au premier gel il y a encore quelques semaines. Ce soir cher Chen, j’ai relu la première page de ton “Premier Cahier” et à la huitième ligne je retrouve la citation de Su Tung po : Le monde est semblable à un rêve printanier qui se dissipe sans laisser de trace. Froidure nous est promise, froidure viendra. J’ai l’impression qu’au départ de ton livre tu te places sous la protection de quelqu’un qui, il y a très longtemps, écrivait. Et moi, c’est à toi que je vais encore & encore faire appel, afin de… afin que…, on verra… »

 

 Lambert Schlechter

Lettres à Chen Fou

L’Escampette, 2011

 

On peut lire avec profit  Récits d’une vie fugitive (Mémoires d’un lettré pauvre) de Chen Fou, traduit du chinois par Jacques Reclus. Connaissance de l’Orient, Gallimard/Unesco

dimanche, 13 juillet 2014

Frédéric Boyer, « Dans ma prairie »

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« Souvent je n’ai aucun souvenir de ma prairie je dois tout inventer si je veux m’en sortir. Tout imaginer. Les glands secs et durs qui contiennent l’idée première du monde. Ma prairie serait comme un être que j’ai aimé et oublié avec l’habitude et que je n’aurais pas suffisamment apprécié.

 

      À travers tous les mondes bizarres

      il y a ma prairie.

 

Chaque trou de ma prairie contient un trésor caché par des bandits morts pires que moi.

 

Moi ?

 

Oui moi perdu sur les fougères qui se balancent ou dans la vague molle éphémère des graminées du printemps.

 

Quand je suis un tout petit garçon solitaire qui cherche son chemin. Petit Poucet en bottes de caoutchouc dans ma prairie.

 

Et ça ne change pas j’ai beau vieillir je reste seul de cette solitude que seule ma prairie accueille.

 

Loin de me laisser abattre par cette immense ouverture à perte de vue, par le vide du ciel étoilé, je me rassemblerai rassemblant tout ce que j’aurais été et qui je n’avais jamais été ou ne serai jamais ou sur le point de l’être : enfant perdu orphelin amant solitaire pisteur trappeur bandit pionnier indien et tête de rien. »

 

 Frédéric Boyer

Dans ma prairie

P.O.L, 2014

17:35 Publié dans Écrivains | Lien permanent | Tags : frédéric boyer, ma prairie, p.o.l

dimanche, 06 juillet 2014

Ishikawa Takuboku, « Ceux que l’on oublie difficilement »

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« J’ai compté les années d’espérance

et je fixe mes doigts

je suis fatigué du voyage

 

Je n’avais pas fini d’écrire l’amertume des vagabondages

que les mots du brouillon

sont difficiles à relire

 

Cette nuit je vais tenter de pleurer tout mon saoul

– le thé refroidi

d’une auberge de passage

 

Le rire d’une femme

tout à coup me transperça

une nuit de saké froid dans la cuisine

 

Se soutenant sur moi

par une profonde nuit de neige

la tiédeur de cette main de femme

 

Elle attendait de me voir ivre

pour aller chuchoter

diverses choses tristes

 

Cette femme qui pleurait dans ma chambre

était-elle souvenir d’un roman

ou de l’un de mes jours » 


Ishikawa Takuboku

Ceux que l’on oublie difficilement

 Traduit du japonais par Alain Gouvret, Yasuko Kudaka et Gérard Pfister

 Arfuyen, 1989

vendredi, 04 juillet 2014

Ishikawa Takuboku, « Fumées »

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« Joie, l’eau ruisselle de la pompe

un bref instant

je vois l’élan de ma jeunesse

 

Je levais la tête au ciel pur

l’envie me prenait de siffler

je faisais ma joie de siffler

 

Quand tombaient les fleurs

j’étais le premier à sortir

vêtu de blanc

 

Comme une pierre

dévale la pente

je suis arrivé à ce jour-ci

 

Dès le réveil la tristesse

– mon sommeil

n’est plus paisible comme autrefois

 

Le vert tendre des saules

en amont de la rivière

je le vois comme à travers des larmes

 

Je me suis tourné vers la montagne

sans un mot

les montagnes du pays sont admirables »

 

Ishikawa Takuboku

Fumées

Traduit du japonais par Alain Gouvret, Pascal Hervieu et Gérard Pfister

Arfuyen, 1989

mercredi, 02 juillet 2014

Ishikawa Takuboku, « L’Amour de moi »

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«  Quand j’ôte le bouchon, l’odeur d’encre fraiche

descend dans mon ventre affamé

et me rend triste

 

J’ai fait cette prière : Tous ceux

rien qu’une fois, qui m’ont fait baisser la tête

je voudrais qu’ils meurent

 

On a beau travailler, et travailler encore

la vie ne s’éclaire d’aucun bonheur

Je contemple mes mains

 

Ce soir

j’ai envie d’écrire une longue lettre

qu’on lira en pensant à moi

 

La montre que brutalement j’ai jetée

contre une pierre du jardin

comme j’aime cette colère d’autrefois

 

Vent d’automne

Je ne parlerai plus désormais

à l’homme que je méprise »

 

Ishikawa Takuboku

L’Amour de moi

Traduit du japonais par Tomoko Takahashi et Thierry Trubert-Ouvrard

 Préface d’Alain Gouvret

 Arfuyen, 2003

 

On trouvera Ishikawa Takuboku personnage principal du tome II — « Dans le ciel bleu » — de l’extraordinaire roman graphique Au temps de Botchan de Jirō Taniguchi & Natsuo Sekikawa, Seuil, 2004

samedi, 28 juin 2014

Sylvie Monange, « À l’Ancre bleue »

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« 17 novembre

Écrire, c’est vraiment se mettre en dehors. C’est pour ça justement que je suis venue habiter ce rivage écarté. Je ne me sentais chez moi nulle part. Et jamais je n’ai vraiment pu prendre au sérieux les règles d’aucun jeu. Ici, j’ai trouvé ma marge : cette bande de terre méprisée des paysans, d’où les marins s’élancent pour des courses lointaines. En somme, je suis acculée face à la mer par les champs de choux-fleurs. J’ai tourné le dos aux hommes, et cet élan vers l’infini dont j’avais honte dans la cité grouillante, je peux enfin le laisser libre comme un jeune poulain. Je ne dois plus de comptes à personne et je n’ai pas peur d’être ridicule. Je vis enfin.

Je bénis ces moments où l’écriture se révèle à moi dans sa vérité : la vraie vie. Mais je n’arrive pas toujours à la voir ainsi. Et pourtant, je suis sûre qu’elle seule est la vie. Cela ne fait pas tout à fait deux mois que je suis ici, et il me semble que je ne pourrai plus jamais revenir en arrière. Je sens bien que je deviens de plus en plus inapte à ce que les autres appellent la vie. Je m’en rends compte quand la mère Goalc’h, par exemple, étonnée de me voir encore là et tâchant d’en savoir un peu plus, me dit : “Alors, on ne s’ennuie pas ?” J’ai beau me creuser la tête pour trouver une activité banale qui satisferait sa curiosité, je n’y arrive pas. Je ne peux tout de même pas lui dire que je ne fais rien, si ce n’est écrire de temps en temps dans le cahier de brouillon que je lui ai acheté en arrivant ! Non, je ne pourrai plus supporter l’ancienne vie, quand je jetais un pont d’agitation sur le néant des jours.

 

13 juin

Qu’importe ce que j’ai été : quand j’ouvre ce cahier et que je commence à écrire, je sens bien que c’est ma vie que je sauve, en un instant. Mais je sais aussi qu’elle est toujours à sauver et que jamais je ne serai en repos. Je vivrai vieille et jusqu’au bout je chercherai. »

 

 Sylvie Monange

À l’Ancre bleue

Coll. Le Chemin, Gallimard, 1986

mercredi, 18 juin 2014

Lambert Schlechter, « Ruine de parole »

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© : Claude Chambard

 

« ta mort m’a jeté

dans le domaine du définitif

 

l’absolu n’est plus un concept

mais le foyer même de la vie

 

le vide le rien

pendant qu’au jour le jour je vis

 

(c’est pourquoi je n’écris pas un roman :

il faudrait inventer)

 

(c’est pourquoi je n’écris pas un traité philosophique :

il faudrait penser)

 

*

 

ne pas pouvoir quitter

par le souvenir

le temps de la maladie comme si le malheur

nous avait soudés davantage

que le temps du bonheur

 

*

 

je me suis interdit

(n’ai pas pu)

