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gallimard

  • Zhang Lei, « Colophon à une peinture de cheval de Han Gan »

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    Han Gan, vers 750

     

    Tête comme phénix qui prend son envol, joues sous la lune lumineuses,

    Dos stable comme un char, poitrail carré comme d’une sarcelle.

    Intimement conscient de n’être fait pour conduire les paysans des champs,

    Toujours du fils du Ciel de l’Ère inaugurale, il porte les parfums de la robe carmin.

    Lorsque Han Gan l’écrivit et le traça, dans un pays sans trouble,

    Sous l’ombre basse des arbres verts le printemps grandissait dans le jour.

    Ses favoris tenus par les rênes, majestueux, sur le côté,

    Comme s’il voyait au loin sur la route impériale s’étendre les palais.

    Mais dans le vent du nord soulevant les poussières, le brigand de Yan devint fol,

    Et les mille étalons de toutes les écuries lui revinrent à Fanyang*.

    L'empereur à mulet prit la route de Shu,

    Les luzernes qui bordent les rivières en vain diffusent leurs senteurs. »

     

    * Fanyang, dans la région de Pékin, est le lieu où An Lushan (703-757), le brigand de Yan, entré en conflit avec le clan de Yang Guifei, lança son expédition contre les Tang et mit à sac la capitale Chang’an en 715.

     

    « La dynastie des Song du Nord »

    Traduit, présenté et annoté par Stéphane Feuillas

    in Anthologie de la poésie chinoise

    La Pléiade, Gallimard, 2015

     

    Bonne année du Cheval de Feu

     

     

     

  • Philippe Jaccottet, « Le jardin en janvier »

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    © : CChambard

     

    « C’est chez nous. Je suis revenu à la maison, chez mes parents. Après le déjeuner, on ouvre la fenêtre, on secoue la nappe : voilà tous les moineaux bruyants sous l’églantier ! Aujourd’hui, l’odeur de lessive qui monte de la terrasse m’invite à sortir : il fait doux.

    Tous les ans, je me rappelle bien, il y a un jour de janvier où je descends comme ça au jardin, croyant que c’est le printemps. Ma mère me crie de la fenêtre : “Pourquoi n’as-tu pas mis tes souliers ?” Car la terre est encore boueuse de la neige qui vient de fondre et a laissé, dans les recoins d’ombre, sous les buissons de laurier, des espèces de chiffons sales comme ceux qui tombent des fenêtres de la cuisine. La terre, on la dirait travaillée, troublée par une souterraine violence. Qu’un souffle passe, déjà tiède, il emporte de fugaces odeurs qu’on voudrait garder dans la main. Les hautes fleurs desséchées, cassées par le gel, ont l’air de tas de ferraille rouillée, l’herbe jaunie et sans force essaie pourtant par endroits la pointe d’un vert plus acide ; des choses traînent partout, trop vieilles, oubliées : du bois mort, des fraîcheurs flétries... Mais l’ombre de branchages nus est légère sur l’herbe, très légère, et bleue comme de l’eau. Rien ne pèse, rien ne parle fort. De menus travaux s’exécutent partout à voix basse, d’un doigt léger, comme dans un atelier de couture.

    Sur la terrasse, où le gravier est encore en tas parce qu’à chaque fin d’automne, pour que la neige ne l’enfonce pas, on le rassemble, le sapin de Noël, qu’on a jeté par la fenêtre après les fêtes non sans que ma mère ait retardé le plus possible ce moment, est tombé en travers de la niche du chien, minable débris d’une joie. Mais c’est deux heures : on entend l’école qui sonne, les cris dans le préau, les oiseaux qui se chamaillent dans le bouquet de roseaux ; les longues lances souples, bousculées, se balancent doucement comme une mélodie qu’on chantonne. Obéissant aux petits devoirs du ménage, je froisse un drap dans ma main pour m’assurer qu’il est sec : tout le cru de l’hiver se met en boule entre mes doigts. »

     

    Philippe Jaccottet

    Observations et autres notes anciennes (1947-1962)

    Gallimard, 1998

  • Jean-Loup Trassard, « Lune grise »

