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dimanche, 22 mars 2020

Claude Esteban, « À rebours, confusément »

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DR

 

« Si je pensais, c’était une falaise

à l’horizon, des routes

vides,

un soleil invisible sur la mer, ce rose

dans les roseaux, comme

du vent solide, l’air qui devient

blanc, c’était

une falaise d’ocre avec la main

qui l’inventait

sur un carré de toile et trois couleurs.

——————————————— 

Les morts n’ont pas

de lieu, pas d’ombre à eux, mais

ils durent dans les yeux

des autres, ceux qui sont là, les morts

le savent, ils se souviennent

et c’est une façon à eux

de vivre une seconde fois sans que rien

maintenant les blesse et c’est

trop de douleur pour ceux qui restent, trop

de malheur qu’il faut chasser pour être un peu.

——————————————— 

Peut-être viendra-t-elle

et je ne la reconnaîtrai plus, un soir, 

elle, si jeune maintenant et brune, sans que

j’entende ses pas

et ce sera brusquement

le même désir emmêlé de nous et

je toucherai cette bouche

qui ne peut mentir

ni me dire qu’on l’attend ailleurs et que ce soir

elle passait très vite.

——————————————— 

Frères, hommes, humains, un autre

vous appelait ainsi et vous l’avez laissé

mourir très loin de son amour, frères,

faut-il encore

qu’on s’adresse à vous, dans la hâte,

dans le tourment des os, frères, n’êtes-vous là

que pour cet unique regard

sur ceux qui partent, qui sont

là, qui ne sont plus là,

et vous devant, frères vivants, qu’on aime encore.

———————————————

Une femme a souri

dans son sommeil et dehors

le premier oiseau commence à dire

que c’est l’aube et cette femme

bouge un peu, elle a des seins

qu’il faudrait caresser, je crois, pour

vivre encore, un peu

de temps encore et je suis

là, près d’elle, comme

une pierre et cette femme qui sourit existe au loin.

———————————————

La porte, la dernière, la plus

obscure

est ouverte, sache-le, nuit et jour,

personne jamais ne la referme,

aussi ne te hâte pas, tu franchiras

le seuil à ton heure, quelqu’un

veille là-bas qui n’a pour tâche que le poids

des âmes, les corps

eux, ne souffrent plus ni

ne se souviennent, ni ne reviennent non plus.

———————————————

Mais n’est-ce pas

dans un soir comme celui-ci,

facile, la terre

a des façons très douces

de vous endormir, il y a, un peu

partout, dans le ciel au-dessus, des

anges, des chants

qu’on n’entendait presque plus, c’est

peut-être la fin

et c’est facile, il suffit de fermer les yeux. »

 

Claude Esteban

Sept jours d’hier

Fourbis, 1993

samedi, 21 mars 2020

Fabienne Raphoz, « Pendant 46 –48 »

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« 46

Le soleil se fout de l’œil :

       toutournerond

(sauf les stridences trissées des hirondelles bleues témoins)

 

 

 

47

il s’est ennuagé un mont

tellement fort

que geais et pies en extraient

la seule stridence

sur l’ouate d’on-dirait-l’aube

 

s’éveille non le temps

mais son redoublement

une mise en réserve consciencieuse

d’un écho papier-froissé

– de rouge-queue –

à venir

quand ça ne viendra plus

d’ici.

 

 

 

48

il se passe quelque chose

dans le mystère sphérique d’une goutte d’eau

(à peine ou si tardivement élucidé)

sur le point de tomber

mais qui ne tombe

en suspens logiquement impossible

 

défi du petit g. de sa nature et du temps

 

tandis qu’un œil

la fait exister

conscient de la fugacité

de part et d’autre

d’une frontière fictive

entre ce qui voit et ce qui est vu

 

 

 

puis

 

l’œil regrette la pensée qui l’aveugle

:

une goutte d’eau, la dernière d’une branche nue

est tombée

sans l’œil témoin

qui naguère la fit exister

 

mais il pleut un peu sur la même branche

une autre goutte se forme

and so on »

 

Fabienne Raphoz

Pendant 1 – 62

Héros-Limite, 2005

https://www.heros-limite.com/livres/pendant-1-62

vendredi, 20 mars 2020

Yang Wan li, « cinq poèmes autour la poésie »

