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mardi, 21 janvier 2014

Alberto Manguel, « Monsieur Bovary & autres personnages »

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Le docteur Faust (extrait)

 

« Dans les siècles passés, lorsque le troc d’une âme était considéré comme un acte effrayant, les choses étaient pour Méphistophélès relativement simples, qu’il eût ou non du succès. Aujourd’hui que l’âme a infiniment moins de prestige et que chaque jour on troque des âmes contre des bagatelles comme des appartements à Marbella ou un poste dans un cabinet ministériel, la tâche de Méphistophélès est paradoxalement plus difficile. Perdre son âme en échange d’un misérable bien accorde à celle-ci peu de valeur, et Méphistophélès (qui est aussi banquier) convoite ce qui est précieux. Aussi le Faust d’aujourd’hui ne cherche-t-il ni connaissance ni amour, mais célébrité, succès populaire, son nom en haut de l’affiche. Et là, Méphistophélès est dans son élément. Tu veux être un auteur populaire ? dit-il à Faust. Tu veux vendre des millions d’exemplaires de ton livre ? Marché conclu : tu auras des piles de tes œuvres à la fnac et au Corte Inglés, tu seras en tête des best-sellers internationaux, on t’achètera les droits pour faire un film avec Tom Cruise dans le rôle du héros, tu voyageras en 1re classe et tu t’installeras en Irlande pour ne pas payer d’impôts. Et pour obtenir tout cela, tu n’auras quasiment rien à perdre, sauf la qualité artistique, le style, la grammaire, l’invention narrative, la responsabilité morale, la position éthique, la reconnaissance des futurs lecteurs, le respect de tes contemporains : ton âme. »

 

Alberto Manguel

 Monsieur Bovary & autres personnages

 Traduit de l’espagnol par François Gaudry

 L’Escampette, 2013

dimanche, 04 août 2013

Eduardo Berti, « La Vie impossible »

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Le Don

 

« Tout comme Funes peint par Borges, ma mère avait le don de savoir l’heure sans avoir besoin de consulter une montre. Elle vécut durant presque vingt ans dans l’ignorance de cette faculté, jusqu’au jour où quelqu’un, une voisine à ce que je crois, la lui fit remarquer. Dès lors, ma mère ne porta plus jamais de montre à son poignet.

Quand j’étais enfant, l’exactitude avec laquelle elle pouvait dire l’heure me stupéfiait. Pourtant, ce don la troublait tant qu’elle m’avait interdit de la divulguer au-delà du cercle familial. Je devais avoir quatorze ans quand mes parents et moi fîmes un voyage au Luxembourg. Nous étions tous trois dans un café et j’eus l’idée de lui demander l’heure, ce à quoi elle me donna sans sourciller une heure incorrecte, une heure impossible pour ce moment de la journée. “Tu t’es trompée”, lui dis-je, étonné. C’était la première fois que je la voyais se tromper. Mais mon père signala qu’il n’y avait aucune erreur, que ma mère avait donné l’heure de Buenos Aires, car les dons sont liés, profondément, à l’endroit où on les a reçus. »

 

Eduardo Berti
La Vie impossible

 Traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu

 Coll. Le Cabinet de lecture, dirigée par Alberto Manguel

 Actes Sud, 2003

samedi, 04 mai 2013

Alberto Manguel & Claude Rouquet, « Ça & 25 centimes »

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« — CR. Il y a deux démarches différentes. Il y a ce que tu expliques bien, que tu dénonces d’une certaine façon, l’éditeur qui exige de l’auteur un produit manufacturé qui correspond à la demande du marché à un moment donné. Alors, il va lui dire : “Il y a trop de pages, il n’y en a pas assez, etc.” Et puis, il y a l’éditeur qui parle avec l’auteur, qui éventuellement donne des avis, voire même des conseils, mais en dehors des contraintes commerciales.

– AM. Dans notre relation d’auteur à éditeur, je pense que ce que tu dis très souvent est essentiel. Tu n’es pas un éditeur abstrait, tu es l’éditeur de L’Escampette et L’Escampette publie certains livres et ne publie pas d’autres livres. Ce n’est pas que ces autres ne seront pas publiés ou ne sont pas bons, c’est tout simplement que ce ne sont pas les livres que Claude Rouquet choisit pour L’Escampette. Donc, sachant cela, le dialogue est beaucoup plus facile. Il est évident que tu vas aimer certaines choses que je n’aime pas et vice versa… Tandis qu’avec certains éditeurs c’est contraignant. Ils ne disent pas “C’est moi qui n’aime pas !”, mais : “Ceci est mauvais, ceci est bon !” Je pense qu’il est essentiel de revenir à cette double liberté. Celle de l’éditeur de choisir et celle de l’écrivain d’écrire ce qu’il veut ! Bien que Borges disait qu’un écrivain n’écrit que ce qu’il peut !

On arrive à un point très important, sur lequel j’insiste à chaque fois que je dois parler de ce thème, qui est que la littérature n’est pas une histoire de réussite. Ni la littérature ni l’art en général, ni les activités intellectuelles créatives en général. La réussite n’a pas sa place dans le monde de l’art. Au contraire, c’est ce que nous appelons les erreurs qui font pousser, qui portent en avant l’imagination. On peut dire : “Ça c’est raté. Ce n’est pas du tout ce que je voulais faire mais je l’ai réalisé quand même.” Et il a quelque chose derrière qui fait que cette création a son importance ! Évidemment, ce raisonnement va à l’encontre de toute démarche commerciale ! Il est essentiel, je me répète, d’insister à chaque occasion : “La réussite ne m’intéresse pas !” Le concept en lui-même est inadmissible dans le monde de l’art. Nous pouvons nous en sortir en trichant. Par exemple, on dit que Le Nom de la Rose, ce livre qui se vend si bien, est une réussite. Il est bien écrit, c’est un roman bien construit. Et on oublie bien sûr que Eco a écrit une narration compliquée sur le Moyen Âge avec des citations en latin. Quelque chose qu’on décrirait aujourd’hui à un éditeur pour se faire traiter de fou ! Donc il faut tricher. Il faut essayer de convaincre l’éditeur que c’est quelque chose qui peut se vendre. »


ÇA & 25 centimes

Conversations d’Alberto Manguel avec un ami

L’Escampette, 2009


Vingtième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette