UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

lundi, 19 février 2018

Jean-Jacques Salgon, « Obock »

dji02.jpg

La Tour Soleillet à Obock

 

« Rimbaud a ceci de particulier qu’à chaque moment de sa vie il excède tout ce qu’on peut connaître de lui, poèmes, lettres, portraits ou photographies, souvenirs des témoins qui l’ont connu ou croisé, autant de portes ouvertes sur des mondes différents et qui semblent scellés sur un épais mystère. Rimbaud c’est l’excès de la biographie (quand Pessoa ou Walser en seraient le manque, le défaut). Il est trop, comme disent les jeunes d’aujourd’hui. Il n’est peut-être jamais autant Rimbaud que dans cette période si peu documentée de sa vie où il sillonne l’Europe, ces trois années de vagabondage entre 21 et 24 ans où il s’échappe et échappe à tous, où il a déjà quitté l’écriture et pas encore rencontré l’Afrique et le négoce. Durant ces années d’errance, il devient polyglotte, il multiplie le multiple, semble doué du don d’ubiquité.

Rimbaud est beaucoup plus que le double dont parle Segalen ; pluriel, polymorphe et, tout comme notre univers, constitué à 96% d’énergie et de matière noire. Cet univers opaque de sa vie s’étend d’ailleurs depuis le Bar de l’Univers de Charleville jusqu’au Grand Hôtel de l’Univers à Aden. Un univers à lui tout seul ; une vérité cachée dans une âme et un corps. C’est sans doute pour ça que les autoportraits flous de Harar nous paraissent si vrais.

[…]

De retour à Obock où la chaleur commence à être rude, il [Paul Soleillet] continue de diriger la construction de sa factorerie. Une enceinte carrée de cent mètres de côté est bâtie, puis, à l’intérieur de ces murs, on édifie les entrepôts, et, dans l’alignement du porche d’entrée, une tour en pierre de 17 mètres de haut qui sera longtemps appelée tour Soleillet. Sur la terrasse supérieure de cette tour sont installés les quatre canons. Tous les matins on hisse au haut d’un mât le drapeau français.

C’est peut-être au rez-de-chaussée de cette tour qu’il se fera prendre en photo par Édouard Bidault de Glatigné. On le voit à sa table, entouré de son personnel, dans la pause du penseur de Rodin, avec ses cheveux raz et sa longue barbe taillée au carré, plongé (ou faisant mine d’être plongé) dans la lecture d’un livre, veste et pantalon blancs, sandales afars, une paire de jumelles traînant à côté du livre. Un fusil est accroché au mur où sont aussi des trophées, lances et boucliers danakils, sabres, juste de quoi constituer un petit décor colonial. »

 

Jean-Jacques Salgon

Obock

Verdier, 2018

https://editions-verdier.fr/livre/obock/

mardi, 17 mai 2016

Jean-Jacques Salgon, « Parade sauvage »

IMAG0380.jpg

Jean-Jacques Salgon au Reid Hall à Paris, 26 mai 2014 ©cc

 

« Une grotte éclairée, c’est, bien plus que les entrailles de la Terre devenues apparentes, l’ingéniosité de l’homme soudain révélée, comme si l’intérieur même de son crâne lui devenait visible. Les parois de la caverne se mettent à palpiter dans les ténèbres, et toutes les rêveries, toutes les images fixées par l’œil du chasseur, les désirs, les frayeurs et les émois qui hantaient son cerveau, toute ce que la nuit ou les éclipses depuis toujours lui imposaient et devant quoi il demeurait passif ou tétanisé de crainte, deviennent un objet que sa simple volonté est à même de susciter : pour cela il lui suffit d’entrer dans la caverne. Il n’a qu’à tendre une torche au-devant de lui et le monde des ténèbres et des esprits, les forces occultes que le ciel retenait dans ses immenses serres et relâchait dès la tombée du jour, les voici surgissant au gré de son avancée dans ce lieu clos qu’il peut commencer à apprivoiser en y marquant ses signes. Les étoiles dans le ciel, même nommées, demeurent lointaines. Sur la paroi de la caverne, les dieux se sont rapprochés des hommes jusqu’à en perdre de leur vigueur et se faire parfois leurs alliés ; car plus les dieux ou les esprits sont éloignés, plus ils sont virulents et délétères pour l’homme, ainsi que le note Bertrand Hell*. Et c’est donc à ce feu, dont la sauvagerie première avait été antérieurement domestiquée, que l’homme doit ce rapprochement et ce renversement des alliances. Il n’est peut-être pas indifférent que les deux couleurs des peintures de Chauvet soient l’ocre rouge (comme surgi des flammes d’un feu) et le noir du charbon de bois. »

 

Jean-Jacques Salgon

Parade sauvage

Verdier, 2016

 

* Le sang noir. Chasse et mythe du Sauvage en Europe, Flammarion, 1994, rééd. L’Œil d’or, 2012.

samedi, 27 avril 2013

Jean-Jacques Salgon, « Fernand »

jean-jacques salgon,fernand,l'escampette

© Alain Kaiser

« À mi-parcours de mon itinéraire, ayant quitté le pays messin pour entrer dans le pays saulnois, je retrouvai le long des berges de la Seille les souvenirs de l’une de mes dernières lectures, je veux parler du Dépaysement de Jean-Christophe Bailly, un livre dont la lecture venait d’illuminer mon été, et je ne pus, à ce point de mon parcours, m’empêcher de déroger à la règle qui voulait que je m’en tinsse strictement au trajet supposé de mon oncle Fernand.

Eh bien non ! Au diable Fernand et sa Division de marche provisoire ! Il ne serait pas dit que je m’interdirais de digresser et de rendre visite à la synagogue de Delme et au “minuscule hameau de Han”, ni même, tiens, de marcher quelques kilomètres sur le sentier ornithologique qui longe la boucle que forme en ce lieu la rivière, tout en me répétant mentalement le titre de ce chapitre que j’avais particulièrement aimé : “Qu’elle est petite la Seille !”.

À Pettencourt je retrouvai ma division de marche ; je rentrais dans les rangs, traversais la Seille, et reprenais mon repli vers le sud, bien décidé de m’en tenir cette fois à mon cahier des charges. Sornéville, Erbévilliers, Réméréville, Drouville, j’étais bien reparti mais voilà que parvenu à Maixe, mon plan de bataille se trouvait à nouveau mis à mal : à la traversée du canal de la Marne au Rhin je retrouvais le fantôme de Jean Rolin avec son vélo filant au long de ses Chemins d’eau. C’est en effet à quelques kilomètres de là que Rolin avait essuyé sa première crevaison et s’était vu contraint, lui aussi, de se dérouter pour rallier Lunéville, une ville qu’il avait au départ choisi d’ignorer. “Mais, nous dit-il, le ciel n’entend point que l’homme décide seul, orgueilleusement, de sa destinée.” Ainsi, à mon tour, obéissant aux injonctions divines, je quittais une nouvelle fois le chemin tracé pour aller visiter Lunéville et son château du duc Léopold. »

 

 Jean-Jacques Salgon

 Fernand

 L’Escampette, 2013

 

 Jean-Christophe Bailly, Le dépaysement (Voyages en France), Seuil, coll . Fiction & Cie., 2011

Jean Rolin, Chemins d’eau, 1980, rééd : La table ronde, coll. la Petite vermillon, 2013

 

 Seizième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette