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lundi, 12 août 2019

Bashô, « Journaux de voyage »

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« Notes d’un voyage à Sarashina

 

Au village de Sarashina aller voir la lune sur le mont Obasuté, voici ce qu’avec insistance me suggère le vent d’automne dont le souffle agite mon cœur, et un autre partage avec moi le goût du vent et des nuages, celui qui a nom Etsujin. La route de Kiso passe au profond des montagnes, raides en sont les chemins ; craignant qu’à l’étape le cœur ne nous faille, Maître Kakei nous a donné un domestique pour nous escorter. Tout un chacun s’est ingénié à nous aider, mais ignorants de la route et des étapes, dans notre commune confusion nous brouillons tout devant derrière et n’y trouvons que plus de plaisir.

En un lieu dont je ne sais plus le nom, un moine d’une soixantaine d’années, l’air peu amène et renfrogné, chargé à en plier le dos, le souffle court, s’en est venu d’un pas mal assuré ; mon compagnon l’a pris en pitié et, ficelant ensemble ce que l’un et l’autre nous portions sur l’épaule et le faix de ce moine, il en charge le cheval et me fait monter par-dessus. Hautes montagnes et cimes abruptes se dressent au-dessus de nos têtes, à notre gauche coule le fleuve, au fond d’un précipice qui semble profond de mille toises, et comme il n’y a pas un pied de terrain plat, se trouver en selle n’est de tout repos, si bien qu’il n’est pas un instant où je ne me sente en péril.

Passé le Pont Suspendu et Nezamé, par Saru-ga-baba et le col de Tachi, c’est la route des Quarante-Huit Tournants. Le chemin monte en lacets, si bien que l’on a le sentiment de grimper jusqu’aux nuages. Nous-mêmes qui cheminons à pied, pris de vertige, l’esprit contracté, nous allons d’un pas incertain, tandis que le valet qui nous escorte n’en paraît nullement effrayé et ne fait que somnoler sur son cheval, si bien que plus d’une fois il semble devoir tomber, et qu’à le voir de dos en levant les yeux, on le croirait en grand péril. Le sentiment du Bouddha lorsqu’il daigne jeter les yeux sur le monde misérable des vivants doit être pareil à celui que j’éprouve, me dis-je, et l’idée d’impermanence et d’imminence s’impose à moi en un soudain retour sur moi-même : autant dire que dans la Passe Hurlante d’Awa il n’est ni vagues ni vents.

Le soir venu, ayant trouvé un appuie-tête d’herbes, je cherche à me rappeler les paysages qui m’avaient inspiré les versets composés au hasard pendant la journée. Je sors mon nécessaire à écrire, et sous la lampe, étendu, les yeux clos, je me frappe la tête et me torture, si bien que ce moine, supposant que les soucis du voyage m’accablent et me tourmentent, essaie de m’en divertir. Il me décrit les lieux de pèlerinage qu’il a visités dans sa jeunesse, m’énumère les grâces d’Amida, me conte sans fin des histoires qu’il tient pour miraculeuses, tant et si bien qu’il m’enlève le goût de composer et que je suis incapable de proférer une parole. Le clair de lune dont il m’avait distrait se glisse entre les arbres et par les fentes du mur, ici et là s’élèvent des bruits de claquets et des cris pour écarter les daims. En vérité, toute la mélancolie d’automne se déploie en ces lieux.

“Hé bien, en l’honneur de la lune buvons du saké !”, dis-je, et l’on nous apporte des coupes. Elles m’ont l’air plus grandes que celles dont on use d’ordinaire, avec un décor maladroit à la poudre d’or. Les gens de la ville jugeraient pareil objet de mauvais goût et n’y toucheraient même pas, mais j’y prends un plaisir imprévu, autant que si elles étaient coupes de céladon ou de jade, car elles s’accordent à ces lieux.

 

       Le disque voudrais

       à la poudre d’or décorer

       de la lune de l’étape

 

       Au pont suspendu

       la vie tient à un sarment

       de vigne vierge

 

       Au pont suspendu

       sitôt point le souvenir

       du tribut des chevaux

 

       Le brouillard levé

       au pont suspendu les yeux

       je n’ose fermer

                              Etsujin

 

Le mont Obatusé :

       Sa forme évoque

       une vieille seule qui pleure

       compagne de la lune

 

       La seizième nuit

       encore ne puis quitter

       ce canton de Sarashina

 

       Ah Sarashina

       trois nuits j’ai contemplé la lune

       sans un nuage

                              Etsujin

 

       Gracieuse ploie

       couverte de rosée

       l’ominaéshi

 

       Mon corps pénètrent

       l’amertume du radis

       et le vent d’automne

 

