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mercredi, 30 octobre 2019

Pascal Quignard, « Zhuo Wenjun & Sima Xiangru »

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© : cchambard

 

« Au IIe siècle avant notre ère vécut Zhuo Wenjun. Elle vivait à la campagne et perdit son époux à l’âge de dix-sept ans. Elle revint à la ville et retourna vivre dans la maison de son père, qui était un riche marchand. Il se trouva que ce dernier reçut un matin Sima Xiangru, âgé de vingt ans, pauvre, lettré, cithariste, cherchant du travail. Zhuo Wenjun passe la tête par la porte. Elle la retire aussitôt car il y a quelqu’un.

Avant même qu’elle sache quel est le nom, l’âge, l’état du jeune homme, dès le premier regard, elle est tombée éperdument amoureuse de Sima Xiangru.

Ils trouvent le moyen de communiquer entre eux dans la journée. Elle ne peut résister au désir dans le souvenir où elle est de son ancien époux, elle prend dans sa main le sexe de Sima Xiangru, elle dénoue sa propre ceinture, elle écarte ses cuisses, elle s’assied sur lui. Ils sont attachés, l’un à l’autre, jour après jour, avec plus de violence.

Zhuo Wenjun demande à Sima Xiangru qu’il l’enlève toutes affaires cessantes. Il l’enlève.

La jeune veuve brave la honte (par rapport à son mari défunt) et la pauvreté (par rapport à la richesse de son père). Elle devient une pauvre marchande d’alcool.

Sima Xiangru ne cesse en rien d’être ce qu’il est. Il lit. Il chante.

Finalement le père de Zhuo Wenjun, vieillissant, est touché par la persistance de l’amour que sa fille porte au cithariste. Il les marie. Il accorde au nouveau ménage son pardon. Il lui donne sa fortune. La cité pend le père. 

*

L’amour, en quelque culture que ce soit, à quelque époque que ce soit, consiste dans la formation d’un attrait irrésistible qui perturbe l’échange social programmé.

En Chine ancienne l’obéissance à un sentiment passionné et l’écoute d’une musique merveilleuse sont toujours associées.

Ce que les anciens Romains décrivirent comme fascinatio ou fulguratio, les anciens Chinois le désignèrent comme obéissance au chant de perdition. C’est un même transport irrésistible. C’est une même emprise sans délai du Jadis pur.

Il n’y a pas de différence entre musique et amour : l’écoute d’une émotion authentique égare absolument. »

 

Pascal Quignard

Vie secrète

« Chapitre XXIV, Le jugement de Hanburi »

Gallimard, 1998, réédition Folio n° 3492, 1999

vendredi, 13 septembre 2019

Tchouang-tseu, « … ils chassent le désordre social pour y substituer la violence »

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« Jadis, lors de l’avènement des Tcheou, il y avait deux gentilshommes qui vivaient dans la principauté orientale de Kou-tchou, Po Yi et Chou-ts’i. Ils se dirent : “On rapporte qu’à l’Ouest règne un homme qui semble posséder le Tao. Essayons d’aller le voir.”

Quand ils furent arrivés au sud du mont Ki (où se trouvait la capitale des Tcheou), le roi Wou les fit recevoir par son frère Tan qui leur dit : “Nous vous proposons des revenus qui ne seront seconds qu’après ceux de la famille royale et des charges de premier ordre. Convenez-en par un serment scellé au sang de bœuf et que nous enterrerons.”

Les deux frères s’entre-regardèrent et dirent en riant : “Oh ! que c’est étrange ! cela ne répond pas à ce que nous appelons le Tao. Jadis Chen-nong, lorsqu’on possédait le monde, manifestait sa dévotion lors des sacrifices saisonniers sans demander aux dieux aucune faveur particulière. Il traitait les hommes en toute loyauté et en toute confiance sans rien leur demander en retour. Il n’étendait son gouvernement et son régime qu’aux peuples qui voulaient s’y soumettre de bon cœur. Il ne cherchait pas à cueillir le succès sur la ruine d’autrui ; il ne cherchait pas à faire ressortir sa supériorité par l’infériorité d’autrui ; il ne cherchait pas à profiter de l’occasion pour son propre profit. Or, maintenant les Tcheou, voyant le désordre où étaient tombés les Yin, tâchent d’imposer soudain leur gouvernement. En haut règne l’intrigue, en bas la corruption. Ils comptent sur les armes pour protéger leur prestige ; ils tuent les animaux pour sceller les serments ; ils vantent leurs bienfaits pour plaire au peuple ; ils attaquent leurs voisins pour s’enrichir. En un mot, ils chassent le désordre social pour y substituer la violence.

“Nous avons entendu dire qu’en temps d’ordre, les Anciens n’esquivaient pas les charges, mais qu’en temps de désordre ils ne faisaient rien pour se maintenir en place. Actuellement le monde est dans les ténèbres ; la vertu des Tcheou est en décadence. Mieux vaut nous retirer pour rester pur que de nous salir au contact des usurpateurs.”

Cette détermination prise, les deux frères allèrent vers le nord jusqu’au mont Cheou-yang où ils moururent de faim.

Des gens comme Po Yi et Chou-ts’i, si la richesse et les honneurs leur sont offerts, se gardent de toute conduite perverse dissimulée sous des dehors d’intégrité. Ils ne se plaisent qu’à leur propre idéal et ne s’asservissent point au monde, telle est l’intégrité de ces deux gentilshommes. »

 

Tchouang-tseu – IVe siècle av. J.-C.

Extrait du chapitre XXVIII « Les rois qui abdiquent »

In Œuvres complètes

Traduit du chinois, préfacé et annoté par Liou Kia-hway

Gallimard/unesco, 1969, rééd. Folio essais n°556, 2014

mercredi, 28 août 2019

Jean Clair, « Lire, écrire »

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« […]

Autrefois, je lisais pour ralentir mes impatiences, la lecture était capricieuse. Lire aujourd’hui réchauffe un froid intérieur et elle exige temps et continuité.

 

On ne lit pas en fait, on relit — comme l’enfant qui demandait qu’on lui redît le même conte pour vérifier que les personnages étaient toujours là, les mêmes visages, confrontés aux mêmes périls, et prononçant, page après page, les mêmes choses. On constatait alors que les adultes sont des gens en qui l’on peut croire. Mais on relit, devenu adulte, à son tour, pour retrouver les émotions anciennes et les moments perdus.

[…]

 

L’obsession de relire qui s’est installée en moi n’est en réalité que la morsure adoucie, devant la peur de la mort, de la nécessité d’écrire, son substitut inoffensif, un placebo aimable. On relit pour vérifier que ce que l’on a lu autrefois était toujours là.

Mais on écrit pour vérifier que ce que l’on a vécu jadis a bien été vécu. L ‘angoisse est tout autre.

[…]

 

Écrire, comme on lit, pour échapper au temps et oublier la lourdeur des choses mais, en même temps, s’assurer de la présence du temps.

Répéter. Relire. Reprendre. Recommencer. Rabâcher. Radoter. Retomber en enfance. Les enfants répètent leur ritournelle pour occuper le temps, et les vieillards se répètent pour tromper le temps.

Retour à l’école, soixante après que j’en suis sorti.

[…]

 

En lisant, en écrivant : Julien Gracq omet le troisième commandement de la Loi invisible inscrite autrefois au fronton des écoles : “compter”.

Compter, pour mesurer désormais le temps qui reste. Chaque page numérotée fait du livre un sablier dont les mots sont le grain. Nul temps n’est plus compté que celui employé à lire, et nul temps n’est, dans le même temps, aussi libéré du temps que le temps de la lecture. C’est le charme de la comptine qui est à la fois conte et décompte, dans le seul et même plaisir de lire sans mesurer les heures.

[…]

 

Il y a des auteurs, me dit cet ami, qui sont faits pour être relus, et non pas pour être lus.

Il faut cependant qu’il y ait une première fois… Le lecteur qui aime relire devient alors le compagnon privilégié de celui qui écrit non pour être lu mais pour être relu. »

 

Jean Clair

Les derniers jours

Gallimard, 2013

mardi, 27 août 2019

Sima Guang, « Sur les rimes du poème de Shao Yaofu, “Chant des activités dans le nid de la joie paisible” »

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« Dans la terrasse magique, libre de toute affaire, chaque jour ouvert et gai,

Paisible et joyeux, revenu à la source, il ne cherche rien au-dehors.

Lorsqu’il bruine et que souffle le vent froid, il reste seul assis,

Et quand le ciel est clair et les scènes sont belles, il randonne à son aise.

Les pins et les bambous ouvrent à suffisance ses yeux noirs,

Et qui l’empêche d’épingler sur sa tête blanchie des fleurs de pêchers ?

Moi qui ai pour mission de rédiger des livres,

Pour vous je volerai un instant et monterai sur le haut pavillon… »

 

Sima Guang – 1019-1086

 « La dynastie des Song du Nord — 960-1127 »

Textes traduits, présentés et annotés par Stéphane Feuillas

Anthologie de la poésie chinoise

La Pléiade, Gallimard, 2015

jeudi, 08 août 2019

Philippe Forest, « Le chat de Schrödinger »

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« “Je cultive mon jardin”, cela signifie : “je regarde passer le temps”. Le temps pur. Délivré du souci du passé et du soin de l’avenir. À peine le présent. La sensation sans cesse répétée de l’instant. Avec au sein de chaque seconde qui s’écoule assez de matière pour donner tout un monde qui ne manque de rien.

Cela fait un spectacle suffisant. De quoi remplir tout le temps d’une vie. Oubliant tout le reste.

Une vie de chat à faire la sieste au soleil, à errer pour des riens dans la nuit, à scruter le vide.

Sans penser à quoi que ce soit.

 

Qu’il ne pense à rien, bien entendu, c’est moi qui le dis.

Faute d’avoir la moindre idée de ce que à quoi, peut-être, il pense pourtant.

Et bien décidé à ne pas lui prêter des pensées dont rien ne me garantirait qu’elles sont réélement les siennes.

Comme le font toujours les romanciers dans les livres que je lis et où il est question de chats. Écrits par des humains, forcément ! Mais prétendant toujours que c’est le chat qui prend la parole, qui exprime sa pensée, racontant sa vie au lecteur, lui confiant ses opinions sur le monde et sur le cours des choses, se changeant du même coup en une sorte de petit personnage fat et pontifiant, un insupportable donneur de leçons radotant sa vaine vision des choses. Lesdits écrivains, pauvres ventriloques avec leur numéro de cabaret, faisant ainsi passer leur propre et pathétique bavardage pour celui d’un animal réduit au rang de marionnette.

Faute de pouvoir se faire chat soi-même et puisqu’un tel prodige est impossible, au moins qu’on se choisisse un maître en la personne de son animal de compagnie. Recevant de lui la seule leçon silencieuse qui vaille et qui enseigne la formidable relativité de la vie.

Je veux dire : un maître zen. Quelqu’un qui n’a rien à révéler sur quoi que ce soit. Qui reste muet. ou bien, qui ne s’exprime que sous la forme d’un koan de temps en temps : un miaulement, un frôlement dans le soir, une certaine manière de faire exister le vide en jouant avec le néant, suivant du regard l’air qui vibre, traquant des fantômes de formes, troquant la proie pour l’ombre, et puis délaissant l’ombre elle-même pour quelque chose de plus insaisissable encore de façon à faire éclater au grand jour toute l’absurdité du monde et démasquer la désopilante prétention qu’il y aurait à vouloir lui trouver un sens. »

 

Philippe Forest

Le chat de Schrödinger

Gallimard, 2013, rééd. Folio n° 5851, 2014

vendredi, 26 juillet 2019

Peter Handke, « Lent retour »

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« Sorger étala sur la table les cahiers avec ses notes, chacun apparut avec sa couleur particulière et toute la surface devint en somme une carte géologique où les surfaces multicolores figuraient les divers âges de la terre. Un sentiment d’une douceur puissante et vague s’empara de lui ; bien sûr, il désirait un “supplément de lumière”. Et immobile il resta debout au-dessus de l’échantillonnage bariolé déjà pâli par l’âge, jusqu’à devenir lui-même une couleur tranquille parmi d’autres. Il feuilleta les cahiers et se vit disparaître dans l’écriture, dans l’histoire des histoires, une histoire de soleil et de neige. »

 

Peter Handke

Lent retour

Traduit de l’allemand par Georges-Arthur Goldschmidt

Gallimard, 1982

jeudi, 04 juillet 2019

Pierre Bergounioux, « Hôtel du Brésil »

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© cchambard

 

« La vie intérieure, entre quatre murs, sous plafond, sur parquet, dans les étages, comprime, exaspère la vie intérieure. Des pensées qui, dehors, se perdraient dans l’étendue, se dilueraient dans l’atmosphère, se trouveraient ramenées à leurs justes proportions par les choses prochaines, ici tournent en rond, se heurtent aux cloisons, reviennent sur celui qui les forme, l’accaparent, l’obsèdent.

Je me souviens d’avoir perçu, à tort ou à raison, comme une sourde affinité entre les livres de Freud et ceux, par exemple, de Kafka, de Thomas Mann, ses compatriotes et quasi contemporains, que je découvrais au même endroit, à la même époque. Une littérature d’appartement, de chambre, celle dans laquelle le pauvre Gregor Samsa s’éveille, un matin, métamorphosé en cloporte (en blaps mortifère, selon Nabokob), celle que regagne, chaque soir, Hans Castorp au sanatorium de La Montagne magique et puis la pièce, avec un divan, de lourdes tentures, de fragiles statuettes, Bergasse 19, à Vienne, où des citadins viennent confier leurs hantises, leurs rêves, leurs malheurs.

La contribution de Freud à la clarification de l’énigme que nous sommes à nous-mêmes est assurément éminente. Il est de ceux, peu nombreux, qui, d’âge en âge, ont illuminé notre nuit. Mais pour concerné que je fusse, étant homme, par ce qu’il nous a dit, mon humanité se trouvait augmentée ou diminuée d’une simplicité champêtre (ou d’une idiotie rurale) qui restait en dehors, aux deux sens du terme, du principe explicatif qu’il était descendu chercher, salon sa propre expression, aux Enfers – Acheronta movebo. »

 

Pierre Bergounioux

Hôtel du Brésil

Coll. Connaissance de l’inconscient / Le principe de plaisir, Gallimard, 2019

 

lundi, 24 juin 2019

Maurice Blanchot, « Le dernier homme »

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« Souvenir que je suis, que j’attends cependant, vers lequel je descend vers toi, loin de toi, espace de ce souvenir dont il n’y a pas de souvenir, qui me retient seulement là où depuis longtemps j’ai cessé d’être, comme si toi qui peut-être n’existes pas, dans la calme persistance de ce qui disparaît, tu continuais à faire de moi un souvenir et à rechercher ce qui pourrait me rappeler à toi, grande mémoire qui pourrait me rappeler à toi, grande mémoire où nous sommes tous deux maintenus face à face, enveloppés dans la plainte que j’entends : éternels, éternels ; espace de froide lumière où tu m’as attiré sans y être et où je t’affirme sans te voir et sachant que tu n’y es pas, l’ignorant, le sachant. Croissance de ce qui ne veut pas croître, attente vaine des choses vaines, silence, et plus il y a de silence, plus il se change en rumeur. Silence, silence qui fait tant de bruit, agitation perpétuelle du calme, est-ce là ce que nous appelons le terrible, le cœur éternel ? Est-ce sur lui que nous veillons pour l’apaiser, le rendre calme et toujours plus calme, pour l’empêcher de cesser, de persévérer ? Est-ce moi qui serais pour moi le terrible ? Être mort et attendre encore quelque chose qui vous fasse souvenir de la mort. »

 

Maurice Blanchot

Le dernier homme

Gallimard, 1957

jeudi, 18 avril 2019

Jean-Michel Delacomptée, « Écrire pour quelqu’un »

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« L’indicible sanglot en nous. Ce qu’on n’a pas dit, ce qu’on voulait dire, ce qu’il aurait fallu dire, le silence volontairement gardé ou gardé malgré soi, par crainte, pudeur, agenda chargé, négligence.  Il y a quand même, quelquefois, à l’improviste, une image qui s’empare de nous. Un fait par lequel l’image du défunt surgit, une scène dans un film, une conversation entre amis, l’épisode d’un récit dans une réunion de famille, les mimiques d’un inconnu, et alors on étouffe, et ce qui nous écrase éclate en sanglots. Mais plus généralement, ce sont, je crois, les mots qu’on a tus. On a différé, on n’a pas osé, on a omis, on s’est contenté de peu, on n’a pas dit ce qu’on aurait dû, ou pas assez. Et maintenant c’est fini, les mots manqués nous manquent, moments irrécupérables qu’on n’a pas su ouvrir aux paroles qu’on devait prononcer et auxquelles, souvent sans claires raisons, on a renoncé.

Sanglots, encore lorsque nous submergent les phrases nécessaires pour rappeler ce qui a disparu et qu’aucun langage, si vaste soit-il, ne pourrait contenir. On parle d’elle ou de lui et tout à coup la voix se casse, là de même les mots nous manquent, un détail nous emporte, c’est une expression du visage, une intonation, une plaisanterie qui nous faisait rire, des cadeaux reçus, donnés, une attitude pleine de douleur, des caresses éperdues. Tout monte très vite, la gorge se serre, un spasme, l’enfant se débat en nous, cherche de l’air, et voici les sanglots, irrépressibles. »

 

Jean-Michel Delacomptée

Écrire pour quelqu’un

Coll. L’un et l’autre, dirigée par J.-B. Pontalis, Gallimard, 2014

mercredi, 20 février 2019

Eugenio Montale, « Deux “papillons” »

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« Pour un “Hommage à Rimbaud”

 

Tard sortie du cocon, admirable aile

de papillon qui d’une chaire effeuilles

l’exilé de Charleville,

ne va pas le suivre en son fulgurant

vol de perdrix grise, ni laisser tomber

plumes brisées, feuilles de gardénia

sur l’asphalte, glace noire !... Ton vol

sera plus terrible porté par

ce déploiement de pollen et de soie

dans le halo de pourpre auquel tu crois,

fille du soleil, esclave de sa première

pensée, qui désormais le domines là-haut…

 

* * *

 

Descendons le chemin qui dévale

parmi les ronces enchevêtrées ;

le vol d’un papillon nous guidera

face aux horizons que brisent les rivières.

 

Refermons derrière nous comme une porte

ces heures de doute et de nœuds dans la gorge.

De nostalgies non dites que nous importe ?

Même l’air autour de nous vole !

 

Et voici qu’à un détour

surgit la ligne argentée de la mer ;

nos vies anxieuses jettent encore l’ancre.

Je l’entends plonger — Adieu, sentier ! À présent

je me sens tout fleuri, est-ce d’ailes ou de voiles… »

 

Eugenio Montale

Poèmes choisis 1916-1980

Préface de Gianfranco Contini

Édition nouvelle de Patrice Dyerval Angelini

Poésie / Gallimard, 1991

Le premier poème, écrit le 30 juin 1950 est extrait de La Tourmente ; le second, écrit en juillet 1923, est extrait de Autres vers et poésies éparses.

& tout spécialement pour Philippe & Sophie https://www.youtube.com/watch?v=kDUybI2ZTgc

samedi, 05 janvier 2019

Wislawa Szymborska, « Un chat dans un appartement vide »

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« Mourir ! – ça ne se fait pas à un chat.

Car, enfin, que peut-il faire, le chat

dans un appartement vide ?

Grimper aux murs.

Se frotter aux meubles.

Rien n’a changé par ici,

et pourtant rien n’est pareil.

Rien n’a été déplacé,

mais rien n’est plus à sa place.

Et le soir, la lampe reste éteinte.

 

Des pas dans l’escalier,

mais ce ne sont pas les bons.

Et la main qui met du poisson dans l’assiette

pas non plus celle qui mettait.

 

Quelque chose ne commence plus

à l’heure où les choses commencent.

Quelque chose ne se passe plus

comme les choses devraient.

Quelqu’un était là, tout le temps,

puis, soudain, il a disparu

et s’obstine à ne plus être du tout.

 

On a fouillé les armoires.

Parcouru tous les rayons.

Rampé sous le tapis, au cas où.

Même violé l’interdit, et fichu

la pagaille dans les papiers.

 

Qu’y a-t-il à faire désormais.

Dormir on peut, et attendre.

 

Mais qu’il revienne seulement,

qu’il se montre tout à coup, celui-là.

On va lui apprendre, qu’avec

un chat ça ne passe pas.

On avancera vers lui

comme si on ne voulait pas,

très, très lentement,

sur des pattes fières et boudeuses.

Pas question de petits sauts, de miaous au début. »

 

Wislawa Szymborska

« Fin et début » – 1993

in De la mort sans exagérer, poèmes 1957-2009

Préface et traduction de Piotr Kaminski

Poésie / Gallimard, 2018

mercredi, 12 décembre 2018

Peter Handke, « L’histoire du crayon »

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« Au sortir de certains films je me suis, un instant, senti un héros ; après la lecture de certains livres, je sais que j’en suis un (et je sais que c’est un devoir qui m’incombe)

 

Les acteurs japonais (chez Ozu par exemple) savent porter le deuil (sans exemple et de façon exemplaire); ils portent le deuil comme je n’ai jamais vu le faire qu’en rêve; ils sont là, les visages illuminés, et portent le deuil

 

Grande impression de réalité – c’est-à-dire : d’être dans la réalité – à la simple vue d’un chat qui au loin, saute du haut d’un mur ou de la marque des cheveux sur la buée d’une fenêtre du train. À partit de maintenant, je connais la réponse à la question : “Qu’est-ce que la réalité ?” – la réalité, c’est le chat qui saute du haut d’un mur

 

Écrire quelque chose dont personne ne pourra demander : “Qu’est-ce que cela veut dire ?” et qui en même temps reste tout à fait énigmatique

 

Les lecteurs sont des gens forts : ils transmettent la lecture, ils sont ces “quelques opiniâtres”

 

En écrivant il ne faut pas que j’en arrive à mesurer les mots les uns aux autres – le seul mot juste il me faut l’atteindre sans mots. En écrivant, seule doit parler, mot pour mot, la voix intérieure. C’est la voix du dehors, celle des oiseaux par exemple. Écoute la voix du dehors, c’est la voix intérieure »

 

Peter Handke

L’histoire du crayon

Traduit de l’allemand par Georges-Arthur Goldschmidt

Gallimard, 1987