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mercredi, 14 août 2019

Pierre Jean Jouve, « En miroir »

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DR

 

« Le travail a toujours été d’une grande dureté. L’impulsion me conduit à écrire dans un état de force, jusqu’à l’achèvement aussi détaillé que possible. Mais aussi, quand est-ce l’achèvement ? Au produit de ce travail je suis rapidement étranger. La page écrite, il ne reste que l’inquiétude, avec la faim de la page suivante. Un oubli se produit, aussi fort que l’impulsion première.

Cet étranger qui ne trouve pas de réconfort sera libre de reposer toutes les questions à froid, et de dénigrer ce qui un moment fut puissance et bonheur. Lorsque les textes ont reposé pendant quelques mois, je ne les approche qu’avec la plus grande crainte, comme s’ils allaient m’assaillir. Je répugne à me lire dans les citations, jamais rien ne me plaît. J’éprouve toujours devant mon propre tableau le doute de ma jeunesse, le même étonnement chargé d’angoisse, ou résigné si je ne puis plus intervenir.

Je contiens certainement un juge implacable — sorte de bourreau. Nous nous devons réciproquement quelque honneur pour la fidèle énergie que nous avons manifestée ensemble dans notre vie commune. Ai-je jamais aimé avec naturel, et créé avec toute la satisfaction de mon être ? Je puis me le demander. Le mouvement de ma foi n’en est que plus extra-ordinaire, et mon existence dépend d’un personnage double.

Les divers recours tentés pour unifier et réconcilier, par pleine conscience et espérance, le poète avec lui-même, ont constamment échoué. Le besoin de renommée, la jalousie du succès, furent jugés de bonne heure comme enfantillages, sans pouvoir sur le vrai mal. Les diversions de nature sentimentale ou érotique n’ont laissé qu’amertume et fatigue. Le recours à toute doctrine philosophique ou de sagesse, inutile. Le seul recours efficace fut dans le travail. Je me suis interdit toute dépense en dehors du travail. Le bourreau, comme le croyant, veulent que je travaille sans cesse. »

 

Pierre Jean Jouve

En miroir

Mercure de France, 1954, 1970, 10/18, 1972

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