UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

vendredi, 03 janvier 2020

Robert Walser, « Ce que je peux dire de mieux sur la musique »

thumb-large_walser_cequeje_140x210_103.png

Si vous n’avez jamais lu Robert Walser, voici une excellente occasion de commencer. Ce joli livre que publient nos amies de Zoé est une petite anthologie qui traverse son écriture des premières aux dernières pages, de 1899 à 1933. On reconnaîtra – relira – certains de ces textes déjà publiés chez Zoé & ailleurs, mais la fidèle Marion Graf donne ici la traduction d’une jolie moitié d’inédits – dont celui que nous reproduisons plus bas, daté de 1933 (l’année où il cesse d’écrire). Ce choix de textes, axés autour de la musique, de la musicalité, on l’aura compris au titre de l’ensemble, seront pour les uns une magnifique révision avec l’émerveillement de l’inédit par surcroît et, pour les autres, une splendide et joyeuse introduction à la lecture du maître ès poèmes brefs, petites proses & autres microgrammes qui mourut, dans la neige, le jour de Noël 1956 lors d’une de ses promenades quotidiennes à Herisau.

 

La belle nuit

«  Je note ceci à la hâte : par exemple pendant le repas, on soulève par la douce peau du cou un petit chaton bien réel, qui n’est pas une allégorie, donc, pour voir s’il a envie de rester là où s’il préfère s’en aller. Il n’y a pas au monde un seul être pensant, pas un seul être sentant qui puisse imposer à un chaton ses caresses. Dans un recueil de poèmes, je viens de tomber sur une place de marché. Par rapport au problème qui vient de surgir à l’horizon des aspirations culturelles, “l’esprit et la technique”, j’ai pensé la nuit dernière, que j’aimerais qualifier de belle nuit parce qu’elle était sans vent et sans nuages, que la technique était un moyen de mettre de l’ordre dans les choses de l’esprit, que l’esprit, porté à des coups de génie etc. était le mâle que la technique, femelle, allait chercher dans ses divagations pour le ramener vers l’utile et le nécessaire. Le recueil de poèmes mentionné est signé Ludovic Boucledor, et ce sont les éditions du Rire, à Witzville, qui me l’ont adressé. Est-ce que je fais partie des journalistes épris de vérité, oui ou non ? Je veux planter mes dents dans cette question comme dans un gâteau croustillant, et pour y répondre, je déclarerai que jamais je ne parle du temps qu’il fait. Si je séjourne dans une ville étrangère où se jette peut-être sur moi un vent violent, j’écris ensuite que mes principes m’interdisent de m’étendre sur les détails. J’agis de la sorte parce que j’ai découvert que certaines sincérités ne sont en réalité que des dépendances intellectuelles. À mon avis, les correspondants, et je ne parle pas ici des commerciaux, mais bien des écrivains, ne doivent pas se soumettre aux influences du monde sensible, au nombre desquelles je compte les atmosphères, etc. À quoi sert la supériorité du journaliste ?

La nuit qui m’enveloppait merveilleusement voltigeait autour de mon âme comme une Philomèle. Je venais de quelque part et je me rendais quelque part. Des êtres volants survolaient le théâtre de la vie avec leurs plumes d’argent, gagnant leurs honoraires et laissant tomber sur le sol des écrits imprimés afin que le public les ramasse et les lises. Un hôtel de montagne éclairé à l’électricité flottait comme dans les airs, du fait que dans la vapeur nocturne, la silhouette de la montagne était invisible, ce qui avait l’air splendide. Sur le cours d’eau où scintillait en profondeur une lueur dorée, des musiciens glissaient en gondoles, et on eût dit que les branchages qui s’inclinaient depuis les hauteurs étaient des auditeurs tendant l’oreille à ce concert, et de nouveaux morceaux de prose me vinrent à l’esprit. Les idées qui viennent à l’esprit d’un écrivain n’impliquent-elles pas la perspective d’efforts à venir ? Pour cette raison, je suis presque heureux quand rien ne me passe par la tête. “Une heure d’oubli”, c’est le titre d’une collection publiée à Paris dont je suis depuis longtemps l’ami.

La belle nuit devint la plus belle nuit du monde au moment où dans une véranda, aux abords de la ville, j’aperçus des gens attablés pour le repas du soir, après le travail, tandis qu’un harmonica faisait monter d’un jardin endormi une mélodie pour dire bonne nuit et que les ombres des feuilles se découpaient contre une façade, et que des chemins à peine distinct menaient vers des maisons, ou s’en éloignaient. 

À présent, un mot tout de même pour évoquer le plaisir que j’ai pris, dans la retraite de mon cabinet de travail, à me faire la lecture des vingt poèmes de Boucledor, c’était comme si je les avais lus d’une voix contenue à une femme ouverte à la poésie et à ces choses-là.

