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lundi, 01 juin 2020

Claude Esteban, « Le partage des mots »

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« Je crois que je ne pus retenir mes larmes lorsque je parvins à dire tout haut : “Il fait jour.” Je comprenais soudain que c’était là le seul poème que j’eusse composé vraiment, que tous les autres n’avaient été qu’une animation factice du discours, qu’il fallait mériter les mots pour qu’ils reviennent, et qu’on ne les méritait qu’en mourant à soi. Ce n’étaient que trois mots, les plus banals de la langue, mais ils disaient hors de toute catégorie esthétique, ce que je n’avais pas su exprimer avec des richesses empruntées à d’autres. Ils étaient devant moi, derechef vivant, reconnaissant, disant le monde. Le langage de la poésie ne constituait pas un univers de signes différent de celui dont usaient les autres hommes. Il était à la fois le même et il se distinguait de celui-ci par une qualité charnelle qu’il était seul à détenir – et cette chair c’était la substance même du poète, devenue parole et promesse de vérité. […]

La poésie ne se souciait pas de significations établies, codifiées par l’usage, dont les mots représenteraient en quelque sorte la caution. Elle était seule à conférer aux signes verbaux une charge signifiante qui échappait aux catégories, qui faisait de ces mots, quels qu’ils soient, les porteurs d’un sens qui les dépassait sans les détruire. Elle n’avait nul besoin, pour cela, d’une langue plus riche que telle autre. Elle prenait ses matériaux où bon lui semblait. Et l’on pouvait imaginer, tout aussi bien, un poète qui n’aurait disposé que d’un idiome particulièrement démuni, réduit aux signes les plus élémentaires, et dont il se serait cependant emparé pour faire surgir un chant aussi fastueux que l’Iliade. Puisque les trois mots que j’avais sauvés du néant, et sur lesquels je recommençais à bâtir, m’avaient été donnés en français, c’est en français que d’autres viendraient leur apporter un soutien. Eussent-ils été prononcés en espagnol – mais pourquoi ne l’avaient-ils pas été ? – que j’aurais, tout pareillement, répondu à leur appel en cette langue. Je n’avais pas à choisir. Toutes les langues se valent, mais la poésie, plus encore que le lieu où s’est inscrit un destin, décide de celle qui sera la nôtre. Il peut se faire que ce soit la langue que nous considérions comme seconde. Mais ce partage ne dépend pas de nous. Seul le bilingue, par une étrange tentation de l’esprit, croit qu’il peut aller d’un idiome à l’autre à sa guise. Mais il ne vit qu’à la surface de lui-même. Il s’épuise dans la relation : il est en perpétuelle errance, tout persuadé qu’il se veuille de ses pouvoirs d’ubiquité.

Après plus de vingt ans d’exil, j’avais enfin trouvé une terre, une langue. Certes, elles ne m’avaient accordées que trois mots. Mais c’était le présent le plus magnifique que j’eusse reçu jamais. Car au-delà de ces trois mots s’ouvrait un horizon immense. Je ne faisais que l’entrevoir ; j’avais toute une vie pour essayer de le rejoindre. »

Claude Esteban

Le partage des mots

Coll. L’un et l’autre, Gallimard, 1990

dimanche, 31 mai 2020

Claude Esteban, « Au matin »

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© : cchambard

 

« je suis debout j’avance et le sol me répond

j’ai devant moi l’espace immense

je vois que tout est neuf je recommence

à mettre un signe sur chaque chose comme autrefois

 

je trébuchais contre un caillou je m’émerveille

qu’il soit si dur et si durable dans le temps

je ne crains plus la violence du vent

je ne crains plus qu’une fleur se fane

 

ai-je douté du monde ai-je pleuré

je ne reconnais plus les blessures anciennes

ni la douleur présente à chaque pas

 

je suis debout les astres m’accompagnent

une chenille est là qui me guide sur le chemin

je sens l’odeur des roses sur mes mains

 

*

 

c’est une enfant qui danse dans un jardin

l’été quand la chaleur se glisse entre les branches

ses bras sont si menus sa robe de dentelle est blanche

on dirait que le jasmin se penche pour l’embrasser

 

c’est le soir dans une île toute ronde

on en fait le tour sans presque y penser

les jours se ressemblent et l’on peut aimer

simplement ce bonheur facile de vivre ensemble

 

c’est une île obscure où personne ne retourne jamais

la mort qui passait l’a frôlée de l’aile

la courbe du soleil s’est brisée contre un mur

 

maintenant la mer est toujours la même

l’enfant lève un bras qui ne frémit plus

et sa robe est aussi légère qu’un nuage »

 

Claude Esteban

« Au matin »

in La mort à distance

Gallimard, 2007

jeudi, 28 mai 2020

Claude Esteban, 5 pages de « Sur la dernière lande »

claude esteban,sur la dernière lande,fourbis,gallimard

DR

 

« Ce sera le soir, la même heure

du soir, les colombes

 

commenceront à se poser sur les branches,

quelqu’un dira, comme

 

l’herbe est haute, allons nous asseoir,

racontons-nous

 

pour passer le temps une histoire un peu folle,

celle d’un roi

 

qui croyait tout savoir et qui perdit

tout, quelqu’un

 

dira, c’en est fini des fables

tristes, oublions-les,

 

comme le soleil se couche lentement.

*

Tout sera fini, nous regarderons

un petit arbre rose

 

et les pétales tomberont sur nous

doucement, il y aura

 

du soleil et sans doute au loin la forme

vague d’un nuage

 

comme pour dire que les choses

ne pèsent plus et ce sera

 

comme si le malheur était une histoire

vieille,

 

si vieille que personne ne se souvient.

*

La nuit ne reviendra plus, on pourra

marcher, toi et moi,

 

loin des routes, chanter, dire merci

à chaque feuille, on était

 

si nus, si tremblants, qui nous reconnaîtra

dans nos vêtements de lumière

 

qui voudra dire, ceux-là

sont morts, ils avaient souffert trop longtemps

 

car nous serons debout

parmi tous ceux qui tombent, nous

 

qui n’avions plus rien, nous donnerons tout.

*

Ah la feuille, la feuille du saule

qui ne guérit pas, qui console

 

tu vas par les ombres grises,

le soleil n’est plus ton ami

 

si tu te perds à midi,

suis le chemin des chenilles

 

ah la feuille, la feuille du lierre

qui s’attache et qui persévère.

*

Et peut-être que tout était écrit dans le livre

mais le livre s’est perdu

 

ou quelqu’un l’a jeté dans les ronces

sans le lire

 

n’importe, ce qui fut écrit

demeure, même

 

obscur, un autre qui n’a pas vécu

tout cela

 

et sans connaître la langue du livre, comprendra

chaque mot

 

et quand il aura lu, quelque chose

de nous se lèvera

 

un souffle, une sorte de sourire entre les pierres. »

 

Claude Esteban

Sur la dernière lande

Fourbis, 1996

repris in Morceaux de ciel, presque rien, Gallimard, 2001

mercredi, 20 mai 2020

Salah Stétié, « Cinq poèmes de “Inversion de l’arbre et du silence” »

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DR

 

« Dans le cercle du cercle

Est le cercle, est le contenu du cercle

Endormi dans l’oiseau

 

Au bois très frais de la pluie effrayée

Contenu dans le contenu du doute

: Oiseau de pluie sorti

 

Le goudronneux l’oiseau

Enfermé dans le doute

Fils du deuil il rompt les fagots de pluie

*

Dans l’immortalité de ce mourir

Avec le bois renoncé de la forêt

Et la fillette et la violette et la craie

 

La brume ensemencée étant brume

Le soudain corps – brisé sa lampe : larme

Ô recueillie et prise aux cils errants

 

Le corps ayant brisé sa lampe

Une fillette a recueilli ce peu

De rien au désordre du verre

*

Quelle eau très pure

           près des larmes ?

 

Et qui retient l’éplorée d’une brume

Son bois tremblé

Luttant de ruse avec le rossignol

*

Le livre, le rompu, l’indécidé

En absolu théâtre

Et la poupée de son cri s’est éloignée

 

Voilée de vin, voilée de pauvre blé

Aux fins du pain inexpliqué, aux fins

, Livre enterré, du blé qui sera blé

 

Livre enterré dans la terre du livre

Comme poupée séparée de son cri

À l’aube, au tranchant vieilli des charrues 

*

L’herbe qui bruit, enfance

Avant mourir, source lavée

Par l’herbe uniquement, tenant

Un peu de neige au feu de la poitrine

 

La terre aussi : image

Atteinte à la pointe arquée de libellule

Avant la mort, centre

Au centre de cela inapparue

 

Puis parue Oh ! ô blé de transparence

Par le cristal du centre

Du centre de cela formé de neige

Au point du centre de cela (…) dans le souffle »

 

Salah Stétié

Inversion de l’arbre et du silence

Gallimard, 1980

mardi, 19 mai 2020

Claude Esteban, « Deux poèmes de “Fayoum” »

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« Mes yeux

sont grands ouverts pour toujours

 

et pourtant j’étais borgne et tous ceux

qui maintenant me plaignent

 

se moquaient de moi, on criait, vite

vite, il arrive celui qui n’a qu’un œil

 

cachez-vous car il jette

le mauvais sort, les filles n’auront jamais

 

d’amour s’il les regarde et moi

je leur lançais des pierres

 

et le dedans de mon cœur

devenait chaque fois plus dur et c’est vrai

 

qu’ils ont peint deux yeux

sur la tablette de cire et que je souris.

