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lundi, 16 mars 2020

Wisława Szymborska, « Prêt-à-vivre »

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© : Elżbieta Lempp

 

«Voilà du prêt-à-vivre.

Pièce sans répétition.

Corps sans essayage.

Tête sans réflexion.

 

J’ignore le rôle qu’on me fait jouer.

Je sais seulement qu’il est à moi, non échangeable.

 

De quoi parle la pièce, je n’ai pas d’autre choix

que de le deviner une fois sur scène.

 

Préparée à la diable pour cet honneur de vivre,

j’ai du mal à tenir le rythme qu’on m’impose.

J’improvise, bien que cela me fasse horreur,

je bute à chaque instant sur l’ignorance des choses.

Mes manières fleurent sans doute la province.

Mes instincts n’ont sûrement rien de professionnel.

Le trac est une excuse, et une humiliation.

Je trouve cruelles ces circonstances atténuantes.

 

Mots et réflexes qu’on ne peut retirer,

l’inventaire des étoiles plein d’erreurs,

caractère ? Un manteau boutonné en courant.

Telles sont les conséquences pénibles de la hâte.

Si j’avais pu seulement répéter un mardi,

ou revoir les détails d’un jeudi, juste un seul !

Mais voilà vendredi au scénario obscur.

“Est-ce correct ?” croassé-je (on ne m’a pas laissé

le temps de m’éclaircir la gorge en coulisses).

 

Et ce n’est pas, hélas, une audition sommaire,

dans un studio provisoire. Certes, non.

Traversant le décor, je vois qu’il est solide.

La précision des accessoires m’étonne.

La scène tournante semble rodée depuis longtemps.

Nébuleuses toutes banchées, jusqu’à la plus lointaine.

Je n’ai plus aucun doute, c’est la première – et

quoi que je fasse maintenant,

deviendra à jamais la chose que j’aurai faite. »

 

 

Wisława Szymborska

Grand nombre (1976)

in De la mort sans exagérer – Poèmes 1957-2009

Préface et traduction du polonais de Piotr Kaminski

Poésie / Gallimard, 2018

dimanche, 04 août 2019

Wisława Szymborska, « Ça va sans titre »

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DR

 

« Voilà où l’on en est : moi assise sous un arbre,

au bord d’une rivière,

un matin de soleil.

Événement futile que l’histoire

ne retiendra nullement.

Ni bataille, ni traité

dont on sonde les motivations,

ni le meurtre mémorable d’un tyran.

 

Et pourtant me voilà assise, c’est un fait.

Et puisque je suis ici, tout près de la rivière,

je serai bien venue ici de quelque part,

sans dire qu’auparavant

j’aurai bien vadrouillé dans pas mal d’autres endroits.

Tout comme les grands conquérants

avant qu’ils ne montent à bord.

 

L’instant le plus fugace eut un passé illustre,

son vendredi précédant son samedi,

son mois de mai avant le mois de juin.

Ses horizons aussi réels que

dans les jumelles du général.

 

L’arbre est un peuplier enraciné depuis des lustres.

La rivière s’appelle Raba et ne coule pas d’hier.

Le sentier qui traverse les buissons,

ne fut pas frayé aujourd’hui.

Le vent qui chasse les nuages,

les aura amenés par ici.

Et bien que tout autour rien d’important ne se passe

le monde n’est pour autant pas plus pauvre en détails,

ou plus mal défini, ses fondements plus faibles

qu’au temps où l’emportaient les grandes migrations.

 

Le silence n’appartient pas en propre aux grands complots.

On voit le cortège des raisons ailleurs qu’aux couronnements.

Les dates anniversaires des révolutions sont rondes,

mais pas plus qu’un caillou qu’on foule près du fleuve.

 

Elle est complexe et dense, la broderie des fortunes.

Le point de croix de la fourmi dans l’herbe.

L’herbe dans le sol ourlée.

Motif que tisse dans la vague – la navette du bout de bois.

 

Ainsi donc, par hasard je suis et je regarde.

Au-dessus, un papillon blanc agite dans les airs,

ses ailes qui ne sont et ne seront qu’à lui,

et l’ombre qui soudain traverse mes deux mains

n’est pas une autre, ni quelconque, mais la sienne.

 

Voyant cela, je perds toujours toute certitude

que ce qui est important

l’est vraiment davantage que ce qui ne l’est pas. »

 

 

Wisława Szymborska

Fin et début – 1993

in De la mort sans exagérer – Poèmes 1957-2009

Préface et traduction de Piotr Kaminski

Poésie / Gallimard, 2018