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jeudi, 09 mars 2017

Claude Margat, « En marge d’une vie »

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DR

 

« La tradition allègue en Chine que Cang Jie l’ancêtre mythique inventa le langage des caractères entre deux mouvements de la tête. Premièrement, il considéra les traces laissées par les pattes des oiseaux dans l’argile, puis il leva les yeux vers le ciel et aperçut les premières constellations. Abaissant son regard à nouveau, il relia les deux espaces. Ce double mouvement désigne de la façon la plus explicite le chemin de la relation. L’image du mythe est assez belle, mais elle ne dit rien de l’intuition qui conduisit le génial inventeur de l’écriture à coudre deux espaces aussi différents sur le même ourlet de sens. Or, la mise en relation de deux éléments distincts d’une même réalité suppose au minimum l’existence d’un pré-langage, d’une pré-pensée suffisamment riche déjà pour pouvoir produire une formulation capable d’ordonner les signes, de les installer dans un discours, une logique, un fonctionnement. C’est vers ce moment de synthèse qu'il faut se tourner quand on souhaite aborder le comment de la langue. Et il fait sacrément noir dans cette région de la pensée !

 

Un corps de langue se constitue peu à peu. C’est un corps d’air dont la seule visibilité s’étale en signes séparés par des blancs. L’ombre noire des signes se forme au cours de silencieux et terribles affrontements. À la surface du corps de langue flotte tout le mobilier brisé des univers définitifs.

Nécessaire le transfert, et toujours efficace, mais sans une ombre de concession et pas plus de compassion. Car on en est le bénéficiaire un jour, mais c’est pour en devenir l’esclave demain. Sur la page colorée du monde, nous sommes prestement invités à signer le décret de notre propre anéantissement. Nous est seulement offert ce que nous nous montrons capables de saisir dans l’incessant passage de la présence à l’absence. »

 

Claude Margat

En marge d’une vie

Avec 9 peintures de l’artiste

Préface de Bernard Noël

L’Atelier du Grand Tétras, 2016

http://www.latelierdugrandtetras.fr/

mardi, 07 mars 2017

Derek Munn, « Vanité aux fruits »

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DR

« Des secrets commencent avant qu’ils n’existent. Et quand on en garde un on cache sûrement aussi quelque chose à soi. Je ne sais pas ce que je me cache, si je savais ce ne serait pas un secret. Le melon incarne ce secret.

Je n’ai jamais détesté les melons. Ils m’attirent autant qu’ils me dégoûtent. Cet été, sans en avoir l’intention, j’en ai acheté un. Le marché c’est comme ça. On prend des habitudes, on privilégie certains vendeurs, on finit par les connaître. On se fidélise, on acquiert des obligations de la sociabilité, et parfois on fait des achats amicaux plutôt que nécessaires. Je me sentais confus, immédiatement gêné. C’était trop pour moi, dans ma tête c’était un fruit de famille. Il me semblait usurper quelque chose. Je l’ai mis dans mon panier, je l’ai caché, je n’aurais pas voulu que Nathalie voie que je l’avais acheté – peur délirante qui me troublait tant qu’il est resté encore des traces du melon à la maison. Je l’ai posé sur la table. Je l’ai regardé. Il était beau, rugueux. Comme une pierre. Il y avait du poids dans son apparence. Je n’ai pas essayé de le dessiner, le peindre. J’ai tenté seulement de l’admirer, d’être convaincu par sa beauté, sa présence. Je mangeais déjà très peu, mon corps prenait de plus en plus son indépendance et je ménageais mes forces, conservais mon énergie un peu comme on le fait avec de petits appareils en retirant les piles quand on ne les utilise pas. Je savais que le melon serait facile à ingérer, je n’avais pas envie de le manger, mais je me sentais obligé de le faire. Je l’ai coupé en deux d’abord. Il s’est ouvert comme une mémoire. Le cœur grouillait de pépins luisants comme des vers. J’ai préparé une tranche et je l’ai mangée très rapidement. Une deuxième. Il était bon. Très bon, juteux. Il donnait l’impression que c’était ma bouche qui était juteuse. Ma salive coulait comme une source. Puis je me suis arrêté. Pour aucune raison particulière. Le plaisir du goût s’est transformé, est devenu une sorte d’envie répulsive. Il faisait chaud, j’avais froid. Je me suis mis à transpirer. »

 

Derek Munn

Vanité aux fruits

L’Ire des Marges

https://www.liredesmarges.fr/

 

samedi, 04 mars 2017

Sereine Berlottier, « Au bord »

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© : remue.net

 

 

« ce jour là son visage était si

simplement vivant (c’est comme un souvenir)

nous étions couchées sur le lit (oreillers

lourds) regardant la télévision

et nous ne cherchions plus les mots ni

ce que nous aurions pu avoir à nous dire

avec l’enfant dans nos branches

ses boucles tièdes sur nos épaules

nous étions comme un très vieil arbre

des feuilles pour hier et des feuilles pour demain

et pourquoi aurait-il fallu

détruire ce monde à coups de question ? »

 

Sereine Berlottier

Au bord

Lanskine, 2017

jeudi, 02 mars 2017

Tanizaki Jun’ichirô, « Louange de l’ombre »

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DR

 

« Sans doute tous les pays du monde travaillent-ils les couleurs de leurs préparations culinaires de façon à les harmoniser aux teintes de l’environnement et des couverts. Pour ce qui est de la cuisine japonaise, en tous cas, l’appétit vous quittera à moitié si elle vous est servie dans une assiette blanche sous une lumière crue. Prenez la soupe de miso rouge que vous consommez tous les matins, il suffit de considérer sa couleur pour comprendre qu’elle fut élaborée jadis dans des maisons de pénombre. J’étais un jour invité à une cérémonie du thé où me fut servie une soupe de miso ; eh bien, ce liquide couleur de terre rouge, presque boueux, que je buvais quotidiennement sans penser à rien, prit alors sous la lumière instable de la bougie, stagnant dans son bol de laque noire, une nuance d’une profondeur véritablement engageante. De même pour la sauce de soja : dans les régions de l’Ouest, pour les sashimis comme pour les légumes en saumure ou pochés, ils usent d’un tamari très prononcé. Mais quelle richesse de clair-obscur dans ce liquide luisant et onctueux, quelle harmonie d’ombre ! Et les aliments blancs, miso blanc, tôfu, pâté de poisson, purée d’ignames, sashimi de poisson à chair blanche, ce n’est pas en les éclairant de toutes parts que leur couleur sera le mieux mise en valeur. À commencer par le riz cuit : c’est dans un pot à riz meshibitsu en bois laqué noir et lustré, placé dans un endroit sombre, qu’il apparaîtra plus beau, qu’il titillera le plus l’appétit. Du riz bien blanc, cuit de frais, s’élevant au centre de la boîte noire, la chaude vapeur qui monte quand vous ouvrez prestement le couvercle, chaque grain luisant comme une perle… Devant cette vision tout Japonais ressent en lui le précieux bienfait d’un repas de riz. À une telle évocation vous savez que notre cuisine a toujours reposé sur le clair-obscur, a toujours été indéfectiblement liée à l’ombre. »

 

Tanizaki Jun’ichirô

Louange de l’ombre

Traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré

Philippe Picquier, 2017

mardi, 28 février 2017

Lambert Schlechter, « Le Ressac du temps »

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« Montaigne et les dates. Il y en a peu, explicitement, dans les Essais, mais il y en a.

 

Il date sa retraite du 28 février 1571, jour initial de sa trente-neuvième année. Il date le “Au lecteur” de ce premier mars mille cinq cent quatre-vingt, c’est le lendemain de son quarante-septième anniversaire.

 

&

 

Lire Montaigne. – Quelques mois avant de se suicider Stephan Zweig écrit qu’il lit Montaigne chaque jour.

 

Marcel Jullian écrit à propos du suicide de Zweig, que celui-ci est peut-être mort de l’avoir [Montaigne] de trop près connu, – et poursuit : Sur le mot qu’il a laissé, il confesse que, n’ayant pas la force d’âme de Montaigne, dont il avait entrepris la biographie, il ne pouvait pas attendre que vienne l’aurore.

 

Lire Montaigne. – Raymond Petit, jeune résistant luxembourgeois assassiné par les nazis était grand lecteur de Montaigne.

 

Lire Montaigne. – Nous ne lisons pas “Montaigne”, nous cultivons notre narcissisme dans une lecture sélective, qui trouve évident que l’auteur s’intéresse à son Moi. (Marie-Madeleine Fragonard dans la préface de son édition des Essais, Pocket, 1988). »

 

Lambert Schlechter

Le Ressac du temps – le murmure du monde 5

Les Vanneaux, 2016

https://editionsdesvanneaux.wordpress.com/

 

pour fêter l'anniversaire de Montaigne, 28 février 1533

dimanche, 26 février 2017

Annie Ernaux, « Mémoire de fille »

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« J’ai rêvé cette nuit d’un grand autocar transportant des écrivains, beaucoup. Il s’est arrêté dans une rue, c’était devant l’épicerie de mes parents. Je suis descendue parce que c’était “chez moi”. J’avais la clé. Un instant j’ai craint qu’elle ne puisse ouvrir la porte. Je savais qu’il n’y avait plus personne à l’intérieur. Les volets en bois de la devanture et de la porte étaient mis. La clé a tourné dans la serrure à mon grand soulagement. Je suis entrée. Tout était comme dans mon souvenir, dans la demi-pénombre des dimanches après-midi, avec comme seule source de lumière la seconde devanture donnant sur la cour, obscurcie en été par une tenture de toile bariolée. Au réveil, j’ai pensé que seul l’être, ou le moi, présent dans ce rêve, était à même d’écrire la suite et qu’écrire la suite serait se situer dans ce défi au bon sens, cette impossibilité là.

Mais à quoi bon écrire si ce n’est pour désenfouir des choses, même une seule, irréductible à des explications de toutes sortes, psychologiques, sociologiques, une chose qui ne soit pas le résultat d’une idée préconçue ni d’une démonstration, mais du récit, une chose sortant des replis étalés du récit et qui puisse aider à comprendre – à supporter – ce qui arrive et ce qu’on fait. »

 

Annie Ernaux

Mémoire de fille

Gallimard, 2016

vendredi, 24 février 2017

Michel Jullien, « Denise aux Ventoux »

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DR

 

« On est passé, on a doublé la léproserie des chênes, mais ils font encore de grandes histoires à votre silhouette, des gestes éberlués. Vous vous retournez à vingt mètres, ils se trouvent très petits, soudain petits d’être tortueux, ancêtres du chemin, ils inspirent la pitié des bonsaïs empotés sur une étagère, ils en ont le ridicule, le racolage.

Après eux vient la passe des sapins dans quoi l’escouade des chênes me vit pénétrer comme un miséreux fou décidé d’en finir. Autre strate. Il avait neigé plus tôt dans la saison, peu avant. La cime du Ventoux n’en gardait rien sinon ici et là des plaques irrédentistes auxquelles l’ancien hiver lui-même avait cessé de croire, lâcheur. C’est plus bas, dans les sapins, à couvert, vers mille cinq cent mètres que la croûte tenait ses places. J’avançais au métronome de Denise, elle se déhanchait devant moi lorsque, à un mètre près, d’arbre en arbre, à même hauteur de branches, une ligne de partage tirée dans la ramure accusait l’étiage neigeux. Un pas de plus suffisait à franchir la couleur, une enjambée du vert au blanc, une enjambée donnant passage à l’ombre des feuillées, à croire que les sornettes des vieux chênes avaient quelque fondement. Par places la neige manquait et ailleurs on ne pouvait l’éviter. Les nuits l’avaient durcie, elle faisait des ourlets grands ouverts en bordure de chemin, sans adhérence, décollée comme un ongle, la plaque sans toucher le sol avec, par-dessous, des ruissellements essentiels, le terreux du blanc. Dessus, les pas tâtonnaient, soucieux de l’épaisseur ; la marche allait à deux temps : un coup de la semelle tenait l’adhérence avec le bruit de croustade que rend une biscotte attaquée sous la dent, un coup la croûte de neige cédait sous mon poids avec la sensation subite d’une dent cassée. Neige chausse-trappe, gélive et molle, rien ne laissait prévoir ce que serait la prochaine foulée. Le rythme s’en ressentait, un pas gagné, l’autre manqué. »

 

Michel Jullien

Denise au Ventoux

Verdier, 2017

mardi, 21 février 2017

Peter Handke, « Mon année dans la baie de Personne »

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« Quand enn tout de même, plutôt parce qu’elle me poussait, me bousculait presque, nous devînmes un couple, cela me rendit malheureux. Pendant qu’elle se déshabillait, avec l’agilité d’une adolescente, je me disais déjà que c’était ni.

Il y avait aussi quelque chose qui était ni, mon idée d’elle, de moi et de notre peuple, et quelque chose de nouveau commençait.

Après notre étreinte, elle disparut en un clin d’œil, sans adieux. Abattu, je m’endormis, et celui qui se réveilla dans la matin d’été était ce tout autre dont “je” m’étonnais déjà enfant, et de même généralement au réveil : indiciblement joyeux, imprégné de douceur, relié à l’extérieur, indomptable.

Et dans les mois qui suivirent, il régna entre nous une pareille présence, sous la forme d’une élégance particulière, sans jamais le danger d’un faux pas ou d’un malentendu. C’était une grâce qui nous rendait invisibles. Lorsque je m’en souviens, je ne vois ni un visage ni un corps, mais à leur place la racine de l’épicéa qui traverse le chemin en forêt, la corde à linge sur la terrasse, les moraines qui se suivent, fuyant au galop à l’horizon de la fenêtre ouverte du train. Avec elle, je me sentais englouti par la terre. Ce gamin dont le regard, en passant sur le sentier de forêt où nous étions allongés, nous traversait. Le groupe de coupeurs de roseaux qui godillaient dans leur canot tout autour de notre banc de sable, chacun les yeux ailleurs, mais jamais sur nous. Une fois, nous nous trouvions sous un cerisier, et nous avons encore disparu à deux, et dans le souvenir ne reste que l’image des cerises en haut sur l’arbre, comme si elles se multipliaient à chaque regard, taches de rouge petites, rondes lumineuses.

Et chaque fois, me dit ma mémoire, je me trouvais ensuite seul. Je la vois bondir hors du cercle, et déjà elle a tourné le coin, elle est sortie de mon champ de vision, elle est devenue inaudible. Puisqu’elle apparaissait toujours comme une sorte d’aventurière, déguisée ou grimée et voilée, elle ne laissait pas la moindre image. »

 

Peter Handke
Mon année dans la baie de Personne –
un conte des temps nouveaux

Traduit de l’allemand par Claude-Eusèbe Porcell

Gallimard, 1997, rééd. Folio, 1999

 

dimanche, 19 février 2017

Giorgio Manganelli, « Centurie »

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« CINQUANTE

 

Il sortit de chez la femme qu’il aurait pu aimer, et qui aurait pu l’aimer en retour, avec un soulagement teinté d’amertume. Il était patent désormais qu’aucun amour ne naîtrait entre eux, pas même le tiède et misérable lien de la luxure, car c’était une femme chaste et robuste, pas même la tendresse langoureuse des amoureux tardifs, car ce n’était pas là chose susceptible d’intéresser longtemps leurs cerveaux avides d’émotions. Tout bien considéré, pensait-il, un amour impossible était de loin préférable à la fin d’un amour. L’impossibilité en effet est proche du conte, elle transforme toutes les chimères de l’attente amoureuse déçue en un genre de littérature mineure, en quelque sorte d’infantile et, surtout, d’inexistant. Il avait rêvé, et elle aussi dans une moindre mesure, à un monde différent de ce qu’il était, car il était clair que le monde dans lequel ils vivaient ne prévoyait pas leur amour, et par conséquent tout projet contraire, vu qu’il ne pouvait se hisser à un niveau héroïque, se révélait être quelque chose de futile, de dérisoire, voire de badin. Il était loisible d’ajouter à cela qu’un amour qui ne commence pas ne saurait non plus finir, même si l’on peut reconnaître dans le fait qu’il ne naisse pas quelque chose de la vaine amertume d’une possible conclusion. Mais aurait-il souhaité vivre une histoire différente avec cette femme ? La question était, théologiquement, impossible, et n’appelait pas de réponse, ou alors une réponse inouïe, comme par exemple : je désire vivre dans un monde complètement différent, et je tiendrais pour un indice de cette différence le fait de pouvoir aimer cette femme, et d’être aimé d’elle. En somme, le problème qui tourmentait leurs corps éphémères et leurs petites âmes imaginatives n’était pas, malgré les apparences, un problème d’ordre sentimental ou moral, mais un problème théologique ou pour être au goût du jour, un problème cosmique. Vu sous cet angle, le problème apparaissait entièrement vain : en effet, dans cet autre univers que Dieu aurait pu créer, et dans l’univers parallèle qui existait peut-être, cette femme n’aurait sans doute jamais existé ou, si elle avait existé dans l’univers parallèle, dont elle était la condition, elle aurait pu être d’une nature telle que lui n’en aurait jamais voulu, et qu’il aurait dû refuser, recourant pour ce faire à des arguments subtils et vraisemblablement captieux. »

 

Giorgio Manganelli

Centurie – cent petits romans fleuves

Traduit de l’italien par Jean-Baptiste Para

Prologue de Italo Calvino

Éditions W, 1985, rééd. Cent pages, 2015

vendredi, 17 février 2017

Janos Pilinszky, « Trente poèmes »

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« LIBÉRATION

 

Chiens en pantalon, voilà ce que nous étions

sans nos parures, sans nos masques,

des bêtes en sueur,

ours en jupe, oiseaux captifs.

 

Nous étions cela et maintenant

pour une minute

la main morte et le torse essoufé, inconscient

rayonnent, arides comme un ange.

 

QUAND MÊME

 

Voyez-vous dans la lumière de l’entrée

la tonnelle ? le banc chaulé ?

L’oppressant éloignement vert-ciré

des feuilles ? Et pourtant il s’est tenu là.

 

SUR LA CHAISE ET SUR LE LIT

 

Il n’y a plus de mots, plus d’êtres,

Mots et êtres m’angoissent.

Sans êtres, sans mots

Plus pure est la peur.

 

Et ceci ressemble à une chambre

Dedans du brouillard et peut-être un lit.

Couché sur le lit c’est peut-être moi.

Assis sur une chaise. Le lit est vide. »

 

Janos Pilinszky

Trente poèmes

Traduit du hongrois par Lorand Gaspar & Sarah Clair

Éditions de Vallongues, 1990

mercredi, 15 février 2017

Jean-Christophe Bailly, Jacqueline Salmon, « Rimbaud parti »

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© Jacqueline Salmon

 

« Ce serait aussi comme un film en noir et blanc : fondu-enchaîné débité en tronçons, chaque plan comme une feuille détachée, sans qu’au commencement soit le verbe. Rien, juste une chute ou une glissade, très vite, on récapitulerait : les herbes couchées sous le ciel, les arbres en avant des nuages, la ligne d’un chemin qui se perd ou s’interrompt, les trous d’eau sans nom, le gommage et les repentirs continus des masses d’air – torsades, franges, courants, tourbillons, lisières – l’histoire entière et sans fin recommencée de ce qui sépare l’eau claire de la boue et conduit de l’une à l’autre : quelqu’un, presque un enfant encore, là-bas derrière une lampe, et peut-être qu’il lit, ou écrit, il n’y a en lui et autour de lui aucun bruit, il fait tomber des pierres dans son silence, il est à lui-même son propre puits, il se déchire tout entier, il n’est plus là, il ne reste, impénétrablement, que sa mémoire. »

 

Jean-Christophe Bailly (texte)

Jacqueline Salmon (photographies)

Rimbaud parti

Marval, 2006

dimanche, 12 février 2017

Jean-Claude Pirotte, « Le Silence »

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« Je dirais : allant de cave en cave je me suis aperçu que je n’avais pas besoin de le boire pour aimer le vin. Je l’aimais déjà, je l’aimais avant de le goûter, je l’aimais avant de le connaître, je l’aimais avant de naître, je l’aimais avant que les poètes m’apprennent à l’aimer, je l’aimais avant que l’homme se décide enfin à cultiver, apprivoiser, choyer la vigne comme un trésor inespéré. Je l’aimais avant de savoir que la vigne porte des fruits, avant même que l’homme s’en avise, avant que je trouve une grappe au fond d’une combe et que je la goûte, je l’aimais comme un paysage rêvé, je l’aimais comme un songe et je l’ai détesté comme un cauchemar. Je l’aimais avec la ferveur que je veux éprouver plus tard pour la femme que j’espère aimer. Je l’aimais avec la pudeur que j’imagine être celle des amants courtois, oui, j’aimais le vin comme le troubadour chérit sa Dame – sans la connaître. J’aime donc le vin parce que je ne le connais pas, et que jamais je ne le connaîtrai.

J’aime le vin parce qu’il m’est étrange, parce qu’il m’est familier, parce qu’il est incompréhensible et fabuleux. J’aime le vin parce que je ne peux m’empêcher d’aimer les hommes.

J’aime le vin que je bois, lorsqu’il mérite son nom. Dans ma cave, il n’y a pas de vin. Il n’y a que d’heureuses espérances. De troublantes expériences. Ma cave est ce fond de caveau que me concède Marius. Je m’y glisse comme au confessionnal, ou pour prier dans une chapelle perdue, ensevelie, où le secret sacramentel est gardé par l’araignée et le champignon. Dans la cave des prétendus amateurs, il y a une collection de bouteilles. Dans les coffres de banques, il y a des valeurs, qui sont des flacons que l’on déshonore. Les déboucher, se serait constater que le vin se révolte. Le vin, c’est le ferment de l’émeute. Le comble de l’esprit d’insurrection, de civilisation. L’alcool de vin, marc, fine, c’est le sommet de l’expérience mystique.

Comment pourrions-nous oublier que l’eau se change en vin ? Oublier que la rose et la vigne sont les ornements du jardin d’Allah ? Comment oublier que le fruit conserve et magnifie la nourriture et la boisson de l’éden – cet éden où nous vivons (si nous le voulons), car nous n’en avons été chassés que pour nous y installer par goût du paradoxe, et passion de la transgression.

Chaque jour nous réinventons l’éden avec nos cornues d’alchimistes, avec nos pressoirs et nos cuves, avec nos tonneaux et nos tastevins. »

 

Jean-Claude Pirotte

Le Silence

Préface de Philippe Claudel

Stock, 2016