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dimanche, 22 juillet 2018

Dorothée Volut, « Poèmes premiers »

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DR

 

« Parfois une journée à vivre vaut mieux qu’un poème.

Écrire le soir après avoir rangé sa barque, suffit.

 

Je comprends tout ce que tu dis sans le voir,

à cause de ta présence contre laquelle tu ne peux rien.

 

Alors, ne peux rien, ne peux rien.

 

Ne fais pas de la vie un puzzle, car elle ne l’est pas.

On dirait que tu demandes :

pourquoi y a-t-il une table et nous réunis autour.

Le jour où tu auras une vache pour te répondre, je te le souhaite.

Si parler c’est pour autre chose,

alors vivre c’est pour quoi à la place ?

 

Le soir, le poème est dans l’air avec tous nos problèmes.

C’est peut-être exagéré de le dire comme ça,

mais j’aimerais tellement faire quelque chose de différent

pour t’aider à comprendre.

 

Tu sais, je n’amenuiserai jamais la source.

 

Revenue vers les balles de foin, quand il me faut fermer la serre,

enrouler le tuyau, bloquer la porte avec une pierre

et que j’aperçois au bout du tunnel

le troupeau des montagnes en ombres chinoises,

je me sens tricotée par deux grandes aiguilles

d’une laine enfantine. La terre me porte.

 

Quelle forme prendra la parole, si je ne sais pas la dire ?

 

Métaphysique, répond la marchande.

 

Eh bien alors, fais-le. »

 

Dorothée Volut

Poèmes premiers

Éric Pesty éditeur, 2018

http://www.ericpestyediteur.com/index.htm

lundi, 25 septembre 2017

Esther Salmona, « Amenées »

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DR

 

« 7 février 2014, 11h08 : Placard du fond à gauche dans la grande chambre : vide. Papier marron comme gras, enlevé déchiré avec bruit strident, des petits zones, effilées, adhèrent encore aux étagères. Le buffet : vide. L’alcôve du fond : restent deux cantines. La salle de bains : presque vide, reste le meuble avec la plaque de marbre. Le placard de la petite chambre : vide. Restent les morceaux de lé, trop grands pour les étagères, repliés à la bonne dimension, fleuris, pas pu les enlever — au dernier moment, à la fin, le dernier jour. Petite table de chevet à roulettes : vide. Tiroirs du secrétaire : vides. Placard de communication entre la chambre du fond et la petite chambre : vide.

 

* * *

 

19 février 2014, 19h32. Cette douleur de la perte, au début, anesthésie et puis par vagues arrive, va chercher chaque fois dans des profondeurs qu’on découvre grâce à elle, on en sourirait presque de cette exploration, long masque aux bords effrangés. »

 

Esther Salmona

Amenées

Éric Pesty Éditeur, 2017

http://www.ericpestyediteur.com/

lundi, 06 janvier 2014

Dorothée Volut, « À la surface »

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« TOUT A BRÛLÉ. La seule justification est la jouissance de l’écriture, et les cendres dans vos cheveux. L’ornement est un geste qui se souvient de l’air. La différence mûrit. On ne pose aucune main — cela dépend des moments, agir. Et ce n’est pas mendier que recopier son chemin. Ainsi parlant, on continue de filer les tissus. Téméraire et bravant l’orage, on dit : Je me vêtirai demain, après la transparence. La chose étrange de vouloir continuer.

 

 

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TU OUVRES DES LIVRES EN DÉSESPOIR DE CAUSE : faire des phrases. Mère, je ne suis pas le contraire de toi. Au final tu restes fixe, menue, sédimentaire, acoustique. Les lettres ne s’agglutinent pas. Laisse la maison ouverte comme ça. Voilà les clés. Le mur est ton décor pour une nuit. Je ou Qui repense chaque instant vécu. Le vent est tombé dans les marges. Sur la grève on a jeté des seaux d’eau salée, c’est l’heure de la souplesse pour les armures. Dans l’obscurité, on aperçoit la masse des rochers rendus à leur nudité. La mer ne laisse aucune trace : elle agite le temps sans donner de réponse. Cessez de m’écrire, crie quelqu’un. »

 

 Dorothée Volut

 À la surface

 Éric Pesty Éditeur, 2013

vendredi, 27 avril 2012

Lyn Hejinian, "Gesualdo"

lynhphoto.JPGMartin Richet sait toujours repérer l’inattendu et il excelle à le traduire. Ce mince livre commence en ré et se termine en « mesure pointillée » en la et ré fusionnant les [nos] voix. Carlos Gesualdo, musicien et assassin, ou l’inverse, mais fidèle, « une aptitude aux motifs, au couplage » — Gesualdo  « un nom ne doit pas annoncer une intention ».

 

L’écriture de Lyn Hejinian est d’une rare complexité et d’une rare flamboyance. Elle entraine le lecteur sur des chemins qu’il n’envisageait même pas, c’est dire si elle est nécessaire. «  Je suis singulier et dépendant, d’un message plus urgent de l’artifice à une expression vivante. » Un effet de musique, un effet  de sauvagerie, un effet de désir, un effet de vacillement — page  5 coda —, une aventure  d’amour qui suggère la fin, sans réplique.

 

Mêlant, entremêlant — fine et savante tapisserie, rugueuse et soyeuse à la fois — l’autobiographie du compositeur italien et sa musique, avec une précision et une exactitude rares, Lyn Hejinian donne ici un des textes les plus troublants qui soit, véritable « Contorsion en douceur, le rythme est immobile, un langage ultérieur guidé par la consolation ou le soulagement. »

 

Claude Chambard


Lyn Hejinian

 Gesualdo

Traduit  de l’américain par Martin Richet

 Éric Pesty Éditeur

 16 p. ; 9 €

http://www.ericpestyediteur.com/

 

Cet article a paru une première fois dans CCP  n°20, cipM, octobre 2010