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dimanche, 04 août 2019

Wisława Szymborska, « Ça va sans titre »

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DR

 

« Voilà où l’on en est : moi assise sous un arbre,

au bord d’une rivière,

un matin de soleil.

Événement futile que l’histoire

ne retiendra nullement.

Ni bataille, ni traité

dont on sonde les motivations,

ni le meurtre mémorable d’un tyran.

 

Et pourtant me voilà assise, c’est un fait.

Et puisque je suis ici, tout près de la rivière,

je serai bien venue ici de quelque part,

sans dire qu’auparavant

j’aurai bien vadrouillé dans pas mal d’autres endroits.

Tout comme les grands conquérants

avant qu’ils ne montent à bord.

 

L’instant le plus fugace eut un passé illustre,

son vendredi précédant son samedi,

son mois de mai avant le mois de juin.

Ses horizons aussi réels que

dans les jumelles du général.

 

L’arbre est un peuplier enraciné depuis des lustres.

La rivière s’appelle Raba et ne coule pas d’hier.

Le sentier qui traverse les buissons,

ne fut pas frayé aujourd’hui.

Le vent qui chasse les nuages,

les aura amenés par ici.

Et bien que tout autour rien d’important ne se passe

le monde n’est pour autant pas plus pauvre en détails,

ou plus mal défini, ses fondements plus faibles

qu’au temps où l’emportaient les grandes migrations.

 

Le silence n’appartient pas en propre aux grands complots.

On voit le cortège des raisons ailleurs qu’aux couronnements.

Les dates anniversaires des révolutions sont rondes,

mais pas plus qu’un caillou qu’on foule près du fleuve.

 

Elle est complexe et dense, la broderie des fortunes.

Le point de croix de la fourmi dans l’herbe.

L’herbe dans le sol ourlée.

Motif que tisse dans la vague – la navette du bout de bois.

 

Ainsi donc, par hasard je suis et je regarde.

Au-dessus, un papillon blanc agite dans les airs,

ses ailes qui ne sont et ne seront qu’à lui,

et l’ombre qui soudain traverse mes deux mains

n’est pas une autre, ni quelconque, mais la sienne.

 

Voyant cela, je perds toujours toute certitude

que ce qui est important

l’est vraiment davantage que ce qui ne l’est pas. »

 

 

Wisława Szymborska

Fin et début – 1993

in De la mort sans exagérer – Poèmes 1957-2009

Préface et traduction de Piotr Kaminski

Poésie / Gallimard, 2018

 

samedi, 05 janvier 2019

Wislawa Szymborska, « Un chat dans un appartement vide »

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DR

 

 

« Mourir ! – ça ne se fait pas à un chat.

Car, enfin, que peut-il faire, le chat

dans un appartement vide ?

Grimper aux murs.

Se frotter aux meubles.

Rien n’a changé par ici,

et pourtant rien n’est pareil.

Rien n’a été déplacé,

mais rien n’est plus à sa place.

Et le soir, la lampe reste éteinte.

 

Des pas dans l’escalier,

mais ce ne sont pas les bons.

Et la main qui met du poisson dans l’assiette

pas non plus celle qui mettait.

 

Quelque chose ne commence plus

à l’heure où les choses commencent.

Quelque chose ne se passe plus

comme les choses devraient.

Quelqu’un était là, tout le temps,

puis, soudain, il a disparu

et s’obstine à ne plus être du tout.

 

On a fouillé les armoires.

Parcouru tous les rayons.

Rampé sous le tapis, au cas où.

Même violé l’interdit, et fichu

la pagaille dans les papiers.

 

Qu’y a-t-il à faire désormais.

Dormir on peut, et attendre.

 

Mais qu’il revienne seulement,

qu’il se montre tout à coup, celui-là.

On va lui apprendre, qu’avec

un chat ça ne passe pas.

On avancera vers lui

comme si on ne voulait pas,

très, très lentement,

sur des pattes fières et boudeuses.

Pas question de petits sauts, de miaous au début. »

 

Wislawa Szymborska

« Fin et début » – 1993

in De la mort sans exagérer, poèmes 1957-2009

Préface et traduction de Piotr Kaminski

Poésie / Gallimard, 2018