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jeudi, 19 novembre 2020

Bernard Noël, « La chute des temps »

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Bernard Noël, 27 novembre 2010, bibliothèque Mériadeck, Bordeaux ©CChambard

Ritournelles 11, Le corps écrit. 

 

 

[…] l’avenir n’est pas un jour plus un jour

il est maintenant

                    oh dis-je

si tu ne veux pas de moi

le toi ne pourra te revenir

pas plus que ton image de moi

ne pourra sortir de toi

nul n’est en soi hormis les anges

ton image criera en moi

                            oh injuste

injuste et mon souffle emportera

le visage qui sur ton visage était

la beauté de mes yeux

et il restera tout à dire encore

de notre vivant puis tu marcheras

sur mon ombre poussant

du pied ce petit tas de mots

le désir

           le désir fut ce glissement

vers l’immédiate éternité

                            le cœur

battant le venir battant

pour que la forme du présent

soit la même que ce battement

quel amour les pierres blanches

autour du lit et l’air

entre les doigts coulant

un silence la peau de l’œil

fraîche les mains cousant

une lumière

               je n’écrirai plus

disais-je et tu me répondais

il faut que vive de nous

ce qu’aucune peau ne protège

et qui n’a pas même de chair

pour en mourir […]

 

Bernard Noël

La chute des temps

Textes/Flammarion, 1983, réédition Poésie/Gallimard, 1993

 

Aujourd'hui Bernard Noël a 90 ans. Bon anniversaire Bernard.
Dédicace spéciale à Sophie, depuis 1973.

jeudi, 05 novembre 2020

Pascal Quignard, « Sur le caractère garamond dans lequel est composé ce livre »

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Emmanuel & Pascal lisant Inter aerias fagos, le 17 mars 2011, à la Maison cantonale de Bordeaux-Bastide, à l’initiative de Permanences de la littérature. Photo © Claude Chambard

 

 

« Claude Garamond possédait une très étroite maison sur la rive gauche de la Seine. L’entrée de la maison donnait rue des Grands-Augustins. Mais l’avancée en bois du balconnet finement sculpté et ouvragé de la maison surplombait l’eau. On a conservé une gravure. C’est plutôt un bois gravé. On y voit un saule, des aulnes, une barque noire, une berouette, des barriques. Tournait-il les yeux vers l’est, il voyait les flèches délicieuses de la Sainte-Chapelle que le roi Saint Louis avait fait bâtir dans le jardin fruitier de son palais. Il avait une brouette à deux roues à l’aide de laquelle il longeait la rivière jusqu’à sa boutique. Il était tailleur et fondeur de lettres. Il vendait les lettres de plomb qu’il avait dessinées rue Saint-Jacques, à l’enseigne des Quatre Fils Aymon. Ce fut durant le mois de novembre 1540 qu’il creusa les grandes “lettres grecques du roi”. Les romaines sont d’avril qui suit. C’est dans ce caractère romain de la Renaissance que je faisais composer mes livres pour peu qu’on me permît de choisir mon corps. Emmanuel Hocquard les assemblait patiemment à la main. Il glissait l’étrange tiroir au-dessus du feuillet blanc dans la machine d’imprimerie à bras. Durant tout le mois de novembre 1971 je pesai sur ce bras quand mon ami m’en donnait, de sa voix sourde et empâtée, que j’aimais plus que tout, dont j’aimais l’émotion plus que tout, le signal. La lettre, tel est le veilleur ultime sur la nature du langage. Elle en surveille avec méfiance, avec la plus grande méfiance possible, les pouvoirs qu’elle lui retire. Elle anéantit jusqu’au son qui le fit apparaître en sorte de seulement l’évoquer et de désadresser. On la lit sans bouger les lèvres. Le signe vide, une fois écrit, qui éteint tout dans l’absence, qui ajoute à la langue un silence qui n’appartient en rien à son essence, est le medium du soir. Le medium extrême, obscur, eschatologique, qui dit la fin de tout. Le medium vespertinal qui se fond peu à peu au silence de la nuit stellaire. Il est mort. Mon ami Emmanuel Hocquard est mort dans les congères au-dessus de Tarbes, le matin du dimanche 27 janvier 2019, dans la montagne entièrement prise de glace. »

 

Pascal Quignard

L’Homme aux trois lettres

Grasset, 2020

 

Je rencontre Emmanuel Hocquard, chez Mathieu Bénézet, en 1979. L’année suivante, nous avons le projet Mathieu et moi de publier un livre hommage à Thérèse Bonnelalbay, dont on vient de retrouver le corps dans la Seine. Mathieu écrit Résumant ma tristesse dans les mois qui suivent. Nous songeons à Raquel pour faire le travail au noir du peintre. Dès lors je me rends à Malakoff où Raquel et Emmanuel vivent. Dans la cour, quelques écrivains bavardent. Pascal Quignard en est que je lis déjà depuis ses premiers textes dans L’Éphémère. Voilà.

Nous avons, Sophie et moi, composé à la main en Garamond, et imprimé sur nos presses, le livre de Mathieu & Raquel à 44 exemplaires, sur Japon Nacré & vélin de Rives, en mars 1982. Emmanuel et Pascal sont toujours mes amis, à travers le temps, la distance… Lire ce texte de Pascal sur son – nôtre – ami, au cœur de L’Homme au trois lettres, me bouleverse. Aujourd’hui Pascal aurait du être à Bordeaux, la pandémie s’est interposée. « De quoi témoigne le témoin ? / De rien qu’il sache. »

lundi, 02 novembre 2020

Ryôichi Wagô, « Jets de poèmes, dans le vif de Fukushima »

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« […]

mon pays natal est un crépuscule

5 avril 2011- 22:25

 

sur la colline de chair     se dresse un château     solide     il ne s’endort jamais     sous la lumière de la lune il se fait imposant     au soleil du matin     son allure est gracieuse

5 avril 2011- 22 :31 

 

d’innombrables oiseaux     volent vers nous     amenant la saison nouvelle     les canons tonnent     annonçant la fin d’une époque     mais derrière les murailles du château     rien ne change

5 avril 2011- 22 :33

 

quand je lève la tête     le célèbre château     dresse haut son donjon     comme s’il régnait sur le monde entier     comme s’il poussait un cri     immobile     dans les flammes de l’invasion du temps     inébranlable

5 avril 2011- 22 :35

 

moi qui suis à la fois le seul maître et le serviteur    dans les galeries sombres     je dégaine mon sabre     comme un possédé     je le brandis     le jour     où je serai chassé du château     approche inévitablement

5 avril 2011- 22 :38

 

ah     c’est effroyable     tranche l’air     mets-le en charpie    nous sommes seuls au monde     toi ô toi     tu dois protéger le château     toi ô toi     tu dois être toi-même jusqu’à la folie

5 avril 2011- 22 :40

 

  

enfant qui vas à travers les prairies

5 avril 2011- 22 :54

 

sur la plante de tes pieds

5 avril 2011- 22 :54

 

 

la prière de la Terre

5 avril 2011- 22 :55

 

sur ta joue     le paisible soleil du soir

5 avril 2011- 22 :58

[…] »

 

Ryôichi Wagô

Jets de poèmes dans le vif de Fukushima

Traduit du japonais par Corinne Atlan

encres sur papier de soie Elisabeth Gérony-Forestier

Coll. Po&psy a parte, érès, 2016

https://www.editions-eres.com/ouvrage/3764/jets-de-poemes

 

Voici un livre surprenant et bouleversant de Ryôichi Wagô, poète reconnu dans son pays depuis son premier livre en 1999, After, pour lequel il a reçu le prix Nakahara Chuya. Depuis, il n’a pas cessé d’écrire et de publier. Le 11 mars 2011, lors de la catastrophe de Fukushima, où il vit, il choisit de rester dans son appartement. 5 jours plus tard il commence à tweeter ce qui va devenir ce livre – Jets de poèmes (prix de la Revue Nunc), remarquablement traduit par Corinne Atlan et subtilement accompagné d’encres sur papier de soie d’Elisabeth Gérony-Forestier. Chaque jour est accompagné d’indications concernant la catastrophe et ce qui l’entoure. Voici un court extrait, qui sans la copier respecte, autant que faire se peut, la mise en pages des éditions érès qu’il faut saluer pour ce remarquable travail d’édition. « J’avais à peine donné le nom de “jets de poèmes” à mes activités d’écriture entamées hier que l’eau est revenue chez moi. J’avais l’impression que le même sang circulait dans mes veines et dans celles de mon appartement. “Jets de poèmes”, eau qui jaillit. Cela a entrouvert les vannes de mon esprit en panne. Cela a rétabli la circulation entre moi et le monde que j’ai sous les yeux. »

dimanche, 01 novembre 2020

Yi Sang, « Plan à vol de corbeau »

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« Poème n°12

 

Un ballot de linge sale s’envole dans les airs et retombe. C’est une volée de colombes. C’est une annonce de la fin de la guerre et de la venue de la paix, de l’autre côté du ciel grand comme une paume. La volée de colombes nettoie ses plumes encrassées. De ce côté du ciel grand comme une paume, une guerre sordide qui matraque à mort les colombes commence. Quand l’air est noir de suie, la volée de colombes s’envole encore une fois vers l’autre côté du ciel grand comme une paume.

