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samedi, 10 août 2019

Louis Calaferte, « Portrait de l’enfant »

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DR

 

 « Seul dans la cuisine, par les chauds après-midi d’été, il découvrait ou inventait des visages de jeunes filles dans les bariolages de la toile cirée qui recouvrait la grande table poussée contre le mur.

Lorsqu’il avait situé leurs bouches, il y appliquait la sienne, longuement, amoureusement.

Il était malheureux de cette parodie de tendresse sans prolongement, sans échange.

[…]

Elle venait dans le noir jusqu’à son lit. Il entendait le bruissement de sa chemise de nuit. Elle s’asseyait à côté de lui, cherchait sa main, la retenait dans la sienne.

— Tu as peur ?

— Oui.

— Moi aussi, j’ai peur.

Sa voix était comme soufflée, lointaine, cotonneuse.

Elle rapprochait sa tête. Ses cheveux sentaient bon.

[…]

Sur le sentier au bord de la rivière, en un endroit où il savait que les promeneurs ne s’aventuraient guère, il édifiait autour de lui plusieurs petits puits de sable qu’il emplissait d’eau dans laquelle il précipitait les insectes de passage.

Assis au milieu de ses constructions, il lui suffisait de tourner la tête pour observer dans chaque cuvette, au cours de l’après-midi, les manifestations de ces lentes agonies.

Les insectes les plus gros se débattaient moins longtemps que les autres à la surface de l’eau. Après maintes vaines tentatives, ceux qui réussissaient à se hisser sur la paroi de sable avaient la vie sauve ; ils étaient peu nombreux. Certains, qu’il croyait morts, se ranimaient aussitôt qu’il les effleurait du doigt. Ce simulacre de leur part excitait contre eux sa colère, comme s’ils avaient eu la volonté consciente de le duper. Il leur accordait le temps de reprendre des forces en les retirant de l’eau où il les replongeait dès qu’ils paraissaient s’être rétablis. Parfois aussi, haineux, il les écrasait.

[…]

Plusieurs jours de suite il déroba le courrier dans la boîte aux lettres et alla le brûler dans l’ornière d’un champ, derrière un petit mur où il ne pouvait être vu.

En regardant les enveloppes se jaunir, se corner sous la chaleur de la flamme, il avait l’impression que beaucoup de choses malpropres, mauvaises, disparaissaient grâce à lui.

C’était inexplicable.

[…]

À l’église, certains dimanches, pendant la messe chantée, il voyait onduler la robe de la statue de la Vierge. Son visage mélancolique penché sur une épaule s’inclinait davantage. Elle lui adressait un sourire grave. Il avait la sensation qu’elle eût aimé lui parler.

Une joie douloureuse lui opprimait le cœur.

[…]

Il s’établissait sous la table de la cuisine, allongé à plat ventre sur un petit manteau de fourrure lui appartenant et s’y frottait jusqu’à la jouissance, si forte qu’elle lui fermait les yeux quelques secondes durant.

[…]

Insensiblement son lit d’enfant devient catafalque. Les draps se teintent, leur blancheur estompée, comme une clarté s’affaiblissant graduellement. Le sommier se surélève. Sous ses reins, il sent le matelas s’amincir, devinant peu à peu la dureté horizontale de la planche. Un homme entre dans la chambre, vient lui ôter son pyjama, qu’il remplace par son costume de velours. Ses mains sont croisées sur sa poitrine. Il a chaud. Il est bien. »

 

Louis Calaferte

Portrait de l’enfant

Denoël, 1969

jeudi, 25 octobre 2018

Louis Calaferte, « Rosa mystica »

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DR

 

« 46

Visage levé, bouche ouverte, offert à la pluie qui l’inonde. Les gouttes frappent le front, les joues, les épaules, les bras nus dans la robe, se suspendent, ruissellent le long du cou, s’étoilent en s’écrasant sur le bord décolleté de la poitrine.

Au bout des bras écartés, les paumes creuses recueillent de cette eau abondante, tandis que les lèvres s’essaient à la happer.

Aspersion. Rose suave. Précieux Sang. Fons-signatus. (Où êtes-vous, multitude des Anges ?)

Le regard vif, joyeux et secret.

(Ô ! pourquoi n’avons-nous plus ta pureté ?

 

Gracilité de la silhouette frêle immobilisée dans l’ombre du jardin.

 

Blancheur de la robe qui la vêt.

 

C’est le calme matin. C’est le jour. C’est l’occlusion de la nuit. Elle est là.

 

J’entretiens un silence.

 

 

62

Il y aura, liés, dans le souvenir à des gestes, à des attitudes, à une façon de prononcer un mot, ou de rire, ou de se taire, ou d’adresser un regard, toute cette beauté d’herbe, de forêts, de champs verts, de fleurs, de lumière, de soleil, de nuages torturés ; tel aspect du paysage, à un certain endroit, à une certaine heure de la journée, sous un certain éclairage ; telle forme de bouquet, telle atmosphère dans la maison…

Cela —, qui n’existera que pour moi seul, qui me prépare à l’adieu. »

 

Louis Calaferte

Rosa mystica

Denoël, 1968, rééd. Folio n° 2822, 1997

 

mercredi, 11 juillet 2018

Louis Calaferte, « Le passage de la ligne »

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« À quoi ressemblais-je avec ce corps devenu si fragile qu’un souffle d’air l’eût fait vaciller, ces mains sans chair, à la peau sèche d’un jaune cireux, cette effrayante maigreur du visage empreint non plus de lassitude, comme souvent autrefois, mais pétrifié, et peut-être surtout ce regard désormais liquide, voilé, noyé ? À quoi ressemblais-je, maintenant que je me découvrais hors d’atteinte de toute souffrance, tant morale que physique ; par exemple ma molaire à droite de la mâchoire inférieure qui, faute de soins, m’avait tant fait souffrir au cours de nuits blanches, voilà ce que je pouvais sans douleur y appuyer le bout de ma langue, d’ailleurs insensibilisée ; et, faits en eux-mêmes remarquables, je n’avais plus de ces quintes de toux irritantes, mon estomac pourtant si délabré me laissait en paix, mes jambes ne me pesaient plus le matin au réveil, quand, d’autre part, des préoccupations qui me persécutaient jusqu’à l’angoisse devenaient dérisoires ?

J’avais devant moi, me semblait-il, un temps infini pour me consacrer à un repos jamais connu, pour me promener en toute sérénité dans des paysages verdoyants que j’affectionnais depuis mon enfance, observer la délicate beauté des fleurs, la robe rutilante de certains insectes ou rien que la pureté bleutée d’un ciel d’été, les scintillements d’une goutte de rosée à la pliure d’une feuille ; un temps illimité pour n’être plus que l’un des accords harmonieux du monde.

Oui, décidément, à quoi ressemblais-je, et comment m’étonner que personne autour de moi ne me reconnût plus ? »

 

Louis Calaferte

Ébauche d’un autoportrait

Denoël, 1983

jeudi, 10 août 2017

Georges Perec, « La disparition »

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au Moulin d'Andé, où Georges Perec écrivit La disparition. DR

 

« Anton Voyl n’arrivait pas à dormir. Il alluma. Son Jaz marquait minuit vingt. Il poussa un profond soupir, s'assit dans son lit, s’appuyant sur son polochon. Il prit un roman, il l’ouvrit, il lut ; mais il n’y saisissait qu’un imbroglio confus, il butait à tout instant sur un mot dont il ignorait la signification.

Il abandonna son roman sur son lit. Il alla à son lavabo ; il mouilla un gant qu’il passa sur son front, sur son cou.

Son pouls battait trop fort. Il avait chaud. Il ouvrit son vasistas, scruta la nuit. Il faisait doux. Un bruit indistinct montait du faubourg. Un carillon, plus lourd qu’un glas, plus sourd qu’un tocsin, plus profond qu’un bourdon, non loin, sonna trois coups. Du canal Saint-Martin, un clapotis plaintif signalait un chaland qui passait.

Sur l’abattant du vasistas, un animal au thorax indigo, à l’aiguillon safran, ni un cafard, ni un charançon, mais plutôt un artison, s’avançait, traînant un brin d’alfa. Il s’approcha, voulant l’aplatir d'un coup vif, mais l’animal prit son vol, disparaissant dans la nuit avant qu’il ait pu l’assaillir. »

 

Georges Perec

La disparition

Coll. « Les Lettres nouvelles », Denoël, 1969, rééd. Coll. « L’imaginaire », Gallimard, 1989