(n’ai pas voulu)

dire tu à ma femme morte

 

avais peur de perdre la raison

et maintenant cette sorte d’illusion

qu’elle pourrait encore me répondre

 

me confronter sans concession au néant

 

n’y a pas consolation

 

nous avons vécu l’amour

le bonheur le plaisir le malheur la souffrance

la mort

c’est tout »

 

Lambert Schlechter

Ruine de parole

Phi, en coédition avec Écrits des forges & L’Arbre à paroles, 1993

dimanche, 15 juin 2014

Claude Tasserit, « Derniers gestes »

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© : Claude Chambard

 

«    effacer, effacer

   il cherchait d’autres mots et ne les trouvait pas

   les mots de la révolte et de l’indignation liales, et proclamés avec un soufe tel, que ceux de la sécheresse et du dédain en auraient été lavés, emportés, submergés, oubliés

   les mots d’une dénégation si claire, qu’à l’indifférence aussitôt eût succédé l’inquiétude, à l’arrogance le désarroi, au mépris la prière

   paroles secondes dont l’ardeur eût éloigné son père de ce désir de mort, de la même façon que les premières l’en avaient rapproché

   et il guettait ces mots nouveaux, les recherchait de tout son corps debout, près de cet autre corps lové qu’il avait voulu dénouer, et il les attendait, mais ses lèvres étaient comme ce corps enroulé près de lui, elles demeuraient tournées vers le dedans, aspirées par son ventre, scellés par sa bouche

   il y avait eu ce poids dont il s’était défait trop vite, quelque chose de trop fort et qui continuait à la faire vaciller, malgré cette impression d’aplomb hautain qu’il avait pu donner

   et de son corps à lui, plus rien ne sortirait que ce silence, cette rancœur, qui n’en nissait pas, alors qu’il lui tournait le dos et peu à peu se séparait de lui »

 

Claude Tasserit

Derniers gestes

Coll. Grands fonds, Cheyne éditeur, 1999

 

dimanche, 08 juin 2014

Julien Blaine, « Thymus »

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© : Claude Chambard

 

« Par exemple, à partir de cette constatation d’une banalité confondante et vérifiée, ce jour d’été, dans un des vallons des sources du Verdon :

Mon ombre disparaît sous les nuages.

Ce n’est qu’une constatation d’un pas-encore-tout-à-fait-vieil-homme qui marche dans un sentier de berger en montagne.

La petite phrase ; chacun va la charger un max…

On va y aller à fond dans la métaphore, et comme cette simple remarque est universelle : nous possédons tous une ombre (affirmation soumise à condition) et il y a partout des nuages.

Mais que va lire le lecteur qui aime la poésie arabe ou perse ? Et que va lire le lecteur qui aime tant la poésie t’ang ou le haïku ? Ou celui qui se passionne pour les textes d’Edgar Allan Poe ou de Villiers de l’Isle-Adam…

Et déjà j’imagine le sens caché qui sera dévoilé par mes lecteurs préférés !

 

Le ciel était très fort, le soleil très dru et le nuage très mobile. Et moi, sous les trois, je montais, appuyé sur mon bâton, vers la crête, accompagné par la ribambelle de mes petits enfants. Voilà.

 

Cette phrase, aussi, chacun va la charger un max. »

 

Julien Blaine

Thymus

Le Castor Astral, 2014

 

vendredi, 30 mai 2014

Claire Malroux, « Dits du cerf & de quelques biches »

claire malroux,dits du cerf & de quelques biches,l'escampette

L’apparition

 

« En fermant les yeux  je l’ai aperçu         Il se tenait devant moi à distance et dans une attitude d’attente

Sur les fougères des gouttes de rosée tremblaient dans un petit vent frais

La lumière redorait le monde

C’était, ce ne pouvait être que l’aube, nul autre moment du jour ni de la nuit pour notre rencontre

 

Avant même le corps j’ai vu les bois s’avancer posément, non pas otter sur l’élément liquide,

Mais marcher dans le ciel quoique fermement rattachés au sol

Aérienne couronne, animal mi-arbre, arbre mi-animal, rêve ambulant

 

Il était là     Je n’ai pas perçu le bond qui lui a permis de pénétrer dans l’enceinte de mon cerveau

C’était un jour d’automne, période de brame

Moi, roulant en autobus le long des grilles du jardin du Luxembourg

 

Il venait de loin, de si loin, de plus loin que mes souvenirs, que tous mes ascendants

