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mercredi, 14 novembre 2012

Agnès Rouzier, « Maurice Blanchot : le fait même d’écrire »

« (déchiffrer, désire. Déchiffrer est un mouvement, un déplacement rigoureux, une projection en avant admettant de pulvériser méthodiquement ses assises, là où même  “n’être rien” prend un sens fragmentaire, passage, petit abîme, léger abîme, complice de ce point où l’espace, là cependant, au plus court, l’espace, tout l’espace nous manque. Déchiffrer ne déchiffre à sa clé qu’un autre monde qui se veut provisoire. Métamorphoses comme autant de morts acceptées, comme autant de morts, tant que nous serons vivants, à minutieusement refaire, chute, vide soudain : la passivité, le neutre.)


“Le désastre est séparé, ce qu’il y a de plus séparé.”

 

(la passivité, le neutre, imperceptible décalage. Depuis nous ne sommes plus les mêmes. La légèreté devient dure, sans nimbe, sans arrière-plan : le oui, le non, le rire, les larmes. Nous attend un autre chemin aux bords étroitement décisifs. Nous attend de notre pensée comme une mutation (“passive”). “Vivre” le neutre (mots, actes, confrontés, défaits, dès que nous l’éprouvons en nous comme une stricte présence : cela qui maintenant est. Souffle. Manque de souffle.)

 

“… regarder dans la nuit ce qui dissimule la nuit, l’autre nuit. La dissimulation qui apparaît.”

 

(la légèreté, la transparence comme un noyau décentré, porté en soi et hors de soi, au bord du corps et sur le corps. (Te lisant quelque chose a peur, quelque chose devine, acquiesce, quelque chose qui n’est pas l’inconnaissable, quelque chose qui ne connaît pas.)

 

(Transparence n’est pas transcendance : patiente, ta parole, au plus proche, trace la mobilité, le fragment par lequel tout, une première fois recommence, pour ne pas être dit : intact.)

 

Agnès Rouzier

« Maurice Blanchot : le fait même d’écrire » (1977-1979)

 in Le Fait même d’écrire

Coll. Change. Seghers, 1985

 

 

jeudi, 08 novembre 2012

Lambert Schlechter, « Jamais je n’ai eu soif autant »

 Nouvelle rubrique : “En fouillant ma bibliothèque…” j'en partage les pépites enfouies…

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« Ma phrase, au départ de mon premier feuillet, je l’ai notée deux ou trois heures après avoir ingurgité la toute dernière gorgée, bouillie bouillante, stagnant au fond du dernier jerrycan, il y avait des grumeaux de rouille qui m’ont lacéré l’œsophage, j’ai toussé des caillots de sang, jerrycan à cinq gallons, notre bon vieux bidon de bidasse, il a sans doute fait la Normandie, le jerrycan d’Omaha Beach (quel superbe octosyllabe !), une minute après la dernière gorgée j’ai vomi, une noirâtre soupe de rouille et de sang, le véhicule entre-temps doit avoir disparu, naufragé dans un creux de la dune, à quelques kilomètres d’ici, dans l’infernale immensité de l’Erg Iguidi, il n’en restera trace aucune, milliards de milliards de grains de sables jaune qui n’arrêtent pas de bouger, inexorable ressac, houle d’une monstrueuse et impitoyable lenteur qui nira par nous engloutir, heureusement que j’arrive encore à me remémorer les averses d’avril, les anémones, les colchiques, au centre de ma cervelle il me reste des images et des mots, ça me rassure, me console presque, des images surgissent, clignotent puis disparaissent, combien de millions d’images ai-je pu engranger dans le grenier frontal, les Baigneuses de Renoir, les Cavaliers d’Ucello, les Miracoli de Marino Marini, combien de millions d’images sont déjà encapsulées à jamais dans les strates desséchées de mes méandres cervicaux, mais elles continuent à irradier loin de moi, sans moi, elles n’ont jamais eu besoin de moi, et je ne m’en étais pas rendu compte, ce qu’on ne peut pas taire, il faut le dire, eux aussi me clignotent dans la tête, Wittgenstein dans le blockhaus norvégien, Montaigne sans sa ronde tour, Urabe Kenko dans son pavillon, Han Shan dans sa grotte, Thoreau dans sa cabane, Wim le Toltèque dans son Angle Mort au milieu des champs de maïs, Perros dans ses successives mansardes, la petite Saumont séquestrée avec quelques bics et une épaisse rame din a4 90g sous les solives de la Villa Mont-Noir, Bernardo Soares coincé derrière son pupitre dans le bureau des Douradores, rafale d’images, ils me passent par la tête et s’abîment, ils m’ont tous, chacun à sa manière accompagné et protégé, je les évoque, invoque, ils ne peuvent rien pour moi, ils ont déjà tout donné, tout ça nira sous une épaisse couche de sable, j’aimais les nes observations de Sei Shonagon, elle remarqua comment une tige d’armoise se prit dans une roue du chariot, s’enroula autour de l’essieu, et, broyée, répandit sa senteur, elle nota tout ça, et ça m’est resté dans le système, l’armoise-mot et l’armoise-image. »

 

Lambert Schlechter

Jamais je n’ai eu soif autant (récit posthume)

In “Frontière belge 98”, Histoires d’eaux

Ouvrage collectif

Coll. « Escales du nord », Le Castor Astral, 1998

rééd. dans Partances, L’Escampette, 2003