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lundi, 10 février 2014

Roger Laporte, « La Veille »

Pour saluer la réouverture du groupe consacré à Roger Laporte sur Facebook https://www.facebook.com/groups/45486574813/?fref=ts voici les premières lignes du premier livre de l’œuvre d’une vie…

 

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 « Il a disparu. — Le moment propice est donc enfin venu de mettre mon projet à exécution, mais pourquoi ce malaise inattendu ? Je redoutais, en décidant d’écrire, de commettre une imprudence, de lui offrir malgré moi un terrain propice, de susciter sa venue de manière si prompte que je n’aurais même pas eu le temps d’écrire le premier mot, et certes, pendant longtemps, il me suffisait d’envisager même timidement mon projet pour qu’il mît fin à ma tranquillité, mais cette fois mon appréhension a été vaine : j’écris, et pourtant il ne s’est toujours pas manifesté. — Ai-je vraiment craint son retour ? Je ne voulais exécuter mon projet qu’en toute quiétude, donc en son absence : cette condition préalable était réalisée, car, avant de me mettre à écrire, j’ai plusieurs fois, et en toute tranquillité, pensé à mon projet, et pourtant je ne l’ai pas mis à exécution. Il me harcelait, le répit dont je bénéficiais, pouvait donc sans préavis se terminer d’un moment à l’autre : pourquoi, bien loin de me saisir de l’occasion, ai-je longtemps tergiversé et perdu ce temps libre sans m’en émouvoir ? — Il me faut avouer ce que j’aurais pu dire dès le début : il s’était tout à fait effacé, mais, contrairement à mon attente, mon projet, au lieu d’être enfin exécutable, s’était décoloré de tout attrait à tel point que ce n’est pas par désir, mais par dépit, que j’ai commencé d’écrire.

Je me suis mis au travail à un moment où j’aurais pu tout aussi bien ne pas écrire, j’ai espéré commettre ainsi une imprudence sans recours, mais elle a été sans conséquence : j’écris, mais il ne s’est toujours pas montré. Chaque fois qu’il était à proximité, je me suis gardé d’écrire ; depuis qu’il s’est retiré, condition que j’ai cru nécessaire à l’exécution de mon projet, je n’ai plus éprouvé la moindre envie d’écrire : c’est à contrecœur que je poursuis cette tâche inutile ; j’ai le sentiment que mon dessein est devenu irréalisable, mais je persévère dans la même voie, car j’espère encore provoquer son apparition en exposant pleinement mon projet. — Quel projet ? De quoi s’agissait-il donc ? Je suis incapable de le dire ! Peu m’importe que ce projet soit inexécutable, mais j’ai le sentiment d’être abandonné et je redoute qu’il ne s’éloigne encore davantage.

Parler ainsi est inexact : naguère il était proche, trop proche, mais à présent je ne peux même pas dire qu’il est très loin, car le terme d’éloignement est impropre : la distance ne peut ni diminuer, ni augmenter, car aucun espace ne nous sépare. Je ne peux même pas me plaindre d’être délaissé, car je dois dire seulement : je n’ai avec lui aucun rapport. — Comment ai-je jamais pu écrire ! »

 

 Roger Laporte

 La Veille

 Coll. Le Chemin, Gallimard, 1963

 Repris dans Une Vie, P.O.L, 1986

lundi, 25 avril 2011

Roger Laporte, 20 juillet 1925 — 24 avril 2001

50516_45486574813_3512335_n.jpgRoger Laporte est mort le mardi 24 avril 2001. Il avait soixante-seize ans. Son œuvre est considérable. Nous devons continuer à la lire, à y trouver des nourritures pour le voyage qui nous reste à faire. Il m’avait confié le manuscrit de ce livre, Écrire la musique, que je suis fier d’avoir publié et de continuer à vendre bon an mal an à quelques poignées d’exemplaires, preuve qu’il y a encore des lecteurs pour ce travail — cette vie — d’écriture à nul autre comparable. On trouvera l’essentiel des textes de Roger Laporte — La Veille, Une voix de fin silence, Pourquoi ?, Fugue, Supplément, Fugue 3, Codicille, Suite et Moriendo — dans le volume Une vie, publié par P.OL. en 1986.

 

« Pourquoi ma passion pour la lecture m’a-t-elle conduit, à l’âge de treize ou quatorze ans, à m’identifier à un personnage d’écrivain plutôt qu’à un Capitaine au long cours ? Je l’ignore, mais, même si je connaissais le secret de ma “vocation”, je n’aurais pas la réponse à la seule question qui mérite d’être posée : pourquoi ai-je désiré, non pas devenir écrivain, mais écrire tels livres plutôt que tels autres livres ? Pour répondre il me faudrait tout d’abord faire une analyse du champ littéraire et philosophique en 1945, expliquer par exemple que 1943 est pour moi, comme pour d’autres, l’année de parution de Faux pas plutôt que celle de L’Être et le Néant, mais une telle étude, même exhaustive, serait insuffisante, car une certaine idée que je me suis faite de la littérature ne trouve pas son origine dans la Grande Bibliothèque.

À la réflexion, plus de quarante ans plus tard, et en dépit des risques inhérents à toute reconstitution, je crois pouvoir avancer la proposition suivante : lorsque j’avais dix-huit, dix-neuf ans, à une époque où je n’avais pas encore écrit une seule ligne, ce qui m’a le plus marqué, ce qui a commencé à induire certains effets qui sont devenus lisibles seulement plusieurs décennies plus tard, n’a pas été la littérature, même pas la lecture, certes déterminante de Proust, mais la musique de chambre, très précisément ma première audition de l’intégrale des quatuors à cordes de Beethoven que vint donner à Lyon, salle Rameau, le quatuor Löwenguth. »

 

Roger Laporte

Écrire la musique

Éditions à Passage, 1986