 

 

 

 

 

Du temps où les idées et les mots, tout l’humain bagage à venir, n’étaient que nébuleuses sur la langue

 

Occultée par son grand corps, la biche derrière lui, sa compagne »

 

 Claire Malroux 

Dits du cerf & de quelques biches

L’Escampette, 2014

samedi, 24 mai 2014

Claude Tasserit, « Maison Blanche »

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« Une fois que la voix de chair est enregistrée, tu ne la réécoutes pas. Pour le moment, il ne s’agit pas de choisir. Tu ne peux que parler à cet autre en toi, et le laisser parler aussi – que laisser parler les autres, et leur parler aussi. Des heures et des heures de propos incertains, quand plus tard tu les écouteras, parfois méconnaissables, prononcés dans la confusion du souvenir ou du demi-sommeil, dans l’enchevêtrement des époques et des visages.

 

Mais les fantômes auxquels tu t’adresses, sauras-tu ensuite les changer en un lecteur à venir et à chaque fois unique ? Transmuer la voix de chair en voix de silence ?

Ton travail ne fait que commencer.

Ces paroles, il te faudra encore les démêler quand elles se confondaient, les relier quand elles se dispersaient. Tous ces fragments, tu devras leur accorder une cohésion qu’ils n’avaient pas, les inscrire dans un ordre factice et une durée nouvelle : leur prêter enfin la forme trompeuse d’un livre. »

 

Claude Tasserit

Maison Blanche

L’Escampette, 2014

dimanche, 18 mai 2014

W. G. Sebald, « Le promeneur solitaire »

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« Le premier texte que j’ai lu de Walser était son Kleist à Thoune, où il est question des souffrances endurées par un homme qui désespère de soi et de son métier, et du paysage environnant, d’une enivrante beauté. “Kleist est assis sur le mur d’un petit cimetière. Il fait un temps humide et lourd à la fois. Il ouvre son habit pour dégager sa poitrine. En contrebas, comme jeté dans les profondeurs par une puissante main divine, s’étend le lac éclairé d’une lumière rougeâtre et jaunâtre. Les Alpes se sont animées et plongent leur front dans l’eau, en mouvement merveilleux.” Plus tard, je n’ai cessé de revenir à ce bref récit de quelques pages et, partant de lui, d’explorer l’œuvre walsérienne au gré d’excursions plus ou moins étendues. Est également lié à l’expérience de ces premières lectures, remontant à la seconde moitié des années soixante, le fait que j’aie trouvé, insérée entre les pages de la biographie de Keller par Bächtold, dont j’avais acheté d’occasion les trois volumes à Manchester, une belle photographie sépia de la maison sur l’île de l’Aare dans laquelle, au milieu des buissons et des arbres, Kleist travaillait, au printemps de 1802, à son drame de la folie, La Famille Ghonorez, avant de devoir se rendre, lui-même malade, à Berne, pour y être soigné par le Dr Wyttenbach. Depuis, j’ai lentement compris que tout est lié par-delà les époques et l’espace, la vie de l’écrivain prussien Kleist et celle du prosateur suisse qui dit avoir été l’employé d’une société de brasserie par actions à Thoune, l’écho d’un coup de pistolet sur le Wannsee et le regard par une fenêtre de l’asile d’Herisau, les promenades de Walser et mes propres excursions, les dates de naissance et les dates de décès, le bonheur et le malheur, l’histoire naturelle et celle de notre industrie, celle de notre pays et celle de l’exil. Sur tous les chemins, Walser m’a sans cesse accompagné. Il suft que je quitte un moment mon travail quotidien pour l’apercevoir quelque part à l’écart, gure reconnaissable entre toutes du promeneur solitaire qui contemple un instant le paysage qui l’entoure. Et parfois je m’imagine voir par ses yeux le Seeland sous la lumière, et au milieu du Seeland, telle une île scintillante, le lac, et sur cette île au milieu du lac une autre île, l’île de Saint-Pierre, “baignant dans la légère vapeur, dans la lumière laiteuse et tremblante de l’aurore.” »

 W. G. Sebald

 Le Promeneur solitaire. En souvenir de Robert Walser

 in Séjours à la campagne

 Traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau

 Actes Sud, 2005

Posté le 18 mai 2014,

soixante-dixième anniversaire de Max Sebald