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« Froid tardif composé devant les narcisses sur le lac de montagne*

 

pour forger un poème, on ne saurait se passer du fourneau et du marteau

mais si le poème s’accomplit, ce n’est pas seulement grâce à eux

le vieil homme ne cherche pas le poème

c’est le poème qui cherche le vieil homme

 

Lire des poèmes

 

dans la jonque ma seule occupation est de lire des recueils de poèmes

j’ai fini de lire les poèmes des Tang, je lis maintenant Wang An-shih**

ne dites pas que le matin le vieillard ne mange pas

les quatrains de Wang An-shih sont mon petit déjeuner

 

Dans l’éclaircie au milieu de la neige, près de la fenêtre ouverte j’ouvre un recueil de poèmes Tang et y trouve un pétale de fleur de pêcher, qui me laisse songeur

 

au hasard j’ouvre un livre de poèmes, ce matin devant la fenêtre de neige

dedans, un pétale de fleur de pêcher, encore frais

je me souviens d’avoir emporté ces poèmes pour lire sous les fleurs

c’était au printemps, bientôt une année déjà

 

Ajoutant de l’eau dans le bassin des roseaux aromatiques et des narcisses

 

mes vieux poèmes que je relis sont de nouveau frais

une fois la lecture finie, fatigué je bâille et m’étire

ces innombrables plantes dans le bassin se plaignent d’avoir soif

mais le vieil homme a pour projet d’être un homme paresseux

 

Poème en réponse à Lu Yu***

 

enchaîné à ma fonction, du printemps je ne puis profiter

ma barbe éclaircie est devenue comme de la neige

au milieu des nuages je fréquente le poète

oubliant les affaires, notre entente est parfaite

si en vieillissant mes poèmes s’émoussent,

grâce à ton talent tes vers sont toujours impeccables

toute ma vie j’ai été ballotté,

mon écriture vaut-elle encore grand-chose ? »

 

* Une dizaine de jours avant le nouvel an, on installe un bulbe de narcisse dans une bassine d’eau (le lac) avec un caillou (la montagne). Le jour du nouvel an, les narcisses sont en fleurs.

** Wang An-shih (1021-1086), poète et homme d’état de la dynastie Song du nord

*** Lu Yu (733-804), poète de la dynastie Tang

 

Yang Wan li – 1127-1206

Le son de la pluie

Poèmes choisi et traduits du chinois par

Cheng Wing fun & Hervé Collet

Moundarren, 1988, 2008, 2017

http://www.moundarren.com/poeteschinois/yangwanli

jeudi, 19 mars 2020

Jacques Roman, « Notes vives sur le vif du poème »

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« […]

Puissance d’un dire, rebelle au royaume de la feinte… On ne s’attable pas ici pour écrire un poème, c’est lui qui met la table et le couvert, tout est dressé… Surtout ne pas craindre la “gaucherie” propre à l’élan furieux, la travailler plus que la préciosité et la manière.

[…]

Le poème dessine un espace, espace étranger à la frontière. Corps de la parole, il se meut en la matière en mouvement, en élan, en appétit de formes, musical… Écrit en retrait, à l’écart, à l’âme nomade il assure la solide errance dont elle a faim.

[…]

Cet état où, achevé le poème, tu trembles des heures encore… c’est que jamais le poème n’est un achèvement et le vivant réclame sa part dans cela qui semble mourir pour qu’au monde advienne, de la réalité, un pan éclairé. Le poème écrit n’a ni commencement ni fin, il fait semblant, disait Mallarmé.

[…]

La clef du poème n’appartient à personne. Elle est appelée à être perdue. Une autre clef ouvrira le poème, une autre clef appartenant à qui lira, elle aussi appelée à être perdue, et tant, tant de clefs… Seules les serrures ont de notre curiosité le désir et même dans l’inexpugnable insomnie de la solitude.

[…]

État de grâce que j’accueille comme le fruit d’une vie, le fruit d’une longue marche, ardue, et dont il me semble avoir oublié les embûches. C’est respirer. Je pose la plume. Je souris. Je pense à ce poème non écrit, murmuré dans un parc, ce poème que je connais par cœur et que je n’écrirai pas. »

 

Jacques Roman

Notes vives sur le vif du poème

Éditions Isabelle Sauvage, 2014

https://editionsisabellesauvage.fr/jacques-roman/

mercredi, 18 mars 2020

Frédéric Boyer, « Dans ma prairie »

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« Je ne me souviens plus du jour où j’ai découvert l’existence de ma prairie.

La première fois je suis un tout petit enfant le mot prairie ne vient pas mais je sais qu’il existe. Avec une lampe de poche volée dans un tiroir de la cuisine je lis toute la nuit sous les couvertures un roman de James Fenimore Cooper.

C’est merveilleux.

L’aube vient et je n’ai pas sommeil.

Je glisse dans un canoë de bois verni jusqu’aux berges moussues de ma prairie.

Les Indiens sont à mes trousses. Je fais pour la première fois l’expérience d’un corps en mouvement dans ma prairie.

C’est délicieux.

Mon arc imaginaire est tendu. Il ne rate jamais sa cible. Ma prière est brûlante dans ma gorge. Je cherche une sauterelle dans l’herbe à qui chanter ma peur.

 

   Oh les petits érables ont noirci. L’herbe se fait rare.

   Quelque chose a lieu dans ma prairie.

   Je ne peux pas croire à tout ce qui s’est passé là-bas.

 

   Non non

   plus que jamais  

   les yeux futurs

   pleins du ciel

   de ma prairie.

 

Est-ce que le mot prairie existe dans le vent qui hurle dehors ?

Ou dans la grande tristesse qui est dans mon esprit ?

Ou dans la poursuite folle de ce que je n’obtiendrai jamais ?

 

Est-ce que le mot prairie existe quand je souhaite les choses et que je pleure en disant ces choses que je veux ?

 

Ou est-ce que dans le mot prairie disparaîtraient les choses auxquelles je m’étais cru attaché pour toujours ?

 

Et chaque soir je rêve de partir enfourchant une monture abstraite. Je voyage à qui perd gagne. »

 

Frédéric Boyer

Dans ma prairie

P.O.L, 2014

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=auteur&numauteur=32

dimanche, 15 mars 2020

Lambert Schlechter, « Piéton sur la voie lactée »

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© cchambard

 

 

« à côté de mon oreiller, la nuit, j’écris :

voilà, il y a eu ce jour-ci, il se termine

 

jour printanier, soleil & ciel bleu

ce jour-ci, un jour de ma vie

 

viendra le jour de demain, j’y vais

encore un jour de ma vie

 

je ne sais si c’est le dernier

ou s’il y en aura encore mille

 

nuit me prend : dormir pour vivre demain

 

*

 

écrire pour préparer le terrain d’écriture

écrire encore ceci avant de commencer à écrire

 

écrire vite vite choses simples & banales

avant d’ouvrir la brèche vers les profondeurs

 

écrire vite vite les petits rien de la vie

afin de conjurer le grand tout du néant

 

écrire le frémissement de l’herbe

avant de thématiser le frisson de l’existence

 

balbutier encore & encore : je ne suis pas mort

 

*

 

quand les mots ne servent plus

à marchander les radis ou le bleu du ciel

 

quand les phrases renoncent

à commenter les tribulations du moi

 

quand le langage n’est plus utile à rien

sauf à baliser sans fin un domaine sans nom

 

quand les mots soudain te chaotisent

tout ce que tu croyais savoir & connaître

 

c’est ce que tu demandes au poème : du vertige »

 

 

Lambert Schlechter

Piéton sur la voie lactée – Petites parleries au fil des jours

Avec des dessins d’Anne Weyer

Phi, 2012

http://www.editionsphi.lu/fr/francais/353-schlechter-lambert-pieton-sur-la-voie-lactee.html

samedi, 14 mars 2020

Juan Gelman, « Notes XII & XIII »

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« NOTE XII

 

les rêves brisés par la réalité

les compagnons brisés par la réalité/

les rêves de compagnons brisés

sont-ils vraiment brisés/perdus/rien/

 

pourrissent-ils sous la terre ?/leur éclat brisé

disséminé en petits morceaux sous la terre ?/un jour

les petits morceaux vont-ils s’unir ?

va-t-il y avoir la fête des petits morceaux qui se réunissent ?

 

et les petits morceaux des compagnons/se réuniront-ils une fois ?

marchent-il sous terre pour se réunir un jour comme dit manuel ?/se réuniront-ils/ un jour ?

de ces petits morceaux aimés est faite notre concrète solitude/

nous avons per/du la douceur de paco/la tristesse d’haroldo/la lucidité de rodolfo/le courage de tant et tant

 

à présent ils sont de petits morceaux disséminés sous tout le pays

de petites feuilles tombées de la ferveur/de l’espoir/de la foi/

de petits morceaux qui furent joie/lutte/confiance

dans les rêves/les rêves/les rêves/les rêves/

 

et les petits morceaux du rêve/se réuniront-ils une fois ?

se réuniront-ils un jour/les petits morceaux ?

nous disent-ils de les accrocher au tissu du rêve général ?

nous disent-ils de rêver mieux ?

à manuel scorza

 

 

NOTE XIII

 

chaque compagnon avait un morceau de soleil/

dans l’âme/dans le cœur/dans la mémoire/

chaque compagnon avait un morceau de soleil/

et c’est de cela que je parle

 

je ne parle pas des erreurs qui

nous ont conduits à la défaite/pour l’instant/non

je parle de l’arrogance/de l’aveuglement/du délire militariste de la direction/

je dis que chaque compagnon avait un morceau de soleil

 

qui lui illuminait le visage/

lui donnait chaud dans l’effroi nocturne/

l’embellissait en lui mettant la joie aux yeux/

le faisait voler/voler/voler/

 

se sont-ils éteints ces morceaux de soleil à présent ?/à présent que les compagnons sont morts/se

sont-ils éteints leurs morceaux de soleil ?/ne leur éclairent-ils pas toujours

âme/mémoire/cœur/leur réchauffant

le talon les os mitraillés d’ombre ?

 

petit soleil qui ainsi s’éteignait/

tu éclaires encore cette nuit/

où nous restons à regarder la nuit

vers le côté où monte le soleil »

Juan Gelman

Vers le sud et autres poèmes

Présenté et traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet
postface de Julio Cortázar

Gallimard, coll. Poésie, 2014

 

vendredi, 06 mars 2020

Lu Yu, « La nuit du 18e jour du 7e mois, composé sur l’oreiller »

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« un éclair jaillit, il fait clair comme en plein jour

pas encore apaisé le tonnerre gronde

les nuages défilent confusément puis disparaissent

lentement monte la lune solitaire

dans les herbes couvertes de rosée des criquets conversent

le vent dans les branches effraie les pies

dès que la fraîcheur naît je me sens enfin à l’aise

je dors profondément jusqu’à ce qu’à la fenêtre il fasse jour »

 

Lu Yu

Le vieil homme qui n’en fait qu’à sa guise

Poèmes choisis et traduits du chinois par Cheng Wing fun & Hervé Collet

Moundarren, 1995, rééd. 2012

https://moundarren.com/livre/lu-yu/

jeudi, 20 février 2020

Jean-Christophe Bailly, « Aventure de Thomas Jones »

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Thomas Jones, Un mur à Naples, 1782, Londres, National Gallery

 

« Un art délivré de l’intention — qui n’en a pas rêvé ? Or voici que par dépit peut-être et heurté par tout ce que lui renvoyait de négatif le monde de l’intention picturale, qui est avant tout celui d’une dictée de types et de rituels, Jones s’en est rapproché. Nous sommes loin, très loin, maintenant. Loin de tout effet de halo ou d’annonce, loin de toute “nativité”, de tout supplément auratique, mais nous sommes en plein dans un commencement, qui n’a même pas le pathos des commencements : un matin, un beau matin, avec en lui cette opacité presque éteinte que Jones a su percevoir en plein jour. [­…] Jones s’est porté un peu plus loin, ce qui est une façon de parler, car en fait c’est plus près qu’il est allé, plus près de la surface, qui est ce que nous pouvons connaître du monde. Pour la première fois peut-être avec autant de simplicité et si peu d’emphase, quelque chose de la peau du monde au monde est montré, quelque chose qui n’est rien, en tout cas rien de haut ou de sublime, on le redit encore une fois : un mur usé sous un pan de ciel bleu d’été, à Naples, des toits et des dômes qui se succèdent et forment la skyline de ce temps, une géométrie austère installée sous le ciel au-dessus des ors et des secrets de la ville baroque, des murs encore, pleins de coulures et de cicatrices, avec dans un recoin une terrasse recouverte de branchages et même, si l’on y tient, du linge qui sèche : mais dépourvu de tout appel à l’anecdote ou au cliché (alors même que le linge partout accroché dans les ruelles constitue aujourd’hui un véritable topos du pittoresque napolitain), simplement pendu au balcon de bois du Mur à Naples avec, au centre, comme un fléau ou un balancier, un long flambeau blanc traînant dans le vide écrasé de lumière.

Le paradoxe, c’est que le commencement qu’inaugurent ou que confirment les huiles sur toile est aussi un adieu. Les séances sur la terrasse sont de 1782, or c’est en août de l’année suivante qu’il embarque avec sa famille sur le brigantin suédois qui le ramènera en Angleterre, où il mettra fin à sa carrière de peintre. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le destin de Thomas Jones est étrange, il y a dans son refus des conventions picturales et davantage encore dans l’abandon à peine ultérieur de son art comme une préfiguration du Bartleby de Melville. Jones serait comme un Bartleby artiste refusant soudain lui aussi d’avancer dans le sens qu’on lui indique : I would prefer not to — c’est comme si le refrain obstiné du petit scribe new-yorkais venait faire un tour sur une terrasse de Naples pour rebondir au beau milieu du pays de Galle et s’y éteindre entre les collines sur un fond de résignation et de tristesse. En tous cas il convient parfaitement à ces gestes par lesquels Jones, sans souveraineté ni superbe, mais absolument, tourna le dos à son époque pour se mettre devant ce qu’elle longeait chaque jour mais sans le voir et qui n’était pas tant sa face cachée que sa face réelle et son propre abîme quotidien. »

 

Jean-Christophe Bailly

Saisir — Quatre aventures galloises

Coll. Fictions & Cie, Seuil, 2018

mardi, 31 décembre 2019

Ishikawa Takuboku, « 7 tankas »

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« Tout comme l’enfant qui parti en voyage

revenu au pays s’endort

aussi doucement en vérité est arrivé l’hiver

 

Chose plutôt rare

que ce calme plat dans mon cœur

quand j’écoute avec plaisir jusqu’à l’horloge qui sonne

 

Ah si pour sincèrement

lui ouvrir mon cœur j’avais un ami !

Je commencerais par lui parler de toi

 

Ce dont les gens parlent

cette beauté des cheveux défaits qui s’emmêlent aux tempes

je l’ai reconnue en te voyant écrire

 

De couleur cramoisie

ce vieux carnet où subsistent

l’heure et le lieu du rendez-vous secret !

 

Dix ans déjà que je l’ai composé disait-il de ce poème chinois

avant de le déclamer lorsqu’il était ivre

Ami vieilli de tant voyager

 

Quand donc était-ce ?

Oh la joie que j’avais eue à entendre soudain dans un rêve

cette voix que depuis si longtemps hélas je ne puis écouter ! »

                                                                                                               1910

 

Ishikawa Takuboku

Une poignée de sable

Traduit du japonais par Yves-Marie Allioux

Philippe Picquier, 2016

dimanche, 01 décembre 2019

Jean-Claude Pirotte, « La pluie à Rethel »

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DR

 

« Je n’ai jamais réussi à mettre de l’ordre dans ma vie, ou mes vies, et ce n’est pas aujourd’hui, où j’essaie d’en agencer des bribes, que je réussirai. Les lieux et les visages se sont estompés. Rarement, une surface réduite dans cette étendue d’ombre s’illumine, comme, sur une plaine où roulent des nuages bas, soudain un coin de champ, un bout de terre reçoivent l’éclairage inattendu d’un rayon de soleil. Cela ne dure pas, et l’horizon entier se bouche à nouveau. Il faut se contenter de ces clignotements désordonnés ; chercher à fixer une couleur, la forme tourmentée d’un grand arbre, l’ondulation à peine perceptible d’un ressaut de terrain, la lueur accrochée à un toit mouillé, le sillon noir et blanc d’un vol de pie, un cri très éloigné, l’appel perdu d’une voix dans un chemin creux. À partir de ces visions incohérentes, construire est illusoire. On n’invente pas ce qui est mort.

Chercher des images, patience de sourcier. Mais quelles images ? Quelle nappe d’eau fraîche découvrir sous les strates accumulées par l’indifférence universelle ? Je cherche des images, qui seraient mon musée d’Épinal à moi. Musée bien dérisoire. Je me promène dans des salles obscures où je m’arrête parfois, espérant qu’un écran quelque part va s’éclairer, dérouler un film sautillant, suggérer le faux-semblant d’une merveille perdue. Je fais des phrases. Et j’attends d’elle un événement inimaginable, quelque chose comme la résurrection d’une banalité sanctifiée, est-ce que je me fais comprendre ? Je ne me fais pas comprendre. Je regarde le ciel et j’écoute la pluie. C’était un autre ciel, une autre pluie. Non, ce sont les mêmes. Il n’y a que moi qui… Moi ? Rien, il n’y a rien. Le mot rien, le mot vide, le mot néant, encore des mots. Et se colleter avec des mots, à quoi ça peut bien servir ?»

 

Jean-Claude Pirotte

La pluie à Rethel

Préface de Jean-Paul Chabrier

Luneau-Ascot, 1981, rééd. La Table ronde, coll. La petite vermillon, 2018

mercredi, 30 octobre 2019

Pascal Quignard, « Zhuo Wenjun & Sima Xiangru »

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© : cchambard

 

« Au IIe siècle avant notre ère vécut Zhuo Wenjun. Elle vivait à la campagne et perdit son époux à l’âge de dix-sept ans. Elle revint à la ville et retourna vivre dans la maison de son père, qui était un riche marchand. Il se trouva que ce dernier reçut un matin Sima Xiangru, âgé de vingt ans, pauvre, lettré, cithariste, cherchant du travail. Zhuo Wenjun passe la tête par la porte. Elle la retire aussitôt car il y a quelqu’un.

Avant même qu’elle sache quel est le nom, l’âge, l’état du jeune homme, dès le premier regard, elle est tombée éperdument amoureuse de Sima Xiangru.

Ils trouvent le moyen de communiquer entre eux dans la journée. Elle ne peut résister au désir dans le souvenir où elle est de son ancien époux, elle prend dans sa main le sexe de Sima Xiangru, elle dénoue sa propre ceinture, elle écarte ses cuisses, elle s’assied sur lui. Ils sont attachés, l’un à l’autre, jour après jour, avec plus de violence.

Zhuo Wenjun demande à Sima Xiangru qu’il l’enlève toutes affaires cessantes. Il l’enlève.

La jeune veuve brave la honte (par rapport à son mari défunt) et la pauvreté (par rapport à la richesse de son père). Elle devient une pauvre marchande d’alcool.

Sima Xiangru ne cesse en rien d’être ce qu’il est. Il lit. Il chante.

Finalement le père de Zhuo Wenjun, vieillissant, est touché par la persistance de l’amour que sa fille porte au cithariste. Il les marie. Il accorde au nouveau ménage son pardon. Il lui donne sa fortune. La cité pend le père. 

*

L’amour, en quelque culture que ce soit, à quelque époque que ce soit, consiste dans la formation d’un attrait irrésistible qui perturbe l’échange social programmé.

En Chine ancienne l’obéissance à un sentiment passionné et l’écoute d’une musique merveilleuse sont toujours associées.

Ce que les anciens Romains décrivirent comme fascinatio ou fulguratio, les anciens Chinois le désignèrent comme obéissance au chant de perdition. C’est un même transport irrésistible. C’est une même emprise sans délai du Jadis pur.

Il n’y a pas de différence entre musique et amour : l’écoute d’une émotion authentique égare absolument. »

 

Pascal Quignard

Vie secrète

« Chapitre XXIV, Le jugement de Hanburi »

Gallimard, 1998, réédition Folio n° 3492, 1999