 

Image de soi

 

Ce lieu est le masque mortuaire* d’un certain pays. La rumeur circule aussi que ce masque mortuaire a été dérobé. Cette barbe, herbe pubère à l’extrême nord, a perçu le désespoir et ne pousse plus. Au fond du piège où le ciel est tombé de toute éternité, le testament repose discrètement submergé comme une pierre tombale. Alors des gestes inaccoutumés passant à côté traduisent la gêne d’être sain et sauf. Solennel le contenu finit par se froisser.

* En anglais dans le texte, death mask

 

Fin

 

Une pomme est tombée. La Terre est souffrante au point de se briser. Fin.

Déjà plus aucune pensée ne germe. »

 

Yi Sang – 1910-1937

Plan à vol de corbeau, suivie de « Parole de l’auteur de Plan à vol de corbeau »

Traduit par Cori Smith & Jean-Yves Darsouze, avec la participation d’Olivier Gallon

La Barque, 2019

https://labarque.fr/librairie/livres/auteurs/yi-sang/plan-a-vol-de-corbeau/

 

J'ai découvert Yi Sang par les bons soins de la William Blake & Cie en 2003, lorsque Bona Kim y publia sa traduction de Cinquante poèmes suivi de Les ailes. Cette publication n'est pas rien qui, 66 ans après la mort de l'auteur à Tokyo — quelle ironie pour lui qui ne connut son pays que sous l'envahisseur japonais et passa outre l'interdit d'écrire dans sa langue natale, à partir de juillet 1933 —,  faisait ainsi connaître un travail pour le moins original et décalé. Yi Sang est un mythe en Corée. Il serait temps que l'on se penche sur ses livres  (aux Petits matins, chez Zulma, chez Imago) et en particulier celui-ci qui s'inscrit au cœur d'une œuvre résolument liée à la vie, comme le fait fort justement remarquer Olivier Gallon, son nouvel éditeur français.

vendredi, 18 septembre 2020

Wang Wei, « La rivière bleue »

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Shitao, Au pied des Monts Jinting, vers 1670

 

« pour me rendre dans la vallée des Fleurs jaunes,

j’emprunte la Rivière bleue

je longe les montagnes, dix mille tournants,

la distance parcourue est à peine de cent li

dans le vacarme au milieu d’un chaos de rochers,

la couleur apaisante des pins denses

flottent, tanguent les châtaignes d’eau

clairs, immobiles, luisent les jeunes roseaux

mon cœur depuis toujours est serein,

comme la rivière limpide

ah ! rester là sur un grand rocher,

avec une canne à pêche à finir mes jours »

 

Wang Wei

Le plein du vide

poèmes choisis, traduits du chinois et présentés par Cheng Wing fun & Hervé Collet

Moundarren, 2008, réédition, 2016

https://moundarren.com/livre/wang-wei/

 

pour Marie-Hélène Lafon &  la Santoire

jeudi, 17 septembre 2020

Wang Wei, « Séjour dans la montagne, décrivant ce qui se passe »

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Shitao, Recherche d'immortels, vers 1700

 

« solitaire je referme mon portail en branchages

dans l’immensité floue face aux rayons du couchant

les nids des grues peuplent les pins

les visiteurs à ma porte rustique se font rares

les nœuds des nouveaux chaumes de bambou sont saupoudrés de pollen

les lotus rouges laissent tomber leurs vieilles robes

à l’embarcadère les feux des lanternes s’animent

de partout les ramasseuses de châtaignes d’eau sont de retour »

 

Wang Wei – 701-761

Le plein du vide

poèmes traduits du chinois et présentés par Cheng Wing fun & Hervé Collet

Moundarren, 2008, réédition, 2016

https://moundarren.com/livre/wang-wei/

 

Dédicace spéciale à Arthur & Sophie

dimanche, 06 septembre 2020

Anonyme, «  La blancheur de la lune dans la nuit »

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Carte de Duhuang, vers 650, dynastie Tang. Une des premières représentations des étoiles.

 

 

« La blancheur de la lune brille dans la nuit,

Des criquets crient dans le mur de l’est.

La Grande Ourse indique l’hiver,

Les étoiles ressortent dans le ciel,

La gelée blanche mouille les plantes dans la campagne.

Le temps soudain change,

La cigale d’automne crie dans les arbres,

L’hirondelle, où donc est-elle partie ?

Mes camarades et amis d’autrefois

Se sont élevés haut et se sont envolés

Sans plus se souvenir que nous nous tenions par la main.

Ils m’ont abandonné comme les traces que l’on laisse.

Une constellation indique le nord et une autre le sud

Et l’étoile du Bœuf ne porte pas de joug.

Si l’amitié n’est pas solide comme le roc,

Un renom vide, quel intérêt a-t-il ? »

 

Chanson populaire anonyme de l’époque Han — 206 avant J.-C - 220 après

In Anthologie de la littérature chinoise classique

Présentée et traduit par Jacques Pimpaneau

Philippe Picquier, 2004 rééd. 2019

http://www.editions-picquier.com/ouvrage/anthologie-de-la-litterature-chinoise-classique-2/

mardi, 01 septembre 2020

Gérard Haller, « Menschen »

Les Inédits du Malentendu, volume 8.

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semblable maintenant d’un bord à l’autre

de la terre on dirait l’image se clôt

et l’image se déclôt qui nous tenait

ensemble et c’est comme si tout de nouveau

me quittait. Le visage autrefois du dieu

mort que tu étais. Comme s’il revenait

mourir sous mes yeux

 

regarde

 

irressemblant maintenant vide l’enclos

là-bas lumineux de ta voix

 

tout le heim autrefois. Regarde. Gisant

nu de part et d’autre du grillage ici

qui le défigure et les traces partout

du sang sur l’herbe et les rails et le linceul

bleu du fleuve au loin miroitant sous le bleu

incicatrisable du ciel oh et tout

le ciel comme ça lèvre contre lèvre

de nouveau qui s’ouvre et les larmes dans nous

sans mer à la fin où retourner

 

Gérard Haller

Inédit, extrait de Menschen

à paraître aux éditions Galilée le 17 septembre 2020

 http://www.editions-galilee.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=3534

on pourra regarder cette lecture de Nous qui nous apparaissons de et par Gérard Haller sur le site « Philosopher au présent » ttps://www.youtube.com/watch?v=3ftmFUkUns8

 

Gérard Haller est un auteur rare, qui compte infiniment pour moi, dont j’attends chaque livre avec une vertueuse et tremblante patience depuis Météoriques (Seghers) en 2001, en passant par all/ein, Fini mère, Le grand unique sentiment (Galilée) etc. Dans quelques jours celui-ci, Menschen, sera sur nos tables, nul doute qu’il éclairera avec quelques rares autres – ceux d'Isabelle Baladine Howald, Fragments du discontinu (Isabelle Sauvage), Pascal Quignard, L'Homme aux trois lettres (Grasset), Camille de Toledo, Thésée, sa vie nouvelle (Verdier), pour n'en citer que trois essentiels – cet été qui se termine & cet automne qui commence.

lundi, 24 août 2020

Su Dongpo, « En souvenir de ma mère qui ne faisait pas de mal aux oiseaux »

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« Lorsque j’étais jeune, en face de mon bureau, il y avait des bambous, des peupliers, des pêchers et toutes sortes de fleurs ; des bosquets remplissaient la cour et des oiseaux s’y nichaient. Ma mère détestait qu’on détruise la vie ; les enfants et les serviteurs avaient ordre de ne pas attraper les oiseaux. Pendant plusieurs années, ceux-ci firent leurs nids sur les branches basses et on pouvait apercevoir leurs oisillons en baissant la tête. Il y avait aussi quatre ou cinq perruches qui voletaient tous les jours parmi eux. Les plumes de ces oiseaux sont très précieuses et très rares. On pouvait les apprivoiser, car ils ne craignaient pas du tout les hommes. Les villageois en les voyant trouvaient cela extraordinaire. Il n’y a pourtant pas là d’autres raison : en l’absence sincère de mauvaises intentions, même d’autres espèces ont confiance en vous. Un vieux paysan disait : “Si les oiseaux nichent loin des hommes, leurs petits seront la proie des serpents, des rats, des renards, des chats sauvages, des hiboux, des milans. Aussi, si les hommes ne les tuent pas, ils se rapprochent d’eux pour éviter ces malheurs.” On voit ainsi que si ensuite les oiseaux nichent sans oser s’approcher des hommes, c’est qu’ils considèrent que ceux-ci sont pires que les serpents, les rats et autres prédateurs. On peut donc faire confiance à cette parole de Confucius : “Un gouvernement tyrannique est plus terrible qu’un tigre !” »