 

* * *

 

Aimes-tu mes cheveux, mes cils, ma

fourrure, je veux

 

que tu délires, mon cher amour,

lorsque tu me touches, c’est jour de fête

 

puisque ton pénis

est grand et qu’il me traverse

 

je veux

cette sueur encore entre nous comme

 

un ruisseau de tendresse et qu’il y ait

quand tout s’achève

 

ce cri, ce repos, ce

cri

 

où suis-je, mon cher amour, où sont-ils

les chemins pour te rejoindre

 

dis-moi que tout mon corps

ne va pas mourir

 

maintenant que les fourmis approchent. »

 

Claude Esteban

Fayoum

Farrago, 31 décembre 1999 à 199 exemplaires, réservés aux amis de l’auteur & de l’éditeur, tous hors-commerce et numérotés, pour saluer l’an 2000

repris dans Morceaux de ciel, presque rien, Gallimard, 2001

jeudi, 07 mai 2020

Durs Grünbein, « Deux poèmes »

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DR

 

« Un mouvement

 

Ce petit coup de vent éphémère, tourbillon aérien

     infinitésimal, quand un

         moineau effrayé s’envola sous

               mon nez, déjà il était

 

hors de vue, et une des

               feuilles les plus légères le suivit déchiquetée dans

                    son sillage. (1988)

 

D’un livre des faiblesses

 

Un gigantesque agenda, cette vie –

Si différente de ce qu’on attendait, et pourtant telle.

Nous nous voyons, en fermant les yeux,

Dans un ascenceur qui passe par les années comme par des étages.

Souvent, quelqu’un descend en route, court dans le couloir

À la rencontre de lui-même, son propre double.

On trébuche une moitié du chemin, on frappe à la mauvaise porte

Parce qu’un cœur est dessiné dessus. Et alors –

S’affaisser d’épuisement fait tellement de bien.

 

Chaque jour à présent un pétale tombe

Du bouquet de fleurs délirant qui, hier, manquait

De faire exploser le vase par sa splendeur.

Hortensias bleus, anémones sauvages, tulipes noires –

Tout ça à l’air d’une improvisation libre :

Études pour un piano d’enfant – vers inconsistant.

Et cette inconsistance veut dire : nous mourons

Imperceptiblement ; et soudain nous prenons plaisir

À vivre comme si nous étions immortels,

Alors que l’écriture nous endigue et que le moindre

Mot est crucial. Alors vas-y,

Écris un livre sur tes faiblesses quotidiennes. (2017) »

 

Durs Grünbein

Presque un chant

suivi de « Notes sur moi-même » par l’auteur

Traduits de l’allemand et présenté par Jean-Yves Masson & Fedora Wesseler

Coll. Du monde entier, Gallimard, 2019

vendredi, 24 avril 2020

Jean Ristat, « Le Parlement d’amour »

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DR

 

« J’aurai vieilli avant l’âge dans le regard

Des jeunes gens comme un miroir éteint l’ardeur

N’y fait rien quand les loups rôdent par les chemins

Sautent de rochers en rochers ou bien se terrent

Dans les cavernes immobiles l’œil mauvais la

Bouche pour mordre lorsque passe un enfant pâle

Et solitaire je poursuis ma route sans

Savoir où la nuit m’emporte j’attends le dé

Nouement à qui parler quelle épaule où crier

Je n’entends que le vent dans les pins sa chanson

Triste et monotone comme un air démodé

Demain peut-être il fera jour demain peut-être

Nous ne mourrons pas nous oublierons le malheur

Il y aura dans les verres un vin d’italie

Des palmes pour l’amour et dans la tête des

Cloches comme à pâques la volée bourdonne

Pour croire encore au printemps nous n’aurons plus peur »

 

Jean Ristat

Le Parlement d’amour

Gallimard,1993

samedi, 18 avril 2020

Giuseppe Ungaretti, « Trois poèmes de “Dialogue” »

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DR

 

« Don

Dors à présent, cœur inquiet,

Dors à présent, va, dors.

 

Dors, l’hiver

T’a envahi, menace,

Crie : “Je te tuerai,

Tu n’auras plus sommeil.”

 

Ma bouche, dis-tu, donne

Paix à ton cœur,

Dors, dors en paix,

Écoute, va, ton amoureuse

Pour triompher de la mort, cœur inquiet.

 

 Tu as vu dans mes yeux

 

Tu prêtes à l’horrible solitude

Pouvoir de courir au Jardin,

Généreux amour.

 

Tu as vu dans mes yeux s’éteindre

L’amassement de tant de souvenirs

Chaque jour plus féroces,

Et un seul souvenir

 

Prendre forme soudain.

Ton âme l’a enfermé dans mon cœur

Et je suis né de nouveau.

 

À l’épouvante de la solitude

Tu offres le miracle de ces libres jours.

 

Guéris-moi de l’âge, donatrice enfant.

 

 

L’éclair de la bouche

 

Des milliers d’hommes avant moi,

Même plus que moi chargés d’âge,

Mortellement furent blessés

Par l’éclair d’une bouche.

 

Ce n’est pas une raison

Qui apaise la douleur.

 

Mais qu’avec compassion tu me regardes

Et parles, un chant commence,

J’oublie que la blessure brûle. »

               1966-1968, Traduction : Philippe Jaccottet

 

Giuseppe Ungaretti

Vie d’un homme – Poésie 1914-1970

Traduit de l’italien par Philippe Jaccottet, Pierre Jean Jouve, Jean Lescure, André Pieyre de Mandiargues, Francis Ponge et Armand Robin

Préface de Philippe Jaccotet,

Éditions de Minuit/Gallimard, 1973

dimanche, 12 avril 2020

Ariel Spiegler, « Tu es chaud et parfumé »

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DR

 

« Tu es chaud et parfumé ;

tu dors dans tes rêves.

Tu es magnifique, mon grand ami.

Tu as fait de ma vie un jardin,

de mon réveil une valise

pour des vacances au bord de l’Océan.

Tu as bien voulu attendre à la porte

et apprendre le morse

pour que je te comprenne.

Bientôt tu reviendras, tu sonneras,

je t’ouvrirai, je te verrai

je te toucherai, je te retiendrai,

je t’exaspérerai de caresses

et il y aura moins de petits poissons dans la mer,

comme chantait cet homme étrange

à la voix pleine de terre,

que de petits baisers sur ta bouche.

Et je t’emmènerai au pays où je suis née

pour que tu y manges du maïs et des mangues.

Je te montrerai ces drôles de perroquets verts

qui se balancent amoureux,

tous les soirs dans les branches. »

Ariel Spiegler

Jardinier

Gallimard, 2019

jeudi, 09 avril 2020

Emily Jane Brontë, « Il devrait n’être point de désespoir pour toi »

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« Il devrait n’être point de désespoir pour toi

Tant que brûlent la nuit les étoiles,

Tant que le soir répand sa rosée silencieuse,

Que le soleil dore le matin.

 

Il devrait n’être point de désespoir, même si les larmes

Ruissellent comme une rivière :

Les plus chères de tes années ne sont-elles pas

Autour de ton cœur à jamais ?

 

Ceux-ci pleurent, tu pleures, il doit en être ainsi ;

Les vents soupirent comme tu soupires,

Et l’Hiver en flocons déverse son chagrin

Là où gisent les feuilles d’automne.

 

Pourtant elles revivent, et de leur sort ton sort

Ne saurait être séparé :

Poursuis donc ton voyage, sinon ravi de joie,

Du moins jamais le cœur brisé. »

                                                                              Novembre 1839

 

Emily Jane Brontë

Poèmes

Choisis et traduits d’après la leçon des manuscrits par Pierre Leyris

Gallimard, 1963

vendredi, 27 mars 2020

Yannis Ritsos, « Trois poèmes »

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« Résurrection

 

Il regarde à nouveau, il observe, il distingue

à une distance qui ne signifie rien,

dans une durée qui n’humilie plus,

les boules de naphtaline dans le sac en papier,

les feuilles de vignes sèches dans le seau percé,

la bicyclette sur le trottoir d’en face.

                                   Brusquement,

il entend le coup derrière le mur,

ce même coup convenu, unique,

le coup le plus profond. Il se sent innocent

d’avoir oublié les morts

                           À présent, la nuit,

il n’utilise plus de boules Quies – il les a laissées

dans son tiroir avec ses décorations

et son dernier masque – le masque le plus raté.

Mais saurait-il dire s’il s’agit du dernier ?

