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vendredi, 27 mars 2020

Yannis Ritsos, « Trois poèmes »

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DR

 

« Résurrection

 

Il regarde à nouveau, il observe, il distingue

à une distance qui ne signifie rien,

dans une durée qui n’humilie plus,

les boules de naphtaline dans le sac en papier,

les feuilles de vignes sèches dans le seau percé,

la bicyclette sur le trottoir d’en face.

                                   Brusquement,

il entend le coup derrière le mur,

ce même coup convenu, unique,

le coup le plus profond. Il se sent innocent

d’avoir oublié les morts

                           À présent, la nuit,

il n’utilise plus de boules Quies – il les a laissées

dans son tiroir avec ses décorations

et son dernier masque – le masque le plus raté.

Mais saurait-il dire s’il s’agit du dernier ?

 

Difficile aveu

 

Les clous et les planches, c’est moi qui les ai pris. Ne me dénonce pas.

J’aurais pu ne rien te dire. Je ne pouvais pas. À l’heure où les autres

tout nus dans le soleil frappaient leurs marteaux, il grimpa, lui,

très chic et cravaté. Il déplia le vaste plan de l’ouvrage

et désigna du doigt. Il me glaça. Les marteaux s’étaient arrêtés.

 

À présent, je sais quelle différence il y a entre le papier et le fer. Le monde

est coupé en deux. Que tu l’avoues ou non, – cela ne le réunira pas pour autant.

 

Son dernier métier

 

Voici, dit-il, mon dernier métier – un foulard

de paysan, très grand, à carreaux bleus et blancs ;

je le plie, je le déplie, j’essuie ma sueur

et parfois mes yeux. J’y ramasse tous mes biens,

quelques livres, un fauteuil, mes cigarettes, mon briquet,

mon miroir à raser grossissant, et l’autre,

ce miroir rapetissant qui me sert à voir des choses désagréables

ou celles qu’on dit chimériques.

                                               Dans ce foulard,

juste au milieu, il y a un trou. C’est par là

qu’entre l’oiseau au cours des nuits les plus obscures,

mon oiseau secret qui saute sur mon épaule ou mon genou

pour me nourrir d’un épi, d’une étoile ou d’un ver. »

 

Yannis Ritsos

Hélène suivi de Conciergerie

Traduit du grec par Gérard Pierrat

Gallimard, Du monde entier, 1975

jeudi, 26 mars 2020

Rafael Alberti, « Entre l’œillet et l’épée »

rafael alberti,entre l'œillet et l'épée,guy lévis mano,glm

 

«  Près de la mer et d’un fleuve et dans mes jeunes années,

je voulais être cheval.

   Les rives de joncs étaient de vent et de juments.

Je voulais être cheval.

   Les queues dressées balayaient les étoiles.

Je voulais être cheval.

  Écoute sur la plage, mère, mon trot allongé

Je voulais être cheval.

   Dès demain, mère, je vivrai auprès de l’eau.

Je voulais être cheval.

   Au fond dormait une fille balzane.

Je voulais être cheval.

*

Les fontaines étaient de vin.

   Les mers, de raisins violets.

Tu demandais de l’eau.

   La chaleur descendit au ruisseau.

Le ruisseau était de moût.

   Tu demandais de l’eau.

   Le taureau frissonnait. Le feu

était de muscat noir.

   Tu demandais de l’eau.

   (Deux rameaux de vin doux

jaillirent de tes seins.) 

*

Se méprit la colombe

   Se méprenait.

   Pour aller au nord, s’en fut au sud.

Crut que le blé était l’eau.

Se méprenait.

   Crut que la mer était le ciel ;

et la nuit le matin.

Se méprenait.

   Que les étoiles étaient la rosée ;

et la chaleur, chute de neige.

Se méprenait.

   Que ta jupe était ta blouse,

et ton cœur, sa maison.

Se méprenait.

   (Elle s’endormit sur le rivage.

Toi, au faîte d’une branche.)

*

Se réveilla un matin.

   Je suis l’herbe

pleine d’eau.

   Je m’appelle herbe. Si je pousse, 

je puis m’appeler cheveu.

   Je m’appelle herbe. Si je saute,

je puis être rumeur d’arbre.

   Si je crie, je puis être oiseau.

Si je vole…

   (Il y eut des tremblements d’herbe

cette nuit-là dans le ciel.) 

*

On donne à ce taureau

pâture amère,

herbes avec substance de morts,

fiels noirs

et clair sang ingénu de soldat.

Ay, quelle mauvais pitance pour ce vert taureau,

accoutumé aux libres pacages et aux fleuves,

ce taureau pour qui la mer et le ciel

étaient encore petits comme une étable !

*

Sur un champ d’anémones

tomba mort le soldat.

Les anémones blanches

d’écarlate le pleurèrent.

Des montagnes vinrent des sangliers

et un fleuve s’emplit de cuisses blanches. 

*

Il faudrait pleurer.

Simplement orties et chardons,

et une triste boue glacée,

pour toujours aux souliers.

   Quand mourut le soldat,

au loin, la mer escalada une fenêtre

et se mit à pleurer près d’un portrait.

   Il faudrait le raconter. »

                               Madrid, 1936-1938

 

Rafael Alberti

Poèmes

traduits et présentés par Guy Lévis Mano

frontispice de Rafael Alberti

Bilingue

GLM, 1952

mercredi, 25 mars 2020

Constantin Cavafy, « Deux poèmes»

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DR

 

« Une nuit

 

La chambre était pauvre, vulgaire,

Cachée à l’étage d’une taverne louche.

De la fenêtre, on apercevait une ruelle,

Étroite, malpropre. De la salle,

Montaient les voix de quelques ouvriers

Qui jouaient aux cartes et s’amusaient.

Là, sur un lit simple, ordinaire, j’avais eu

Son corps, le corps même de l’amour, j’avais

Eu les lèvres, les lèvres voluptueuses et

Rouges de l’ivresse. Rouges et d’une telle

Ivresse qu’à l’instant même où j’écris,

Après tant d’années, dans ma maison solitaire,

Je suis ivre, ivre à nouveau.

 

Jours de 1908

 

Il se trouvait sans travail, cette année-là,

Il vivait des parties de cartes et de trictrac,

Il vivait d’emprunts.

 

On lui avait offert un petit emploi,

Trois livres par mois, dans une petite librairie ;

Il avait refusé, sans hésiter. Ce n’était pas pour lui.

Ce n’était pas un salaire pour un jeune homme

De vingt-cinq ans, et de bonne formation.

 

Il gagnait à peine deux ou trois shillings

Par jour. Il ne pouvait pas gagner plus aux cartes,

Ou au trictrac, le pauvre garçon, dans les cafés populaires

Où il pouvait aller, même en jouant bien, même

En choisissant des adversaires idiots. Quand aux emprunts,

C’était presque rien. Il obtenait rarement un thaler,

Plus souvent la moitié ; il se contentait assez souvent

De shillings.

 

Dans la semaine, quelquefois à plusieurs reprises,

Lorsqu’il réussissait à s’éveiller dispos,

Il allait au bain, la nage le ranimait.

Ses vêtements étaient dans un état lamentable.

Il portait toujours ce même costume,

Un costume décoloré.

 

Ah ! Jours de l’été 1908 !

Oublié, le lamentable costume

Décoloré, il a disparu de votre image.

 

Vous conservez celle de ce moment-là

Où il enlevait ses vêtements indignes,

Son linge trop usé ; il restait alors

Totalement nu, miraculeusement beau,

Cheveux ébouriffés, corps légèrement bronzé,

À cause du bain, et de la plage, dénudé, le matin. »

 

Constantin Cavafy

Poèmes

Présentation et texte français par Henri Deluy

Fourbis, 1993

mardi, 24 mars 2020

Gérard Manley Hopkins, « Inversnaid »

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« Ce ruisseau sombre d’un brun croupe-de-cheval

Qui dévale sa grand’route et rugissant roule des rocs,

Dans la crique et la combe plisse sa toison d’écume

Et tout en bas au creux du lac tombe en sa demeure.

 

Un béret de mousse fauve bourré-de-vent

Virevolte et se défait à la surface du brouet

D’un étang si noir-de-poix, farouche et menaçant

Qu’il touille et touille le Désespoir pour le noyer.

 

Imbibés de rosée, bariolés de rosée, voici

Les replis des coteaux où le torrent s’encaisse,

Les rêches touffes de bruyère, les bosquets de fougères,

Et le joli frêne perlé penché sur le ruisseau.

 

Qu’arriverait-il au monde, s’il se voyait ravir

L’humide et le sauvage ? Qu’ils nous soient donc laissés,

Oh ! qu’ils nous soient laissés, le sauvage et l’humide,

Que vivent encor longtemps herbes folles et lieux sauvages ! »

 

Gérard Manley Hopkins

Grandeur de dieu et autres poèmes (1786-1889)

Traduits de l’anglais par Jean Mambrino

Préface de Kathleen Raine

Granit, 1980

lundi, 23 mars 2020

Camillo Sbarbaro, « À Carlo Tomba »

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DR

 

« Si je pense à ma jeunesse – minuscule et factice – je vois le blanc visage effilé qui me faisait face, assis dans la fausse lumière des tavernes. Le pichet posé entre nous était le centre d’un monde. Verre après verre, nous buvions jusqu’au moment où la main de l’un cherchait la main de l’autre. La glace était rompue, sous laquelle nous nous touchions comme des spectres. Et bras dessus bras dessous nous sortions dans le monde transfiguré.

Sur la place le chanteur ambulant dilatait les cercles du sortilège que nous traversions à grand’peine. Nous partions en quête d’une auberge comme d’un eldorado, et la plus mesquine et la plus reculée semblait devoir nous révéler un nouvel aspect de la ville – que nous désespérions d’étreindre tout entière. Les quartiers pauvres étaient nos préférés. Explorant ruelles et placettes, nous en faisions des yeux l’amoureux inventaire.

Oh ! les vies que nous avons vécues ! Nous étions, par moments, la sage demoiselle derrière le comptoir ; le comptable sorti nettoyer ses lunettes sur le seuil du magasin ; la vieille qui collecte la monnaie dans les lieux publics ; l’homme sombre qui heurte un autre passant ; la fillette qui traverse la rue à cloche-pied et qu’un porche engloutit…

Vies d’un instant ; plus intenses que la nôtre, déserte…

Tout se vêtait alors d’ambiguïté. Des choses n’existèrent que pour nous. Chaque rue avait une signification, chaque soupente éveillait le soupçon. Certaines mines décrépites nous angoissaient, visages chagrins, bouches muselées, fronts moites. Nous les fixions, hallucinés, avec ce regard que pose l’homme avant l’adieu sur le visage qu’il ne veut pas oublier. Il y avait des heures où une fenêtre d’entresol nous écrasait de sa personnalité.

Que fut ma jeunesse, sinon cette dérive vagabonde ? Déraciné de l’humanité, je me dispersais dans un servile amour des choses. Marionnette tragi-comique, unique protagoniste d’une aventure inhumaine. Éponge morne qui s’imprégnait de sensations.

 

Maintenant, depuis quand ? les carrefours et les venelles ne parlent plus le langage déchirant d’autrefois. Les arbres me consolent et les animaux me font à nouveau sourire. Depuis ce jour est mort le pantin ivre et tragique que tu connais. Suicidé, ainsi qu’il lui plaisait, il gît de guingois sur une petite place où personne ne passe.

Mais, aux heures désolées, le survivant remâche le vieux quignon de joie, terrassier mélancolique fouillant les décombres de sa maison.

Et cheminant sans savoir où il va – à contrecœur comme l’enfant qu’on traîne par la main – il tourne vers toi et cette larve de jeunesse son visage désespéré. »

 

Camillo Sbarbaro

Copeaux (1914-1918), suivi de Feux follets (1956)

suivi de Souvenir de Sbarbaro par Eugenio Montale

Traduit de l’italien par Jean-Baptiste Para

Clémence Hiver, 1991

https://www.rue-des-livres.com/livre/2905471255/copeaux____feux_follets.html

dimanche, 22 mars 2020

Claude Esteban, « À rebours, confusément »

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« Si je pensais, c’était une falaise

à l’horizon, des routes

vides,

un soleil invisible sur la mer, ce rose

dans les roseaux, comme

du vent solide, l’air qui devient

blanc, c’était

une falaise d’ocre avec la main

qui l’inventait

sur un carré de toile et trois couleurs.

——————————————— 

Les morts n’ont pas

de lieu, pas d’ombre à eux, mais

ils durent dans les yeux

des autres, ceux qui sont là, les morts

le savent, ils se souviennent

et c’est une façon à eux

de vivre une seconde fois sans que rien

maintenant les blesse et c’est

trop de douleur pour ceux qui restent, trop

de malheur qu’il faut chasser pour être un peu.

——————————————— 

Peut-être viendra-t-elle

et je ne la reconnaîtrai plus, un soir, 

elle, si jeune maintenant et brune, sans que

j’entende ses pas

et ce sera brusquement

le même désir emmêlé de nous et

je toucherai cette bouche

qui ne peut mentir

ni me dire qu’on l’attend ailleurs et que ce soir

elle passait très vite.

——————————————— 

Frères, hommes, humains, un autre

vous appelait ainsi et vous l’avez laissé

mourir très loin de son amour, frères,

faut-il encore

qu’on s’adresse à vous, dans la hâte,

dans le tourment des os, frères, n’êtes-vous là

que pour cet unique regard

sur ceux qui partent, qui sont

là, qui ne sont plus là,

et vous devant, frères vivants, qu’on aime encore.

———————————————

Une femme a souri

dans son sommeil et dehors

le premier oiseau commence à dire

que c’est l’aube et cette femme

bouge un peu, elle a des seins

qu’il faudrait caresser, je crois, pour

vivre encore, un peu

de temps encore et je suis

là, près d’elle, comme

une pierre et cette femme qui sourit existe au loin.

———————————————

La porte, la dernière, la plus

obscure

est ouverte, sache-le, nuit et jour,

personne jamais ne la referme,

aussi ne te hâte pas, tu franchiras

le seuil à ton heure, quelqu’un

veille là-bas qui n’a pour tâche que le poids

des âmes, les corps

eux, ne souffrent plus ni

ne se souviennent, ni ne reviennent non plus.

———————————————

Mais n’est-ce pas

dans un soir comme celui-ci,

facile, la terre

a des façons très douces

de vous endormir, il y a, un peu

partout, dans le ciel au-dessus, des

anges, des chants

qu’on n’entendait presque plus, c’est

peut-être la fin

et c’est facile, il suffit de fermer les yeux. »

 

Claude Esteban

Sept jours d’hier

Fourbis, 1993

samedi, 21 mars 2020

Fabienne Raphoz, « Pendant 46 –48 »

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« 46

Le soleil se fout de l’œil :

       toutournerond

(sauf les stridences trissées des hirondelles bleues témoins)

 

 

 

47

il s’est ennuagé un mont

tellement fort

que geais et pies en extraient

la seule stridence

sur l’ouate d’on-dirait-l’aube

 

s’éveille non le temps

mais son redoublement

une mise en réserve consciencieuse

d’un écho papier-froissé

– de rouge-queue –

à venir

quand ça ne viendra plus

d’ici.

 

 

 

48

il se passe quelque chose

dans le mystère sphérique d’une goutte d’eau

(à peine ou si tardivement élucidé)

sur le point de tomber

mais qui ne tombe

en suspens logiquement impossible

 

défi du petit g. de sa nature et du temps

 

tandis qu’un œil

la fait exister

conscient de la fugacité

de part et d’autre

d’une frontière fictive

entre ce qui voit et ce qui est vu

 

 

 

puis

 

l’œil regrette la pensée qui l’aveugle

:

une goutte d’eau, la dernière d’une branche nue

est tombée

sans l’œil témoin

qui naguère la fit exister

 

mais il pleut un peu sur la même branche

une autre goutte se forme

and so on »

 

Fabienne Raphoz

Pendant 1 – 62

Héros-Limite, 2005

https://www.heros-limite.com/livres/pendant-1-62

vendredi, 20 mars 2020

Yang Wan li, « cinq poèmes autour la poésie »

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« Froid tardif composé devant les narcisses sur le lac de montagne*

 

pour forger un poème, on ne saurait se passer du fourneau et du marteau

mais si le poème s’accomplit, ce n’est pas seulement grâce à eux

le vieil homme ne cherche pas le poème

c’est le poème qui cherche le vieil homme

 

Lire des poèmes

 

dans la jonque ma seule occupation est de lire des recueils de poèmes

j’ai fini de lire les poèmes des Tang, je lis maintenant Wang An-shih**

ne dites pas que le matin le vieillard ne mange pas

les quatrains de Wang An-shih sont mon petit déjeuner

 

Dans l’éclaircie au milieu de la neige, près de la fenêtre ouverte j’ouvre un recueil de poèmes Tang et y trouve un pétale de fleur de pêcher, qui me laisse songeur

 

au hasard j’ouvre un livre de poèmes, ce matin devant la fenêtre de neige

dedans, un pétale de fleur de pêcher, encore frais

je me souviens d’avoir emporté ces poèmes pour lire sous les fleurs

c’était au printemps, bientôt une année déjà

 

Ajoutant de l’eau dans le bassin des roseaux aromatiques et des narcisses

 

mes vieux poèmes que je relis sont de nouveau frais

une fois la lecture finie, fatigué je bâille et m’étire

ces innombrables plantes dans le bassin se plaignent d’avoir soif

mais le vieil homme a pour projet d’être un homme paresseux

 

Poème en réponse à Lu Yu***

 

enchaîné à ma fonction, du printemps je ne puis profiter

ma barbe éclaircie est devenue comme de la neige

au milieu des nuages je fréquente le poète

oubliant les affaires, notre entente est parfaite

si en vieillissant mes poèmes s’émoussent,

grâce à ton talent tes vers sont toujours impeccables

toute ma vie j’ai été ballotté,

mon écriture vaut-elle encore grand-chose ? »

 

* Une dizaine de jours avant le nouvel an, on installe un bulbe de narcisse dans une bassine d’eau (le lac) avec un caillou (la montagne). Le jour du nouvel an, les narcisses sont en fleurs.

** Wang An-shih (1021-1086), poète et homme d’état de la dynastie Song du nord

*** Lu Yu (733-804), poète de la dynastie Tang

 

Yang Wan li – 1127-1206

Le son de la pluie

Poèmes choisi et traduits du chinois par

Cheng Wing fun & Hervé Collet

Moundarren, 1988, 2008, 2017

http://www.moundarren.com/poeteschinois/yangwanli

jeudi, 19 mars 2020

Jacques Roman, « Notes vives sur le vif du poème »

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« […]

Puissance d’un dire, rebelle au royaume de la feinte… On ne s’attable pas ici pour écrire un poème, c’est lui qui met la table et le couvert, tout est dressé… Surtout ne pas craindre la “gaucherie” propre à l’élan furieux, la travailler plus que la préciosité et la manière.

[…]

Le poème dessine un espace, espace étranger à la frontière. Corps de la parole, il se meut en la matière en mouvement, en élan, en appétit de formes, musical… Écrit en retrait, à l’écart, à l’âme nomade il assure la solide errance dont elle a faim.

[…]

Cet état où, achevé le poème, tu trembles des heures encore… c’est que jamais le poème n’est un achèvement et le vivant réclame sa part dans cela qui semble mourir pour qu’au monde advienne, de la réalité, un pan éclairé. Le poème écrit n’a ni commencement ni fin, il fait semblant, disait Mallarmé.

[…]

La clef du poème n’appartient à personne. Elle est appelée à être perdue. Une autre clef ouvrira le poème, une autre clef appartenant à qui lira, elle aussi appelée à être perdue, et tant, tant de clefs… Seules les serrures ont de notre curiosité le désir et même dans l’inexpugnable insomnie de la solitude.

[…]

État de grâce que j’accueille comme le fruit d’une vie, le fruit d’une longue marche, ardue, et dont il me semble avoir oublié les embûches. C’est respirer. Je pose la plume. Je souris. Je pense à ce poème non écrit, murmuré dans un parc, ce poème que je connais par cœur et que je n’écrirai pas. »

 

Jacques Roman

Notes vives sur le vif du poème

Éditions Isabelle Sauvage, 2014

https://editionsisabellesauvage.fr/jacques-roman/

mercredi, 18 mars 2020

Frédéric Boyer, « Dans ma prairie »

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DR

 

« Je ne me souviens plus du jour où j’ai découvert l’existence de ma prairie.

La première fois je suis un tout petit enfant le mot prairie ne vient pas mais je sais qu’il existe. Avec une lampe de poche volée dans un tiroir de la cuisine je lis toute la nuit sous les couvertures un roman de James Fenimore Cooper.

C’est merveilleux.

L’aube vient et je n’ai pas sommeil.

Je glisse dans un canoë de bois verni jusqu’aux berges moussues de ma prairie.

Les Indiens sont à mes trousses. Je fais pour la première fois l’expérience d’un corps en mouvement dans ma prairie.

C’est délicieux.

Mon arc imaginaire est tendu. Il ne rate jamais sa cible. Ma prière est brûlante dans ma gorge. Je cherche une sauterelle dans l’herbe à qui chanter ma peur.

 

   Oh les petits érables ont noirci. L’herbe se fait rare.

   Quelque chose a lieu dans ma prairie.

   Je ne peux pas croire à tout ce qui s’est passé là-bas.

 

   Non non

   plus que jamais  

   les yeux futurs

   pleins du ciel

   de ma prairie.

 

Est-ce que le mot prairie existe dans le vent qui hurle dehors ?

Ou dans la grande tristesse qui est dans mon esprit ?

Ou dans la poursuite folle de ce que je n’obtiendrai jamais ?

 

Est-ce que le mot prairie existe quand je souhaite les choses et que je pleure en disant ces choses que je veux ?

 

Ou est-ce que dans le mot prairie disparaîtraient les choses auxquelles je m’étais cru attaché pour toujours ?

 

Et chaque soir je rêve de partir enfourchant une monture abstraite. Je voyage à qui perd gagne. »

 

Frédéric Boyer

Dans ma prairie

P.O.L, 2014

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=auteur&numauteur=32

mardi, 17 mars 2020

Jacques Dupin, « Glauque »

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DR

 

« Comme je voyageais très bas

autour des étangs de septembre

je crus la voir elle était là

béate au milieu de l’eau

la Chinoise du Malespir

 

dans l’attente lancéolée

du songe qu’elle accapare

son œil étirant mes yeux

elle rit de rien et de l’eau

je ne cesse de rajeunir

 —————————————

 

trop de feuilles   de chimères

de meurtres flottés sur l’eau

elle extasiée qui replonge

dans la plaie au fond de quoi

une écriture agonise

 

l’opéra-bouffe des grenouilles

qui languit   qui se déchirent

par la libellule et le bleu

de ses ciseaux entrouverts

au milieu pour en finir

 —————————————

 

il fait sombre j’écris bas

elle est là depuis toujours

les bulles crevant sa peau

dans le glauque du rituel

la coulisse épaisse de l’eau

 

c’est l’égrènement c’est le frai

l’accouplement le rosaire

sur la pierre lisse et le bord

de l’eau morte écartelée

par l’effervescence de l’air

 —————————————

 

ta soif ton regard bridé

et le plaisir sans mélange

d’enfanter ce que je tais

d’aspirer l’ombre de l’autre

plus loin que l’eau divisée

 

ne coassant plus en dieu

sans l’affilée de ma langue

l’inconnue de l’entre-deux

a plongé dans la démence

du foutre des monstres frais

 —————————————

 

le froid de sa cuisse ouverte

à la labilité de l’eau

elle est là depuis toujours

ma complice fantômale

une grenouille à rebours

 

de son genou dissipant

un tressaillement dans le vert

pour l’image que revêt

l’assidue des premiers ronds

de l’eau ridée de l’enfer »

 

Jacques Dupin

Chansons troglodytes

Fata Morgana, 1989

lundi, 16 mars 2020

Wisława Szymborska, « Prêt-à-vivre »

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© : Elżbieta Lempp

 

«Voilà du prêt-à-vivre.

Pièce sans répétition.

Corps sans essayage.

Tête sans réflexion.

 

J’ignore le rôle qu’on me fait jouer.

Je sais seulement qu’il est à moi, non échangeable.

 

De quoi parle la pièce, je n’ai pas d’autre choix

que de le deviner une fois sur scène.

 

Préparée à la diable pour cet honneur de vivre,

j’ai du mal à tenir le rythme qu’on m’impose.

J’improvise, bien que cela me fasse horreur,

je bute à chaque instant sur l’ignorance des choses.

Mes manières fleurent sans doute la province.

Mes instincts n’ont sûrement rien de professionnel.

Le trac est une excuse, et une humiliation.

Je trouve cruelles ces circonstances atténuantes.

 

Mots et réflexes qu’on ne peut retirer,

l’inventaire des étoiles plein d’erreurs,

caractère ? Un manteau boutonné en courant.

Telles sont les conséquences pénibles de la hâte.

Si j’avais pu seulement répéter un mardi,

ou revoir les détails d’un jeudi, juste un seul !

Mais voilà vendredi au scénario obscur.

“Est-ce correct ?” croassé-je (on ne m’a pas laissé

le temps de m’éclaircir la gorge en coulisses).

 

Et ce n’est pas, hélas, une audition sommaire,

dans un studio provisoire. Certes, non.

Traversant le décor, je vois qu’il est solide.

La précision des accessoires m’étonne.

La scène tournante semble rodée depuis longtemps.

Nébuleuses toutes banchées, jusqu’à la plus lointaine.

Je n’ai plus aucun doute, c’est la première – et

quoi que je fasse maintenant,

deviendra à jamais la chose que j’aurai faite. »

 

 

Wisława Szymborska

Grand nombre (1976)

in De la mort sans exagérer – Poèmes 1957-2009

Préface et traduction du polonais de Piotr Kaminski

Poésie / Gallimard, 2018