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vendredi, 31 août 2018

Franck Venaille, « Le Descente de l’Escaut »

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DR

 

« Mais je vous écrirai encore : j’ai tant de choses à vous dire ! J’aime ces petits magasins qui regardent le fleuve. Il s’y vend de la dentelle, des abat-jour, d’anciennes cartes postales humides d’avoir trop approché les âmes des enfants morts enfermées dans des coffrets d’argent. Désormais — mais vous le savez — ce n’est plus ma langue. J’éructe des mots étranges venus de loin, de là-haut et qui, lentement, de village en village, sont venus à ma rencontre. Ma bouche est pleine de sable. Et ma langue est salée. Topografische kaart van België. J’y ai mes points de repère, annotant, soulignant, encadrant courbes du fleuve, lieux et paysages. J’avance et je coche. Tantôt il me semble progresser sur un terrain miné, tantôt entendre quoi ? Des anges, peut-être ! Verrai-je un phoque ? Un cygne noir ! Descendrons-nous en bande hurlante cette eau jamais soumise ? Oui, je vous écrirai. Cette carte, que je tiens serrée, vous indiquera l’endroit exact où je me suis envolé — dispersé ô décembre ! Pardonnez-le moi : je ne crains plus la mort. La formule vaut ce qu’elle vaut, mais quel bel exercice mental de — sans cesse — comparer la réalité de ce relevé à celle du fleuve ! Il naît de tout cela un modeste bonheur dont j’ai presque honte de souligner l’impact. Somptueux tout cela ! Somptueux comme ces tapis que l’on déroule pour recevoir idiots et saints. Je marche en parlant. Çà ! Qu’ici l’on s’exprime et peu importe dans quelle langue ! Les mots craignent-ils la brume ? Ont-ils peur de ce livre ouvert : le brouillard ! Je fais ma guerre. J’attaque et viole la langue maternelle. Je la regarde se balancer sur les gibets. D’où me vient cette fureur ? Me mettrais-je à haïr ma mère après l’avoir, tant de mois, portée ? Eau trouble. Écluses qui, d’effroi, se vident. Voici l’instant où se mettent en marche les péniches et cela me rappelle le départ d’une manifestation où domineraient les drapeaux noirs jaunes et rouges. J’eusse dû m’engager comme soutier. Vivre dans la majesté du mazout. Ô grands arbres blancs ! Vos branches ploient sous une foule d’oiseaux fous. Croyez-moi bien : je sais parfaitement quel luxe m’accompagne, ne suis-je pas redevenu enfant ? Me voici organique au fleuve. Soutier, je suis, prenant des notes, écoutant vieilles et vieux parler. Soutier. Et sans état d’âme ! Je partirai. Le fleuve demeurera sur place. Mais je ne savais pas que tout, ici, serait si noir. La lumière semble tamisée par le diable lui-même. Grisaille. Cela n’empêche pas les enfants de se rendre à l’école, d’entasser leurs vélos à l’avant de la barque du passeur d’eau. Je perçois des rires. Et je poursuis ma route, sans douter, sans frémir, mettant mes pas dans les marques laissées par les fers des chevaux. C’est peut-être ce jour-là que j’osai me poser la seule question qui en vaille la peine : suis-je déjà venu ici, autrefois, tirant les péniches ? Vous m’avez bien compris : ai-je vraiment été cheval ? Il me vient une lente angoisse que je ne cherche plus à dominer. Elle flotte. On dirait de la gaze sur l’eau. La voici qui s’entoure de buée, de larmes oui de larmes. Ai-je été qui j’ai dit ? Mon père, peut-être, le sait. Mais comment oserais-je lui poser la question ? D’ailleurs, que répondrait-il ? Il faut aller plus loin dans le caveau, plus bas, hardiment dans la terre. Soutier, vous dis-je. Ah ! quel métier sain ! Les poumons s’encrassent mais, au moins, ils saisissent tout de la marche du monde. Père ! Hennissez donc, parfois, le soir, rien que pour me mettre sur la voie, rien que pour m’enlever un peu de ce poids d’anxiété qui m’écrase la poitrine. Je n’avais pas songé à la vase. Je n’imaginais pas que cela fût si noir. Les mots, comprenez-le, sont insuffisants pour dire et exprimer la chose. Ô, demain encore, pourtant je vous écrirai ! 

 

Franck Venaille

La Descente de l’Escaut

Obsidiane, 1995, rééd. Poésie / Gallimard, 2010

mardi, 07 août 2018

Pier Paolo Pasolini, « La religion de notre temps »

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PPP en Giotto dans Le Décaméron, 1971

 

« Si – ne les voyant plus depuis deux jours seulement,

maintenant, en les revoyant, à ma fenêtre, un court

instant, là-bas, ignorés, disgracieux,

 

tandis qu’ils grimpent sous un soleil blanc comme neige,

je retiens à grand-peine un enfantin sanglot –

que ferais-je, quand, ayant acquitté toute dette

 

ici-bas, se sera perdu mon dernier râle

depuis mille ans déjà, depuis l’éternité ?

Deux jours de fièvre ! Au point

 

de ne plus pouvoir supporter le décor,

si insensiblement changé soit-il par les chaudes

nuées d’octobre, et si moderne

 

désormais – qu’il me semble ne pouvoir plus

le comprendre – en ces deux gosses qui remontent la rue,

là-bas, au fond, à l’aube de la jeunesse…

 

Disgracieux, ignorés : et pourtant leurs cheveux

reluisent d’une joyeuse couche

de brillantine – volée dans l’armoire

 

d’un frère aîné ; tandis que sont fanés

par de millénaires soleils citadins

leurs pantalons de toile, que le soleil d’Ostie

 

et le vent ont décolorés ; et pourtant c’est un fin

travail que le peigne a consolidé

sur les chevelures aux mèches blondes bien démêlées.

 

À l’angle d’un immeuble, ils apparaissent,

debout, mais fatigués par la montée,

et je vois disparaître, en dernier, leurs jarrets,

 

à l’angle d’un second immeuble. Il semble

que la vie, depuis toujours, se soit arrêtée.

Le soleil, la couleur du ciel, cette hostile

 

douceur, que l’air assombri

de spectres de nuées, redonne aux choses,

tout se passe comme en une heure

 

révolue de ma vie : de mystérieux

matins de Bologne ou de Casarsa,

douloureux et parfaits comme des roses,

 

renaissent de nouveau, ici, dans la lumière

que contemplent les yeux abattus d’un enfant

qui ne connaît en tout et pour tout que l’art

 

de se perdre, motif lumineux sur fond sombre.

Alors que je n’ai jamais péché : je suis

aussi pur qu’un vieux saint, aussi

 

n’ai-je rien eu ; le don

désespéré du sexe, tout entier,

s’est enfui en fumée : je suis bon

 

comme un fou. Mon passé

tel que me l’a assigné le destin

n’est rien d’autre qu’un vide inconsolé…

 

et consolant. J’observe, en me penchant

à ma fenêtre, ces deux gamins qui vont, légers,

sous le soleil ; et je suis là, comme un enfant

 

que tourmente, bien sûr, ce qu’il n’a pas connu,

mais aussi tout ce qu’il ne connaîtra point…

Et en ces pleurs, le monde est une odeur,

 

rien d’autre : des violettes, des près, que connaît bien

ma mère, et en quels printemps…

Une odeur qui ondoie pour devenir, là

 

où les pleurs sont doux, matière

à expression, nuance… la voix

familière de cette langue folle et vraie

 

que j’eus à ma naissance et que suspend la vie. »

 

Pier Paolo Pasolini

Poésies 1953-1964

Bilingue

Traduit de l’italien par José Guidi

Gallimard, 1973, rééd. Poésir Gallimard n° 140, 2017

dimanche, 29 juillet 2018

Anton Tchékhov, « La steppe »

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DR

 

« Quand nous regardons longuement le ciel immense, nos idées et notre âme se fondent dans la conscience de notre solitude. Nous nous sentons irréparablement seuls, et tout ce que nous tenions auparavant pour familier et cher s’éloigne indéfiniment et perd toute valeur. Les étoiles, qui nous regardent du haut du ciel depuis des milliers d’années, le ciel incompréhensible lui-même et la brume, indifférents à la brièveté de l’existence humaine, lorsqu’on reste en tête à tête avec eux et qu’on essaie d’en comprendre le sens, accablent l’âme de leur silence ; on se prend à songer à la solitude qui attend chacun de nous dans sa tombe, et la vie, nous apparaît dans son essence, désespérée, effrayante…

Iégor pensait à sa grand-mère qui reposait au cimetière à l’ombre des cerisiers ; il la revit, couchée dans son cercueil, une pièce de cuivre sur chaque œil ; il se rappela qu’ensuite on avait mis un couvercle sur la bière et qu’on l’avait descendue dans la tombe ; il se souvint aussi du bruit sec des mottes sur le couvercle… Il se représenta sa grand-mère dans son cercueil étroit et sombre, abandonnée de tous et sans secours. Il l’imagina s’éveillant soudain, et, ne comprenant pas où elle était, frappant contre le couvercle, appelant à l’aide et, finalement, accablée d’horreur, mourant une seconde fois. Il imagina, comme s’ils étaient morts, sa mère, le Père Christophe, la comtesse Dranitski, Salomon. Mais quelque effort qu’il fît pour se représenter lui-même dans une tombe obscure, loin de sa maison, abandonné, sans secours et mort, il n’y réussit pas ; il n’admettait pas pour lui-même la possibilité de mourir, il avait le sentiment qu’il ne mourrait jamais… »

 

Anton Tchékov

La Steppe, suivie de Salle 6 et L’Évêque

Traduction d’Édouard Parayre, revue par Lily Denis

Préface et dossier de Roger Grenier

Folio / Gallimard, 2003

mardi, 03 juillet 2018

Tchouang-tseu, « …un vieil homme qui nageait dans les remous… »

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Ike no Taiga – 1723-1776 – , Tchouang-tseu rêvant d’un papillon, ou un papillon rêvant de Tchouang-tseu

 

« Confucius admirait la cataracte de Liu-leang dont la chute mesurait trente toises et dont l’écume s’étendait sur quarante stades. Dans cette écume, ni tortue géante, ni caïman, ni poisson, ni trionyx ne pouvaient s’ébattre. Soudain, Confucius vit un vieil homme qui nageait dans les remous. Le prenant pour un désespéré, il donna l’ordre à ses disciples de suivre la berge et de le retirer de l’eau. À quelques centaines de pas plus bas, l’homme sortit de l’eau par ses propres moyens. Les cheveux épars et tout en chantant il se promena au bas du talus. Confucius l’ayant rejoint, lui dit : “J’ai failli vous prendre pour un esprit, mais je vois que vous êtes un homme. Permettez-moi de vous demander quelle est votre méthode pour pouvoir nager si aisément dans l’eau.

– Je n’ai pas de méthode spéciale, répondit l’homme. J’ai débuté par accoutumance ; puis cela est devenu comme une nature ; puis comme mon destin. Je descends avec les tourbillons et remonte avec les remous. J’obéis au mouvement de l’eau, non à ma propre volonté. C’est ainsi que j’arrive à nager si aisément dans l’eau.

– Que voulez-vous dire, demanda Confucius, par les phrases suivantes : j’ai débuté par accoutumance ; je me suis perfectionné naturellement ; cela m’est devenu aussi naturel que mon destin ?

– Je suis né dans les collines, répondit-il, et j’ai vécu à l’aise, c’est l’accoutumance ; j’ai grandi dans l’eau et je m’y trouve à l’aise, c’est la nature ; je nage ainsi sans savoir comment, c’est le destin. »

 

Tchouang-tseu – IVe siècle av. J.-C.

Extrait du chapitre XIX de « Avoir une pleine compréhension de la vie »

In Œuvres complètes

Traduit du chinois, préfacé et annoté par Liou Kia-hway

Gallimard/unesco, 1969, rééd. Folio essais n°556, 2014

vendredi, 29 juin 2018

Sou Che (Su Tung Po), « Sur l’air “Chanson de l’immortel de la grotte” »

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« Ses os étaient de jade ;

Sa chair un frais cristal de glace, sans une goutte de sueur.

Le vent emplissait d’un parfum secret tout le palais au bord de l’eau.

Quand s’écartait le store brodé, le clair de lune nous épiait.

Pas encore endormie, elle appuyait sur l’oreiller sa chevelure en désordre.

 

Je me levais pour saisir sa main de soie.

Aucun bruit à la porte du pavillon.

Parfois, on voyait une étoile filante traverser la Voie Lactée.

Je demandais : “Où en est-on de la nuit ?”

“C’est déjà la troisième veille.”

Les flots dorés de la lune pâlissaient ; les étoiles du Cordeau de Jade* s’inclinaient.

Nous calculions sur nos doigts quand viendrait le vent d’Ouest**.

Et pourtant, nous ne parlions pas des années,

Qui secrètement s’échappent. »

 

* La queue de la Grande Ourse, qui tourne autour du Pôle avec les saisons.

** L’automne

 

Sou Che (Su Tung Po) — 8 janvier 1037- 24 août 1101

 Traduit du chinois par O. Kaltenmark

In Anthologie de la poésie chinoise classique

Sous la direction de Paul Demiéville

Gallimard, 1962, rééd. Coll. Poésie/Gallimard, 2000

mercredi, 20 juin 2018

Kouo Yu, « Longue nostalgie »

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Illustration de Xu Baozhuan (1810-1885) pour Le Rêve dans le Pavillon rouge

 

   « J’y pense longuement…

   Mais à qui va ma pensée ?

 

Depuis qu’il m’a quittée pour monter à cheval,

   Nuit après nuit je pleure en l’alcôve déserte.

Dans le miroir de jade, à l’aube, j’épile mes sourcils en antennes ;

   Je vous en veux, mais en même temps je n’ai qu’amour pour vous.

L’eau du lac cet automne a débordé ; blanches sont les fleurs de lotus.

   Mon cœur est blessé ; le soleil tombe, et deux canards s’envolent*

Pour vous j’ai semé puis cueilli le lichen**.

   Dans le froid, la glycine s’étend le long des branches des pins sombres.

Pour vous, j’ai mis de côté l’oreiller orné de corail.

   Les traces de mes larmes ont séché ; des toiles d’araignée sont nées.

Qui aime n’aura jamais peur des cheveux blancs ;

   Mais pourquoi ne puis-je vous accompagner toujours ?

 

   Le vent et la pluie sifflent ;

   Cocorico, chantent les coqs !

   … Mais à qui va ma pensée ?

    À celui que j’ai vu en rêve. »

 

* Le couple de canards mandarins est le symbole du couple parfait qui ne se quitte jamais.

** Usnée barbue (Usnea barbata), lichen médicinal.

 

 

Kouo Yu (Kouo Yen-tchang) – 1316 - ?

 Traduit du chinois par Siao Che-kiun

In Anthologie de la poésie chinoise classique

Sous la direction de Paul Demiéville

Gallimard, 1962, rééd. Coll. Poésie/Gallimard, 2000

mercredi, 11 avril 2018

Thomas Bernhard, « Corrections »

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« Alors que nous avons en vue notre travail et ce qu’il y a de dangereux et de fragile dans notre travail, nous utilisons la majeure partie de notre temps uniquement pour d’une manière générale pouvoir jeter un pont pour traverser le temps le plus proche, toujours le temps le plus proche de nous et nous pensons que, d’une manière générale, nous avons seulement besoin de penser à jeter un pont pour traverser le temps et non pas de penser au travail, à plus forte raison à un travail compliqué, requérant toute notre existence. Peu importe comment, seulement jeter un pont pour traverser, pensons-nous, sentons-nous instinctivement. Cela déjà étant enfant. Comment avancer, c’est que nous pensons sans interruption, et la plupart du temps, il est complètement indifférent de savoir comment nous avançons pourvu que nous avancions. Parce que c’est seulement sur le fait d’avancer et sans rien effectuer au-delà de cet objectif, ainsi s’exprime Roithamer, que nous devons concentrer nos énergies physiques et intellectuelles disponibles. Le travail, un auxiliaire pour nous faire traverser le temps intermédiaire, peu importe quel travail, quelle occupation, bêcher dans le jardin ou pousser au premier plan un objet de réflexion philosophique, c’est la même chose. Ensuite nous sommes possédés par une idée et nous n’avons au fond que la force de survivre, c’est pourquoi nous sommes dans un état plein de tourments extrêmes. Nous ne sommes engagés à rien, ainsi écrit Roithamer, rien souligné. Comme on nous a mis dans nos têtes d’enfants que nous n’aurons un droit à la vie que si nous travaillons raisonnablement, comme on nous assuré que nous devons accomplir notre devoir ! »

 

Thomas Bernhard

Corrections (1975)

Traduit de l’allemand par Albert Kohn

Gallimard / Du monde entier, 1978, rééd. Gallimard / L’imaginaire, 2005

 

Cet extrait, pour souhaiter un excellent anniversaire à Emmanuel Hocquard, né le 11 avril 1940,

qui vient de publier chez P.O.L, Le cours de Pise
http://www.unnecessairemalentendu.com/archive/2018/03/15/...

lundi, 05 mars 2018

Qin Guan, Deux poèmes

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« AUX CONFINS DU CIEL, LOURDE DE CHAGRINS PASSÉS…

 

 Air : « Les Magnolias. Version abrégée ».

 

Aux confins du ciel, lourde de chagrins passés,

Seule, glacée, misérable, et nul ne s’enquiert de moi,

Je voudrais dévoiler mon cœur aux mille tourments brisé,

Comme se brise le parfum des fines écritures* hors l’encensoir doré.

 

Mes sourcils de jais si souvent froncés

Qu’un vent de printemps ne peut même détendre ;

Lasse, appuyée dans un pavillon haut perché :

Une grue qui s’enfuit dessine trait après trait ma peine…

 

SUR LA BRANCHE UN LORIOT AUX MÉLODIES INCESSANTES…

 

Air : « Ciel de perdrix »

 

Sur la branche un loriot aux mélodies incessantes qui s’accordent à mes larmes,

Traces de pleurs nouvelles ajoutées aux anciennes.

Tout le printemps, les carpes et les oies sauvages n’ont porté nulle lettre** ;

Séparée par les passes et les monts sur mille lis, mon âme, hors d’elle, en songe s’épuise.

 

Muette, face aux coupes parfumées,

Je prépare mon cœur qui se brise au crépuscule qui vient.

Je viens juste d’allumer les lanternes,

La pluie frappe les fleurs de poirier, et je ferme à fond les portes. »

 

* les fines écritures (litt. « la petite sigillaire ») désignent les volutes qui s’échappent du brûle-parfum.

** les anciens Chinois croyaient que les carpes et les oies sauvages étaient des messagers.

 

Qin Guan (1049-1100)

« La dynastie des Song du Nord — 960-1127 »

Textes traduits, présentés et annotés par Stéphane Feuillas

Anthologie de la poésie chinoise

La Pléiade, Gallimard, 2015

vendredi, 29 septembre 2017

Jacques Réda, « Châteaux des courants d’air »

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« Mes fenêtres donnent à présent sur des jardins aux essences diverses – vernis du Japon, érables, marronniers, cytises, tilleuls, lilas, buddléias – échantillons bien spécifiques (il ne manque qu’un figuier) de ce que fournit spontanément la conjonction, sous cette latitude bénigne, d’une terre opiniâtre et du songe de jardin des Plantes qui hante ses occupants. Ainsi, très tôt le matin, quand le jour se diffuse comme du lait dans l’épaisse bouteille verte qui danse sous les ponts, d’un coup dix mille oiseaux actionnent les aiguilles et ciseaux d’un énorme atelier de couture, ou – par brouillard – se taisent pour exalter ce merle unique de l’enfance, appelant encore du cœur d’un monde plus pur que le cristal. Vers six heures, le soir, un soleil discret pénètre dans la cuisine, et s’y tient de profil comme une jeune femme qui repasse en souriant. Alors j’entends vibrer plus fort, symétrique de l’arc de la Seine, la corde qu’entre le pont Mirabeau et le pont de Tolbiac tend cette longue voie qui change quatre fois de nom, coupe trois arrondissements, y redistribue le trafic et la vadrouille vers les nefs vides de Citroën, les jardins cachés d’Alésia, les vallons de Montsouris et la farouche autonomie de la Butte-aux-Cailles. Unissant le clocher prétentieux d’Auteuil et la douce colonnade de la Nativité sous les rameaux païens de Bercy, elle s’insinue elle-même sous un fin poudroiement de feuillages. Acacias, gleditschias et autres espèces parentes ou ressemblantes (on s’y perd) s’y gravent en hiver sur des ciels tendrement lithographiques, et s’épanchent l’été dans les bleus par bouffées tropicales. Telles sont aussi la rue des Pyrénées ou la rue Caulaincourt, bien sûr indissociables des régions qu’elles desservent, délimitent, font communiquer, mais dont je sens mieux, la nuit, de mon nouveau point d’ancrage, quelle dimension mentale elles ajoutent au corps de la ville : rues en perpétuel mouvement comme dans les rêves, où c’est la ville qui se rêve et navigue en tout sens à travers les strates de pierre, de vie et de mémoire qui forment une épaisseur, réinventant à mesure les lois de son instable gravitation. Car si Paris semble devenir par instants une ville imaginaire, il faut dire qu’elle est avant tout une ville imaginative, voire jusqu’à un certain point mythomane (tous ces endroits où elle se prend pour Changai, Chicago, Conakry), sans cesse en quête d’elle-même sous le front rassurant que nous tendent les monuments de sa gloire. Sans doute redevable de ces dispositions aventureuses à la proximité de la mer (la lumière y est de sable et d’écume, l’air volumineusement libre et vert), peu à peu ses métamorphoses influent sur le promeneur. Il se pressent à son tour imaginé, promené comme l’antenne vagabonde et réflexive de la ville dans ses humeurs passagères (un coup de vent de carrousel d’automne au Luxembourg, un rayon qui, en un clin d’œil, porte à l’incandescence huit cents balcons de la rue de Grenelle), ou dans des lieux où, au contraire, elle peut céder au vertige d’une idée fixe (rue de l’Évangile, rue Leblanc), s’épanouir avec l’évidence d’une vérité bonne et majestueuse (l’avenue Parmentier, l’avenue Trudaine, l’esplanade du pont Alexandre et des Palais), et ailleurs répéter, parce que c’est instructif et nécessaire, la conclusion d’un raisonnement : telle, entre la Bastille et le fleuve, la vieille rame de métro qui, virant et grinçant, se réextirpait du sous-sol vers les nuages avec une placide régularité de geyser et une sourde véhémence axiomatique. »

 

Jacques Réda

Châteaux des courants d’air 

Gallimard, 1986

dimanche, 27 août 2017

Cesare Pavese, « Le métier de vivre »

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« 10 novembre [1938]

 

La littérature est une défense contre les offenses de la vie. Elle lui dit : “Tu ne me couillonnes pas ; je sais comment tu te comportes, je te suis et je te prévois, je m’amuse même à te voir faire, et je te vole ton secret en te composant en d’adroites constructions qui arrêtent ton flux.”

À part ce jeu, l’autre défense contre les choses, c’est le silence où l’on se ramasse pour bondir. Mais il faut se l’imposer, ne pas se le laisser imposer. Même pas par la mort. Choisir nous-même, au besoin, un mal est l’unique défense contre ce mal. Voilà ce que signifie l’acceptation de la souffrance. Non pas résignation mais élan. Digérer le mal d’un coup. Ils ont l’avantage ceux qui, par nature, savent souffrir d’une façon impétueuse et totale : de la sorte, on désarme la souffrance, on en fait notre création, notre choix, notre résignation. Justification du suicide.

Ici la Charité n’a pas de place. À moins peut-être que ne soit la vraie charité cette projection violente de soi-même ?

 

30 mars [1948]

 

L’odeur de la première pluie nocturne, sous le ciel clair. Saison ouverte, retour.

Dans la vie, il n’y a pas de retour. Beauté de ce rythme discordant – sur le retour périodique des saisons, la progression des années qui colorent de façon toujours différente un thème semblable – mesure et invention, constance et découverte – l’âge est une accumulation de choses semblables que l’on enrichit et que l’on approfondit de plus en plus. »

 

Cesare Pavese

Le métier de vivre

Traduit de l’italien par Michel Arnaud

Gallimard, 1958

 

Cesare Pavese est né le 9 septembre 1908 à Santo Stefano, il s'est suicidé le 27 août 1950 dans une chambre d’hôtel à Turin.

On pourra lire l’immense poème de Vasco Graça Moura, http://www.unnecessairemalentendu.com/archive/2015/08/11/...

vendredi, 18 août 2017

Pascal Quignard, « Vie secrète »

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La Rive dans le noir © cc

 

« Ceux qui aiment ardemment les livres constituent, sans qu’ils le sachent, la seule société secrète exceptionnellement individualisée. La curiosité de tout et une dissociation sans âge les rassemblent sans qu’ils se rencontrent jamais.

Leurs choix ne correspondent pas à ceux des éditeurs, c’est-à-dire du marché. Ni à ceux des professeurs, c’est-à-dire du code. Ni à ceux des historiens, c’est-à-dire du pouvoir

Ils ne respectent pas le goût des autres. Ils vont se loger plutôt dans les interstices et les replis, la solitude, les oublis, les confins du temps, les mœurs passionnés, les zones d’ombre, les bois des cerfs, les coupe-papier en ivoire.

Ils forment à eux seuls une bibliothèque de vies brèves mais nombreuses. Ils s’entre-lisent dans le silence, à la lueur des chandelles, dans le recoin de leurs bibliothèques tandis que la classe des guerriers s’entre-tue avec fracas sur les champs de bataille et que celle des marchands s’entre-dévore en criaillant dans la lumière tombant à plomb sur les places des bourgs ou sur la surface des écrans gris, rectangulaires et fascinants qui se sont substitués à ces places. »

 

Pascal Quignard

Vie secrète

Gallimard, 1998

dimanche, 13 août 2017

Philippe Jaccottet, « Paysages avec figures abstraites »

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« L’ombre, le blé, le champ, et ce qu’il y a sous la terre. Je cherche le chemin du centre, où tout s’apaise et s’arrête. Je crois que ces choses qui me touchent en sont plus proches.

Une barque sombre, chargée d’une cargaison de blé. Que j’y monte, que je me mêle aux gerbes et qu’elle me fasse descendre l’obscur fleuve ! Grange qui bouge sur les eaux.

J’embarque sans mot dire ; je ne sais pas où nous glissons, tous feux éteints. Je n’ai plus besoin du livre : l’eau conduit.

À la dérive.

Or, rien ne s’éloigne, rien ne voyage. C’est une étendue qui chauffe et qui éclaire encore après que la nuit est tombée. On a envie de tendre les mains au-dessus du champ pour se chauffer.

(Une chaleur si intense qu’elle n’est plus rouge, qu’elle prend la couleur de la neige.)

On est dans le calme, dans le chaud. Devant l’âtre. Les arbres sont couverts de suie. Les huppes dorment. On tend au feu des mains déjà ridées, tachées. Les enfants, tout à coup, ne parlent plus.

C’est juste ce qu’il faut d’or pour attacher le jour à la nuit, cette ombre (ou ici cette lumière) qu’il faut que les choses portent l’une sur l’autre pour tenir toutes ensemble sans déchirure. C’est le travail de la terre endormie, une lampe qui ne sera pas éteinte avant que nous soyons passés. »

 

Philippe Jaccottet

Paysages avec figures absentes

Gallimard, 1970, revue et augmentée en 1976, rééd. Poésie/Gallimard, 2006