 

Difficile aveu

 

Les clous et les planches, c’est moi qui les ai pris. Ne me dénonce pas.

J’aurais pu ne rien te dire. Je ne pouvais pas. À l’heure où les autres

tout nus dans le soleil frappaient leurs marteaux, il grimpa, lui,

très chic et cravaté. Il déplia le vaste plan de l’ouvrage

et désigna du doigt. Il me glaça. Les marteaux s’étaient arrêtés.

 

À présent, je sais quelle différence il y a entre le papier et le fer. Le monde

est coupé en deux. Que tu l’avoues ou non, – cela ne le réunira pas pour autant.

 

Son dernier métier

 

Voici, dit-il, mon dernier métier – un foulard

de paysan, très grand, à carreaux bleus et blancs ;

je le plie, je le déplie, j’essuie ma sueur

et parfois mes yeux. J’y ramasse tous mes biens,

quelques livres, un fauteuil, mes cigarettes, mon briquet,

mon miroir à raser grossissant, et l’autre,

ce miroir rapetissant qui me sert à voir des choses désagréables

ou celles qu’on dit chimériques.

                                               Dans ce foulard,

juste au milieu, il y a un trou. C’est par là

qu’entre l’oiseau au cours des nuits les plus obscures,

mon oiseau secret qui saute sur mon épaule ou mon genou

pour me nourrir d’un épi, d’une étoile ou d’un ver. »

 

Yannis Ritsos

Hélène suivi de Conciergerie

Traduit du grec par Gérard Pierrat

Gallimard, Du monde entier, 1975

jeudi, 30 janvier 2020

Ariel Spiegler, « Jardinier »

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Agnolo di Cosimo dit Bronzino, Noli me tangere, 1561, Paris, Musée du Louvre

 

Ce n’est pas si courant qu’un livre de poèmes me transporte à ce point. Celui-ci est une vraie surprise. Acheté il y a 48 heures dans une bonne librairie après quelques pages sur place, il m’a bouleversé par ce qu’il donne à lire et à penser, mais aussi par ce qu'il rompt avec bien des façons actuelles. Ce n’est pas si courant aujourd’hui que la chair et l’esprit soient abordés avec générosité, réelle envie de partage, quête de soi-même dans l’amour de l’autre, qu’il soit humain ou d’essence divine – le jardinier on l’aura compris est le Christ ressuscité que Marie-Madeleine rencontre près du tombeau, comme le rapportent Jean & Marc. Reprenant, poursuivant, au fond, ce que quelques-uns de ces prédécesseurs ont mis en route – Thérèse d’Avila & Jean de la Croix, pour aller vite –, Ariel Spiegler – dont je ne connaissais rien –, bouleverse les habitudes et les sens en six parties, où le « je », le « tu » qui vont de l’un à l’autre — « petite », « Ariel », sont forcement plus définis —, sont les moteurs d’un dialogue intérieur et d’une passion qui porte à vaincre ce que le monde et le temps opacifient, abiment. Ce sont « L’appel d’un homme incompréhensible », « une mélodie, une espèce de couleur », « la meilleure part de toi », le désir, bien sûr, la recherche, l’erreur forcément, le questionnement permanent, qui constituent ce livre très sensuel et divin où, par exemple, « je me suis mélangée à son corps » et « j’ai chanté trop tôt la prière des humains et des anges » seraient des passages qui nous donneraient des nouvelles, de nous-même, perdus et déliés dans la passion et réunis dans l’écriture et la lecture. C’est dire si ce livre est nécessaire.

Claude Chambard, 30 janvier 2020

 

« Je t’adore

Qui es-tu ?

 

Avant que je parle, que je batte,

il y avait l’espace immense.

Tu as présidé à l’aurore.

Aucun oiseau n’est tombé sans toi.

 

Toute la nuit je t’ai voulu

mais que dure la nuit ?

Je t’adore.

 

J’ai fait d’un rien du tout

une histoire extravagante,

des nœuds marins

et les nuages allaient, sans pensée, au-dessus de moi.

 

Que je t’adore en marchant, en dormant,

que je t’adore par tous les visages.

 

Soulève-moi jusqu’à ta face,

effeuille-moi, amoindris-moi,

disperse-moi dans ta lumière.

Je t’adore.

 

 

Surgis, vivante, lève-toi

et cherche celui qui t’attend depuis

avant ta naissance

pour que tu deviennes

libre comme lui.

Ne cesse pas de chanter, de le vouloir,

chante. »

 

Ariel Spiegler

Jardinier

Gallimard, 2019