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mardi, 04 juillet 2017

Ingeborg Bachmann, « Avec douceur et délicatesse »

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DR

 

« Tout est mort. Tout mort.

Et dans ma panière à pain argentée

moisit le trognon de pomme séché

qui ne pouvait plus descendre.

 

Sur mes assiettes, qui y mange,

il doit rester un morceau de la corde

qui a été tressée pour moi.

Dans mon lit, qui y est couché,

doit encore bruisser la nuit le bout de papier

que j’y ai cousu.

 

Si peu de présence ! Il n’y a

que les objets lointains que je hante encore,

la lampe, la lumière,

là je l’allume et signifie :

 

tout le sang, ce flot de sang qui

a coulé. Mes assassins. »

 

Ingeborg Bachmann

Toute personne qui tombe a des ailes

Édition, introduction et traduction de l’allemand (Autriche) par François Rétif

Poésie / Gallimard, 2015

 

 

 

12:17 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent

samedi, 01 juillet 2017

Anne Portugal, « et comment nous voilà moins épais »

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DR

 

« et si c’est sur la table des moitiés

 

nous nous asseyons sur la pierre qu’est

l’identique suivant et les met en demeure

qu’est-ce que c’est qu’il disait le passant

que telle physique n’est pas si grande il

rigole aux escarpins souliers pointus d’à

la limite toucher voulant être poli n’étant

point laissant là dans le plat tombe à terre

le vœu d’attachement sincère à son lapin

 

@plantagenêt

 

————————————————————

 

un protocole

 

ce n’est pas moi oh non pas du tout

l’outsider accompagné d’amis

n’ai pas le portrait campé

noir et le vert épinard

il y avait une terrasse à partir

et les hachures à penser

où un appareil transmettait

la conversation et les visages

d’eux mêmes qui tombent

 

intermédiaires et services à ses

membres moi je dors avec vous

 

@mantegna

 

Anne Portugal

et comment nous voilà moins épais

P.O.L, 2017

mercredi, 28 juin 2017

Julien Blaine, « Débuts de roman »

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© : sophie chambard

 

« 7

En retournant de chez ses parents : lui, le père nonagénaire dégoulinant sur son fauteuil roulant et elle, la mère, dont l’ego était si éblouissant qu’il brûlait toutes celles et ceux qui l’approchaient, il envoya ce texto à ses enfants : “si un jour je me suicide, je n’aurais pas besoin de laisser un mot !”

 

12

C’est au moment et au centre d’une curieuse torpeur que Toussaint se murmura : “Moi, je regarde et considère ces jeunes gens comme s’ils avaient mon âge et, eux, me voient comme si j’avais le mien…”

Au bruit d’une feuille froissée, il se retourna.

Pourquoi le regardait-elle ainsi ?

 

22

Depuis longtemps, très jeune, déjà, il parlait de la vieillesse, de sa vieillesse et le voilà ce matin, septuagénaire, en train de se brosser les dents en se mirant dans la glace de la salle de bain…

En fait, de cet état, de cet âge, il n’en savait rien.

 

60

Ainsi va la vie, on perd de vue des amis très chers irremplaçables au détour d’un jour, ou à la fin d’une interminable nuit on ne sait même plus s’ils sont vivants ou morts et soudain » 

 

Julien Blaine

Débuts de roman

Éditions des Vanneaux, 2017

editionsdesvanneaux.wordpress.com

lundi, 26 juin 2017

Hsia Yu, « Salsa »

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DR

 

« To be elsewhere

 

Ils se sont rencontrés dans un village de la côte

ils ont partagé une nuit merveilleuse puis se sont quittés sans laisser d’adresse

chacun sa route. Trois ans plus tard

ils se sont rencontrés à nouveau, sans le vouloir.

Pendant trois ans

ils ont été abandonnés

par la narration du roman

ils ne savaient plus qui ils étaient

seule flottait dans l’air cette sensation de s’être un jour connus

dans un autre récit

l’un demande : qui es-tu qui parais si froid et si fatigué ?

l’autre répond : je sais seulement que mon pull est décousu

et que si tu tires le fil de plus en plus

c’est tout mon être qui finira par disparaître »

 

Hsia Yu

Salsa

Traduit du chinois (Taïwan) et présenté par Gwennaël Gaffric

Circé, 2017

http://editions-circe.fr/

samedi, 24 juin 2017

Franck Venaille, « Requiem de guerre »

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DR

 

« Ah ! s’en aller pleurer sur un banc de bois le dimanche.

Rejoindre la compagnie des hérissons. C’est ainsi. C’est fait. Nous ne recommencerons plus les erreurs d’antan.

Il y a chez cet écrivain, une volonté farouche de faire entendre ses silences. Eh ! L’ami ! C’est bien à toi que je m’adresse. Tu avais le regard clair de celui qui donne tout et qui, sans angoisse, fait état de sa peur, de ses rages, continue d’être un homme qui a su combattre et vaincre les Furies.

Nous irons, pieds nus, marcher sur les braises.

Nous briserons leurs marmites de sorcières ah ! quelle journée !

Je peux en témoigner : il ne s’agissait nullement d’un rêve mais bien d’un morceau de réel comme toute mère en prépare pour son grand fils afin qu’il calme sa faim le moment venu.

Il ne s’agit plus de montrer sa peur. Il suffit de dire : “me voici” et les murs des longs couloirs prennent une couleur nouvelle. C’est là que j’ai croisé celui qui devait être l’ami de Kafka. Même redingote. Semblable démarche. Je m’enferme dans ma chambre pour relire le Journal. Cette douleur née de l’intérieur du corps des hommes comment la nommer ? Comment lire leur destin sur une mappemonde ?

Je me bats et je me débats. Je suis le personnage central d’un film. Je vais, maladroitement, d’un point à l’autre. Je rêve. Beaucoup. Et trop. La nuit je guette les bruits de pas des visiteurs étranges. Je suis allongé.

Je me tourne sur le côté droit avec difficulté. Dites ! Pourquoi cacher la vérité sortie nue du corps de la femme au bain ? Je suis un homme qui ne croit plus en son pouvoir d’agir sur les merveilles du monde. »

 

Franck Venaille

Requiem de guerre

Mercure de France, 2017

 

Franck Venaille vient de recevoir le Prix Goncourt de la Poésie 2017

 

jeudi, 22 juin 2017

Joseph Guglielmi, « Le mouvement de la mort »

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Sans titre, 1977 © Thérèse Bonnelalbay, Galerie Christian Berst

 

« clandestin de cette nuit

je n’habite nulle part,

la source de vent tarie

du sang triste un temps de pluie

Deux oiseaux sur une lune.

Un chien mâche la prairie

Un poème sur le mur

avec le mur immobile.

Qui lira les mots minutes

Carré le fleuve soleil

et la mer dans la vitrine ?

le corps creuse dans la mort

comme une statue de sel

pliée sa gorge de sel

Lune rouge bisaëule

ointe pour le sacrifice,

Vermine du faux garden

ou du livre de raison.

Ici que le néant ronge

souvenir d’un corps vivant.

Te roule un puissant dictame,

quelque souvenir de noces

cette éclipse somptuaire !

La toute fillette impure

avec jambes de gazelle

Montagnes aromatiques

en miracle du mois doux.

Compter ces podes antiques

Samedi un feuillet neuf.

Au square le dieu muet

silencieux comme une flûte.

Les chiures des maisons

et poussières de murmures.

Que c’est toujours samedi,

un vol éclair d’hirondelles

sur la pensée régulière.

Puis on oublie désespoir

(entre le vrai et le faux)

la détente de la mort.

Au doigt ce mamour tremblant. »

 

Joseph Guglielmi

Le mouvement de la mort

P.O.L, 1988

 

Joseph Gulielmi, né à Marseille en 1929, vient de disparaître.
Le dessin est de Thérèse Bonnelalbay, qui fut son épouse de 1959 à sa mort – dans la Seine – le 16 février 1980.

mardi, 20 juin 2017

Caroline Sagot Duvauroux, « Un bout du pré »

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DR

 

« L’arbre

 

Les livres se présentent et la mémoire y laboure à sa guise, tout s’actualise de sorte que le livre nait au moment de l’histoire où il n’était pas encore lu. Lire c’est revenir sur la terre mais on ignore où vous débarque la mémoire (cet engin) tout près d’aujourd’hui parfois dans le grand hier. Toutes les plantes ne sont pas annuelles ni vivaces ; celle qui sort là que je n’avais jamais vue, élaborait ses sèves, derrière déjà ; c’est là que j’alunis. D’où venais-je ? je l’ignore, j’emporte d’où je viens au promenoir de ce qui vient. »

 

Caroline Sagot Duvauroux

Un bout du pré

Éditions Corti, 2017

http://www.jose-corti.fr/

Jacques Sicard, « La Géode & l’Éclipse »

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À Paul Celan

 

« Un rien

nous étions, nous sommes, nous

resterons, en fleur :

la rose de rien, de

personne

 

Comment entendre ces vers ? – À Treblinka, les nazis pratiquèrent comme ils le préméditaient de le faire avec d’autres camps d’extermination, sans en avoir le temps. En 1943, après l’assassinat de près d’un million de juifs, les chambres à gaz sont dynamitées et détruites. Les baraquements, les clôtures et les autres installations démontées jusqu’à totale disparition. Le sol est labouré, planté d’arbres et semé de lupin. Ici, il n’y aura rien eu que le passage des saisons et personne pour témoigner qu’y éclosent des fleurs de lupin. Le lupin qui appartient à la sous-classe des rosidae, dont la rose fait partie.

Comment entendre autrement ces vers ? Une variante de l’Odyssée. “Personne”, Ulysse ; “rien”, la Reine ; “rose”, la prose. C’est sous ce nom qu’Ulysse pour le tromper se présente au cyclope Polyphène, mais aussi à partir de ce nom que devient clair son projet de différer indéfiniment son retour à Ithaque. C’est la place nulle que Pénélope occupe à la suite de ce changement d’identité, où elle tisse et détisse pour Personne. C’est l’efflorescence de la prose qui tout en permettant l’étendue, confère à toute cette vacuité le parfum soutenu de la Rose. Il y a tant de manières de ne pas revenir, sans vous faire injure, n’est-ce pas Paul Celan ? »

 

Jacques Sicard

La Géode & l’Éclipse

Éditions Le Pli, 2017

jeudi, 15 juin 2017

Jacques Roman, « Histoire de brouillard : la cinquième saison »

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DR

 

« Enfant, gardant les vaches dans le brouillard, j’ai appris la dessaisie en mon rôle de gardien, la dessaisie en tout rôle. Et, amoureux, j’ai consenti à la dessaisie. Écrivant, j’ai toujours considéré la dessaisie comme l’authentique présence de l’humilité puissante (humilité, humidité, humaine féminitude ?). Je peux dire aujourd’hui du brouillard tenir violemment la traîne. Ainsi, je peux me revoir enfant tenant en ma petite main le tulle d’une robe de mariée au seuil d’une église, invité innocent au seuil d’une noce charnelle que mon âme respirait, je le jure. Du brouillard, déjà, je tenais aussi du corps la saisie, mariée à… l’insaisie ? »

 

Jacques Roman

Histoire de brouillard : la cinquième saison

Les éditions de l’Hèbe, 2017

http://www.lhebe.ch/

mardi, 13 juin 2017

Fernando Pessoa, « Le livre de l’intranquillité »

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DR

 

« Depuis cette terrasse de café, je contemple la vie en frémissant. J’en vois bien peu — elle, cette éparpillée — concentrée ici sur cette place nette et bien à moi. Un marasme, semblable à un début de saoulerie, m’élucide l’âme sur bien des choses. En dehors de moi, j’entends s’écouler, dans les pas des passants, la vie évidente et unanime.

En cette heure-ci, mes sens se sont figés et tout me paraît différent — mes sensations sont une erreur, confuse et lucide tout à la fois, je bats des ailes mais sans bouger, tel un condor imaginaire.

Pour l’homme vivant d’idéal que je suis, qui sait si ma plus vive aspiration n’est pas réellement de rester simplement ici, assis à cette table, à cette terrasse de café ?

Tout est aussi vain que de remuer des cendres, aussi vague que l’heure où ce n’est pas encore le point du jour.

Et la lumière jaillit, se pose si sereinement, si parfaitement sur les choses, elle les dore d’une telle réalité, souriante et triste ! Tout le mystère du monde descend jusqu’à mon regard, pour se sculpter en banalité, en spectacle de la rue.

Ah ! comme le quotidien frôle le mystère, si près de nous ! Montant à la surface, touchée par la lumière, de cette vie complexe et humaine, comme l’Heure au sourire indécis monte aux lèvres du Mystère ! Comme tout cela vous a un air moderne ! Et, au fond, que tout cela est ancien, est occulte, et tout imprégné d’un autre sens que celui qu’on entrevoit luire en toute chose ! »

 

Fernando Pessoa – Bernardo Soares

Le livre de l’intranquillité, volume II

Traduit du portugais par Françoise Laye

Présenté par Robert Bréchon

Christian Bourgois, 1992

 

Fernando Pessoa est né le 13 juin 1888 à Lisbonne.

samedi, 10 juin 2017

Karine Marcelle Arneodo, « L’Entre-terre »

karine marcelle arneodo,l'entre-terre,la barque

© : Paolo Panzera

 

« La chambre avait deux fenêtres qui se touchaient dans l’encoignure. Je le retrouvais tel qu’il se présenta au sortir de la forêt, le regard effaré, il portait sur la tête un chapeau de feutre jaune tout esquinté. Je compris qu’il avait plu le temps de son voyage et rapprochai les distances, mais n’eus pas le courage de demander, d’où il venait, tant sa fébrilité me faisait peur.

 

Je ne sais qui de nous deux parla d’abord. Il me souvient qu’il se trouvait dans ce discours des bribes d’histoires vécues sans trop de chance. De son corps s’affaissant dans des vêtements de sable émanaient des relents d’ammoniaque qui tuaient la passion d’être en vie. Il parlait de son sexe et disait qu’il fallait que je suce. Je pressentais qu’une douleur inavouable se cherchait un terroir.

 

Parce qu’on voulait ouvrir la porte et dérober le grain, j’allais dans l’encoignure des fenêtres renforcer la digue. Quand je me retournais, il était allongé sur le lit au milieu des essences et de la verdure avec ses cheveux noirs tout raides à ses côtés. Il était nu, et sur sa peau des tatouages amérindiens figuraient la voûte étoilée du ciel. Mes yeux se posèrent naturellement sur la chose, et c’est alors que je vis, en place de son sexe, une inoffensive fente imberbe. »

 

Karine Marcelle Arneodo

L’Entre-terre suivi de Le moins possible ou le suffisamment

Postface Olivier Gallon

La Barque, 2017

http://www.labarque.fr/

vendredi, 09 juin 2017

Patrick Varetz, « Sous vide »

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DR

 

« Tout peut s’oublier, à commencer par la douleur. Vos gestes – allez savoir pourquoi – se font avec le temps moins spontanés, les mots vous jaillissent moins facilement. On dirait qu’une fine paroi de corne vous pousse sous la peau, dans l’intention de la doubler secrètement. Quelque chose, en vous – isolé du monde, infiniment petit dans les replis du ventre –, consent à se taire, et vous apprenez simplement à vivre avec cette gêne permanente. Patiemment, pendant des années, on plante en vous des cris et des insultes, on vous ouvre les yeux sur la férocité de vos semblables, et le malheur – celui des autres, justement – s’installe en vous à demeure, ce qui empêche certaines images – parmi les plus inacceptables – de continuer de vous hanter durant votre sommeil. Les frayeurs et les tensions s’accumulent au point de s’annuler. Ce phénomène de la douleur, au fond, s’apparente – mais à plus vaste échelle – à celui du tartre qui va se loger derrière les dents. On s’en accommode sans mal, bien heureux encore de s’y écorcher la langue de temps à autre. Ainsi je porte en moi, tel un avorton, l’agglomérat de mon salaud de père et de ma folle de mère, et leur douleur à tous deux – quoique oubliée en partie, presque niée – est là qui me cimente, et me fait tenir d’une seule pièce malgré la dislocation annoncée de mon existence. Je ne veux pas voir le chaos qui se jette sous mes pas, ni cette mauvaise route au bord de laquelle – au sortir de l’adolescence – j’abandonne mes parents. Renoncer à affronter la réalité qui se présente, c’est tout autant refuser de regarder en arrière. L’excédent de salive, dans ma bouche, se charge à la longue d’une saveur métallique, fade à mourir. Je voudrais cracher, me retourner l’estomac, mais je ne dispose plus du ressort nécessaire pour me révolter. La douleur, au terme de cette expérience, se résume à une nausée sourde dont il serait vain de vouloir se débarrasser. »

Patrick Varetz

Sous vide

P.O.L, 2017

12:15 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent | Tags : patrick varetz, sous vide, p.o.l