La poésie m’amuse toujours dans la mesure où de petites fautes de rythme m’y réservent une délectation supplémentaire. Pour ce livre de poèmes assez maigre, je dis vingt fois merci à l’auteur, une fois pour chacune des vingt contributions ailées. D’autre part, Boucledor me saura peut-être gré de l’avoir entretissé dans cette belle nuit. »

Traduction Marion Graf

 

Robert Walser

Ce que je peux dire de mieux sur la musique

Choix de textes édités par Roman Brotbeck et Reto Sorg

Traduits de l’allemand par Marion Graf, Golnaz Houchidar, Jean Launay, Bernard Lortholary, Jean-Claude Schneider, Nicole Taubes

Zoé, 2019

https://www.editionszoe.ch/livre/ce-que-je-peux-dire-de-mieux-sur-la-musique

dimanche, 09 avril 2017

Robert Walser, « L’Enfant du bonheur »

1_RobertWalser.jpg

 

L’amie

 

« Un petit livre que j’ai en quelque sorte savouré récemment porte ce titre sentimental : Quand on aime on pardonne. Comme le petit ouvrage me paraissait écrit avec brio, je lui ai porté une certaine attention. Le contenu révèle qu’il se passe dans une grande ville populeuse. On le croit volontiers. D’entre deux femmes, la première se trouve dans son logis confortable et accueillant. Elle a, comme il se doit, un époux, et elle le considère comme un bijou parfait, tant il lui semble fidèle et distingué. Il gagne facilement beaucoup d’argent grâce à son zèle et son intelligence, et il est en même temps aussi économe qu’on peut le souhaiter. Deux marmots, qui ne vont même pas encore à l’école, incarnent une vitalité de la plus belle espèce. La petite bonne femme a de bonnes raisons de se croire heureuse. Mais voilà qu’on sonne. Qui cela peut-il bien être ? Qui s’annonce chez elle ? Elle va ouvrir, c’est-à-dire que non, elle ne le fait pas elle-même, sa bonne s’en occupe. Entre alors son amie de jeunesse, l’air d’une créature entièrement écrasée par la vie, elle raconte que ses pas ont été accompagnés de malheur. Qu’elle était mariée avec un homme peut-être par trop intéressant, qui l’a trompée, qu’elle l’a quitté pour toujours et cherche à présent quelque emploi convenable. “Reste pour l’instant tranquillement chez nous, tu seras une amie pour mes enfants, pour moi et pour mon excellent mari”, pria la gentille, apparemment touchée par le récit de la méchante. La gentille avait peut-être plus de chance qu’elle n’était gentille, et la méchante avait eu à souffrir plus de malheur qu’elle n’était méchante. La gentille était jolie, mais la méchante était repoussante et en même temps, fascinante. L’époux commença par trouver la fascinante ennuyeuse. Petit à petit, cependant, il en tomba amoureux, à tous égards. Y avait-il là de la méchanceté de la part de la méchante ? Je ne veux pas creuser cela. Il ne fallut pas longtemps pour qu’il tombât à genoux devant elle. Quel succès, pour celle qui tout d’abord, avait été pour ainsi dire méprisée, ou regardée avec condescendance ! Elle sourit triomphalement et lui dit : “Tu me méprisais, et maintenant, tu ne te connais plus tant ma personne t’inspire de respect.” Sur ces mots, elle lui tendit sa longue main qu’il baisa un nombre incalculable de fois. En même temps, elle obtint une place lucrative auprès d’un veuf qui souhaita la prendre pour femme. Le mari de la gentille le désirait également. Celle qui avait été écrasée avait de nombreuses raisons d’envisager son avenir avec insouciance. La serviable et gentille se vit lamentablement abandonnée, mais au bout de quelque temps, le brave petit mari repenti revint à elle dans une posture suppliante. Il avait été planté là par la méchante, rapporta-t-il. Il avait l’air brisé. “Pourras-tu encore m’aimer ?” demanda-t-il anxieusement. Elle voulut tout d’abord répondre : “Oh oui.” Mais l’émotion l’empêchait de prononcer un seul mot. Pour ne pas devoir parler, elle se jeta au cou du repenti. Dans sa belle âme, le ravissement batifolait comme une bande d’enfants dans le jardin.

11.7.1931 »

 

Robert Walser

L’Enfant du bonheur et autres proses pour Berlin

Traduit de l’allemand par Marion Graf

Postface de Peter Utz

Zoé, 2015

http://www.editionszoe.ch/

dimanche, 18 mai 2014

W. G. Sebald, « Le promeneur solitaire »

sebald-winfried-georg_580x285.jpg

 

« Le premier texte que j’ai lu de Walser était son Kleist à Thoune, où il est question des souffrances endurées par un homme qui désespère de soi et de son métier, et du paysage environnant, d’une enivrante beauté. “Kleist est assis sur le mur d’un petit cimetière. Il fait un temps humide et lourd à la fois. Il ouvre son habit pour dégager sa poitrine. En contrebas, comme jeté dans les profondeurs par une puissante main divine, s’étend le lac éclairé d’une lumière rougeâtre et jaunâtre. Les Alpes se sont animées et plongent leur front dans l’eau, en mouvement merveilleux.” Plus tard, je n’ai cessé de revenir à ce bref récit de quelques pages et, partant de lui, d’explorer l’œuvre walsérienne au gré d’excursions plus ou moins étendues. Est également lié à l’expérience de ces premières lectures, remontant à la seconde moitié des années soixante, le fait que j’aie trouvé, insérée entre les pages de la biographie de Keller par Bächtold, dont j’avais acheté d’occasion les trois volumes à Manchester, une belle photographie sépia de la maison sur l’île de l’Aare dans laquelle, au milieu des buissons et des arbres, Kleist travaillait, au printemps de 1802, à son drame de la folie, La Famille Ghonorez, avant de devoir se rendre, lui-même malade, à Berne, pour y être soigné par le Dr Wyttenbach. Depuis, j’ai lentement compris que tout est lié par-delà les époques et l’espace, la vie de l’écrivain prussien Kleist et celle du prosateur suisse qui dit avoir été l’employé d’une société de brasserie par actions à Thoune, l’écho d’un coup de pistolet sur le Wannsee et le regard par une fenêtre de l’asile d’Herisau, les promenades de Walser et mes propres excursions, les dates de naissance et les dates de décès, le bonheur et le malheur, l’histoire naturelle et celle de notre industrie, celle de notre pays et celle de l’exil. Sur tous les chemins, Walser m’a sans cesse accompagné. Il suft que je quitte un moment mon travail quotidien pour l’apercevoir quelque part à l’écart, gure reconnaissable entre toutes du promeneur solitaire qui contemple un instant le paysage qui l’entoure. Et parfois je m’imagine voir par ses yeux le Seeland sous la lumière, et au milieu du Seeland, telle une île scintillante, le lac, et sur cette île au milieu du lac une autre île, l’île de Saint-Pierre, “baignant dans la légère vapeur, dans la lumière laiteuse et tremblante de l’aurore.” »

 W. G. Sebald

 Le Promeneur solitaire. En souvenir de Robert Walser

 in Séjours à la campagne

 Traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau

 Actes Sud, 2005

Posté le 18 mai 2014,

soixante-dixième anniversaire de Max Sebald

vendredi, 05 juillet 2013

Notes à tout faire

img122383.jpg

Continuant ma lecture de la correspondance de Walser (chez Zoé), je commence ma note pour CCP :


Sur les 750 lettres retrouvées de Robert Walser, 266 sont ici traduites en français par Marion Graf qui commence à avoir un bon nombre d’excellentes traductions de son vieux maître à son actif chez la remarquable madame Zoé. Nous ne pouvons que les louer pour ce précieux travail. Pour aller vite, on trouve trois types de lettres dans cet ensemble : celles que Walser envoie pour la publication de ses textes et/ou toucher quelques sous, les lettres à sa famille, les lettres à Flora Ackeret, Frieda Mermet et Thérèse Breitbach qui sont trois femmes qu’il a sans nul doute aimées, « Lorsqu’on s’écrit, c’est comme si on se touchait avec tendresse et délicatesse* ».

 

Puis je copie :

 

« Bienne, mars 1905**

 

 Chère Madame Ackeret,

 

J’ai enfilé un vieux pantalon et je me sens en droit d’écrire des lettres dans le monde entier. Le monde entier ! entre vous et moi, il y a un monde. Papa est entre nous, et la vie de papa représente certainement un monde.

Il y a deux escaliers entre nous, et les escaliers sont un monde. La rampe des escaliers : combien de personnes s’y sont tenues, de combien de mains peut-elle parler, non pas parler, se souvenir. Cette lettre n’arrivera jamais par la poste, elle ne saurait coûter ni 10, ni 5, ni 25 centimes, et pourtant, ne fera-t-elle pas aussi son chemin ? Je la mettrai dans ma sacoche de la poste, je ferai moi-même pour ce courrier important l’employé de poste, de train, de poste, et en plus le facteur***. Que cette démultiplication me réjouit et me rend fier. Donc, deux mondes ! Deux escaliers, deux hommes, une lettre, de la neige dehors, un regard pour la bêtise, un soupçon d’éternité. C’est quand je fais des bêtises, que je donne l’impression d’être le plus supportable. Il neige, et : le printemps n’allait-il pas venir, déjà. Il le voulait ! Porte-toi bien,

 

Un impertinent !

 

Post-scriptum :

Il n’est pas facile de mériter des printemps

(Adieu)            Le même, qui s’incline bien bas !

Qui accepte les rodomontades ! »

 

à suivre…

 

 

 * Lettre à Frieda Mermet, Bienne, mars ? 1914

 ** La lettre, un courrier interne , est adressée à « Flora Ackeret. Dans le monde inférieur » ; sur l’enveloppe, un timbre dessiné de la main de Walser porte l’inscription : « Vient de très loin ».

 *** Cette scène d’une étrange correspondance à l’intérieur d’une maison sera transformée et reprise dans « Marie », la prose centrale de Vie d’un poète (1917)

 

17:09 Publié dans Blog, Écrivains | Lien permanent | Tags : robert walser, correspondance, zoé