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  • Francis Marmande « Île-de-France », extraits

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    « Avec son faux argot soldatesque, De Gaulle eut un soir la trouvaille d’amuser la galerie en stigmatisant mai 68 (qui ne l’a pas amusé une seconde) sous le nom de chienlit.

    Peu soucieuses d’étymologie, les classes moyennes s’en tinrent alors au signifiant, sans voir, que, comme d’habitude, l’aigreur rendait à la langue sa vérité.

    La chienlit, c’est le nom que les enfants et les gens du peuple (les enfants et les gens du peuple ! cher Littré... ) donnent aux masques qui courent les rues pendant les jours gras.

    C'est qu’il s’agissait bien de masques et de jours gras.

    C’est cela qui blesse aujourd’hui le pétainisme aux commandes, voulu, et programme sa haine malade des désirs. Pétainisme, Vichy, chienlit, mais de quoi parle au juste la langue...

    L’atomisation des corps et des désirs perdus oblige à inventer une morale. Morale du geste, de la mémoire, de la langue qui passe, morale absolue de la langue et morale à la recherche d’un communisme de pensée (Mascolo).

    On l’appelle morale, c’est plutôt une bonne nouvelle.

    Comment se fonderait-elle à l’écart du seul exercice qui relève encore d’une autonomie relative, celui de la littérature ou de la musique...

    Ce que l’échange en temps réel ­– information, bourse, communication – perd de différence, il ne pourra la recréer que dans un lointain à trouver. Ce lointain est la seconde attente sensible.

    C’est de cela que les Lumières des années 60 (mai 68 en France), bouleversant avec de légers délais l’ensemble du champ de la connaissance et de l’action (sémanalyse, politique, musique, peinture, littérature), mais aussi la façon de vivre d’amour, précédées par la musique comme autant de signes avant-coureurs (Ornette Coleman, Jimi Hendrix, Albert Ayler), affichaient sans le savoir la prescience.

    La morale sociale des familles n’a pas suivi. Question de peur de l’inconnu et de méchanceté pure.

    Les camps nazis ont fixé la forme définitive, excellente (cela n’eut rien d’une erreur), parfaite, d'une société attelée sous le joug de bourreaux de travail (de très gros travailleurs...) qu’animaient les meilleures intentions.

    L’explosion heureuse d’une génération qui put ici en finir avec la compromission accablée de ceux qui n’ouvrirent péniblement les yeux qu’en 1945, en finir avec les innocents manipulateurs de gégène dans le vent des Aurès, avec le napalm des pacificateurs, a simplement eu le sens d’une révolution sans mortelle dérive contre l’ennui mortel.

    Sait-on de quoi l’on s'ennuyait avant les vacances de mai ?

    L’ennui est revenu. Il est très désœuvré. À la volonté morale alertée par l’amnésie, la soumission et le mensonge ventriloque, se joint l’attente de jouissances qui n’aient rien de guidé.

    La perfection du malheur, on y est allés, tous, en rangs plus ou moins serrés.

    La perfection du bonheur, nul n’a plus besoin d’y courir, parce que l’on se fie encore moins à l’idée de bonheur qu’à celle de perfection.

    Restent à trouver les notes d’une allégresse intime qui ne soit que la forme vivable du monde et de son désespoir. »

    Francis Marmande

    La perfection du bonheur

    Descartes & Cie., 1994

  • Colette, « Noël »

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    « L’aimez-vous au balcon ? L’aimez-vous aux tisons ? L’aimez-vous humide et doux, gris-bleu comme le ramier, ou glacial comme un sorbet ? Ne le voulez-vous pas blanc, d’un blanc sourd, épais, ramillé de noir ? Nous verrons bien. Fêtons Noël comme il viendra, et ne ronchonnons pas. L’essentiel est de le fêter. La fête est un état d’esprit. Noël partout s’est nourri de symboles : nous ferons cette année comme Noël, et aux symboles nous ajouterons ce dessert doux-amer : la poignante, l’impérissable saveur du souvenir. Ouvrons, tout grands, nos souvenirs. »

    Colette

    Belles saisons

    Flammarion, 1955

  • James Sacré, « Des objets nous accompagnent (ou l’inverse) »

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    © Michel Durigneux 

     

    « Un jour le désir d’écrire se trouve pris dans un engrenage de misère et de merveilles. Le désir d’écrire sait-on vraiment ce que cela veut dire ? Écrire comment, sinon comme cela vient quand on commence ? Et pour aboutir à quoi ? on ne le sait jamais à l’avance. Entre penser dans le malaise à ma guenille et recevoir en mes sens et ma rêverie ce qu’on pourrait nommer la beauté du monde il faudrait quelque impulsion précise pour orienter ce désir d’écrire. Quelque chose comme un titre par exemple, un titre provisoire évidemment car même si à la fin du livre je le retiens je l’aurai ressenti comme provisoire jusqu’à ce moment-là. Mais souvent rien qui soit donné. Écrire aligne pourtant des mots. On ne sait pas si cet énigmatique désir y trouve de quoi s’apaiser ou de quoi durer dans plus ou moins de bonheur ou de frustration. »

    James Sacré

    Des objets nous accompagnent (ou l’inverse) 

    Collection “To”, Presses Universitaires de Rouen et du Havre, 2025

  • Philippe Jaccottet, « Blason vert et blanc »

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    « Il est beaucoup de choses de ce monde où j’aurai bu et qui m’auront gardé de me dessécher, beaucoup de choses qui ont eu la légèreté d’un rire, la limpidité d’un regard. Ici se dévoile à demi la présence d'une source dans l’herbe, sauf que ce serait une source de lait, c’est-à-dire... mais il faut que le pas en ces abords ne soit plus entendu, que l’esprit et le cœur ralentissent ou presque s’oublient, au bord de la disparition bienheureuse, d’on ne sait trop quelle absorption dans le dehors : comme si vous était proposé par pure grâce un aliment moins vif, moins transparent que l’eau, une eau épaissie, opacifiée, adoucie par son origine animale, une eau elle aussi sans tache mais plus tendre que l’eau. »

    Philippe Jaccottet,

    Cahier de verdure

    Gallimard, 1990

  • Philippe Jaccottet, « Beauregard »

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    « Beauregard : c’était donc le nom de ce village, et il me revient aujourd’hui en l’écrivant que j’ai toujours aimé ce mot, que depuis l’enfance il a été pour moi comme une invite, un signe ; parce qu’il y avait un tel lieu-dit aux abords de ma petite ville natale, ce devait être une ferme ou un domaine sur la pente qui descend vers la Broye (je pourrais m’en informer, mais peu importe), je me souviens simplement de ce nom comme s’il avait eu une résonance plus riche que d’autres, et pas même, je crois, à cause de son sens implicite, simplement “comme ça”, pour rien ; comme si, quand on disait “Beauregard” autour de moi dans la vaste maison toujours froide en hiver dès que l’on s’éloignait des hauts poêles de faïence dont certains prétendaient même tiédir deux pièces à la fois, quand on disait ce mot, on faisait tinter une cloche justement pour accéder à quelque lieu inconnu que je n’aurais sûrement pas trouvé si j’étais allé vraiment me promener près de cette ferme, de ce domaine. Oui, ce mot tintait comme un instrument de métal frappé par un marteau — et dont le retentissement, maintenant que j’y songe après tant d'années, n’était pas sans analogie avec celui (qu’on imagine) d’un gong dans la cour d’un temple d’Asie, ou celui des sonnailles d’un troupeau qu’on entend avant de le voir, tels des œufs de fourmis sur un lointain versant de haute montagne — et le son clair se répand, vient à vous à travers la distance elle-même absolument claire, c’est l’air lui-même qui tinte et vibre, l’air tout à fait invisible des hauteurs qui semble s’ouvrir à son passage — tandis que les montagnes s’élèvent immobiles, à distance les unes des autres, comme des beffrois. »

     

    Philippe Jaccottet

    Beauregard

    Cinq dessins de Zao Wou-ki

    Collection Argile — dirigée par Claude Esteban —, Maeght, 1981

  • Philippe Jaccottet, « La Clarté Notre-Dame »

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    « “Celui qui est entré dans les propriétés de l’âge...”

    C’est le début d’un poème de mon vieux Livre des morts — antérieur à Leçons —, quand j’étais encore bien loin de pouvoir le dire de moi ; aujourd’hui, je devrais écrire plutôt “celui qui commence à entrer dans les marécages de la vieillesse, dans ses fondrières”... Mais en même temps, dehors, ce qu’il voit se préparer, s’annoncer dans le jardin et dans la campagne, à travers la fenêtre qui n’est pas celle qu’il voudrait boucher tant bien que mal, c’est, dans les tout premiers bourgeons roses d’un abricotier et, plus loin, les toutes premières fleurs roses de l’amandier, comme une aube éparpillée, l’annonce, une fois de plus dans sa vie, de l’invasion du monde autour de lui par des essaims d’infimes anges très frêles, qu’une brève averse ou la surprise d’une bourrasque suffiraient à éparpiller dans l’herbe ou la terre. Comme si les plantes aussi avaient reçu le don de la parole, le don du chant, un chant qui ne pourrait être traduit que dans le beau latin de la liturgie :

    EXSULTATE, JUBILATE,

    tel qu’en pourraient mieux que personne chanter des enfants... »

     

    Philippe Jaccottet

    La Clarté Notre-Dame

    Gallimard, 2021

  • Philippe Jaccottet, « Petit écrit sur la lumière »

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    © Henry-Louis Mermod, 1946.  

     

    « Commençons la journée par l’éloge des roses : jaunes ou ivoire, fatiguées, elles se prolongent pourtant contre le mur du jardin, défi de soie et de cuir. Un enfant en sarrau, les pieds dans des bottes, joue aux billes, tout seul, dans la terre amollie par les pluies. La vigne vierge rose et vert, pointillée de bleu, perd peu à peu ses feuilles, et l’entrelacs de ses rameaux, à travers lesquels on commence à voir le balcon qui les porte comme se découvrirait quelque chose d’intime, me touche. Je devine qu'une fois encore vibre en moi quelque fragment ancien (où avions-nous de la vigne vierge à nos fenêtres ?), et peut-être est-ce de nouveau la lumière qui l’a atteint, cette lumière du matin, claire et fraîche comme une rivière, douce à la pierre, et sur les meubles de la chambre déjà presque trop faible, exténuée comme un messager par une course trop longue.

    Mais où reviendra mon regard, comme l’abeille, c’est à ce qu’on voit à travers le réseau chaque jour plus lâche des rameaux de la vigne, ce coin de balcon où les feuilles roses s’entassent, autour d’un couvercle de fer-blanc oublié là par un enfant, dans un mélange d’ombre et de lumière. »

    Philippe Jaccottet

    Observations et autres notes anciennes — 1947 – 1962

    Gallimard, 1998