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vendredi, 23 février 2018

Jim Harrison, « Lettres à Essenine »

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© : David Brigham

 

« Pour répondre à certaines questions que tu pourrais poser si tu étais vivant et si nous étions amis, mais que se demandent deux poètes après une si longue absence ? Pourquoi as-tu été vivant et comment suis-je en train de mourir sur terre sans égrener la litanie ordinaire des complaintes, ce qui revient à s’inquiéter à voix haute, égrener ces terribles grains de poussière qui flottent dans le cerveau, ces ballons roses nommés pauvreté, échec, maladie, luxure et envie. Pour en citer très peu. Mais tu veux des précisions, non pas la condition humaine ni une lettre au journal expliquant pourquoi, au trente-sixième dessous, je crois m’être fait baiser. Voilà donc les nouvelles de ce printemps : maintenant que l’herbe a grandi, j’y marche en redoutant les serpents. L’œil mélancolique, j’ai regardé ma femme planter le jardin, rangée après rangée, pendant que le bébé essayait d’attraper les grenouilles. Difficile de ne pas manger trop quand on aime profondément la nourriture, mais je me suis limité à deux litres et demi de bourgogne par jour. Lors des marches prolongées, mes yeux s’enfoncent tant dans mon cerveau qu’ils ne voient rien, puis ils ressortent de nouveau vers la lumière et voient un pré élevé virer au vert pâle, nager dans le brouillard, et les corbeaux tracent des lignes géométriques perceptibles juste au-dessus du brouillard, et audibles. Sur la rive je pêche au lancer des poissons parfois très gros dont le ventre contient des éperlans et des aloses déliquescents. Hors mariage, je n’ai pas été amoureux depuis des années ; des passades dans le monde entier, je t’en ai déjà parlé, mais sans la surprise ce n’est pas de l’amour. Observant les femmes, je sais avec certitude qu’elles viennent d’une autre planète et parfois, en effleurant le bras d’une fille, je sais que je touche une créature adorable, mais étrangère. Nous ne récupérons pas ces jours sans caresses ni amour. Si je pouvais t’emmener dans l’arrière-pays de Key West et te faire prendre de la psilocybine, tu arrêterais ta légendaire consommation de vodka. Naturellement, je crois toujours aux miracles et au destin sacré de l’imagination. À quoi ça ressemble d’être mort, est-ce que j’aimerais ça, dois-je retarder encore un peu l’échéance ? »

 

Jim Harrison

Lettres à Essenine

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent

Christian Bourgois, 1999 — rééd. Titres n° 198, 2018

 

 de Sergueï Essénine : http://www.unnecessairemalentendu.com/archive/2015/08/18/...

lundi, 19 février 2018

Jean-Jacques Salgon, « Obock »

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La Tour Soleillet à Obock

 

« Rimbaud a ceci de particulier qu’à chaque moment de sa vie il excède tout ce qu’on peut connaître de lui, poèmes, lettres, portraits ou photographies, souvenirs des témoins qui l’ont connu ou croisé, autant de portes ouvertes sur des mondes différents et qui semblent scellés sur un épais mystère. Rimbaud c’est l’excès de la biographie (quand Pessoa ou Walser en seraient le manque, le défaut). Il est trop, comme disent les jeunes d’aujourd’hui. Il n’est peut-être jamais autant Rimbaud que dans cette période si peu documentée de sa vie où il sillonne l’Europe, ces trois années de vagabondage entre 21 et 24 ans où il s’échappe et échappe à tous, où il a déjà quitté l’écriture et pas encore rencontré l’Afrique et le négoce. Durant ces années d’errance, il devient polyglotte, il multiplie le multiple, semble doué du don d’ubiquité.

Rimbaud est beaucoup plus que le double dont parle Segalen ; pluriel, polymorphe et, tout comme notre univers, constitué à 96% d’énergie et de matière noire. Cet univers opaque de sa vie s’étend d’ailleurs depuis le Bar de l’Univers de Charleville jusqu’au Grand Hôtel de l’Univers à Aden. Un univers à lui tout seul ; une vérité cachée dans une âme et un corps. C’est sans doute pour ça que les autoportraits flous de Harar nous paraissent si vrais.

[…]

De retour à Obock où la chaleur commence à être rude, il [Paul Soleillet] continue de diriger la construction de sa factorerie. Une enceinte carrée de cent mètres de côté est bâtie, puis, à l’intérieur de ces murs, on édifie les entrepôts, et, dans l’alignement du porche d’entrée, une tour en pierre de 17 mètres de haut qui sera longtemps appelée tour Soleillet. Sur la terrasse supérieure de cette tour sont installés les quatre canons. Tous les matins on hisse au haut d’un mât le drapeau français.

C’est peut-être au rez-de-chaussée de cette tour qu’il se fera prendre en photo par Édouard Bidault de Glatigné. On le voit à sa table, entouré de son personnel, dans la pause du penseur de Rodin, avec ses cheveux raz et sa longue barbe taillée au carré, plongé (ou faisant mine d’être plongé) dans la lecture d’un livre, veste et pantalon blancs, sandales afars, une paire de jumelles traînant à côté du livre. Un fusil est accroché au mur où sont aussi des trophées, lances et boucliers danakils, sabres, juste de quoi constituer un petit décor colonial. »

 

Jean-Jacques Salgon

Obock

Verdier, 2018

https://editions-verdier.fr/livre/obock/

samedi, 17 février 2018

Idea Vilariño, « Ultime anthologie »

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DR

 

« La nuit

 

La nuit ce n’était pas le rêve

c’était sa bouche

c’était son beau corps dépouillé

de ses gestes inutiles

c’était son visage pâle me regardant dans l’ombre.

La nuit c’était sa bouche

sa force et sa passion

c’était ses yeux graves

ces pierres d’ombre

qui roulaient dans mes yeux

c’était son amour en moi

une invasion si lente

si mystérieuse

 

* * *

Tu sais

 

Tu sais

tu as dit

jamais

jamais je n’ai été heureux comme cette nuit.

Jamais. Et tu me l’as dit

à l’instant même

où je décidais moi de ne pas te dire

tu sais

je me trompe sûrement

mais je crois

mais il me semble que c’est

la plus belle nuit de ma vie.

 

 * * * 

Chanson

 

Je voudrais mourir

tout de suite

d’amour

pour que tu saches

comment et combien je t’aimais.

Je voudrais mourir

je voudrais

d’amour

pour que tu saches. »

 

Idea Vilariño

Ultime anthologie

bilingue

Traduiction de l’espagnol (Uruguay) et postface par Éric Sarner

Avant propos / Mots pour Ultime anthologie par Olivier Gallon

La Barque, 2017

http://www.labarque.fr/livres17.html

mercredi, 14 février 2018

Caroline Sagot Duvauroux, « Le Vent chaule »

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La Vierge de l'Annonciation ( 1474-1476), Antonello de Messine,

Galleria Regionale della Sicilia, Palerme

 

 

« La jeune lingère brassait des draps bleus et blancs comme le turban de la dame d’Ingres. Qu’elle est jolie quand son sourire embarque le visage et qu’elle se tourne à vous. N’est pas de ces lingères de roman qu’on culbute dans les remises et qui rient d’insolence comme la petite servante de Goya au coin du grand drap blanc. Riait pourtant la lingère aux voyous et aux princes qui passaient par là qu’elle croisait à vélo, sacoches pleines de linge et de provisions, de munitions, sur les lignes de démarcation. Et bien sûr qu’il y en eut, les lingères sont jolies dans leurs jupes fraîches et socquettes à sandales, jambes nues qui pédalent et pédalent en montrant des genoux. Hum se disent les vauriens en sifflant, hum se disent les princes en pleurant. Les princes n’ont pas droit aux lingères et les vauriens ont droit à tout mais pas longtemps et d’ailleurs les lingères sont habiles à s’enfuir dans leur rire.

Mais les lingères n’existent plus que dans le temps d’enfance contée. C’est pourquoi on retourne parfois dans ces temps découvrir semeurs et lingères et les tissus bleus sur les peintures qu’on voulait toucher, qu’on touche furtivement car les peintures des temps contés ne sonnent pas quand les petits vont toucher du doigt le bleu de Kandinsky pour savoir si ça colle ou si ça s’enfonce, ou celui de Van Gogh pour vérifier si ça gratte ou si ça dévore, et le bleu de la vierge d’Antonello pour que l’émerveillement demeure sur la pulpe du doigt comme un cœur de mésange à battre son petit tocsin. Et la peinture mine de rien tue les princes et la peinture se fait prince. Prince de gloire le vent de corbeau, prince de gloire le tendre vert battu de gris, prince de gloire la transparence d’une larme sur un visage supplicié.

Alors on épouse la turbulence et l’éclat. On oublie les princes maléfiques des romans qu’on aime tant, on grandit. On s’éloigne. On cherche les peaux aux endroits qu’on voit pas, on aime le rok’n’roll et la paix violente. On file chasser phrase à phrase une phrase. Ou bien en Camargue pour sous les sabots des chevaux la poussière d’éperdu. Ce qu’on voit : des salines et qu’il y a du rose sur un châtiment blanc. C’est fini pour un temps les romans, on chasse et on prend, tout prend la toile et c’est la provision de l’été. »

 

Caroline Sagot Duvauroux

Le Vent chaule suivi de l’Herbe écrit

José Corti, 2009

http://www.jose-corti.fr/titres/vent-chaule.html

16:49 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent

dimanche, 11 février 2018

Dominique Sigaud, « Dans nos langues »

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© Michel Durigneux, pour Verdier

 

 

« La langue n’est pas un cadeau des père et mère, nation école patrie patrimoine. Elle est comme la marguerite jaune qu’on ramasse négligemment au bord du champ parce qu’elle s’y trouvait. Il y a de la langue comme il y a de petites marguerites au bord des chemins, heureusement ; il importe donc d’en multiplier les accès et non les réduire ; c’est toujours très beau quelqu’un qui s’affranchit, un jeune homme ou une jeune fille plus encore, qui fait le geste écartant le mort de la langue, le mort dans la langue, ce qui de la langue conduit à plus de mort en soi et autour que de vivant, c’est toujours très beau un jeune homme ou une jeune fille s’affranchissant des langues entassées sur lui comme un poids mort ; ce que ça éclaire d’eux quand ils le font, ce que ça leur dessine comme ouverture.

“Ma nef passe au détroit d’une mer courroucée*”, je reprends votre citation, ces phrases dont la langue est capable, une des premières que vous m’avez offertes. Je me suis appuyée parfois sur certaines de vos phrases pour avancer quand c’était un peu plus difficile. La langue est cette nef parfois passant au détroit d’une mer courroucée, sin on veut s’avancer dans la langue, ce que ça suscite autour de soi comme contraintes, violences, oppositions.

Être conduit par la langue à de la langue. Plus on s’y abandonne, plus la langue est cette nef, plus c’est elle qui conduit. »

 

* Philippe Desportes (1546-1606)

 

Dominique Sigaud

Dans nos langues

Verdier, 2018

https://editions-verdier.fr/livre/dans-nos-langues/

 

 

16:34 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent | Tags : dominique siagud, verdier

mercredi, 07 février 2018

Mathieu Riboulet, « Lisières du corps »

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© des mots de minuit

 

« On ne laisse pas d’un coup cinquante-huit ans de corps

À corps avec son corps.

On ne laisse pas d’un coup repartir les vivants

Avec leurs os, leur sang, leurs larmes et leur misère.

On s’attarde et l’on trinque, on dit des choses tendres,

On te laisse filer, t’effacer pour de bon. Ça ira,

Nous sommes quittes, Ljubodrag, qu’une dernière fois je nomme,

Emportant avec moi un peu de ta lumière. »

 

Mathieu Riboulet

Lisières du corps

Verdier, 2015

 

Mathieu Riboulet, né en 1960 dans la région parisienne est mort lundi 5 février à Bordeaux.

Nous l’aimons.

 

 

samedi, 03 février 2018

Jean-Luc Sarré, « Au crayon »

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DR

 

« Je suis bien, je suis seul, je n’attends rien ou plutôt, je n’attends que moi, mais sans impatience, sans illusion car je me connais, je suis rarement au rendez-vous et s’il arrive que cela soit, je me croise, un salut rapide puis je passe mon chemin. Me fuir, me chercher, c’est tout un pour moi. Je suis bien, je regarde, je vois ce jour tramé de poussière, un jour vert et gris que peigne un léger vent d’est, à peine un jour, comme moi qui suis “à peine”.