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    « Il y a les jours dont nous sommes témoins puis, en amont de la plus ancienne souvenance, cette masse écrasante du temps inscrite dans les bibliothèques mais que nul ne se rappelle. Quelquefois nous gardons la pensée de ceux qui sont sous terre, un peu la prolongeons. Notre mémoire, nourrice marmonneuse, tâtonne parmi les restes, s’émeut en retrouvant, s’inquiète d’oublier, comptant et recomptant jours, nuits, années depuis l’orage qui battait la forêt pendant la naissance de l’enfant, siècles depuis la germination des grands arbres, millénaires depuis les débuts de l’homme entre les fougères, les premiers feux humains auraient sept cent ou huit cent mille ans. Dans la forêt aux fleurs obscures elle fut étouffée en silence comme chevreuil par un collet de cuivre. Et lui, brûlés ses sabots, traversée par les plantes sa brouette vide, la broussaille forestière a tôt effacé la dernière faulde. Leur nom ? même pas lu avec la liste litanique des morts de la paroisse que, tous les dimanches de mon enfance, le curé du haut de sa ragole agitait devant les oreilles et dont tremblait l’ombre de l’église, je devais supporter d’y entendre nommer ma mère. Mémoire : dans ma tête obscure ces armoires ouvertes ou fermées, incertaines et terribles. Les cendres seules étaient abandonnées sur place. Des bêtes, après, venaient flairer, se rouler peut-être les sangliers, dans la terre cendreuse encore tiède. J’ai posé sur ma table, sur le papier où j’écris, avec une feuille d’alisier, trois tessons de charbon de bois qu’autrefois il m’avait tendus, légers, satinés, je les fais tinter dans ma propre paume... remontent à quand ? Carbonifère de ma mémoire. Cendres datées par millénaires de nos huttes primitives en forêt. J’y retourne parfois. Malgré cette mouvante odeur, toujours, de chèvrefeuille, je ne rejoins que leur absence. Forêt : grande ombre. Me furent donnés jadis leur regard, leur parole, par instants. Restent du drame quelques phrases, de l’expérience les réponses terreuses. Vestiges lacunaires et d’avant l’écriture car, de l’un et de l’autre, rien ne fut jamais écrit, même sur les écorces. Je les remue, ordonne, puis change, recommence, je les fais se soulever, tandis que le matin m’éveille, et entre ces morceaux d'histoire, dans les vides, c’est le coq, chaque fois, qui passe le cou et chante, violemment. Les yeux fermés encore, je frotte le bois contre mon crâne, à l’intérieur, j’obtiens une fumée, qui monte entre des colonnes vêtues d'écorce. Je veux croire que mon ami est allé faire retremper sa houette aux forges souterraines. »

    Jean-Loup Trassard

    Nous sommes le sang de cette génisse

    Gallimard, 1995

     

  • Philippe Jaccottet, « Blason vert et blanc »

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    « Il est beaucoup de choses de ce monde où j’aurai bu et qui m’auront gardé de me dessécher, beaucoup de choses qui ont eu la légèreté d’un rire, la limpidité d’un regard. Ici se dévoile à demi la présence d'une source dans l’herbe, sauf que ce serait une source de lait, c’est-à-dire... mais il faut que le pas en ces abords ne soit plus entendu, que l’esprit et le cœur ralentissent ou presque s’oublient, au bord de la disparition bienheureuse, d’on ne sait trop quelle absorption dans le dehors : comme si vous était proposé par pure grâce un aliment moins vif, moins transparent que l’eau, une eau épaissie, opacifiée, adoucie par son origine animale, une eau elle aussi sans tache mais plus tendre que l’eau. »

    Philippe Jaccottet,

    Cahier de verdure

    Gallimard, 1990

  • Philippe Jaccottet, « La Clarté Notre-Dame »

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    « “Celui qui est entré dans les propriétés de l’âge...”

    C’est le début d’un poème de mon vieux Livre des morts — antérieur à Leçons —, quand j’étais encore bien loin de pouvoir le dire de moi ; aujourd’hui, je devrais écrire plutôt “celui qui commence à entrer dans les marécages de la vieillesse, dans ses fondrières”... Mais en même temps, dehors, ce qu’il voit se préparer, s’annoncer dans le jardin et dans la campagne, à travers la fenêtre qui n’est pas celle qu’il voudrait boucher tant bien que mal, c’est, dans les tout premiers bourgeons roses d’un abricotier et, plus loin, les toutes premières fleurs roses de l’amandier, comme une aube éparpillée, l’annonce, une fois de plus dans sa vie, de l’invasion du monde autour de lui par des essaims d’infimes anges très frêles, qu’une brève averse ou la surprise d’une bourrasque suffiraient à éparpiller dans l’herbe ou la terre. Comme si les plantes aussi avaient reçu le don de la parole, le don du chant, un chant qui ne pourrait être traduit que dans le beau latin de la liturgie :

    EXSULTATE, JUBILATE,

    tel qu’en pourraient mieux que personne chanter des enfants... »

     

    Philippe Jaccottet

    La Clarté Notre-Dame

    Gallimard, 2021

  • Philippe Jaccottet, « Petit écrit sur la lumière »

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    © Henry-Louis Mermod, 1946.  

     

    « Commençons la journée par l’éloge des roses : jaunes ou ivoire, fatiguées, elles se prolongent pourtant contre le mur du jardin, défi de soie et de cuir. Un enfant en sarrau, les pieds dans des bottes, joue aux billes, tout seul, dans la terre amollie par les pluies. La vigne vierge rose et vert, pointillée de bleu, perd peu à peu ses feuilles, et l’entrelacs de ses rameaux, à travers lesquels on commence à voir le balcon qui les porte comme se découvrirait quelque chose d’intime, me touche. Je devine qu'une fois encore vibre en moi quelque fragment ancien (où avions-nous de la vigne vierge à nos fenêtres ?), et peut-être est-ce de nouveau la lumière qui l’a atteint, cette lumière du matin, claire et fraîche comme une rivière, douce à la pierre, et sur les meubles de la chambre déjà presque trop faible, exténuée comme un messager par une course trop longue.

    Mais où reviendra mon regard, comme l’abeille, c’est à ce qu’on voit à travers le réseau chaque jour plus lâche des rameaux de la vigne, ce coin de balcon où les feuilles roses s’entassent, autour d’un couvercle de fer-blanc oublié là par un enfant, dans un mélange d’ombre et de lumière. »

    Philippe Jaccottet

    Observations et autres notes anciennes — 1947 – 1962

    Gallimard, 1998

  • Claude Royet-Journoud, « Pour énigme »

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    « 1

    la nudité est une histoire

     

    le naturel

    ce qui passe et ce qui

    limite l’air et

    sa puissance

     

    je change de jour

     

    2

    délicats contours

     

    voir

    ceci et cela

     

    tous se groupaient

    contre la mer

    l’image parlait

    sans parenthèses

     

    3

    fiction inattendue

    dans le studieux parcours

     

    le portrait

     

    la forme de la main »

     

    Énigme est le titre d'une section (vide) de État d'Anne-Marie Albiach, Mercure de France, 1972

     

    Claude Royet-Journoud

    Le Renversement

    Gallimard, 1972

     

    Bon anniversaire Claude Royet-Journoud — né le 8 septembre 1941.

  • Marcel Cohen, trois enfants dans « Le grand paon-de-nuit »

    page 38 col 1 Marcel Cohen © Francesca Mantovani - Gallimard - copie.jpg

     

    « Affamé après plusieurs jours de fugue, un enfant, dans la rue, tente d’attirer l’attention des policiers pour qu’ils l’interrogent et le ramènent chez lui, mais avec assez de nonchalance pour qu’il ne soit pas dit qu’il se rendait.

    *

    La scène se répète jour après jour : au jardin public, l’enfant court derrière les pigeons ; il court de plus en plus vite, tend les bras, finit par trébucher et tombe. S’il éclate en sanglots, ça n’est jamais vraiment sous l’effet de la douleur, pourtant très réelle, mais de rage : il ne voulait qu’embrasser les oiseaux, tente-t-il d’expliquer.

    *

    Un enfant mimant sa mort, immobile sur le sol, yeux clos, les bras en croix comme le Christ (il n’imagine pas encore qu’on puisse mourir autrement), dans l’espoir qu’on va s’apitoyer, laisser éclater tout l’amour qui lui revient. On lui lance seulement : “Cesse donc tes jeux imbéciles et va te laver les mains pour passer à table !” »

     

    Marcel Cohen

    Le grand paon-de-nuit

    Collection Le Chemin, Gallimard, 1990

  • Robert Walser, « La forêt (extrait) »

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    Karl Walser

     

    « C’est en été naturellement que les forêts sont les plus belles, parce que, alors, rien ne manque à la pétulante richesse de sa parure. L’automne donne aux forêts un dernier charme, bref, mais d’une beauté indescriptible. L’hiver enfin n’est certainement pas propice aux forêts, mais même les forêts hivernales sont encore belles. Y a-t-il du reste dans la nature quelque chose qui ne soit pas beau ? Les gens qui aiment la nature sourient à cette question ; toutes les saisons leur sont également chères et ont la même importance car eux-mêmes se fondent en chacune d’elles par les sensations et la jouissance qu’ils en tirent. Comme sont splendides les forêts de sapin en hiver, quand ces hauts et sveltes sapins sont plus que lourdement chargés de neige, molle, épaisse, de sorte que leurs branches pendent longuement, mollement, jusqu’au sol, rendu lui-même invisible tant la neige est partout. Moi-même, l’auteur, je me suis beaucoup promené à travers les forêts de sapins en hiver et j’ai toujours très bien pu alors oublier les plus belles forêts d’été. C’est comme ça : ou bien on doit tout aimer dans la nature, ou bien on se voit interdit d’y aimer et reconnaître quoi que ce soit. Mais les forêts d’été sont quand même celles qui se gravent le plus vite et le plus vivement dans la mémoire, et ce n’est pas étonnant. La couleur se grave en nous mieux que la forme, ou que ce genre de couleurs monotones que sont le gris ou le blanc. Et en été la forêt est tout entière couleur, lourde, débordante. Tout alors est vert, le vert est partout, le vert règne et commande, ne laisse paraître d’autres couleurs, qui voudraient aussi se faire remarquer, que par rapport à lui. Le vert jette sa lumière sur toutes les formes de sorte que les formes disparaissent et deviennent des éclats. On ne prend plus garde aux formes en été, on ne voit plus qu’un grand ruissellement de couleur plein de pensées. Le monde alors a son visage, son caractère, il a ce visage-là ; dans les belles années de notre jeunesse il a eu ce visage, nous y croyons car nous ne connaissons rien d’autre. Avec quel bonheur la plupart des gens pensent à leur jeunesse : la jeunesse leur envoie des rayons verts, car c’est dans la forêt qu’elle a été le plus délicieuse et la plus captivante. Ensuite on est devenu grand, et les forêts sont devenues aussi plus vieilles, mais tout ce qui est important n’est-il pas resté le même ? Celui qui dans sa jeunesse était un garnement, il portera toujours un petit air, un petit insigne de garnement, qu’il gardera toute sa vie, et de même pour celui qui déjà en ce temps-là était un arriviste, ou un lâche. Le vert, le tout-puissant vert des forêts d’été, ne se laisse pas oublier ni des uns ni des autres ; à tous ceux qui vivent, qui veulent arriver, qui grandissent, il est pour toute la vie inoubliable. Et comme c’est bien que quelque chose d’aussi bon, d’aussi aimable, reste inoubliable de cette façon ! Père et mère et frères et sœurs, et coups et caresses et goujateries, et, liant tout cela, le fil intérieur de ce vert unique. »

     

    Robert Walser

    Les rédactions de Fritz Kocher (1904)

    Illustrations de Karl Walser

    Traduit de l’allemand par Jean Launay

    Postface de Peter Utz

    Gallimard, 1999, nouvelle édition Zoé Poche, 2024

  • Georg Trakl, « Enfance » — deux traductions

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    Georg Trakl par Otto Pankok, vers 1925

     

    « Parsemée de fruits de sureau ; l’enfance calme s’écoulait

    Dans une caverne bleue. Sur un chemin disparu,

    Où frisonne maintenant la mauvaise herbe roussie,

    Les tranquilles ramées rêvent ; murmure du feuillage,

     

    Pareil à l’eau bleue clapotant sur les roches.

    Douceur de l’appel du merle. Un pâtre suit,

    Sans mot dire, le soleil qui roule de la colline automnale.

     

    Un instant bleu, tout n’est qu’âme.

    À l’orée du bois se montre un animal craintif, et dans le vallon

    Reposent en paix les vieilles cloches et les villages ténébreux.

     

    Avec ferveur, tu découvres le sens des sombres années,

    Le froid, l’automne dans les chambres solitaires ;

    Et dans l’azur sacré s’estompe un bruit de pas lumineux.

     

    Une fenêtre ouverte grince doucement ; la vision

    Du cimetière délabré vers la colline émeut jusqu’aux larmes,

    Souvenir de légendes narrées ; pourtant l’âme parfois s’illumine

    En songeant à des hommes heureux, à l’or sombre des jours de printemps.

     

    Traduction Henri Stierlin

    Rêve et folie & autres poèmes

    suivi d’un choix de lettres traduites par Monique Silberstein & de Crépuscule et anéantissement par Jil Silberstein

    GLM, 1956, réédition augmentée : Héros Limite, 2009

     

    « Lourd de fruits, le sureau ; calme habitait l’enfance

    Dans la caverne bleue. Sur le sentier évanoui,

    Où siffle à présent, brunâtre, l’herbe folle,

    Méditent les branches silencieuses ; le murmure du feuillage

     

    Pareillement, quand l’eau bleue résonne sur le rocher.

    Douce est la plainte du merle. Un pâtre

    Suit sans voix le soleil qui dévale la colline d’automne.

     

     

    Un instant bleu n’est plus qu’âme.

    À l’orée de la forêt se montre un gibier craintif, et paisibles

    Reposent dans le vallon les cloches vieilles, les hameaux assombris.

     

    Rendu pieux, tu connais le sens des années sombres,

    Froideur et automne dans les chambres solitaires ;

    Et dans le bleu sacré dure le son de pas lumineux.

     

    Doucement tinte ouverte une fenêtre ; aux larmes

    Émeut l’aspect du cimetière en ruine sur la colline,

    Ressouvenir de légendes contées ; mais l’âme parfois s’éclaire

    Quand elle pense les êtres gais, les jours d’or sombre du printemps.

     

     

    Traduction par Marc Petit & Jean-Claude Schneider

    Œuvres complètes

    Gallimard, 1972

  • Louise Glück, « Les lys blancs »

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    Alors qu’un homme et une femme plantent

    un jardin entre eux comme

    un lit d’étoiles, ils sont là

    à s’attarder un soir d'été

    et le soir se

    refroidit de leur terreur : tout ça

    pourrait prendre fin, il est capable

    de tout dévaster. Tout, tout

    peut disparaître, à travers l’air embaumé

    les colonnes étroites

    s’élèvent inutiles, et au-delà,

    une mer déchaînée de coquelicots —

     

    Chut, mon amour. Peu m’importe

    le nombre d’étés qu’il me faut vivre pour revenir :

    cet été, nous sommes entrés dans l’éternité.

    J’ai senti tes deux mains

    m’enterrer pour libérer sa splendeur.

     

    Louise Glück

    L’iris sauvage

    Traduit de l’anglais (États-Unis) et préfacé par Marie Olivier

    Bilingue

    Gallimard, « Du monde entier », 2021

     

    Pour saluer Louise Glück,

    née le 22 avril 1943 à New York et morte le 13 octobre 2023.

  • Emily Dickinson, « Je ne l’ai pas encore dit à mon jardin… »

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    « Je ne l’ai pas encore dit à mon jardin –

    De peur d’y succomber.

    Je n’ai pas tout à fait la force à présent

    De l’apprendre à l’Abeille –

     

    Je ne le nommerai pas dans la rue

    Les boutiques me dévisageraient –

    Qu’un être si timide – si ignorant

    Ait l’aplomb de mourir.

     

    Les collines ne doivent pas le savoir –

    Où j’ai tant vagabondé –

    Ni révéler aux forêts aimantes

    Le jour où je m’en irai –

     

    Ni le balbutier à table –

    Ni sans réfléchir, au passage

    Suggérer que dans l’Énigme

    Quelqu’un en ce jour marchera – »

     

    Emily Dickinson

    Car l’adieu, c’est la nuit

    Choix, traduction et présentation de Claire Malroux

    Poésie / Gallimard, 2000

    Pour ce 15 mai 1886.