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mercredi, 03 août 2022

Louise Glück, « Matines »

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DR

 

« Tu veux savoir ce que je fais de mon temps ?
Je marche dans la pelouse devant la maison, je feins de 
désherber. Tu devrais savoir 
que je ne mets jamais à genoux pour désherber, arracher 
des bottes de trèfles des parterres de fleurs : en fait,
 je cherche le courage, une preuve 
que ma vie va changer, mais 
cela prend un temps infini, l’examen de 
chaque botte pour y trouver la feuille 
symbolique, et bientôt l’été s’achève, déjà 
les feuilles virent de couleur, encore et toujours les arbres malades 
s’en vont les premiers, les mourants deviennent 
jaune luisant, alors que quelques sinistres freux jouent 
leur musique de couvre-feu. Tu veux voir mes mains ?
Aussi vides à présent qu’à la première note.
Ou le but était-il
De continuer sans un signe ? »


Louise Glück
L’Iris sauvage (1992)
Traduit de l’anglais (États-Unis) et préfacé par Marie Olivier
Bilingue
Gallimard, Du monde entier, 2021

 

De son jardin, Louise Glück, tire sa poésie, faite de rapport au divin, à l'humain, à la nature. Elle nous dit ce qu'il y a de plus tragique dans ces vies qui sont de brèves floraisons.

jeudi, 07 mai 2020

Durs Grünbein, « Deux poèmes »

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DR

 

« Un mouvement

 

Ce petit coup de vent éphémère, tourbillon aérien

     infinitésimal, quand un

         moineau effrayé s’envola sous

               mon nez, déjà il était

 

hors de vue, et une des

               feuilles les plus légères le suivit déchiquetée dans

                    son sillage. (1988)

 

D’un livre des faiblesses

 

Un gigantesque agenda, cette vie –

Si différente de ce qu’on attendait, et pourtant telle.

Nous nous voyons, en fermant les yeux,

Dans un ascenceur qui passe par les années comme par des étages.

Souvent, quelqu’un descend en route, court dans le couloir

À la rencontre de lui-même, son propre double.

On trébuche une moitié du chemin, on frappe à la mauvaise porte

Parce qu’un cœur est dessiné dessus. Et alors –

S’affaisser d’épuisement fait tellement de bien.

 

Chaque jour à présent un pétale tombe

Du bouquet de fleurs délirant qui, hier, manquait

De faire exploser le vase par sa splendeur.

Hortensias bleus, anémones sauvages, tulipes noires –

Tout ça à l’air d’une improvisation libre :

Études pour un piano d’enfant – vers inconsistant.

Et cette inconsistance veut dire : nous mourons

Imperceptiblement ; et soudain nous prenons plaisir

À vivre comme si nous étions immortels,

Alors que l’écriture nous endigue et que le moindre

Mot est crucial. Alors vas-y,

Écris un livre sur tes faiblesses quotidiennes. (2017) »

 

Durs Grünbein

Presque un chant

suivi de « Notes sur moi-même » par l’auteur

Traduits de l’allemand et présenté par Jean-Yves Masson & Fedora Wesseler

Coll. Du monde entier, Gallimard, 2019

vendredi, 27 mars 2020

Yannis Ritsos, « Trois poèmes »

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DR

 

« Résurrection

 

Il regarde à nouveau, il observe, il distingue

à une distance qui ne signifie rien,

dans une durée qui n’humilie plus,

les boules de naphtaline dans le sac en papier,

les feuilles de vignes sèches dans le seau percé,

la bicyclette sur le trottoir d’en face.

                                   Brusquement,

il entend le coup derrière le mur,

ce même coup convenu, unique,

le coup le plus profond. Il se sent innocent

d’avoir oublié les morts

                           À présent, la nuit,

il n’utilise plus de boules Quies – il les a laissées

dans son tiroir avec ses décorations

et son dernier masque – le masque le plus raté.

Mais saurait-il dire s’il s’agit du dernier ?

 

Difficile aveu

 

Les clous et les planches, c’est moi qui les ai pris. Ne me dénonce pas.

J’aurais pu ne rien te dire. Je ne pouvais pas. À l’heure où les autres

tout nus dans le soleil frappaient leurs marteaux, il grimpa, lui,

très chic et cravaté. Il déplia le vaste plan de l’ouvrage

et désigna du doigt. Il me glaça. Les marteaux s’étaient arrêtés.

 

À présent, je sais quelle différence il y a entre le papier et le fer. Le monde

est coupé en deux. Que tu l’avoues ou non, – cela ne le réunira pas pour autant.

 

Son dernier métier

 

Voici, dit-il, mon dernier métier – un foulard

de paysan, très grand, à carreaux bleus et blancs ;

je le plie, je le déplie, j’essuie ma sueur

et parfois mes yeux. J’y ramasse tous mes biens,

quelques livres, un fauteuil, mes cigarettes, mon briquet,

mon miroir à raser grossissant, et l’autre,

ce miroir rapetissant qui me sert à voir des choses désagréables

ou celles qu’on dit chimériques.

                                               Dans ce foulard,

juste au milieu, il y a un trou. C’est par là

qu’entre l’oiseau au cours des nuits les plus obscures,

mon oiseau secret qui saute sur mon épaule ou mon genou

pour me nourrir d’un épi, d’une étoile ou d’un ver. »

 

Yannis Ritsos

Hélène suivi de Conciergerie

Traduit du grec par Gérard Pierrat

Gallimard, Du monde entier, 1975