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dimanche, 22 juillet 2018

Dorothée Volut, « Poèmes premiers »

Photo moi 051.jpg

DR

 

« Parfois une journée à vivre vaut mieux qu’un poème.

Écrire le soir après avoir rangé sa barque, suffit.

 

Je comprends tout ce que tu dis sans le voir,

à cause de ta présence contre laquelle tu ne peux rien.

 

Alors, ne peux rien, ne peux rien.

 

Ne fais pas de la vie un puzzle, car elle ne l’est pas.

On dirait que tu demandes :

pourquoi y a-t-il une table et nous réunis autour.

Le jour où tu auras une vache pour te répondre, je te le souhaite.

Si parler c’est pour autre chose,

alors vivre c’est pour quoi à la place ?

 

Le soir, le poème est dans l’air avec tous nos problèmes.

C’est peut-être exagéré de le dire comme ça,

mais j’aimerais tellement faire quelque chose de différent

pour t’aider à comprendre.

 

Tu sais, je n’amenuiserai jamais la source.

 

Revenue vers les balles de foin, quand il me faut fermer la serre,

enrouler le tuyau, bloquer la porte avec une pierre

et que j’aperçois au bout du tunnel

le troupeau des montagnes en ombres chinoises,

je me sens tricotée par deux grandes aiguilles

d’une laine enfantine. La terre me porte.

 

Quelle forme prendra la parole, si je ne sais pas la dire ?

 

Métaphysique, répond la marchande.

 

Eh bien alors, fais-le. »

 

Dorothée Volut

Poèmes premiers

Éric Pesty éditeur, 2018

http://www.ericpestyediteur.com/index.htm

samedi, 14 juillet 2018

Arseni Tarkovski, « Jour blanc »

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Photogramme du film Le Miroir d'Andreï Tarkovski

 

« Une pierre est couchée dans le jasmin

Sous cette pierre est un trésor.

Mon père se tient dans l’allée

Blancheur blancheur du jour.

 

Un peuplier d’argent en fleurs,

Une cent-feuilles* et derrière elle

Des roses grimpantes,

Une herbe de lait.

 

Je ne connus jamais

Alors un tel bonheur.

Jamais un tel bonheur

Je ne connus alors.

 

Revenir là-bas c’est impossible

Et raconter mais nul le peut,

Comme fut rempli de béatitude

Ce séjour du paradis. »

 

* Rose constituée d'un très grand nombre de pétales.

Ce poème d’Arseni Tarkovski devait donner son titre au film de son fils Andreï, Le Miroir.

 

Traduit du russe par Christian Mouze

In « Andreï Tarkovski, Œuvres cinématographiques complètes II », Exils, 2001

Repris in L’Avenir seul

Traduction et présentation de Christian Mouze

Postface d’Anna Akhmatova

Bilingue

Fario, 2013

vendredi, 13 juillet 2018

Andreï Tarkovski, « Journal – 1970-1986 »

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Photogramme de Nosthalgia de Andreï Tarkovski

 

« 9 août 1979, Bagno Vignoni

Un orage a éclaté tôt ce matin – magnifique. Il a plu. Le matin, nous sommes allés voir les bains d’eau chaude de Sainte Catherine. C’est un endroit formidable pour un film.

J’ai montré à Tovoli le ruisseau et la chambre sans fenêtre pour Spoutnik et pour le film.

On a filmé la “Madona del Parto” à Monterchi, de Piero della Francesca. Aucune reproduction ne peut rendre sa beauté.

Un cimetière à la frontière de la Toscane et de l’Ombrie.

Quand on voulu transporter la Madone dans un musée, les femmes de Monterchi s’insurgèrent et obtinrent qu’elle reste où elle était.*

[…]

10 août

On a filmé ce matin la piscine Sainte Catherine. On a visité les environs. Cet après-midi, l’abbaye de Sant’Antimo. Les appartements de l’abbé sont à l’intérieur de l’église, par un décret spécial du pape.

Rencontre avec une communauté religieuse. Ils ont chanté du grégorien dans l’église, quand ils ont appris que c’était moi ! Ils avaient vu Roublev. Eugenio Rondini à tout enregistré.

Il a plu le soir. On a filmé le ruisseau d’eau chaude. Il sont tous repartis à Rome – Tovoli et sa femme, Eugenio et Franco. Nous restons ici à travailler, avec Torino et Lora.

[…]

13 août

Nous avons fructueusement travaillé. Tout est charmant ici, douillet. Il y a beaucoup de serpents dans les bois, et des mûres que personne ne cueille. Nous sommes allés aujourd’hui en amont de Bagno Vignoni. Un “village” avec quelques maisons, une muraille, une tour, une église. On pourra y séjourner très bon marché pendant le tournage. On peut même y acheter une maison pour pas cher du tout. C’est un endroit fantastique, à 1 km. de Bagno Vignoni, à 1 heure et demie de Rome en voiture.

J’ai donné à Lora, pour qu’elle le traduise à Tonino, le premier épisode : L’Hôtel Palma.

Lettre à Gambarov. Demain je l’appelerai.

N.B. : Gortchakov oublie qu’il a rêvé de la mort.

 

14 août

Nous avons travaillé assez fructueusement à la deuxième mouture du scénario. J’ai rédigé une page de la première.

On a téléphoné à Tovoli pour lui demander de m’acheter un Polaroid. Je veux faire quelques clichés.

Demain commence la fête de “Feragosta” – la fin de l’été. Je voudrais prendre quelques photos de la fenêtre, à diverses heures du jour. La vue au petit matin, à l’aube. […] »

* Ndb : depuis 1993, elle se trouve dans l’ancienne école élémentaire qui est devenue un musée dont elle est la seule œuvre.

 

Dans ces extraits, Tarkovski, prépare le scénario de ce qui deviendra Nosthalgia, qu’il tournera sur ces mêmes lieux en 1982.

D’autre part, il tourne au même moment, en cette année 1979, ce qu’il appelle un « reportage-autoportrait » intitulé Tempo di viaggio (63 mn.) qui sortira en 1980.

 

 

Andreï Tarkovski

Journal – 1970-1986

Traduit du russe par Anne Kichilov, avec la collaboration de Charles H. de Brante

Cahiers du cinéma, 1993

jeudi, 12 juillet 2018

Jean-François Billeter, « Une rencontre à Pékin »

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Chemin impérial du Mont Thaisan. DR

 

« Nous avons aussi décidé de faire un voyage. C’était à notre portée parce que j’avais gagné quelque argent grâce au guide Nagel. Wen avait quitté Pékin deux fois, durant ses études de médecine. Elle était allée avec quelques camarades apporter des soins à des paysans de la campagne proche, c’était un exercice pratique. Elle se souvenait des longues marches d’un village à l’autre, de la peur de se faire surprendre par la nuit, de la pauvreté des paysans, de leur infinie reconnaissance. […]

À Jinan, des sources jaillissaient au cœur de la ville. Nous avons déjeuné de poisson frais dans un pavillon de style traditionnel, planté dans le lac, accessible par un pont plusieurs fois coudé. Nous sommes passé au pied du Thaishan que j’aurais voulu escalader, mais qui n’était pas accessible aux étrangers. De la petite gare de Yanzhou, nous avons gagné en car le lieu de naissance de Confucius, Qufu. Nous avons logé dans une aile du Kongfu, la résidence des descendants du Sage. Le repas (exquis, je n’avais rien connu de comparable à Pékin) a été servi pour nous seuls. À la nuit tombante, nous avons aperçu quelques cadres du régime bavardant entre eux sur une terrasse. On leur préparait une séance de cinéma. À l’aube, nous avons été réveillés par les cris des aigrettes qui nichaient dans les pins séculaires du temple de Confucius, tout à côté, et dont des dizaines tournoyaient en l’air. Qufu était un grand village où les paysans étaient chez eux. Des murs de la ville, il ne restait que des vestiges. Nous sommes allés jusqu’à la tombe de Confucius, un tertre entouré d’un petit mur de brique, sous de grands arbres sans âge. D’autres tombes, disséminées dans la verdure, étaient supposément celles de certains de ses disciples et de nombre de ses descendants. Sur le chemin du retour, une paysanne était en train de moudre son grain. Comme cela se faisait depuis des siècles, elle le répartissait avec un petit balai sur une table ronde de pierre et l’écrasait à l’aide d’un lourd cylindre de pierre. Elle le faisait rouler en poussant devant elle un axe de bois qui le traversait de part en part et qui était attaché, au centre, à un axe vertical. Je lui ai demandé si je pouvais essayer. Bien sûr, m’a-t-elle dit ; d’où êtes-vous ? – De Pékin. – Vos meules ne sont pas comme celle-ci, à Pékin ? m’a-t-elle demandé. Elle ne voyait pas que j’étais un étranger. J’ai essayé et compris que son travail était pénible. Comme nous avions demandé à visiter toute la résidence de la famille des Kong, un conservateur nous a fait les honneurs des onze cours qui se succèdent dans l’axe central et qui font progressivement passer, comme dans toute grande demeure chinoise traditionnelle, de la partie publique à la partie privée. Dans l’un des derniers bâtiments, une porte donnait dans une salle latérale. J’aimerais voir la chapelle bouddhique qu’il y a là, ai-je dit au conservateur, qui a été pris de stupeur. Pour le rassurer, je lui ai expliqué que j’avais vu le plan de la résidence dans une revue d’archéologie publiée à Pékin. Je l’avais examiné de près pour en tirer la description du guide Nagel.»

 

Jean-François Billeter

Une rencontre à Pékin

Allia, 2017

https://www.editions-allia.com/fr/livre/786/une-rencontre...

mercredi, 11 juillet 2018

Louis Calaferte, « Le passage de la ligne »

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DR

 

« À quoi ressemblais-je avec ce corps devenu si fragile qu’un souffle d’air l’eût fait vaciller, ces mains sans chair, à la peau sèche d’un jaune cireux, cette effrayante maigreur du visage empreint non plus de lassitude, comme souvent autrefois, mais pétrifié, et peut-être surtout ce regard désormais liquide, voilé, noyé ? À quoi ressemblais-je, maintenant que je me découvrais hors d’atteinte de toute souffrance, tant morale que physique ; par exemple ma molaire à droite de la mâchoire inférieure qui, faute de soins, m’avait tant fait souffrir au cours de nuits blanches, voilà ce que je pouvais sans douleur y appuyer le bout de ma langue, d’ailleurs insensibilisée ; et, faits en eux-mêmes remarquables, je n’avais plus de ces quintes de toux irritantes, mon estomac pourtant si délabré me laissait en paix, mes jambes ne me pesaient plus le matin au réveil, quand, d’autre part, des préoccupations qui me persécutaient jusqu’à l’angoisse devenaient dérisoires ?

J’avais devant moi, me semblait-il, un temps infini pour me consacrer à un repos jamais connu, pour me promener en toute sérénité dans des paysages verdoyants que j’affectionnais depuis mon enfance, observer la délicate beauté des fleurs, la robe rutilante de certains insectes ou rien que la pureté bleutée d’un ciel d’été, les scintillements d’une goutte de rosée à la pliure d’une feuille ; un temps illimité pour n’être plus que l’un des accords harmonieux du monde.

Oui, décidément, à quoi ressemblais-je, et comment m’étonner que personne autour de moi ne me reconnût plus ? »

 

Louis Calaferte

Ébauche d’un autoportrait

Denoël, 1983

lundi, 09 juillet 2018

Haizi, « Maison »

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DR

 

« Tu as au matin fait tomber

une première goutte de rosée

pour sûr, cela touchait à ton amour

à midi, quand tu as fait boire les chevaux

tu t’es tenu un instant sous un jeune rameau

et cela aussi touchait à elle

et dans la lumière du soir

tu es assis dans la maison, sans bouger

et cela encore touche à elle

 

tu ne peux pas le nier

 

l’immense soleil se retire, sable et boue se confondent,

détale le vent fou,

ciel et terre de pluie détrempés sanglotent sans fard ni feinte

et la maison d’amour est tendrement assise

elle recouvre une mère, elle recouvre un fils

 

te recouvre et moi aussi »

1985

 

Haizi – Zha Haisheng, 1964-1989

Traduit du chinois par Romain Graziani

In Le ciel en fuite – Anthologie de la nouvelle poésie chinoise

Édition établie par Chantal Chen-Andro & Martine Valette-Hémery

Circé, 2004

http://www.editions-circe.fr/livre-Le_ciel_en_fuite_%E2%8...

dimanche, 08 juillet 2018

André Bernold, « J’écris à quelqu’un »

andré bernold,j'écris à quelqu'un,jean-pierre ferrini,fage

DR

 

« Je ne suis écrivain que très accessoirement. Plutôt un graphomane. Même pas un écrivain de l’empêchement. Mais la formule de Beckett est juste. Il suffit de remplacer un mot. Je suis un vivant de l’empêchement. Je vis ce qui m’empêche de vivre. Là, c’est juste. Ça veut simplement dire que je suis malade. Un malade comme un autre. Dans ce que j’écris au fil de la plume je ne sais pas ce qui est bien ou pas bien, parce que j’écris dans un moment d’oubli, pas de récollection. J’écris à quelqu’un dont je me souviens, à partir de l’oubli que je ne conjure qu’un instant pour cette personne. Sinon rien. »

 

André Bernold

J’écris à quelqu’un

Pages recueillies et présentées par Jean-Pierre Ferrini

Coll. « Particulière », Fage éditions, 2017

http://www.fage-editions.com/livre/jecris-a-quelquun/

samedi, 07 juillet 2018

Song Lin, « Paysage dans l’œil d’un aigle »

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© Pieter Vandermeer

 

« 1

 

Rien que le roc, la neige,

noir sur blanc.

Les rigueurs de l’hiver, les eaux ne coulent plus,

les pins ont mis leurs cloches de verre.

 

2

 

Rien ne saurait remplacer

l’élévation du roc.

celle des sommets,

sauf la neige qui les recouvre.

 

3

 

Des vols d’hirondelles dorment sous les eaux gelées,

dans leur tanière, les ours bruns sommeillent,

marmottes et hérissons s’assoupissent aussi,

en eux s’amassent une neige de graisse.

 

4

 

Il n’y a pas de mots, pas de vendeurs de mots,

nul hymne louant les noces, le pouvoir.

Au Tibet, une armée s’enfonce sous la neige,

inhumée dans l’oubli du clair de lune.

 

5

 

Le vent est inspiration, volonté,

vitesse du sang en plein vol.

Les ombres se déplacent, puis

les griffes soudain lacèrent le silence.

 

6

 

Une réduction, essentielle, comme fait la terre

pour les branches, les feuilles mortes, comme le roc

dressé solitaire, dressé radieux,

devenue fondement de toute sensation.

 

7

 

Même les étendues de neige gelée

sont truffées d’amorces noires du soleil.

Le paysage dans l’œil d’un aigle…

poème sur la distance. »

 

1998

 

Song Lin – né en 1959 dans la province du Fujian

in Le ciel en fuite – Anthologie de la nouvelle poésie chinoise

Édition établie et traduite par Chantal Chen-Andro & Martine Valette-Hémery

Circé, 2004

http://www.editions-circe.fr/livre-Le_ciel_en_fuite_%E2%80%93_Anthologie_de_la_nouvelle_po%C3%A9sie_chinoise-224-1-1-0-1.html

 

 

vendredi, 06 juillet 2018

Gu Hengbo, « La pensée nocturne dans le pavillon Haiyue »

Orchidées solitaires. Musée national du palais, Taipei..png

Gu Mei, Orchidées solitaires (détail). Musée national du palais, Taipei.

 

« Au-delà du rideau parfumé

La pluie fine mouille le ciel nocturne

Les feuilles jaunes s’envolent

Je me couvre de vêtements du soir.

 

La cour peinte ombragée par des lianes

Leurs tiges en harmonie avec l’automne

Les saules cachent la balustrade rougeâtre

La lune jette sur le sol des ombres timides.

 

Les fleurs grelottent dans le froid nocturne

Ma silhouette amaigrie tremble dans la pénombre

Le perron froid sombre dans une obscurité profonde

Les oies sauvages restent silencieuses sur les branches.

 

Dans cette montagne la forêt est immense

Je savoure cette vie d’ermite

Le vent se lève du côté des pins robustes

La porte bien fermée je me couche sur la natte. »

 

Gu Hengbo, prostituée et chanteuse très connue dans la capitale de la dynastie des Ming, était l’une des « huit beautés de Nankin » de son époque. Animée d’une générosité chevaleresque, elle sauva la vie à plusieurs guerriers qui résistaient à l’invasion des Mandchous qui allaient bientôt fonder la fameuse dynastie des Qing. Dégoûtée par la vie de prostitution, elle épousa Gong Hefei, en tant que concubine de grand lettré. Ses poèmes sont célèbres pour la description minutieuse des différents sentiments. Elle mourut à Pékin à quarante-six ans, laissant le Recueil des poèmes écrits dans le pavillon des chatons de saules.

 

Gu Hengbo – Gu Mei, 1619-1663

In Femmes poètes de la Chine

Traduction, annotations et calligraphies de Shi Bo

Le Temps des Cerises, 2004

https://www.letempsdescerises.net/?product=femmes-poetes-...

jeudi, 05 juillet 2018

Paul Celan, « Contre personne lové »

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DR

 

 

« Contre personne lové avec sa joue –

contre toi, vie.

Contre toi, d’un moignon de main

trouvée.

 

Vous, doigts.

Loin, en chemin,

aux croisements, parfois,

la halte

avec les membres affranchis,

sur

le coussin de poussière Autrefois.

 

Provision du cœur devenu bois :

qui brûle,

valet d’amour et de lumière.

 

Une petite flamme de demi-

mensonge encore dans

ce pore-ci,

cet autre, lassé de veille,

que vous touchez.

 

Bruits de clefs là-haut,

dans l’arbre

du souffle au dessus de vous :

le dernier

mot qui vous ai regardé

doit maintenant rester seul avec soi.

 

……………………….

 

Contre toi lové, d’un

moignon de main trouvée :

vie. »

 

Paul Celan

La rose de personne / Die Niemandsrose (1963)

Traduit de l’allemand par Martine Broda

Bilingue

Le Nouveau Commerce, 1979, rééd. Points Seuil, 2007

mardi, 03 juillet 2018

Tchouang-tseu, « …un vieil homme qui nageait dans les remous… »

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Ike no Taiga – 1723-1776 – , Tchouang-tseu rêvant d’un papillon, ou un papillon rêvant de Tchouang-tseu

 

« Confucius admirait la cataracte de Liu-leang dont la chute mesurait trente toises et dont l’écume s’étendait sur quarante stades. Dans cette écume, ni tortue géante, ni caïman, ni poisson, ni trionyx ne pouvaient s’ébattre. Soudain, Confucius vit un vieil homme qui nageait dans les remous. Le prenant pour un désespéré, il donna l’ordre à ses disciples de suivre la berge et de le retirer de l’eau. À quelques centaines de pas plus bas, l’homme sortit de l’eau par ses propres moyens. Les cheveux épars et tout en chantant il se promena au bas du talus. Confucius l’ayant rejoint, lui dit : “J’ai failli vous prendre pour un esprit, mais je vois que vous êtes un homme. Permettez-moi de vous demander quelle est votre méthode pour pouvoir nager si aisément dans l’eau.

– Je n’ai pas de méthode spéciale, répondit l’homme. J’ai débuté par accoutumance ; puis cela est devenu comme une nature ; puis comme mon destin. Je descends avec les tourbillons et remonte avec les remous. J’obéis au mouvement de l’eau, non à ma propre volonté. C’est ainsi que j’arrive à nager si aisément dans l’eau.

– Que voulez-vous dire, demanda Confucius, par les phrases suivantes : j’ai débuté par accoutumance ; je me suis perfectionné naturellement ; cela m’est devenu aussi naturel que mon destin ?

– Je suis né dans les collines, répondit-il, et j’ai vécu à l’aise, c’est l’accoutumance ; j’ai grandi dans l’eau et je m’y trouve à l’aise, c’est la nature ; je nage ainsi sans savoir comment, c’est le destin. »

 

Tchouang-tseu – IVe siècle av. J.-C.

Extrait du chapitre XIX de « Avoir une pleine compréhension de la vie »

In Œuvres complètes

Traduit du chinois, préfacé et annoté par Liou Kia-hway

Gallimard/unesco, 1969, rééd. Folio essais n°556, 2014

lundi, 02 juillet 2018

Lu Yu, « Sous la lune buvant légèrement »

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Haruki Nanmei, Portait de Lu Yu, XIXe

 

« hier tout autour de l’auvent, la pluie

face à la lampe solitaire je me grattais la tête

cette nuit, le clair de lune plein la cour,

je chante longuement adossé au saule dépouillé

les changements du monde sont immenses, infinis

de la réussite à l’échec un revers de la main

dans la vie d’un humain la chose la plus heureuse est,

allongé, d’entendre qu’on presse le vin nouveau

depuis mon retour de Cheng-tu,

je me lamente de voir parents et amis dépérir

nombre d’entre eux sont déjà inscrits sur le registre des morts

mais qui pourrait vivre éternellement ?

les jeunes pour la plupart je ne les connais pas

nul ne consent à avoir des égards envers le vieillard décrépit

une coupe, personne avec qui la partager

je vais frapper à sa porte pour appeler mon vieux voisin »

 

Lu Yu – 1125-1210

In L’Art de l’ivresse

Poèmes chinois traduits et présentés par Hervé Collet et Cheng Wing Fun

Coll. Spiritualités vivantes, Albin Michel, 2014