 

Rien ne me fait battre le cœur comme une certaine qualité de lumière ou plus encore le souvenir que je peux en avoir.

 

La façon la plus hypocrite de parler de soi est celle qui évite le pronom personnel.

 

Non est sans doute le seul mot sur lequel je n’ai jamais trébuché.

 

J’espère que je n’aurai pas peur, que je ne serai pas entouré de visages en larmes, que ma souffrance sera, sinon inexistante du moins supportable, que la scène aura lieu chez moi de préférence, bref, j’espère que tout se passera bien ce jour-là.

 

La douleur cessa et mon corps ne fut plus qu’un souvenir. »

 

Jean-Luc Sarré

Au crayon

Farrago, 1999

 

Jean-Luc Sarré, né le 22 avril 1944 à Oran, est mort ce samedi 3 février 2018 à Marseille, où il vivait depuis 1968.

16:49 Publié dans Écrivains | Lien permanent

jeudi, 01 février 2018

Wang Heqing, « Ode à un papillon géant »

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© Sophie Chambard

 

 

« Air : “Jour d’ivresse”.

Brassant l’air, il vous réveille en sursaut du rêve de Zhuang Zhou

De ses deux ailes reposant bien calé sur la brise de printemps.

Dans trois cents jardins fameux

Il a sucé tout ce qui pouvait l’être,

Terrorisant l’abeille en quête de fragrances.

D’un petit volettement délicat, tout léger,

Vous l’envoie valdinguer à l’autre bout du pont, la marchande de fleurettes. »

 

Wang Heqing

« La dynastie des Yuan (Mongols, 1279-1368) »

Traduit, présenté et annoté par Rainier Lanselle

In Anthologie de la poésie chinoise

La Pléiade, Gallimard, 2015

mardi, 30 janvier 2018

Gérard Haller, « Le grand unique sentiment »

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Rembrandt, La Lutte de Jacob avec l'ange, 1659

Staatliche Museen, Gemäldegalerie, Berlin

 

« mains bras ailes

oh ailes

 

visage nu de l’un face au nu

de l’autre comme ça qui se présentent

ensemble le vide d’avant et l’intime

infini.

Le lointain : qui le font désirable

 

komm tu dis

 

c’est chaque nuit.

Nous nous prenons dans les yeux les larmes

plus loin nous nous implorons komm

prends-moi etc. et c’est chaque fois

comme si c'était la première nuit

sur la terre de nouveau comme

si c’était nous là-bas les deux

tombés nus du ciel et tu es là

je suis là tu dis regarde et tout

recommence

visage de l’un face à l’autre

dedans plus loin qui appellent

encore et encore

qui demandent la lumière

et tu me fais avancer dans toi

au bord et tu prends ma tête

comme ça dans ta main

et tu la poses sur ton sein

et tu dis mon nom

komm tu dis

et je suis toi de nouveau

dans le nu de ta voix

là-bas sans moi

et je ferme les yeux

 

[TEMPS]

 

tout le temps de l’étreinte

 

comme si c’était pour entendre

seulement ça qui appelle dedans

nous sans nom sans voix.

Nu seulement plus nu encore

et soudain c’est toi »

 

Gérard Haller

Le grand unique sentiment

Coll. « Lignes fictives », Galilée, 2018

http://www.editions-galilee.fr/f/index.php?sp=liv&liv...

jeudi, 25 janvier 2018

Niki Giannari, « Des spectres hantent l’Europe », Georges Didi-Huberman, « Passer, quoi qu’il en coûte »

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photogramme du film de Maria Kourkouta & Niki Giannari

Des spectres hantent l'Europe

https://www.youtube.com/watch?v=VReuK17ouDM

 

« Tu avais raison.

Les hommes vont oublier ces trains-ci

comme ces trains-là.