 

Su Dongpo – Su Shi (8 janvier 1037 – 24 août 1101)

Sur moi-même

Choix de textes, traduits et présentés par Jacques Pimpaneau

Philippe Picquier, 2003, rééd. Picquier poche, 2017

 

Su Dongpo – Su Shi – né le 8 janvier 1037 à Meishan, est mort le 24 août 1101 sur la route de Changzhou.

C'est un homme selon mon cœur, un poète essentiel, aimé et lu par ses pairs – et au delà, je l'espère – (Jim Harrisson, Lambert Schlechter, Volker Braun, par exemple, le citent volontiers).

Pour souligner la date anniversaire de son décès, pour que l'on se souvienne encore de lui, j'ai eu envie des oiseaux de sa mère, à n'en pas douter ceux qui encore – à l'exception des perruches – conversent chaque jour dans le petit jardin où ils aiment à se reproduire.

lundi, 10 août 2020

Vélimir Khlebnikov, « Le livre »

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J’ai vu les noirs Véda

le Coran et l’Évangile

et les livres aux plats

de soie des Mongols

eux-mêmes faits de la cendre des steppes

du kizäk odorant

comme le font

les femmes kalmoukes chaque matin

faire un feu

et se coucher soi-même sur lui

veuves blanches

cachées dans un nuage de fumée

pour accélérer la venue

du livre

Ce livre un

bientôt vous le lirez     bientôt

Blanches     les mers brillent

dans les côtes mortes des baleines

Chant sacré     voix sauvage mais juste

Et les fleuves azur     sont les marque-pages

où le lecteur lit

où est l’arrêt des yeux qui lisent

Ce sont les grands fleuves –

la Volga où la nuit on chante à Razine

où on allume des feux sur les barques

le Nil jaune     où l’on prie le soleil

le Yang-Tsé-Kiang     où est la fange épaisse des humains

le Seine     où sont vendues des femmes aux yeux sombres

et le Danube     où toutes les nuits brillent

des hommes blancs sur les vagues     sur des barques en chemises blanches

la Tamise     où est l’ennui gris des bâtiments – dieux pour les foules

l’Ob renfrogné     où on fouette le dieu tous les soirs

et où on danse devant un ours à l’anneau de fer sur son cou blanc

avant qu’il ne soit mangé par toute la tribu

et le Mississippi     où les hommes ont pris pour pantalon le ciel étoilé

et portent un chiffon de ce ciel sur des bâtons

Le genre humain est le lecteur du livre

et la couverture porte l’inscription du créateur

mon nom     archaïques caractères bleus *

Mais tu lis nonchalamment

plus d’attention !

Tu es trop distrait et tu regardes en paresseux

comme si c’était les leçons d’un catéchisme

Ces chaînes de montagnes enneigées et ces grandes mers

ce livre un

bientôt     bientôt tu vas le lire

Dans ces pages saute la baleine

et l’aigle     qui a plié la page de l’angle

se pose sur les vagues marines

pour se reposer sur le lit du pygargue **

[1920] ms. automne 1921

 

* Des signes d’écriture archaïques, comme si de tout temps la couverture du livre portait le nom

** Le Livre évoque par son aspect de « montagnes enneigées » l’espace nietzschéen, il reprend l’ancien topique du monde comme livre dans une version cinétique. L’aigle quitte les sommets pour se poser sur la mer et devenir aigle des mers. Je ne sais si Khlebnikov pensait à la Thora d’en haut qui suit le même mouvement. Quoi qu’il en soit, puisqu’encore une fois il s’agit du temps, et plus spécifiquement du temps de la lecture, on pourrait dire que Khlebnikov, là aussi, introduit la discontinuité. Ndt.

 

Vélimir Khlebnikov

Œuvres 1919 – 1922

Traduit du russe préfacé et annoté par Yvan Mignot

coll. « Slovo », Verdier, 2017

https://editions-verdier.fr/auteur/velimir-khlebnikov/

Depuis sa parution, en 2017, ce livre ne quitte pas la table, la forge. La puissance de l'écriture de Khlebnikov me sidère — et donc la traduction d'Yvan Mignot — et je ne suis pas loin de penser comme Jakobson qu'« il était, pour le dire en un mot, le plus grand poète du monde en notre siècle ». Du moins un des plus importants, un des plus inattendus, un des plus neufs qui soient encore aujourd'hui.

dimanche, 02 août 2020

Françoise Ascal, « Autour d’Odilon  — Trois tableaux »

Les Inédits du Malentendu, volume 6.

 

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Odilon Redon, La mort d'Ophée, vers 1905, Gifu, Musée des beaux-arts

 

 

Anémones

 

Les anémones surgissent de nulle part

rassemblées dans un vase sans assise

elles flottent dans la lumière

appellent notre regard

 

Au sommet de leur épanouissement

elles supplient qu’on les retienne

bleues violettes pourpres

elles vibrent sous la caresse du peintre

 

elles cachent en leur centre une pupille noire

un gouffre à la mesure de l’amour

 

 

 

Orphée

 

Les morts font une haie.

Ils se dressent devant toi et cachent le bleu du ciel.

Comment pourrais-tu sortir du deuil ?

 

Ton père d’abord, jeune encore, puis ton frère cadet Léo, puis ta petite sœur Marie, puis l’ami Jules, puis l’ami Émile, puis l’ami Ernest, puis Clavaud, ton maître spirituel dont le suicide te bouleverse

et par-dessus tout,

ton fils Jean,

le nourrisson de deux mois, sur le berceau duquel tu t’es penché avec tant de tendresse.

Trop de morts en trop peu de temps.

 

Quelle échappée, quelle issue, si ce n’est dans ton art ?

Tu travailles comme un forcené. Tu combats le sort adverse.

À coup de fusain encre plume tu exorcises les puissances nocturnes.

 

Longtemps Orphée te hante, Orphée te parle à l’oreille.

Trois ans avant ta propre mort, tu lui offres le plus doux des tombeaux.

Visage et lyre reposent côte à côte

enveloppés d’un nuage luminescent, piqueté de fleurs-étoiles.

Viatique pour le voyage de l’âme, le Livre bleu.

Orphée l’inconsolable a trouvé la paix.

 

 

Vase de fleurs, le pavot rouge

 

Rouge flamboyant

le pavot insiste

il s’impose dans les nuits sans sommeil

hante tes jardins clos

 

le pavot se dilate dans l’espace

ouvre et déploie ses pétales

plus vastes plus tendres

que l’arrondi du vase

 

bientôt on ne voit plus que lui

 

dans les galeries du crâne

le pavot brûle

ton désir croît

 

Françoise Ascal

Chantier Odilon

Inédit

L’œuvre de Françoise Ascal est une des plus précieuses qui soient. Son journal, ses poèmes, ses récits, depuis son premier livre Le Pré, en 1985, sont attendus comme témoignages d’un travail exigeant, rigoureux, sachant creuser l’autobiographie pour qu’elle devienne celle de tout le monde. La mémoire, l’art, les bonheurs et les douleurs… sont au cœur de ce travail émouvant et précieux. Qu’elle soit donc mille fois remerciée de nous avoir donné ces trois pages alors que vient de paraître l’étonnant Journal du perce-neige chez Al Manar avec des travaux de Jérôme Vinçon. https://editmanar.com/editions/livres/lobstination-du-per...

mardi, 28 juillet 2020

Gong Zizhen, « Un souhait de livre »

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 Air : « Les sables lavés par les vagues »

 

Au-delà des nuées s’élève un pavillon rouge,

Lieu retiré et loin de tout.

Au-dessus des Cinq Lacs le son de la flûte perce l’automne.

Après avoir rangé trente mille peintures et livres

Je monte avec eux sur ma barque.

 

Miroir et brûle-parfum,

Tendresse, grâce et tranquillité.

Je relève pour toi le rideau juste comme il faut.

Sans souci de la fraîcheur du vent et des vagues sur le lac,

Je te regarde te coiffer.

 

Gong Zizhen — 1792-1841

in « La dynastie des Qing » — Mandchous, 1644-1911

Traduit du chinois par Sandrine Marchand

Anthologie de la poésie chinoise

sous la direction de Rémi Mathieu

Pléiade / Gallimard, 2015