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lundi, 20 avril 2020

Hilda Doolittle, « Le don »

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DR

 

« Au lieu de perles — d’un fermail ouvragé —

d’un bracelet — accepteras-tu ceci ?

Tu sais ce qui est écrit —

tu vas sursauter, t’étonner :

que reste-t-il, quelle formule

après la nuit ? Ceci :

 

Le monde est encore vierge pour toi,

tu espères, tu attends —

tu es comme les enfants,

tu hantes tes propres pas,

pour grappiller ici ou là — peigne

qui aurait glissé,

gland doré, effiloché,

arraché à ton écharpe,

tortillonné entre tes doigts si fins,

échappé dans la rue —

fleur déchue.

 

Ne me crois pas si candide,

moi qui ai tenté de te retenir

au moment où le gosse dans la rue se jetait

sur les perles que tu avais semées

ce jour-là (il faisait chaud)

quand ton collier s’est cassé.

 

Ne va pas rêver que je parle

comme une qui serait frustrée de plaisir,

une malade, qui tremblerait à chaque battement de cœur,

paralysée, tendue à lâcher prise,

et qui dit, à bout de souffle :

ces poires mûres

sont trop amères au goût,

ce vin est trafiqué, il pique —poison.

Je ne marche pas —

qui marcherait ?

La vie est un trou de bousier — je fuis —

moi, je la rejette,

moi qui gis étendue sur cette couche.

 

Ton jardin tombait en pente vers la mer,

le myrte recouvrait les allées,

ambre et miel tachaient d’or chaque feuille,

la tête du lys-citron —

une parmi les autres, en nombre —

pesait de tout son poids — toute douceur.

 

Le cerfeuil odorant

s’étendait au bas du talus,

les violettes striaient l’herbe

de rayures noires.

 

La maison, elle aussi, était ainsi,

sur-fardée, sur-séduisante —

c’est le monde qui est ainsi.

 

Nuits sans sommeil,

je me souviens des initiés,

de leurs gestes, de leur regard paisible.

J’ai appris qu’en extase,

durant leur vision, ils parlent

avec une autre race d’êtres,

plus beaux, plus forts que ceux-ci.

J’en rirais presque —

plus beaux, plus forts ?

 

Peut-être qu’une autre vie fait

toujours contraste avec celle-ci.

Raisonnons :

j’ai vécu comme eux vivent

dans le secret de leurs rites —

ils subissent une grande tension nerveuse

pendant le déroulement du rituel.

Moi, c’est sans cesse que je souffre —

les jours passent, tous semblables,

comme une torture — épuisants.

 

C’est ce que j’avais oublié la nuit dernière :

tu n’es certes pas à blâmer,

il n’y a là rien de ta faute ;

comme à une enfant, une fleur — toute fleur

m’a déchiré le cœur —

chicorée des près, herbe commune,

fantôme de pétale, teinte de fleur

inattendue, l’hiver, sur une branche.

 

Raisonnons :

une autre vie possède ce qui manque à celle-ci,

une mer sans marées, sans mouvement —

qui ne nous force nullement

à nous hausser jusqu’à elle, à suivre son rythme —

une bande de sable,

sans jardin au-delà, qui étouffe

de l’odeur de ses cerfeuils —

un coteau recouvert non de violettes noires

mais de pierres, de rochers nus,

d’arbres nains, tordus, sans beauté

qui fasse distraction — qui presse

folie sur folie.

 

Un lieu tranquille, voilà tout,

et peut-être quelque horreur aussi,

quelque hideur pour frapper la beauté

d’un sceau, d’un signe — impossible à changer —

sur nos cœurs.

 

Je n’envoie pas de collier de perles,

pas de bracelet — accepte ce seul cadeau-ci. »

 

Hilda Doolittle

Le jardin près de la mer (1916)

Traduit de l’anglais et présenté par Jean-Paul Auxeméry

Orphée / La différence, 1992

dimanche, 19 avril 2020

Louis-René des Forêts, « Ostinato »

 

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« Le gris argent du matin, l’architecture des arbres perdus dans l’essaim de leurs feuilles.

Le parcours du soleil, son apogée, son déclin triomphal.

La colère des tempêtes, la pluie chaude qui saute de pierre en pierre et parfume les prairies.

Le rire des enfants déboulant sur la meule ou jouant le soir autour d’une bougie à garder leur paume ouverte le plus longtemps sur la flamme.

Les craquements nocturnes de la peur.

Le goût des mûres cueillies au fourré où l’on se cache et qui fondent en eaux noires aux deux coins de la bouche.

La rude voix de l’océan étouffé par la hauteur des murailles.

Les caresses pénétrantes qui flattent l’enfance sans entamer sa candeur.

La rigueur monastique, les cérémonies harassantes que les bouches façonnées aux vocables latins enveloppent dans l’exultation des liturgies pour célébrer la formidable absence du maître souverain.

Les grands jeux dits innocents où les corps se chevauchent dans la poussière avec un trouble plaisir. Les épreuves du jeune orgueil frémissant à l’insulte et aux railleries.

Le bel été qui tient les bêtes en arrêt et l’adolescent comme un vagabond assoupi sur la pierre.

Le pieux mensonge filial à celle dont le cœur ne vit que d’inquiétude.

Le vin lourd de la mélancolie, le premier éclat de la douleur, l’écharde du repentir.

Les fêtes intimes d’une amitié éprise du même langage, la marche côte à côte sur le sentier des étangs où chacun suspend son pas aux rumeurs amoureuses des oiseaux.

La fausse guerre dans les cavernes et la neige de Lorraine. Le désastre public sanctionné par l’ignorance, l’avilissement, les aberrations de l’esprit, les discordes, tous les décrets et spoliations qui préparent aux grands ouvrages de la mort.

L’attente du petit jour, l’ivresse d’avoir peur, les risques encourus aux clairières à franchir d’une foulée haletante.

La fille pendue à la cloche comme un églantier dans le ruissellement de sa robe nuptiale, le feu pervenche de ses prunelles.

Le cri émerveillé des naissances. La riante turbulence des oisillons qui s’éveillent et s’abandonnent au vertige encore inouï de la langue.

 

La foudre meurtrière.

L’enfant si belle couchée dans la chaleur blanche.

Le temps qui les en éloigne cruellement sans desserrer la souffrance.

Les nuits de mauvais sommeil, la parole perdue, son dépôt amer. Les pages embrasées par liasses comme on se dépouille d’un habit impur.

Le coude-à-coude serré dans l’abandon au rêve d’un renouveau qui abolirait les distances.

Tout ce qui ne peut se dire qu’au moyen du silence, et la musique, cette musique des violons et des voix venues de si haut qu’on oublie qu’elles ne sont pas éternelles.

Il y a ce que nul n’a vu ni connu sauf celui qui cherche dans le tourment des mots à traduire le secret que sa mémoire lui refuse.

 

Mais quand le tour est joué, faut-il en appeler à l’ancienne vie, réinventer son théâtre étonnant, avec ses cris, ses sauvages blessures, ses folies et ses larmes, si c’est pour n’y faire figurer que cette seule ombre tout occupée par le souci de la mort à inscrire son nom sur un tas de déchets hors d’usage ? Vieilleries, vieilleries ! Mettez le feu au décor, réduisez ce décor en cendres, foulez cette cendre avec la même indifférence que la terre qui n’est qu’un charnier où le bruit de nos pas sonne aussi creux que les os des morts.

 

– Tout ceci n’est donc qu’une fantasmagorie ! Il faut tout brûler ?

– Laissez. Le temps s’en chargera. »

 

Louis-René des Forêts

Ostinato

Mercure de France, 1997

samedi, 18 avril 2020

Giuseppe Ungaretti, « Trois poèmes de “Dialogue” »

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DR

 

« Don

Dors à présent, cœur inquiet,

Dors à présent, va, dors.

 

Dors, l’hiver

T’a envahi, menace,

Crie : “Je te tuerai,

Tu n’auras plus sommeil.”

 

Ma bouche, dis-tu, donne

Paix à ton cœur,

Dors, dors en paix,

Écoute, va, ton amoureuse

Pour triompher de la mort, cœur inquiet.

 

 Tu as vu dans mes yeux

 

Tu prêtes à l’horrible solitude

Pouvoir de courir au Jardin,

Généreux amour.

 

Tu as vu dans mes yeux s’éteindre

L’amassement de tant de souvenirs

Chaque jour plus féroces,

Et un seul souvenir

 

Prendre forme soudain.

Ton âme l’a enfermé dans mon cœur

Et je suis né de nouveau.

 

À l’épouvante de la solitude

Tu offres le miracle de ces libres jours.

 

Guéris-moi de l’âge, donatrice enfant.

 

 

L’éclair de la bouche

 

Des milliers d’hommes avant moi,

Même plus que moi chargés d’âge,

Mortellement furent blessés

Par l’éclair d’une bouche.

 

Ce n’est pas une raison

Qui apaise la douleur.

 

Mais qu’avec compassion tu me regardes

Et parles, un chant commence,

J’oublie que la blessure brûle. »

               1966-1968, Traduction : Philippe Jaccottet

 

Giuseppe Ungaretti

Vie d’un homme – Poésie 1914-1970

Traduit de l’italien par Philippe Jaccottet, Pierre Jean Jouve, Jean Lescure, André Pieyre de Mandiargues, Francis Ponge et Armand Robin

Préface de Philippe Jaccotet,

Éditions de Minuit/Gallimard, 1973

vendredi, 17 avril 2020

Herberto Helder, « Du monde »

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« Celui qui atteint son poème par ce que les poèmes ont de plus haut,

touche au lieu où c’en est fini du monde : je ne le veux pas

pour le charme, ou l’erreur, dit-il,

je le veux pour l’étoile plénière qui existe à certains endroits de certains poèmes

abrupts, sans indication d’auteur.

Il y découvrit ce que tout cela contenait

d’âpreté :

plutonium, l’abîme.

La lune travaillait à la vitesse de la splendeur.

Les clous vivants au-dedans de la tête, je sais.

Un vase fait sur le vif, soufflé chaud, dit-il, je sais.

Le système du son au plus secret du poème à jamais,

poème intact, de

musique et

d’exaltation.

Où se trouve pour le délire, dans la partie

haute, dévorée par l’or, la partie inhospitalière.

Hanté aussi par le plus simple :

quantité et fraîcheur, un exemple :

les fruits enivrent.

Quelqu’un a dit : l’étoile absolue a pénétré ta douceur.

De traverse en traverse d’os – parce que tu étais vierge – alors elle te transmua,

fils.

La bouche meurtrie par l’air inspiré, l’air expiré.

Brûlé là où la chair se ferme, ou bien ouvert peut-on

dire

comme un trou de matière maternelle.

Un âpre tas de sacs en haut :

des sacs brillants, des sacs de sang amarré.

————

 

Miroir qui regarde un miroir : image

arrachant à l’image, oh

merveille de sa profondeur même, l’eau vive

que son œuvre enchâsse, lumière tissée

pour qu’on voie la lumière.

————

 

Œuvre à cette chose ancienne tandis que le monde marche

sur son centre,

comme si chaque point de ton ouvrage formait le cœur du monde. »

 

Herberto Helder

« Du monde » – 1994

in Le poème continu – 1961-2008

Traduit du portugais par Magali Montagné et Max de Carvalho

Préface de Patrick Quillier

Chandeigne, 2002, réédition, Poésie / Gallimard, 2010

jeudi, 16 avril 2020

Jean-Jacques Viton, « Je voulais m’en aller mais je n’ai pas bougé »

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« XXII

 

un matin   dans le bas d’un rideau de fenêtre

en travers   dans les plis   un visage brûlé

plein d’épaisseurs   il soutient le regard

 

observé d’un lit   le visage change

les plis du rideau deviennent simples

difficile de retrouver la forme

ce n’est plus un visage   on peut chercher

dans l’obscur   le clair   le gris

quelques angles   une ressemblance improbable

 

écarter les murs comme des feuilles les repousser

pour espérer agrandir l’espace mal composé

 

des rayons de phares se déplacent au plafond

poursuivis par une troupe de taches sombres

ce sont cinq cents chiens sauvages

un gros chiffre   ils bougent dans un galop ralenti

ils suivent une piste déterminée

maintiennent le principe du tout droit

rien n’est décelable en face mais ils passent

 

c’est un chemin liquide   un ciel qui coule

on ne comprend pas de quel côté

il traverse des vides et des volumes

nombreuses surfaces coloriées sans origine

 

quand il y a du brouillard les maisons sont en paix

dans le brouillard une maison est une maison

ce sont des aspects ou des constellations

des constellations déterminées par le temps

 

on invente tout   avec le tout qui existe

on ne sait jamais au juste ce qu’on pense

 

où est le vieux vagabond de la Divine Comédie

où est le vieil homme qui traversait Philadelphie

avec trois rouleaux sous le bras

où est le vagabond étrange qui marchait sur l’eau

où est le vieux vagabond qui allait dans les montagnes

les poches pleines de morceaux de pain

qu’il trempait dans des ruisseaux

où est le vagabond noir dernier vestige de Bruegel

personne ne sait ce qu’il a dans son sac

 

où est Essenine qui profita de la révolution russe

pour courir dans les villages arriérés de la Russie

en buvant du jus de pommes de terre

qui songe en admirant le Jardin de l’Amour de Lahore

à la terrifiante dévastation d’Hiroshima

où sont les crocodiles qui brûlent les arbres avec leur urine

 

ce sont de fausses routes   une idée de frontières

c’est une invention   on peut y circuler

 

microraptor précurseur de six centimètres

avait des pattes antérieures plumées

 

était-ce un parachute pour les trous forestiers

ou des ailes qui battaient pour propulser

l’ancêtre de l’avion   cet oiseau aquatique

dormait à la dérive bec dans la poitrine

 

rien ne colle   ne veut pas dire   rien ne va

on entre dans le présent   c’est un état

il nous entraîne là où nous ne devions pas aller

 

la Rift Valley vue de satellite

les Orgues de la chaussée des Géants

la Taïga dans la région de la Kolyma

 

c’est une invention on peut y circuler

 

sommes-nous sûrs d’avoir un visage »

 

Jean-Jacques Viton

Je voulais m’en aller mais je n’ai pas bougé

P.O.L, 2008

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=auteur&numpage=12&numrub=3&numcateg=2&numsscateg=&lg=fr&numauteur=198

mercredi, 15 avril 2020

Bernard Delvaille, « Blanche est l’écharpe d’Yseut »

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« À Tintagel

les roses meurent aussi

Un pan de mur

un papier de soleil

quelques mètres carrés de neige

et ce ciel bleu

quand il rentre au matin

avec sur lui

une odeur de garçon

Il oublie tout

né il y a trop longtemps

Il a froid

les anges sont blessés

Ses lèvres sont deux oiseaux

Le mort

qui par sa bouche

du foutre jette encore

c’est lui

Des bruits sourds

dans la nuit

martèlent son cerveau

Il s’endort la main

sur la couverture glacée du livre

prêtant serment

et les draps froids

sont le linceul

préparé pour l’absence

qui est séparation

comme fleur coupée

en vase

au vol des guêpes

funéraires

Mais où dis-tu

qu’il s’est enfui

a-t-il respiré

l’odeur des feuilles

l’appel du matin

quand l’enfance qui n’est pas

ne sera jamais

quand tout serait à naître

mais s’écroule comme

sous le poids du lierre

le mur

Les dieux peut-être

les avaient

l’un à l’autre promis

Désormais

que savent-ils

de ce sommeil interrompu

de ces falaises de la chair

d’où l’on se jette

à l’aube

mordant les draps les lèvres

léchant sur le ventre de l’autre

le sperme de l’enfance

miel dont se nourrissent

ceux qui ne naîtront pas

Que savent-ils de cet instant

où tout se brise où tout

se donne en glace

au jeu du soi et du non-soi

À être un seul

en deux visages

sur les flots

à ne savoir quel est le vrai

on invente ses blessures

ses travestis

Quand vient le bal

on n’est plus deux

mais un motard

aux lèvres peintes

assassin aux yeux faits

vidant sa vie tel un moteur

avant le gel

Et cet enfant

qui n’est pas né

ce frère en l’herbe chaude

est-ce à toi qu’il eût ressemblé

est-ce à moi

Je l’entends dans la nuit

qui marche

et me retourne

quand son pas cherche

à me rejoindre

C’est le poids de mon ombre

cet enfant dont les yeux

ne se sont pas ouverts

qui n’eut pour toute chambre

qu’un ventre de chair et de sang

et un tombeau

Ô laissez-moi je vous en prie

lui tendre le premier rameau

d’aubépine

et partir avec lui

avec toi dans la nuit

des eaux vives

brisé

fidèle à cette image

inconnue

est-il toi

es-tu lui

et

moi

toi

nul ce chemin

qui longe la mer

interlocutrice

dans les ajoncs

Sais-je

ce que de moi il attendait

de celui qui

à sa place

vivrait

qu’il ne connaîtrait pas

Vacant

d’inusité

dans l’aurore glacée

attendre

attendre encore

la barque

qui le ramènerait

si »

 

Bernard Delvaille

Blanche est l’écharpe d’Yseut

Les Cahiers des brisants, 1980

réédition in Poëmes (1951-1981), Seghers, 1982

lundi, 13 avril 2020

Liliane Giraudon, « Fonction Meyerhold »

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© Marc-Antoine Serra

 

« que bois-tu que fumes-tu

mangez-vous du caviar     des aubergines

j’ai épluché pour toi une orange

           appelée sanguine les tranches

je les ai disposées sur une petite

           soucoupe blanche

 

          ça te rafraîchira »

 

Liliane Giraudon

Le travail de la viande

P.O.L, 2019

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-4796-5

dimanche, 12 avril 2020

Ariel Spiegler, « Tu es chaud et parfumé »

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DR

 

« Tu es chaud et parfumé ;

tu dors dans tes rêves.

Tu es magnifique, mon grand ami.

Tu as fait de ma vie un jardin,

de mon réveil une valise

pour des vacances au bord de l’Océan.

Tu as bien voulu attendre à la porte

et apprendre le morse

pour que je te comprenne.

Bientôt tu reviendras, tu sonneras,

je t’ouvrirai, je te verrai

je te toucherai, je te retiendrai,

je t’exaspérerai de caresses

et il y aura moins de petits poissons dans la mer,

comme chantait cet homme étrange

à la voix pleine de terre,

que de petits baisers sur ta bouche.

Et je t’emmènerai au pays où je suis née

pour que tu y manges du maïs et des mangues.

Je te montrerai ces drôles de perroquets verts

qui se balancent amoureux,

tous les soirs dans les branches. »

Ariel Spiegler

Jardinier

Gallimard, 2019

samedi, 11 avril 2020

Emmanuel Hocquard, « Élégie 5 – IV »

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© : Claude Royet-Journoud

  

« Pour toute chose, nous eûmes les mêmes yeux :

   le jardin d’autrefois et celui d’aujourd’hui,

   le jardin immobile.

Nous avançâmes au milieu de ce qui porte un nom

   et que nous avions appris à nommer ;

Nous progressâmes dans les livres

   au milieu de ce que nous apprenions,

L’arbre vivant et l’arbre mort au même titre,

   songeant peut-être qu’une telle coïncidence

Ne durerait pas toujours car sa croissance serait sa mort

   et la pensée du modèle sa fin.

   Notre amour n’eut pas d’autres lieux

Qu’une succession de regards sur des lieux de fortune,

   morceaux de choix ravis aux circonstances,

Une alternance de mémoire et d’oubli pour les choses connues  

   et puis l’indifférence aux choses sues.

 

Le temps de l’amour fut cette suspension du temps de tous les jours,

   une brèche délibérée dans le temps des paroles.

Et là nous ressentîmes ce que d’autres à notre place

   auraient également éprouvé,

Un contentement certain, quoique tempéré,

   d’être parvenus là où nous étions parvenus

Et déjà pourtant le vague désir de nous en retourner,

Une telle coïncidence ne pouvant pas durer

   puisque sa croissance serait sans fin. »

 

Emmanuel Hocquard

Les élégies

P.O.L, 1990

vendredi, 10 avril 2020

Sergueï Essénine, « Je suis toujours le même »

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« Je suis toujours le même.

J’ai toujours le même cœur.

Tels des bleuets dans le seigle,

Mes yeux fleurissent sur mon visage.

Déployant la belle nappe de mes vers,

Je veux vous dire quelque chose de doux.

 

Bonne nuit !

Bonne nuit à tous !

Dans l’herbe du crépuscule,

La faux s’est tue.

Aujourd’hui j’ai très envie

À ma fenêtre de pisser sur la lune.

 

C’est une telle lumière bleue !

Dans ce bleu même on mourrait sans peine.

Tant pis si je ressemble à un cynique,

Une lanterne accrochée au derrière !

Vieux et bon Pégase fourbu,

Ai-je besoin de ton trot mollasson ?

Je suis venu comme un maître sévère,

Chanter et glorifier les rats.

Ma caboche est comme l’août,

Elle répand le vin écumeux de mes cheveux.

 

Je veux être une voile jaune

Dans ce pays où nous voguons. »

                                                            Novembre 1920

 

Sergueï Essénine

Poèmes 1910-1925

Bilingue

Traduction du russe et postface de Christian Mouze

Avant-propos : Mots pour Sergueï Essènine (Poèmes) par Olivier Gallon

La Barque, 2015

https://www.labarque.fr/livres09.html

jeudi, 09 avril 2020

Emily Jane Brontë, « Il devrait n’être point de désespoir pour toi »

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« Il devrait n’être point de désespoir pour toi

Tant que brûlent la nuit les étoiles,

Tant que le soir répand sa rosée silencieuse,

Que le soleil dore le matin.

 

Il devrait n’être point de désespoir, même si les larmes

Ruissellent comme une rivière :

Les plus chères de tes années ne sont-elles pas

Autour de ton cœur à jamais ?

 

Ceux-ci pleurent, tu pleures, il doit en être ainsi ;

Les vents soupirent comme tu soupires,

Et l’Hiver en flocons déverse son chagrin

Là où gisent les feuilles d’automne.

 

Pourtant elles revivent, et de leur sort ton sort

Ne saurait être séparé :

Poursuis donc ton voyage, sinon ravi de joie,

Du moins jamais le cœur brisé. »

                                                                              Novembre 1839

 

Emily Jane Brontë

Poèmes

Choisis et traduits d’après la leçon des manuscrits par Pierre Leyris

Gallimard, 1963

mercredi, 08 avril 2020

Joë Bousquet, « Isel »

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DR

 

« Vous serez reine, Isel.

Seule, oubliée et triste. Vous avez, chaque jour, ajouté une fleur à un bouquet de roses blanches. Un chagrin plus seul, plus grand, plus oublié que le vôtre attendait l’aumône de ce bouquet.

 

Les mêmes faits qui nous enveloppaient jadis sans se découvrir, parce que nous aimons, soudain, nous abordent par une autre voie, ils ont une façon nouvelle de nous engager dans ce que nous sommes.

Ceci m’apparaît, m’apprenant mille choses, m’imposant mille exigences. Rien n’a plus le même sens. Chaque fait achève ma vie et la commence. Où il s’est produit, il n’existait qu’en écho, attendant que tous les éléments de mon corps s’étreignent mutuellement en le nommant.

Pendant que nos yeux nous voient, sage, immobile, au bout d’un regard qui se veut indifférent, toute la nuit pourpre qui m’habite se change en vous pour se dévêtir derrière mon cœur, et il me semble qu’aveugle et léger comme mon souffle, je traverse toute la pierre verte et deviens la lueur dont vous faites votre image.

…Toute votre enfance est restée dans la fraîcheur exquise de votre chair. Je voudrais l’y saisir des yeux à la dimension d’une fleur, et, par une action aussi lente que celle du soleil de mai, l’épanouir ; la grandir, courber votre corps à sa rencontre, jusqu’à réunir sur vous cette transparence d’aube et de rosée, tout ce qui évoque une femme, tout ce qui évoque un enfant. Ce doit être le moyen d’élever un corps au-dessus du temps écoulé, comme une étoile, et entrer vivant dans l’oubli des ombres. Se faire, dans un corps que la naïveté de son attitude illumine, l’ombre de celui que l’on porte au-dedans de soi.

Je veux aider le temps à m’apporter celle que vous devenez. Parlez-moi de l’avenir, donnez-moi le moyen de l’appeler en imagination, sur nous. Je veux penser les mois, les semaines, les jours, avant de penser les instants, déshabiller le temps sur la nudité de la nuit qui nous verra…

 

J’ai voulu que ma vie devienne mon être de chair et qu’elle se sensualise sans se viriliser.

Entre mon amour et Isel il n’y a pas de place pour mon corps. Elle redevient une enfant pour me donner les yeux qui la voient ailleurs. Je voudrais que tout mon être ne fut dans tous ses actes d’autrefois et de demain que la grâce de s’entrepénétrer et la beauté hors vie de son corps en même temps que sa douce présence où s’entrouvrent mes lèvres.

On apprend à être poète, comme on apprend la musique… En s’éloignant intérieurement de chaque mot, jusqu’à y voir le son et la couleur dans l’instant qu’ils s’y épousent. Je veux que son langage lui devienne un instrument pour sensibiliser les choses et pour s’en affranchir. Alors nous serons ensemble, toujours. Le mot attendre ne signifiera plus rien. Car le réel ne s’accroît pas, ne diminue pas, ne se divise pas. Un geste, un regard, élevés jusqu’à un mort d’invention deviennent des cimes, et il n’est rien, alors, dans un jour, un an, dont ils ne soient les sommets.

Je t’apprendrai à aimer la vie qui est l’amour d’elle, à se faire le cœur de l’amour qui a sa beauté pour image. Elle est l’ombre et le chant d’un pin que je vois grandir : G., mon sourire enfant.

 

Elle m’apportera des heures qui ne finiront pas. »

 

Joë Bousquet

« Lettres à Isel » in Isel

Rougerie, 1979