Mais la cendre

Se souvient. »

 

& & &

 

« On ne témoigne jamais pour soi. On témoigne pour autrui. Le témoignage vient d’une expérience bouleversante, souvent ressentie comme indicible et dont le témoin, depuis la position qu’il occupait (position d’actant, de souffrant ou de regardant) doit faire foi aux yeux d’autrui, aux yeux du monde entier. Il donne alors forme à ce qu’il doit — d’une dette éthique — comme à ce qu’il voit. Le témoin fait foi, doit, voit et donne : depuis une expérience qu’il a vécue, quel que soit le mode de cette implication, vers toutes les directions de l’autrui. Il donne sa voix et son regard pour autrui. L’autrui du témoin ? C’est, d’abord, celui qui n’a pas eu le temps ou la possibilité de signifier son geste ou sa douleur : c’est le réfugié d’Idomeni quand il demeure muet, occupé aux tâches de l’immédiate subsistance. C’est ensuite, celui qui n’a pas le temps ou le courage d’écouter cet acte ou cette souffrance : c’est le nanti de la grande ville quand il demeure indifférent, occupé aux tâches de sa vie confortable. Le témoignage se tient donc “entre deux autruis”, il est en tous cas un geste de messager, de passeur, un geste pour autrui et pour que passe quelque chose. »

 

Niki Giannari

Des spectres hantent l’Europe

traduit du grec par Maria Kourkouta

suivi de Georges Didi-Huberman

Passer, quoi qu’il en coûte

Minuit, 2017

vendredi, 19 janvier 2018

Jean-Christophe Bailly, « Un arbre en mai »

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© : J.-C. Hermann

 

« Nous avions fait de la remarque de Rosa Luxemburg selon laquelle une journée de grève générale en apprend davantage que des années de formation un de nos leitmotivs, mais ce n’est pas seulement sur ce plan purement politique que les journées de Mai forment dans la vie de ceux qui les ont vécues une strate qui est aussi une césure. Ce mélange d’invincibilité chanceuse et de pure défaite qui les caractérise dans le temps comme un pli, étonnant suspens où nous touchions à l’Histoire sans être menacés et nous assumions la violence sans qu’elle tourne au drame, c’est comme si le mouvement avait surfé au-dessus d’un abîme sans même l’apercevoir et par conséquent sans vertige.

Le désir du vertige, et celui d’une conséquence et d’une responsabilité plus grandes, conduisirent certains d’entre nous, par la suite, vers une orientation militaire et clandestine, vers un spectre d’actions qui eût pu effacer la légèreté de Mai. Mais, comme l’on sait, en France en tous cas, ils renoncèrent pour la plupart à franchir un point de non-retour et, à mon avis, entre autres causes, l’expérience de Mai joue ici son rôle : elle fut telle en effet qu’elle ne préparait pas à des postures de juges manichéens ou à des actes plus ou moins assimilables au terrorisme révolutionnaire. Lorsque tout retomba, ce fut pour chacun toute une histoire que d’apprendre à revenir. Où que les évènements et l’engagement qui leur fit suite nous aient portés, la question n’était pas de rentrer dans le rang mais de s’inventer une vie dans un monde transformé, une vie dans laquelle le pli historial de Mai 68 puisse fonctionner comme un souvenir. Accepter que l’arbre était mort, c’était faire un travail de deuil et, comme on le sait, rien n’est plus difficile ni, surtout, plus solitaire. »

 

Jean-Christophe Bailly

Un arbre en mai

Coll. »Fictions & Cie », Seuil, 2018

 

 

 

vendredi, 29 décembre 2017

Rose Ausländer, « Je joue encore »

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DR

 

« Moi une petite eur

 

Pourtant les roses

hautes comme l’été

les papillons

les ailes de mouettes

au-dessus de la rivière

 

Non

je n’oublie pas

les années marquées au fer

je n’oublie pas

que des bottes

ont piétiné l’arc-en-ciel

qu’elles s’apprêtaient

à nous transformer en

roses de feu papillons de feu ailes de feu

 

pourtant hauts comme l’été

le parfum

les ailes doubles au-dessus de la rivière

l’or sur ma peau

 

et les roses mortes après la nuit

 

***

 

Entends-tu

de sa voix claire

l’alouette chante des chansons

jusque dans mon sommeil

 

J’attends

le parfum

du souvenir

 

L’air

joue mon

soufe

 

Je suis

enfant à nouveau

et mélange des couleurs

pour

un ballon »

 

Rose Ausländer

Je joue encore (1985-1986)

Bilingue

Préface de Lambert Barthélémy

Traduit de l’allemand par Alba Chouillou

Le Bousquet-La Barthe éditions, 2017

http://lebousquetlabarthe.wixsite.com/editions

17:30 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent