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observations et autres notes anciennes

  • Philippe Jaccottet, « Le jardin en janvier »

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    © : CChambard

     

    « C’est chez nous. Je suis revenu à la maison, chez mes parents. Après le déjeuner, on ouvre la fenêtre, on secoue la nappe : voilà tous les moineaux bruyants sous l’églantier ! Aujourd’hui, l’odeur de lessive qui monte de la terrasse m’invite à sortir : il fait doux.

    Tous les ans, je me rappelle bien, il y a un jour de janvier où je descends comme ça au jardin, croyant que c’est le printemps. Ma mère me crie de la fenêtre : “Pourquoi n’as-tu pas mis tes souliers ?” Car la terre est encore boueuse de la neige qui vient de fondre et a laissé, dans les recoins d’ombre, sous les buissons de laurier, des espèces de chiffons sales comme ceux qui tombent des fenêtres de la cuisine. La terre, on la dirait travaillée, troublée par une souterraine violence. Qu’un souffle passe, déjà tiède, il emporte de fugaces odeurs qu’on voudrait garder dans la main. Les hautes fleurs desséchées, cassées par le gel, ont l’air de tas de ferraille rouillée, l’herbe jaunie et sans force essaie pourtant par endroits la pointe d’un vert plus acide ; des choses traînent partout, trop vieilles, oubliées : du bois mort, des fraîcheurs flétries... Mais l’ombre de branchages nus est légère sur l’herbe, très légère, et bleue comme de l’eau. Rien ne pèse, rien ne parle fort. De menus travaux s’exécutent partout à voix basse, d’un doigt léger, comme dans un atelier de couture.

    Sur la terrasse, où le gravier est encore en tas parce qu’à chaque fin d’automne, pour que la neige ne l’enfonce pas, on le rassemble, le sapin de Noël, qu’on a jeté par la fenêtre après les fêtes non sans que ma mère ait retardé le plus possible ce moment, est tombé en travers de la niche du chien, minable débris d’une joie. Mais c’est deux heures : on entend l’école qui sonne, les cris dans le préau, les oiseaux qui se chamaillent dans le bouquet de roseaux ; les longues lances souples, bousculées, se balancent doucement comme une mélodie qu’on chantonne. Obéissant aux petits devoirs du ménage, je froisse un drap dans ma main pour m’assurer qu’il est sec : tout le cru de l’hiver se met en boule entre mes doigts. »

     

    Philippe Jaccottet

    Observations et autres notes anciennes (1947-1962)

    Gallimard, 1998

  • Philippe Jaccottet, « Petit écrit sur la lumière »

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    © Henry-Louis Mermod, 1946.  

     

    « Commençons la journée par l’éloge des roses : jaunes ou ivoire, fatiguées, elles se prolongent pourtant contre le mur du jardin, défi de soie et de cuir. Un enfant en sarrau, les pieds dans des bottes, joue aux billes, tout seul, dans la terre amollie par les pluies. La vigne vierge rose et vert, pointillée de bleu, perd peu à peu ses feuilles, et l’entrelacs de ses rameaux, à travers lesquels on commence à voir le balcon qui les porte comme se découvrirait quelque chose d’intime, me touche. Je devine qu'une fois encore vibre en moi quelque fragment ancien (où avions-nous de la vigne vierge à nos fenêtres ?), et peut-être est-ce de nouveau la lumière qui l’a atteint, cette lumière du matin, claire et fraîche comme une rivière, douce à la pierre, et sur les meubles de la chambre déjà presque trop faible, exténuée comme un messager par une course trop longue.

    Mais où reviendra mon regard, comme l’abeille, c’est à ce qu’on voit à travers le réseau chaque jour plus lâche des rameaux de la vigne, ce coin de balcon où les feuilles roses s’entassent, autour d’un couvercle de fer-blanc oublié là par un enfant, dans un mélange d’ombre et de lumière. »

    Philippe Jaccottet

    Observations et autres notes anciennes — 1947 – 1962

    Gallimard, 1998