       Marrons de Kiso

       pour les gens de ce bas monde

       présent apprécié

 

       L’un m’escorte

       l’autre le quitte et pour finir

       automne à Kiso

 

Au Zenkô-ji :

       Au clair de lune

       quatre portes quatre doctrines

       sont tout un au fond

 

       À remuer les pierres

       sur l’Asama déchaînée

       tempête d’automne »

 

Bashô

Journaux de voyage

Présenté et traduit du japonais par René Sieffert

Verdier, 2016

https://editions-verdier.fr/livre/journaux-de-voyage/

40 ans de Verdier

samedi, 10 août 2019

Louis Calaferte, « Portrait de l’enfant »

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DR

 

 « Seul dans la cuisine, par les chauds après-midi d’été, il découvrait ou inventait des visages de jeunes filles dans les bariolages de la toile cirée qui recouvrait la grande table poussée contre le mur.

Lorsqu’il avait situé leurs bouches, il y appliquait la sienne, longuement, amoureusement.

Il était malheureux de cette parodie de tendresse sans prolongement, sans échange.

[…]

Elle venait dans le noir jusqu’à son lit. Il entendait le bruissement de sa chemise de nuit. Elle s’asseyait à côté de lui, cherchait sa main, la retenait dans la sienne.

— Tu as peur ?

— Oui.

— Moi aussi, j’ai peur.

Sa voix était comme soufflée, lointaine, cotonneuse.

Elle rapprochait sa tête. Ses cheveux sentaient bon.

[…]

Sur le sentier au bord de la rivière, en un endroit où il savait que les promeneurs ne s’aventuraient guère, il édifiait autour de lui plusieurs petits puits de sable qu’il emplissait d’eau dans laquelle il précipitait les insectes de passage.

Assis au milieu de ses constructions, il lui suffisait de tourner la tête pour observer dans chaque cuvette, au cours de l’après-midi, les manifestations de ces lentes agonies.

Les insectes les plus gros se débattaient moins longtemps que les autres à la surface de l’eau. Après maintes vaines tentatives, ceux qui réussissaient à se hisser sur la paroi de sable avaient la vie sauve ; ils étaient peu nombreux. Certains, qu’il croyait morts, se ranimaient aussitôt qu’il les effleurait du doigt. Ce simulacre de leur part excitait contre eux sa colère, comme s’ils avaient eu la volonté consciente de le duper. Il leur accordait le temps de reprendre des forces en les retirant de l’eau où il les replongeait dès qu’ils paraissaient s’être rétablis. Parfois aussi, haineux, il les écrasait.

[…]

Plusieurs jours de suite il déroba le courrier dans la boîte aux lettres et alla le brûler dans l’ornière d’un champ, derrière un petit mur où il ne pouvait être vu.

En regardant les enveloppes se jaunir, se corner sous la chaleur de la flamme, il avait l’impression que beaucoup de choses malpropres, mauvaises, disparaissaient grâce à lui.

C’était inexplicable.

[…]

À l’église, certains dimanches, pendant la messe chantée, il voyait onduler la robe de la statue de la Vierge. Son visage mélancolique penché sur une épaule s’inclinait davantage. Elle lui adressait un sourire grave. Il avait la sensation qu’elle eût aimé lui parler.

Une joie douloureuse lui opprimait le cœur.

[…]

Il s’établissait sous la table de la cuisine, allongé à plat ventre sur un petit manteau de fourrure lui appartenant et s’y frottait jusqu’à la jouissance, si forte qu’elle lui fermait les yeux quelques secondes durant.

[…]

Insensiblement son lit d’enfant devient catafalque. Les draps se teintent, leur blancheur estompée, comme une clarté s’affaiblissant graduellement. Le sommier se surélève. Sous ses reins, il sent le matelas s’amincir, devinant peu à peu la dureté horizontale de la planche. Un homme entre dans la chambre, vient lui ôter son pyjama, qu’il remplace par son costume de velours. Ses mains sont croisées sur sa poitrine. Il a chaud. Il est bien. »

 

Louis Calaferte

Portrait de l’enfant

Denoël, 1969

mercredi, 07 août 2019

Gil Jouanard, « Dans le paysage du fond »

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© Héloise Jouanard

  

« C’était presque à coup sûr un chant, ou bien la vielle cagneuse du moulin à café qui éclairait le fond de la cuisine. Non, c’était plutôt un chant qui crépitait dans l’âtre ou bien les hésitations cuivrées de la pompe archaïque au-dessus de l’évier. C’était un chant ; et le blé parfumait jusqu’aux draps ; les graviers montaient en flammes douces dans la vacuité de la cour. On était là. Ou bien encore on portait le pain sous l’aisselle du bras droit, et la farine épousait le tricot de laine bleue.

 

Il y avait, contre le mur, une gerbe d’orties ; ou c’était l’avancée syncopée d’un lézard hésitant ; disons : une simple minute d’attention qui ne se serait pas laissée écarter. Ou bien, à l’inverse, c’est l’oubli qui fouillerait du bout d’une invisible perche la surface herbue d’une biographie aléatoire. Et les lumières tout au fond de l’étang, dessineraient la forme des fenêtres par lesquelles on regarderait se succéder les climats au hasard de la rue épaisse. Ou bien ce ne serait rien, sinon notre propre nom, notre nom propre, si commun, derrière l’écran de la distance prononcé par une voix que l’on aurait autrefois connue et qui viendrait s’émietter à travers les gouttes de pluie.

 

Ou bien ce ne serait rien d’autre qu’un reflet sur le bois peint en rouge du crayon ; et l’on se serait encore une fois de plus laissé embarquer dans une de ces aventures exploratoires dont nul ne saurait dire si l’on saura revenir.

 

Ou bien ce serait que l’on préfère décidément tout, fût-ce un mot de trop, plutôt que cette effroyable solitude qui vient nous prendre à la gorge à l’orée du bois.

 

De la table au tronc de merisier, il n’y a que l’épaisseur de cette feuille, qui hésite à se prendre pour celle de l’arbre ou plutôt pour celle, si infime, du fil d’étendage où viennent sécher les fruits maigres de ma sève.

 

De la table au tronc de merisier, il y a l’épaisseur de toute cette distance qu’il y a à franchir à travers mon regard ; il y a ce brouillard des mots qui voile pour toujours l’évidence. »

 

Gil Jouanard

Dans le paysage du fond

Isolato, 2013

lundi, 05 août 2019

Annie Dillard, « Les vivants »

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DR

 

 « Il vit des traces d’oiseau sous le niveau de la marée haute, là où la ligne de gravillon noir et rouge cédait la place à une boue sablonneuse. Ces traces de pattes semblaient tomber du ciel, comme si Dieu venait de donner forme à l’une de ses créatures et de la déposer là. Trois ergots s’enfonçaient dans la boue, reliés par de larges palmes. L’oiseau avait marché, tel un homme, sur la grève, d’un pas ferme et décidé. Le cou penché en avant, Clare suivit ces empreintes de pattes.

Elles semblaient pourtant absurdes, ces traces, comme si l’oiseau avait perdu la tête. Abruptement, elles s’arrêtèrent, les deux pattes profondément enfoncées dans la boue au niveau des ergots. Ces traces s’interrompaient sans raison : la boue redevenait lisse, l’oiseau s’était envolé. Clare se retourna et constata que son propre passage avait lui aussi laissé des empreintes bien nettes sur le gravillon ; il laissait ses propres traces, qui aboutissaient sous ses chaussures.

Il était, depuis le début, une bobine d’empreintes de pas qui commençaient un peu plus au nord, dans la cabane du campement dressée sur la plage où il avait appris à se tenir debout en s’accrochant à la jupe noire de sa mère. Ses traces disparaissaient, puis redevenaient visibles à mesure qu’il égrenait ses jours et ses ans ; il passa douze années à Goshen avant de revenir à Whatcom et il effectua d’innombrables allées et venues entre son domicile et le lycée, puis le bureau. Maintenant, sur cette plage, ses traces se dévidaient derrière lui telles une épluchure : le temps était un couteau qui l’épluchait comme une pomme et il allait continuer de l’entailler jusqu’à la fin. Ses traces, les traces de sa vie se termineraient abruptement, elles aussi – mais à ce moment là il ne s’envoleraient pas, comme un oiseau dans le ciel ; il descendrait sous terre.

“Je rejoindrai les portes de la tombe”, pensa Clare. C’était un passage d’Isaïe, dans lequel le roi mourant Ezéchias se tourne vers le mur. “Je rejoindrai les portes de la tombe : je suis privé du reste de mes ans. J’ai dit : je ne verrai pas le Seigneur, même le Seigneur, au pays des vivants : je ne contemplerai plus l’homme parmi les habitants du monde.”

Personne ne savait quel pas serait le dernier, à quel pas prendre garde. Où sur la face de la Terre, ses traces de pas seraient encore fraîches quand le trappeur le traquera ? Les garçons de la ville porteraient ensuite son corps en suivant ses derniers itinéraires.

Il avait besoin d’apprendre à mourir. Il avait appris tout le reste au fil du temps : à lire, à mener un équipage de bœufs, à faucher un champ et à vanner le grain, à abattre un arbre, à assembler deux pièces de bois à onglet, à utiliser et à réparer un tour ou une scie à vapeur, à expliquer l’électromagnétisme, à installer des pannes de toit, à couper des tuyaux de plomb pour un évier, à fabriquer un palier d’essieu, estimer une section de terrain, vendre une parcelle. Il excellait dans tout ce qu’il avait appris, mais il lui fallait maintenant apprendre cette chose nouvelle qui revenait à abandonner tout le reste. N’était-ce pas essentiel ? Mais comment apprend-on à mourir quand les experts en la matière restent muets ?

Le vieux Conrad Grogan, le géomètre, avait bien failli mourir ; il avait bel et bien trépassé, mais il était revenu à la vie pour se lever, maigre et très droit – sa moustache noire peignée au-dessus de ses lèvres, son chapeau jaune tout déchiqueté, la bedaine en avant et l’air sagace – et il avait vécu six autres années. Clare eut alors le sentiment que Conrad Grogan se jetait à corps perdu dans le temps qui lui restait à vivre : il fonda la société des débats, épousa une veuve défavorisée par le sort sur l’île de Whitbey, la ramena sur le continent, bâtit une maison dans un arbre pour les petits-enfants de sa femme, se construisit pour lui-même un modeste doris à voiles peint en rouge, et il arpentait les rues de la ville avec entrain, le visage ridé et rayonnant. Puis il s’alita, se mit à hurler pendant quelques jours, ahana durant autant de jours, devint tout violacé et mourut. Clare ignorait si Conrad Grogan était mort dignement, la première ou la dernière fois, ou comment cela se passait quand on avait seulement quelques vagues notions sur la mort, ou s’il pourrait s’arranger pour qu’on exige de lui une qualité qu’il fournirait alors aussitôt, par exemple du courage, une qualité qui n’aurait pas pour but de faire tomber la tension, mais qui au contraire lui plairait et dépasserait tout ce qu’il avait appris. »

 

Annie Dillard

Les vivants

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent

Christian Bourgois, 1994, coll. Titres n° 111, 2011

dimanche, 04 août 2019

Wisława Szymborska, « Ça va sans titre »

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DR

 

« Voilà où l’on en est : moi assise sous un arbre,

au bord d’une rivière,

un matin de soleil.

Événement futile que l’histoire

ne retiendra nullement.

Ni bataille, ni traité

dont on sonde les motivations,

ni le meurtre mémorable d’un tyran.

 

Et pourtant me voilà assise, c’est un fait.

Et puisque je suis ici, tout près de la rivière,

je serai bien venue ici de quelque part,

sans dire qu’auparavant

j’aurai bien vadrouillé dans pas mal d’autres endroits.

Tout comme les grands conquérants

avant qu’ils ne montent à bord.

 

L’instant le plus fugace eut un passé illustre,

son vendredi précédant son samedi,

son mois de mai avant le mois de juin.

Ses horizons aussi réels que

dans les jumelles du général.

 

L’arbre est un peuplier enraciné depuis des lustres.

La rivière s’appelle Raba et ne coule pas d’hier.

Le sentier qui traverse les buissons,

ne fut pas frayé aujourd’hui.

Le vent qui chasse les nuages,

les aura amenés par ici.

Et bien que tout autour rien d’important ne se passe

le monde n’est pour autant pas plus pauvre en détails,

ou plus mal défini, ses fondements plus faibles

qu’au temps où l’emportaient les grandes migrations.

 

Le silence n’appartient pas en propre aux grands complots.

On voit le cortège des raisons ailleurs qu’aux couronnements.

Les dates anniversaires des révolutions sont rondes,

mais pas plus qu’un caillou qu’on foule près du fleuve.

 

Elle est complexe et dense, la broderie des fortunes.

Le point de croix de la fourmi dans l’herbe.

L’herbe dans le sol ourlée.

Motif que tisse dans la vague – la navette du bout de bois.

 

Ainsi donc, par hasard je suis et je regarde.

Au-dessus, un papillon blanc agite dans les airs,

ses ailes qui ne sont et ne seront qu’à lui,

et l’ombre qui soudain traverse mes deux mains

n’est pas une autre, ni quelconque, mais la sienne.

 

Voyant cela, je perds toujours toute certitude

que ce qui est important

l’est vraiment davantage que ce qui ne l’est pas. »

 

 

Wisława Szymborska

Fin et début – 1993

in De la mort sans exagérer – Poèmes 1957-2009

Préface et traduction de Piotr Kaminski

Poésie / Gallimard, 2018

 

mercredi, 24 juillet 2019

Sigismund Krzyzanowski, « Rue Involontaire »

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« Au facteur

 

Camarade facteur, cette lettre n’ajoutera aucun pas à votre travail déambulatoire et n’alourdira pas d’un gramme votre besace. Je crains seulement que l’habitude de porter des lettres ne vous entraîne à emporter ces lignes jusque dans votre appartement. Mais je vous conseillerais plutôt de l’ouvrir sur-le-champ, de la lire et de la jeter – dans la poubelle la plus proche.

Je respecte au plus haut point le métier de facteur. Et je suis sûr que les mots “poste” et “imposteur” n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Et pourtant, j’affirme – mais n’allez pas trop vite le prendre mal – qu’aucune lettre n’a jamais atteint son destinataire. Jusqu’au fond de l’être. Tout entier.

Je n’ai, bien sûr, nullement l’intention de dénigrer en quoi que ce soit le travail du facteur. Celui-ci frappe consciencieusement aux portes. Mais frapper au cœur – et qu’il s’entrouvre – ne fait pas partie des obligations des porteurs de lettres.

Le facteur remet des enveloppes. Pourtant je vous garantis qu’une lettre estampillée “Vladivostok” et distribuée à Moscou doit encore accomplir une route bien plus longue que celle qu’elle vient de faire.

Nous avons liquidé, ou quasiment liquidé, l’analphabétisme. C’est très bien. Qui peut prétendre le contraire ? Mais qu’avons-nous fait pour liquider l’ignorance profonde ? Car nous nous comprenons tous en ânonnant, syllabe après syllabe – et encore à grand-peine –, et nous ne savons pas lire les sentiments d’autrui, ce qui se cache tout au fond de la lettre.

Et pourtant, cher et hasardeux destinataire, je crois déchiffrer en vous un certain sentiment d’offense, voire d'ennui, qui là – dans les secondes qui viennent – va froisser ma lettre et la jeter au loin. Attendez encore une ligne ou deux. Car au fur et à mesure que le niveau d’encre baisse – goute après goutte – dans l’encrier, dans l’écrivant – verre après verre – le niveau de vodka monte. Vous-même ne refusez sans doute pas de boire un petit coup de temps à autre. Santé ! Il y a peu, après deux flacons, j’ai entrepris d’écrire une carte postale à Dieu. Je l’ai adressée comme suit : “À Dieu. À remettre en mains propres.” Véridique, parbleu ! Et en allant chercher une troisième fiole, je l’ai jetée à la boîte. Quand je me suis réveillé, je l’avais oubliée, mais elle, elle ne m’avait pas oublié. Deux jours plus tard, je l’ai reçue avec le tampon “Destinataire inconnu”. Allez dire après ça que notre poste marche mal. Santé !

De quoi on causait ? Ah oui, les enveloppes. Les pensées ont peur du soleil, elles préfèrent le ciel gris. Moi aussi, je suis complètement gris. Je vois trouble, j’ai des taches qui me dansent devant les yeux. D’abord, la pensée est dans le noir, dans son enveloppe d’os, et ensuite, dans une enveloppe de papier. Et il est plus facile de casser l’os que d’inciser la dépouille – puisqu’on dépouille le courrier, tu comprends ? – de papier et d’arriver jusqu’à… Crénom de nom ! mes pensées sont saoules, elles titubent. Et l’encrier qui est par terre. L’encrier. J’arriverai pas à l’attraper. Et ma plume grft- »

 

Sigismund Krzyzanowski

Rue Involontaire

Traduction du russe et préambule par Catherine Perrel

Coll. « Slovo », Verdier, 2014

https://editions-verdier.fr/livre/rue-involontaire/

40 ans de Verdier

mardi, 23 juillet 2019

Lu Yu, « M’adonnant à la lecture »

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« “le vieil homme qui n’en fait qu’à sa guise”, la tête blanche, est retourné dans son méandre de la rivière Shan

dans la solitude derrière mon portail rustique, les livres remplissent la maison

le potage de chénopode et la bouillie de blé refroidissent, je ne vais pas manger

lire les cinq tombereaux de livres réunis durant toute ma vie me comble

non sans grand peine je corrige les erreurs, efface et réécris

sur des mélodies tristes je fredonne des ballades poignantes

j’ai complété le catalogue des idéogrammes

même les interprétations mineures en langue étrangère, je note tout

parfois jusqu’à l’aube je n’éteins pas la lampe

la neige qui tombe drue frappe à la fenêtre “su su”

encore douze années avant que je n’atteigne l’âge de soixante-dix ans

peut-être y a-t-il quelques classiques perdus, quelques chapitres manquants à ajouter à ma collection

je ne crains pas que les visiteurs se moquent de ce fou des livres

c’est tout de même mieux que si les livres restaient tout neufs dans leur étui, sans que personne ne les touche »

 

Lu Yu

 Le vieil homme qui n’en fait qu'à sa guise

traduit du chinois par Cheng Wing fun & Hervé Collet

Moundarren, 1995

samedi, 13 juillet 2019

Camille de Toledo, « L’inquiétude d’être au monde »

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© CChambard

 

« Je pense au visage d’Anna Magnani dans un film de Pasolini. Nous sommes près de Rome dans des terrains vagues. La mère observe son garçon assis sur un manège. Pendant les quelques secondes où elle ne le voit pas, Ettore se lève. Il descend du manège en marche. Puis… le manège tourne encore. Là où il était assis, il ne reste que l’effroyable vide de l’enfant disparu. Il s’est levé, il est parti, mais la mère n’en sait rien. À ce moment, les yeux de la mère ! Son gamin a disparu, il lui a été volé. C’est ce qu’elle pense, ce que disent ses yeux. Elle se met à courir. Elle crie : Ettore ! Ettore ! Si proche de Terrore ! Terreur des instants minuscules, d’une mort inimaginable. La mère court après son propre effroi. Elle court après sa peur. Puis, au bout de quelques mètres, elle le voit. Ettore ne s’est pas envolé, pas encore. Il marche gentiment sur un chemin qui s’appelle : ennui. Les bras le long du corps. Les pieds à la traîne. Dégaine familière du gosse. La mère s’apaise. L’inquiétude la quitte, mais pour combien de temps ?

*

Voici ce que je nomme : inquiétude.

Veille et terreur qui ne cessent de grandir en nous.

Quiétude que nous espérons,

mais qui nous quitte au fil de l’âge.

Impossible apaisement

dont nous portons le souvenir.

*

C’était il y a longtemps.

Il y a si longtemps, pense-t-on.

Dans un monde d’hier, comme le titre de Zweig :

Le Monde d’hier. Lorsque l’homme était au centre,

la ville autour de lui, et plus loin, maîtrisée, paisible,

la nature, le cycle régulier des saisons.

Cette quiétude passée est à peine un souvenir.

Un âge rêvé qui ne fut sans doute jamais,

mais comment le dire autrement ?

Devrait-on dire : ce fut là notre enfance ?

Ou plus loin encore, le souvenir

d’un âge de la pensée qui se perpétue en nous.

Âge de l’équilibre, de la raison.

Souvenir de ce que l’esprit de l’humanisme

portait comme conscience et espoir.

C’était ça : un monde bien ordonné.

*

L’inquiétude est le nom

que nous donnons à ce siècle neuf,

au mouvement de toutes choses dans ce siècle.

Paysages ! Villes ! Enfants !

Voyez comme plus rien ne demeure.

Tout bouge et flue.

Paysages !

Villes !

Enfants ! »

 

Camille de Toledo

L’inquiétude d’être au monde

Coll. « Chaoïd », Verdier 2010

https://editions-verdier.fr/auteur/camille-de-toldedo/

40 ans de Verdier

mercredi, 26 juin 2019

Michèle Desbordes, « L’emprise »

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© Vincent Fournier

 

« Je marche et je marche encore. Ça fait bientôt dix ans que je marche là de ce côté ou de l’autre du fleuve. Que je suis revenue.

Je marche dans l’été, et parfois au plus fort des chaleurs le ciel se charge d’une pluie soudaine ou d’orage, de giboulées, presque douces par-dessus les moissons. D’un trait le coteau file le long du fleuve, clair, brillant d’une lumière qu’il semble avoir amassée depuis les premiers soleils, avec conscience, avec scrupule la restituant, irradiant tout le bas du ciel, et parfois bien au-delà. La pluie commence à tomber. Je l’entends prendre sur le toit, doucement, et parfois dans un grand coup de vent cogner aux vitres. J’ai aimé la pluie, cette façon qu’elle a soudain de ne plus s’arrêter, de persister, opiniâtre, entêtante. Je me mets à la fenêtre, je regarde au loin le val disparaître dans le gris, j’aime les ciels bas, le gris qui s’éclaire doucement au-dessus du fleuve.

J’ignore pourquoi j’ai tant pensé à la maison de Saint-Jean-le-Blanc, cette maison qu’elle ne voulait pas, pourquoi j’y ai pensé comme à ce qu’on perd, doucement, tristement. Comme si de vivre là eût été reconquérir ce qu’il y avait à reconquérir, et reprendre ce chemin que par erreur ou simple inadvertance, et dans des temps si reculés qu’aucun de nous n’en avait la mémoire, nous avions quitté pour un autre, triste et morose et parsemé d’embûches et de périls, au lieu de se terrer comme des misérables dans cette maison où nous nous sommes échoués comme dans la tempête un bateau sur les récifs, de simples bancs de sable quand le vent ne souffle pas du bon côté. Le vent ne soufflait pas du bon côté je crois, ces années-là il n’a jamais soufflé du bon côté qu’il fallait. Est-ce elle que je vois se dresser devant moi ? venue rejoindre l’autre (la première, celle des exordes, des commencements de l’histoire quand tout est dit mais que rien encore n’arrive), pour ne faire plus qu’une seule et même demeure présente dans la plupart des livres que j’ai écrits, sur sa terrasse ou sa falaise parmi les ifs et les buis, ou dans une clairière au bout de son allée d’arbres. Je me dis que ces maisons-là sont autre chose que des maisons, que d’une façon ou d’une autre elles ont à voir avec ce qui s’écrit et se tient là dans l’ombre, vous habitant autant que vous-même les habitez, se faisant et se défaisant doucement dans le temps qui passe. Une de ces longues invisibles phrases par quoi se diraient les choses, un ordre ancien, un ordre perdu qui réapparaît fugitif et fragile, et qu’il faudrait saisir comme l’éclair, le poisson qui se dérobe à la paume.

La maison où je vis depuis mon retour me les rappelle sans doute. Il y a le coteau. La terrasse, le grand escalier de pierre. La craie pâle des murs. De là-haut je vois le chemin qui mène au fleuve, les rangs de pommiers dans le bas un peu avant les arbres de la berge. J’y suis jalousement attachée, et répugne à m’en éloigner. C’est là que je suis arrivée. Un jour il m’a semblé que j’arrivais, c’est ce que je veux dire, que là dans le calme des murs j’allais guetter je ne sais quel répit, je ne sais quel vieux rêve, un de ces endroits où doucement un soir on s’échoue, on ne demande qu’à s’échouer. »

 

Michèle Desbordes

L’emprise

Verdier, 2006

 

lire pour accompagner, ce bel hommage de Jean-Yves Masson : https://poezibao.typepad.com/poezibao/2006/03/carte_blanc...

mardi, 19 mars 2019

Jeanne Gatard, « L’esquif »

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DR

 

« La barque lieu permanent

 

La barque, lieu perpétuel, conque des paroles, engrange, garde le passage de ceux qu’elle a passés.

Bac de toutes les traversées, mémoire de la mémoire. Tamis, elle écope et garde le grand vermoulu, gris de bronze après les siècles de pluie, devenu vert-de-gris de l’Aurige. Le petit corps de gaulois assis fait corps avec ce gris de bronze, autant que le trop petit cavalier sur le cheval archéologique d’Athènes, hors d’échelle.

Ce léger décalage suffit à l’émotion. Le rapport de l’homme à la barque est tel, elle qui n’arrête pas de changer de taille, de David en Goliath.

 

Elle a des ailes d’Hermès, a pris les flèches de tous les fous. Criblée des trous des balles, c’est la barque mitraillée, devenue légère.

Noire au départ, elle est blanche de tous les regards qui comptaient sur elle. C’est la barque restée ronde, lourde d’oubli. Elle attend ceux qui l’attendent.

 

Barque de tous les départs, elle n’est plus à quai, a dérivé, courbe dans le gris plomb qui l’entoure. De plomb, l’eau est devenue gypse et mercure.

Sur le mercure liquide, elle prend tous les risques, glisse, portant ses passagers.

Les flèches blanches ne l’ont pas coulée, elles l’ont aérée.

 

La perplexité en haute précision a pris la gifle du réel à travers le plan de mer et la multitude de ses pans écroulés.

Là pour un certain temps, un long laps vraiment, la barque recommence sa résonance.

 

Barque tam-tam, barque tambour, tonneau de Diogène, devenue ventriloque, elle n’est pas loin. Du fond de la conque, chacun raconte ce qu’il a vu.

 

Barque à trois voix dont les timbres ricochent le long des rivières.

Parfois au bord des larmes, elle inonde de compréhension.

 

Lieu fixe, elle flotte encore, n’est pas éperdue puisqu’elle est le lieu. Lieu dans le lieu, hors limites et plus fluide, elle s’allège tant elle est concentrée et rayonne dans son ombre. »

 

Jeanne Gatard

L’esquif

Dessins en couleurs de l’auteur

Tarabuste, 2012

http://www.laboutiquedetarabuste.com/fr/catalogue-exhaustif

https://gatardjeanne.wixsite.com/jeanne-gatard-site

lundi, 04 mars 2019

Françoise Clédat, « Fantasque fatrasie (une suggestion de défaite) »

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DR

 

« La fable emporte l’amant mort Mort elle l’enveloppe

l’emporte hors de son enveloppement

– Elle-même nue –

Amante nue sans rien qui l’enveloppe désormais

A soi-même réalité de l’amant mort contre qui s’appuyer

 

Fable sentir brûler

Les derniers

Les plus intenses feux de son identité corporelle

Adorant ce qui d’elle se consume

Anticipe le texte qu’elle brûle d’être

 

(L’avenir de ce qu’elle vivait n’était pas la réalité dans laquelle ce qu’elle vivait ouvrait un avenir)

 

Plus qu’à l’amant c’est à la dimension qui la reçoit

Qu’aimant elle se donne

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Bambine et l’amant mort. Bambine et l’amant aimé. L’aimé s’absente : il rend possible et nécessaire la diversité des amants, amants de légèreté, amants de dire. L’amant mort est l’unique. Exclusif. L’amour en lui ne niait pas les amants. Il les tenait plus fort que leur négation qui était celle de ce néant où il ne serait pas. L’inexistence devenait existence : Bambine se battait à mort. Faire l’amour était se battre à mort.

Avait cette nécessité.

De l’avoir eue l’aurait à jamais.

 

L’amant aimé s’absente. L’amante se voit se perdre en aimant. L’amant mort est réciproque.

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Il fallait foule il fallait fable il fallait forme pour que d’amant mort l’aimé

(Quelle que soit cette forme il l’aurait habitée de si peu la revendiquer)

 

Il fallait foule

Forme comme glaise d’absence

Qu’elle soit entre des mains

Visage d’aimé

De l’amant mort modelé

 

(Qu’importe et perdu)

 

Il fallait ce mouvement d’à genoux qu’entre mains adorantes l’adorer 

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De l’amant aimé et de l’amant mort. Distincts ils ne cessent de se confondre, un a besoin d’autre pour être tout à fait ce qu’il est, mort pour ce qu’il reste l’aimé, aimé pour ce que dans l’amour du mort se fonde sa nouveauté.

 

Bambine

: “Aller où je n’ose aller. Aimer où je n’ose aimer. Où fait lit et croît est mon corps consenti à la mort.

 

Vieil invincible à nommer te dérobe – réel

Breuvage

Nourriture

 

Tant révèle ton corps à mon corps sa soif et sa faim de les combler si bien.

 

Bambine

: “Ode à mes hommes

Que tendrement j’aime d’être homme et délicat

(aine où je respire)

A fait mon corps accueillant

Quand au bord et

Lieu cet abîme

Tant te jette

– Héros – dans mes bras

Mieux que sur champ de bataille la “belle mort”

: “Ode à mes grecs »

 

 

Françoise Clédat

Fantasque fatrasie (une suggestion de défaite) 

Tarabuste, 2013

http://www.laboutiquedetarabuste.com/

mercredi, 12 décembre 2018

Peter Handke, « L’histoire du crayon »

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DR

 

« Au sortir de certains films je me suis, un instant, senti un héros ; après la lecture de certains livres, je sais que j’en suis un (et je sais que c’est un devoir qui m’incombe)

 

Les acteurs japonais (chez Ozu par exemple) savent porter le deuil (sans exemple et de façon exemplaire); ils portent le deuil comme je n’ai jamais vu le faire qu’en rêve; ils sont là, les visages illuminés, et portent le deuil

 

Grande impression de réalité – c’est-à-dire : d’être dans la réalité – à la simple vue d’un chat qui au loin, saute du haut d’un mur ou de la marque des cheveux sur la buée d’une fenêtre du train. À partit de maintenant, je connais la réponse à la question : “Qu’est-ce que la réalité ?” – la réalité, c’est le chat qui saute du haut d’un mur

 

Écrire quelque chose dont personne ne pourra demander : “Qu’est-ce que cela veut dire ?” et qui en même temps reste tout à fait énigmatique

 

Les lecteurs sont des gens forts : ils transmettent la lecture, ils sont ces “quelques opiniâtres”

 

En écrivant il ne faut pas que j’en arrive à mesurer les mots les uns aux autres – le seul mot juste il me faut l’atteindre sans mots. En écrivant, seule doit parler, mot pour mot, la voix intérieure. C’est la voix du dehors, celle des oiseaux par exemple. Écoute la voix du dehors, c’est la voix intérieure »

 

Peter Handke

L’histoire du crayon

Traduit de l’allemand par Georges-Arthur Goldschmidt

Gallimard, 1987