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dimanche, 16 août 2020

Frédérique Germanaud, «  8.6 — Notes urbaines »

Les Inédits du Malentendu, volume 7.

 

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© : Frédérique Germanaud

 

Installée au plein cœur de la ville, depuis la fenêtre, j’observe, je grappille, je note. Je tente de saisir la matière urbaine dans ce plan serré et fixe. La 8.6 est « le réchaud de la rue », cette bière à 8.6 degrés d’alcool, vendue en canette de 50 centilitres. Elle a remplacé le vin chez les gens de la rue.

8.6 est un chantier en cours.

 

 

*

Je vivais avec les oiseaux. Je suis projetée dans l’espace des hommes. Dans le temps des hommes. Frottements. Contacts. Électricité. Un gros nuage noir.

C’est neuf et c’est vieux. Des trafics et des vengeances. Des alarmes, des guerres. On sort le couteau. La prochaine fois, c’est la mort. Pour une femme.

Je somnole, bercée par la rue sonore du matin.

La ville cousue serrée. Rugueuse. Raide. Ma place dedans. Sans déchirure ni accroc. M’y glisser.

 

*

 

Devant le Stalingrad, bar à Chicha, des hommes seuls. Survêt noir à bandes blanches, claquettes chaussettes ou baskets siglées. Ils fument. Entrent. Sortent. Entrent. Poignée de main à un jeune noir. Jamais une fille.

Des canettes de bière payées en pièces jaunes au Diagonal. La 8.6 la bière des mecs à chien, des bras tatoués, des sacs à dos.

Au soir les camions. Fracas. Vacarme. Nos poubelles dégueulant dans les bennes. Nos ordures mâchées. Les os craquent.

Après minuit la rage des voitures. Sèche. Puissante. Le moteur ronfle pour dire la vie.

La geste tapageuse des jeudis soirs. Vociférations nocturnes. Des flambeurs. Rapides. Verbe haut. Toute cette énergie injectée dans la nuit. La tension. (Ma jalousie, mon dépit) (Au tensiomètre ce sont toujours eux qui gagnent)

 

*

 

L’homme du parking. Yannick. Son gros blouson au cœur de l’été. Capuche rabattue sur la tête, boîte de bière à la main. Le matin, clair, interpelle le cafetier, les gens dans leurs voitures. Son rire plein la rue, jusqu’à ma fenêtre. Son crâne rasé. Il tend la main timidement (sans conviction). Son sac à dos noir. Sa boîte de 8.6.

Au soir il insulte les filles de la supérette. Il geint. Il ne sait plus pourquoi il est là. S’arrime avec peine au poteau du parking, Yannick.

– Quand est-ce qu’on sort ?

– T’es dehors, mon gros.

Les passants insomniaques.

Une nuit. Bruit de verre. Bruit de poubelles.

 

Frédérique Germanaud

8.6

Inédit

 

Les Inédits du Malentendu, septième semaine. Aujourd'hui, Frédérique Germanaud, dont le travail, découvert grâce à l’œil de mon copain Claude Rouquet lorsqu’il publia, en 2012, à ses éditions de L’Escampette, La Chambre d’écho, étonnant ensemble de textes qui me sidéra littéralement, est un de ceux qui comptent en ces temps improbables et mortifères. Depuis, Courir à l’aube, Vianet, et Journal pauvre — tous à l’excellente Clé à molette (Alain Poncet) — confirment ces impressions premières en y ajoutant de l’épaisseur, de la simplicité, un œil rare pour une écriture nette, attentive à ce qui la fonde et au monde qui l’entoure. Bonne lecture.

lundi, 10 août 2020

Vélimir Khlebnikov, « Le livre »

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J’ai vu les noirs Véda

le Coran et l’Évangile

et les livres aux plats

de soie des Mongols

eux-mêmes faits de la cendre des steppes

du kizäk odorant

comme le font

les femmes kalmoukes chaque matin

faire un feu

et se coucher soi-même sur lui

veuves blanches

cachées dans un nuage de fumée

pour accélérer la venue

du livre

Ce livre un

bientôt vous le lirez     bientôt

Blanches     les mers brillent

dans les côtes mortes des baleines

Chant sacré     voix sauvage mais juste

Et les fleuves azur     sont les marque-pages

où le lecteur lit

où est l’arrêt des yeux qui lisent

Ce sont les grands fleuves –

la Volga où la nuit on chante à Razine

où on allume des feux sur les barques

le Nil jaune     où l’on prie le soleil

le Yang-Tsé-Kiang     où est la fange épaisse des humains

le Seine     où sont vendues des femmes aux yeux sombres

et le Danube     où toutes les nuits brillent

des hommes blancs sur les vagues     sur des barques en chemises blanches

la Tamise     où est l’ennui gris des bâtiments – dieux pour les foules

l’Ob renfrogné     où on fouette le dieu tous les soirs

et où on danse devant un ours à l’anneau de fer sur son cou blanc

avant qu’il ne soit mangé par toute la tribu

et le Mississippi     où les hommes ont pris pour pantalon le ciel étoilé

et portent un chiffon de ce ciel sur des bâtons

Le genre humain est le lecteur du livre

et la couverture porte l’inscription du créateur

mon nom     archaïques caractères bleus *

Mais tu lis nonchalamment

plus d’attention !

Tu es trop distrait et tu regardes en paresseux

comme si c’était les leçons d’un catéchisme

Ces chaînes de montagnes enneigées et ces grandes mers

ce livre un

bientôt     bientôt tu vas le lire

Dans ces pages saute la baleine

et l’aigle     qui a plié la page de l’angle

se pose sur les vagues marines

pour se reposer sur le lit du pygargue **

[1920] ms. automne 1921

 

* Des signes d’écriture archaïques, comme si de tout temps la couverture du livre portait le nom

** Le Livre évoque par son aspect de « montagnes enneigées » l’espace nietzschéen, il reprend l’ancien topique du monde comme livre dans une version cinétique. L’aigle quitte les sommets pour se poser sur la mer et devenir aigle des mers. Je ne sais si Khlebnikov pensait à la Thora d’en haut qui suit le même mouvement. Quoi qu’il en soit, puisqu’encore une fois il s’agit du temps, et plus spécifiquement du temps de la lecture, on pourrait dire que Khlebnikov, là aussi, introduit la discontinuité. Ndt.

 

Vélimir Khlebnikov

Œuvres 1919 – 1922

Traduit du russe préfacé et annoté par Yvan Mignot

coll. « Slovo », Verdier, 2017

https://editions-verdier.fr/auteur/velimir-khlebnikov/

Depuis sa parution, en 2017, ce livre ne quitte pas la table, la forge. La puissance de l'écriture de Khlebnikov me sidère — et donc la traduction d'Yvan Mignot — et je ne suis pas loin de penser comme Jakobson qu'« il était, pour le dire en un mot, le plus grand poète du monde en notre siècle ». Du moins un des plus importants, un des plus inattendus, un des plus neufs qui soient encore aujourd'hui.

dimanche, 02 août 2020

Françoise Ascal, « Autour d’Odilon  — Trois tableaux »

Les Inédits du Malentendu, volume 6.

 

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Odilon Redon, La mort d'Ophée, vers 1905, Gifu, Musée des beaux-arts

 

 

Anémones

 

Les anémones surgissent de nulle part

rassemblées dans un vase sans assise

elles flottent dans la lumière

appellent notre regard

 

Au sommet de leur épanouissement

elles supplient qu’on les retienne

bleues violettes pourpres

elles vibrent sous la caresse du peintre

 

elles cachent en leur centre une pupille noire

un gouffre à la mesure de l’amour

 

 

 

Orphée

 

Les morts font une haie.

Ils se dressent devant toi et cachent le bleu du ciel.

Comment pourrais-tu sortir du deuil ?

 

Ton père d’abord, jeune encore, puis ton frère cadet Léo, puis ta petite sœur Marie, puis l’ami Jules, puis l’ami Émile, puis l’ami Ernest, puis Clavaud, ton maître spirituel dont le suicide te bouleverse

et par-dessus tout,

ton fils Jean,

le nourrisson de deux mois, sur le berceau duquel tu t’es penché avec tant de tendresse.

Trop de morts en trop peu de temps.

 

Quelle échappée, quelle issue, si ce n’est dans ton art ?

Tu travailles comme un forcené. Tu combats le sort adverse.

À coup de fusain encre plume tu exorcises les puissances nocturnes.

 

Longtemps Orphée te hante, Orphée te parle à l’oreille.

Trois ans avant ta propre mort, tu lui offres le plus doux des tombeaux.

Visage et lyre reposent côte à côte

enveloppés d’un nuage luminescent, piqueté de fleurs-étoiles.

Viatique pour le voyage de l’âme, le Livre bleu.

Orphée l’inconsolable a trouvé la paix.

 

 

Vase de fleurs, le pavot rouge

 

Rouge flamboyant

le pavot insiste

il s’impose dans les nuits sans sommeil

hante tes jardins clos

 

le pavot se dilate dans l’espace

ouvre et déploie ses pétales

plus vastes plus tendres

que l’arrondi du vase

 

bientôt on ne voit plus que lui

 

dans les galeries du crâne

le pavot brûle

ton désir croît

 

Françoise Ascal

Chantier Odilon

Inédit

L’œuvre de Françoise Ascal est une des plus précieuses qui soient. Son journal, ses poèmes, ses récits, depuis son premier livre Le Pré, en 1985, sont attendus comme témoignages d’un travail exigeant, rigoureux, sachant creuser l’autobiographie pour qu’elle devienne celle de tout le monde. La mémoire, l’art, les bonheurs et les douleurs… sont au cœur de ce travail émouvant et précieux. Qu’elle soit donc mille fois remerciée de nous avoir donné ces trois pages alors que vient de paraître l’étonnant Journal du perce-neige chez Al Manar avec des travaux de Jérôme Vinçon. https://editmanar.com/editions/livres/lobstination-du-per...

mardi, 28 juillet 2020

Gong Zizhen, « Un souhait de livre »

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 Air : « Les sables lavés par les vagues »

 

Au-delà des nuées s’élève un pavillon rouge,

Lieu retiré et loin de tout.

Au-dessus des Cinq Lacs le son de la flûte perce l’automne.

Après avoir rangé trente mille peintures et livres

Je monte avec eux sur ma barque.

 

Miroir et brûle-parfum,

Tendresse, grâce et tranquillité.

Je relève pour toi le rideau juste comme il faut.

Sans souci de la fraîcheur du vent et des vagues sur le lac,

Je te regarde te coiffer.

 

Gong Zizhen — 1792-1841

in « La dynastie des Qing » — Mandchous, 1644-1911

Traduit du chinois par Sandrine Marchand

Anthologie de la poésie chinoise

sous la direction de Rémi Mathieu

Pléiade / Gallimard, 2015

dimanche, 19 juillet 2020

Marie-Hélène Lafon, « La demie de six heures »,

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DR

 

« Plus tard les soirs de juin, d’été, Sylvianne lui avait montré la chambre parfaite de Saint-Andéol. C’était, après le lac, à main droite, un promontoire de roches grises, ourlé de vent, où se creusait le secret d’une chambre blonde, tapissée d’herbe fine. Un troupeau d’Aubrac paissait tout autour, souverain et indifférent, à l’exception du taureau, une bête de légende, tendue, longue, fière, qui meuglait gravement à leur approche et prenait dans la lumière des allures de rhinocéros argenté. Le ciel de la chambre était pavoisé de bleu. À plat dos contre la terre ils voyageaient. Les nuages dessinaient pour eux des figures de folie. Ils les suivaient, ils partaient avec elles. Parfois, ils racontaient, ceux qu’ils avaient aimés, les hommes, les femmes. Ils avaient gardé des images. Elles se déployaient dans la lumière, prenaient corps. Ils ne parlaient pas de Jeanne. Ils n’avaient pas de projets. Ils étaient suspendus au dessus du rien, en état de vertige. Ils n’avaient pas le temps d’êtres graves. Longuement il tremblait du désir d’elle dans la chambre ouverte et elle le gardait dans ses bras contre sa douceur. Elle aimait qu’il soit en elle, serré, serré, charnu, ardent, les reins creusés, les cuisses longues, les yeux fermés. Dans la chambre bleue ils prenaient au ventre le chaud du jour et griffaient la terre et buvaient à sa source à gueule touffue et se répandaient en elle, les deux, noués. »

 

Marie-Hélène Lafon

La demie de six heures

Fil d’Ariane, 2002, rééd. La Guêpine, 2017

https://laguepine.fr/web/Marie-Helene-LAFON-La-demie-de-six-heures

 

En préparant la conversation avec Marie-Hélène Lafon, à la Tour de Montaigne le 29 août à 18h — http://permanencesdelalitterature.fr/portfolio/litteratur... — lire et relire, ce passage d’une rare puissance de « La demie de six heures ». La chambre parfaite, la chambre blonde, la chambre bleue, la chambre d’amour. Ceux qui n’y seraient pas encore allés voir, doivent se précipiter sur cette œuvre majeure, aimée des Bergounioux, Michon et Riboulet…

jeudi, 16 juillet 2020

Xiao Gang, « Poème sur des noms de simples »

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Paysage, Dynastie des  Ming

 

 « La brise matinale fait trembler les fleurs,

Le soleil du soir brille sur l’appontement.

Tout en haut d’une tour une femme esseulée

Au crépuscule pleure sur sa solitude.

La lampe éclaire le lit des plaisirs à deux,

Dans les tentures flotte le parfum du benjoin.

Elle broie un peu d’encre, écrit deux ou trois vers,

Avec de la céruse essaie de se farder.

Elle voudrait tant voir de la fleur d’hellébore

La tige volubile emplir sa chambre vide. »

 

 

Xiao Gang ne fut pas qu’un poète à l’œuvre importante, il régna les deux dernières années de sa vie et mourut assassiné. Son œuvre fut longtemps mésestimée, pourtant, entouré par un cercle de poètes, il écrivit beaucoup dans un style très orienté vers les recherches formelles.

 

Xiao Gang — 503-551

in  « Les Six Dynasties (de la fin des Han à la fin des Sui) » — 196-618

Traduit du chinois par François Martin

In Anthologie de la poésie chinoise

Pléiade / Gallimard, 2015

dimanche, 12 juillet 2020

Alexis Pelletier , « Aujourd’hui »

Les Inédits du Malentendu, volume 5.

alexis pelletier,aujourd'hui, Carmelo Zagari, Les forains,

 

Carmelo Zagari, Les forains, gravure à l’eau forte sur cuivre, 2017

 

il y a une voix qui continue dehors

qui voyage quand personne ne le peut

qui répète heureuse

je ne suis pas celle que vous croyez

je n’ai pas d’autre intention que

d’être la voix qui continue

et c’est parce que je sais qu’on m’entend

que je trouve la force d’être là

sans majuscule

sans commencement ni fin

 

 

 

et quand on croit qu’elle s’arrête

c’est qu’elle reprend un souffle

en écoutant ce qui à l’intérieur

d’elle doit se réduire encore

pour être au plus vif du timbre

au plus simple des inflexions

pour au moment où elle reprend

alors même que personne n’a

entendu son arrêt

mieux saisir l’espace

 

 

 

avec elle

ce qui se présente

est peut-être un murmure

peut-être une affirmation

quelque chose qui tient et

se retient

un espoir

le mot serait trop fort

une nécessité

pas assez décalé

une entrevue plutôt

celle qui consiste à remonter

à prendre l’époque à contre-courant

 

un murmure à contretemps

 

 

 

jamais la voix ne demande où

elle est

jamais elle ne considère

les jours comme des

tranchoirs et jamais les jours

ne nous mangent le front

comme un linceul

 

jamais l’on n’est incrédule

pour suivre dans la voix

un oiseau qui vole entre les

murs jamais dans la voix

l’oiseau n’est obscène

 

jamais la voix sans doute

native ne se dissout-elle

parce que jamais elle n’a à persister

parce que toujours elle est

là jamais

il n’y a d’écart ni de

centre avec elle

jamais elle ne se désigne

autrement que par elle-même

puisqu’elle n’est ni souffle ni

note tenue qui porterait

 

jamais elle ne se fait à la

complaisance des

images

à leur hystérie

 

 

 

la voix est sans

doute une

contre-voix

quelque chose qui

vient d’en-dessous

et laisse avec

cette impression de

vague qui ferait dire

que c’est un murmure

alors qu’il n’en est rien

c’est détimbré mais

contre l’époque ou plutôt

à rebours

du discours moral

des propos de ceux et celles qui

ne savent pas dire qu’ils ne savent

rien

et qui n’ont jamais vu que la langue

est minée et que

les mots de

la tribu sont déjà ceux

d’un asservissement de

l’autre

 

la voix et sa désappartenance

 

elle n’accepte rien de

tous les mots qui lui viennent

et parce qu’ils causent et détruisent

elle continue sans eux

sans moi

toujours en puissance même

dans son retrait toujours ferme

même quand muette

englobant tout

le malaxant le formulant

dans une pâte qui invalide

chaque certitude et laisse

pantois et en plein suspens

 

pas une pâte

pas une matière

quelque chose de l’infra-sonore

qui saisit le corps et destitue

la certitude au moment où

elle s’acquiert

 

sans moi sans toi

peut-être pour éviter la question

pourquoi continuer

le fait de tout abandonner

ça n’est pas l’essentiel

rien n’existe

 

quoi

 

encore un vers

 

Alexis Pelletier

Aujourd’hui

Inédit – extrait

5ème Inédit du Malentendu : Alexis Pelletier, Aujourd'hui – premier mouvement –, avec une eau-forte de Carmelo Zagari, Les forains. J'aime infiniment les livres d'Alexis Pelletier, que mon copain Claude Rouquet m'a fait découvrir – il l'a d'ailleurs publié quelques temps plus tard – lisez le magnifique Comment quelque chose, suivi de Quel effacement à L'Escampette. Sa poésie est une des rares qui me touchent vraiment en ces temps de misère. Je me réjouis chaque fois que quelque nouvelle page me parvient (un livre pauvre est en cours dans la collection de Sophie Chambard, avec Iris Dickson, je le célèbre d'avance). C'est vif, résolument chantant & plastique, joyeusement irrévérencieux, éminemment politique – au sens juste du terme –, (lisez Slamlash à l'atelier Rougier V) et on ne peut qu'avoir envie de se lier d'amitié avec son épatant Mlash – un double de lui-même à n'en pas douter.
On pourra lire aussi, avec profit, ses entretiens avec Claude Ollier, Cité de mémoire, parus chez P.O.L en 1996.
 

vendredi, 10 juillet 2020

Wang Shifu, « Le pavillon de l’aile ouest »

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Le mariage de Zhang et Yingying, représentés sous forme de marionnettes.

Édition de Min Qiji, 1640

 

« Vous balbutiez de honte, n’osez lever la tête,

Votre visage caché dans l’oreiller.

De vos cheveux en nuages épars tombent vos épingles d’or

Et le désordre de votre chevelure ajoute à votre charme.

Je déboutonne votre robe, dénoue votre ceinture,

Une odeur de musc se répand dans la chambre obscure.

Cruelle, pourquoi vous détourner ?

Pourquoi fuir mon regard ?

Je presse contre moi ce corps tiède et parfumé d’une beauté élancée,

Le printemps vient au monde, les fleurs se colorent,

Votre taille si souple s’agite à mon rythme,

Le bouton de votre fleur s’ouvre à moitié,

Les gouttes de ma rosée font s’épanouir votre pivoine.

Une seule libation m’engourdit à demi.

Je suis le poisson qui s’ébat dans les eaux,

Je suis le papillon qui recueille le parfum des bourgeons.

Vous reculez un peu pour vous rapprocher de nouveau.

Le surprise et l’amour se disputent en moi,

Je baise votre bouche vermeille et vos joues odorantes.

Vous êtes mon cœur et mes entrailles,

Vous dont j’ai terni la pureté. »

 

Cette pièce – dont les protagonistes sont Yingying et Zhang – fut écrite aux environs de 1300. Elle est une adaptation d’un texte plus ancien de monsieur Dong, portant le même titre, elle-même influencée par La vie de Yingying de Yuan Shen – les voies de la littérature chinoise sont sans fin, et c’est tant mieux.

L’extrait donné ici est chanté par Zhang alors que les amoureux viennent de se retrouver dans la chambre de Yingying. Il provient du merveilleux ouvrage de Jacques Pimpaneau, Anthologie de la littérature chinoise, paru chez Philippe Picquier en 2004 et réédité dans la collection de poche de l’éditeur en 2019.

 Wang Shifu

Extrait du Pavillon de l’aile ouest (Xixiang Ji)

traduit par Jacques Pimpaneau

Philippe Picquier

http://www.editions-picquier.com/ouvrage/anthologie-de-la-litterature-chinoise-classique-2/ 

 

mercredi, 01 juillet 2020

Guiseppe Bonaviri, « Harmonie »

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« Si – depuis le Timée de Platon jusqu’à saint Augustin et de ces derniers jusqu’à Kant et Newton – l’idée du temps nous conduit tout au long des siècles, au sentiment projectuel (progettuale) de Heiddeger, aux relations des mouvements et aux variations électromagnétiques  d’un champ, selon Einstein, elle demeure pour moi liée à la mémoire d’un temps immobile et sphérique dont me parlait mon père. Tailleur dans la Grand’rue de Mineo, lorsqu’il était jeune, homme des plus timides, silencieux, plutôt sombre même si prompt à des colères soudaines.

Lorsque nous regardions depuis le haut plateau de Camuti, où mêlé au blé le vent brillait, explosait ; me montrant face à nous, par-delà la vallée de Fiumecaldo, notre village qui s’arrondissait sur la montagne en splendeur, il me disait : “Entends, Pippino, Mineo se dresse devant nous avec ses artisans affairés, ses femmes vaquant à leurs tâches quotidiennes, sans jamais s’interrompre ; et, en contrebas, dans les vallées, dans les jointures des cimes dédoublées, et sur les hauteurs, travaillent les paysans ; ou, encore, parmi les maquis et les sommets dépourvus d’arbres, les chèvres cherchent leur nourriture. Si en esprit tu assembles le tout à l’aide de fils, de soie, par exemple, et le couds, comme je le fais d’un costume, dans la même aiguillée, tu emmêles artisans, femmes, paysans, animaux et arbrisseaux. Autrement dit, tu obtiens un temps rond, parfait, qui en chacun de ses points vibre circulairement d’harmonie.”

Enfant, et jeune homme, mon père avait écrit des poèmes que j’ai rassemblés, du moins ceux que j’ai pu retrouver, dans une plaquette intitulée L’Arcano (Ed. Bibò. Fr). D’après ce volume, j’en cite quelques vers qui reflètent l’intuition esquissée ci-dessus d’un temps sphérique syncrétique par une animisme et une pensée magique : “Entendez, c’est un chant suave / d’enfants qui dans la journée / fragrante, monte par enchantement / à travers l’air parfumé. / C’est un chant joyeux / qui s’égare à travers champs / dans l’air voltigeant / se cherche, se trouve, se dissipe.” (Le 20 octobre 1919, lorsqu’il écrivait ces vers, mon père avait dix-sept ans). Certes, tandis qu’à cette époque les femmes de Mineo tissaient du lin, ou appelaient des centaines de poules et de coqs dispersés le long des pentes, avec des cris comme “kikkì, kikkì”, ou encore “pouripò, pouripò”, dans ce temps omniprésent où, parce que contemporains, tous les êtres non séparés par la mort, étaient vivants, il fallait qu’Achille aille combattre à Troie, tandis que vers le royaume de Cambaluc1, transportant de l’encens, des épices, des dattes et des vêtements d’or, marchaient des chameaux, des marchands.

 

Harmonie

 

Les fourmis contournaient une ronde aire

de battage où en deux mille rotations l’âne

suivait le lent paysan chanteur,

sur l’olivier joyeuse était la pie.

 

Toute blanche, dans l’été de paresse,

parmi sauterelles et grillons,

à travers des guirlandes d’épis,

et des grottes gonflés de racines,

s’avançait la déesse Cérès.

 

Le chevrier jouait de la cornemuse, qui, ivre,

reparcourait le cristal de roche et les raidillons,

les aiguilles des tailleurs résonnaient

d’ardeur, dans les abysses le poisson dormait.

 

Sur les tuiles brisées, de cramoisi et de fils d’or,

le maçon coiffait les gouttières ;

auprès du torrent Xanthos à la grève rouge,

Achille somnolait sous la forteresse de Troie.

 

Un coq chanta vers le noble royaume de Cambaluc,

le potier pétrissait des argiles jaunes selon les règles

de l’art, depuis un noyer, d’une voix mélodieuse,

le pic recrachait des pièces d’argent. »

 

1. Cambaluc, est le nom donné par Marco Polo, à la capitale de l'empereur mongol Kubilai Khan, et correspondant à la ville de Pékin

 

Guiseppe Bonaviri

Les Commencements — 1983

Traduction de l’italien, postface & annotations de Philippe Di Meo

La Barque, 2018

https://www.labarque.fr/livres21.html

dimanche, 28 juin 2020

Marcelline Roux, « Carnet pour et avec Emma »

Les Inédits du Malentendu, volume 4.

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Bulle griffée, Emma Glodt

 

Ce carnet aurait dû se refermer le 4 juin 2020 et être lu lors du vernissage de l’exposition des photographies d’Emma Glodt à la Galerie d’Art de Corbeil-Essonnes. Le confinement en a décidé autrement. Le carnet restera ouvert jusqu’en janvier 2021, date de report de l’exposition.

 

 

Celle qui regarde pourrait

 

être embarquée dans un sous-marin

voir le monde à travers un hublot, début du véritable savoir selon Jules Verne,

 

être enfermée dans une capsule spatiale jouant au-delà des nuages,

 

ou simplement spectatrice derrière une fenêtre, immobile face au monde.

 

Pour celle qui regarde,

des bulles de temps flottent, voyagent, passent comme le sang dans les veines.

 

Elle a la force d’y être, d’y revenir, d’oser la répétition surtout quand le corps rechigne.

 

Celle qui regarde n’est pas celle qui marche mais celle qui vient se déposer,

croit encore au cadre, au frémissement des couleurs, à la présence de l’arbre.

 

Elle invite au grain d’un soir, au bruissement d’un matin.

 

Sa contemplation charrie des ciels tourmentés, des lumières étrangères.

L’arrêt sur image n’en finit pas de passer.

Le rituel l’accroche, la retient tandis que la nature découd le dehors comme le dedans.

 

Celle qui regarde tisse avec le sauvage de la douleur, l’apprivoise,

y glisse des tremblements, des bougés, de l’épaisseur,

quitte à griffer la surface des choses.

 

Elle ne peut mentir,

adoucir le monde d’en face, qui se dresse chaque matin comme un défi,

une image à prendre ou à laisser s’évanouir dans un souvenir.

 

 

 

Sa chambre est camera obscura et pourtant capte la lumière.

Sa Vita Nova débute dans une autre chambre, imposée par le corps.

Sa vue cherche vallons, toits éloignés, brumes et natures mortes.

La ville et l’humain ont été mis à distance.

 

Elle a osé le repli au creux ou au sommet des monts

selon la foi qu’elle accorde au geste qui capte l’instant.

 

22 Février 2020, je lui envoie par texto : « J’attends tes images, comme on attend des nouvelles des éléments, des bouleversements cosmogoniques. Beau temps sur Corbeil ». Pour elle, j’ai ouvert un nouveau carnet. J’ai la manie des carnets et ses instantanés feront bon ménage avec ce genre du quotidien. Envie d’écrire à partir de ses percées et griffer moi aussi du papier. Envie d’une correspondance légère entre mots et images, au ras de l’ordinaire.

 

22 février 10H49, je reçois cinq images et une vidéo : une maison bouge, un chemin, une forêt-nuages, une encre, un nuage solitaire.

 

23 février 12H10, un portrait d’elle apparaît sur Facebook. Un regard face, des yeux ronds et bleus comme les bulles de ses photos, des pointillés comme un voile de pixels, tiré sur la moitié du visage comme si le portrait ne pouvait pas tout dire, qu’il fallait deviner sa part cachée, la construire autrement. Tirer des lignes, se montrer à points comptés, broder autour de soi, chercher les lettres manquantes comme dans une grille de mots croisés : n’est-ce pas le lot de chacun ?

 

29 février 18H43, me parviennent des images de brins d’herbe. La lumière est celle de mon jour : éclair entre giboulées. Le vent secoue et la cabane virtuelle laisse tout passer. J’ai cru que ma maison meulière ne résisterait pas plus que ces traits esquissés. Pluie, bourrasques, dérèglements non virtuels de nos temps présents.

 

12 mars, dans le TGV vers Angers, je goûte aux images à grande vitesse à l’exact opposé des prises immobiles d’Emma. Points communs : la vitre striée qui donne la sensation d’images retravaillées, l’écran de la fenêtre qui fait cadre, découpe le réel et invite à chercher ce qui se cache, à rêver de netteté, de captation de la vision fugitive.

 

21 mars , nous sommes tous passés de l’autre côté du miroir. On ne sort plus de chez nous : confinés depuis le début de la semaine et les photographies de nature, de brume, d’herbe sont comme des pieds de nez, des souvenirs insuffisamment savourés, ou déjà les images d’un avant. Elles deviennent mes randonnées visuelles. Pas envie d’ajouter un journal de confinement à tous ceux qui vont être écrits mais juste tenter de poursuivre ce carnet.

 

 

Marcelline Roux

Carnet pour et avec Emma

Inédit

https://www.emma-glodt.com/

mercredi, 24 juin 2020

Annie Dillard, « Fille de paysan »

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« Il fait toujours un temps hors de saison.

Rappelle-toi la crue qui a tué père :

quand l’eau est redescendue, les poulets

gisaient, boueux, noyés. Oh, nous observons

le temps ici sur terre ; nous n’oublions pas

les jours d’hiver où les filles portent des robes en coton,

les mois d’avril où les buissons croulent sous la neige.

   Nous coupions les pommiers

   quand il a dit : “Regardez, il neige” ;

   mais ayant déjà passé tout un hiver sous la neige

   je devinais que c’était loin d’être fini.

Pourtant, que savons-nous d’une saison ?

Seul père pouvait dire

quand la pluie s’arrêterait sur la montagne

ou détruirait le foin. J’essayais d’observer

les faucons ou je me léchais le doigt,

mais la récolte était une fois encore perdue ;

le givre recouvrait toute la vallée,

aussi loin au sud que Twin Falls.

   Il m’embrassa quand les ombres s’allongèrent

   sur le chemin du verger ; il promit

   de me retrouver dès la récolte des pommes ;

maintenant quand le vent sépare les rideaux,

en ville quand le chat ne revient pas,

je ne dors que d’un œil,

l’autre reste à l’affût du temps qu’il fait. »

 

Annie Dillard

Billets pour un moulin à prières – 1974

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent

Héros-Limite, 2020

https://www.heros-limite.com/livres/billets-pour-un-moulin-a-prieres

dimanche, 21 juin 2020

Dominique Preschez, « Un matin, l’autre »

Les Inédits du Malentendu, volume 3.

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                                                                                       pour Claude et Sophie Chambard

                    

… repères     ciels en pinceaux

     d’oiseaux     sans couleur autre

qu’infime or                   montgolfière

                                               au levant   continues

ses narines             au vent         caressent

                                l’ambre des algues

                   en dépôt de la nuit

sur toute rive ronde…

 

 

 

 

… les bois en veille     bandent

                               l’effigie des solistes     cotonnée

aux pollens roulés             en tierces

                                                   cordes ou résonances

quel orchestre ?

                            sous la hêtraie du vent...

 

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… attente       à l’air sec        du parquet

                                                        disjoint le souffle étouffé

   un enfant marche sur les mains

                                          liées à la pression

                     au vide noir s’incline

                                        où trait de lune   sauve

                     l’instant du sacrifice…

 

 

 

 

 

… dans le bas du jardin chaud

                         frisé par la fontaine

l’arbre à glycines

             grimpe au parquet de lune

                           un funambule étoilé

en blanc de laine

                           il a talqué ses mains…

 

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… quelle prévoyance d’ailes

                                    amantes en secret

ô, tournis !                             sous l’ombrage

     exhalent                                      une écurie haletante

                 son musc de corne

près   des   paupières                                      retournées…

 

 

 

 

 

… en poussière       les silences

                         de l’air                mesurent

l’horloge de verre       célèbre

                       seconde à la seconde

près                                       l’illusion du temps…

 

 

 

Dominique Preschez

Jardin de sommeil (extrait)