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vendredi, 11 octobre 2019

Peter Handke, « Images du recommencement »

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© Christian Hartmann

 

Ces notes des années 1981-1982 ne sont ni des aphorismes ni des maximes mais des jalons ou des pauses dans la concentration extrême dont naît l’œuvre littéraire. Il y a un point où la précision du regard est si grande qu’il devient réflexion : il concentre la durée. Chacune de ces notes est comme ces fleurs japonaises, boules de papier minuscules qui jetées dans l’eau s’épanouissent et deviennent gigantesques. Ce petit livre rayonne vers le dedans d’une force indivisible : c’est l’expérience poétique à l’origine des œuvres qu’elle fait naître mais aussi de la vie qu’elle fait vivre au lecteur. Georges-Arthur Goldschmidt


« Au chat venu se poser là le matin ; “Et de quel conte sors-tu aujourd’hui ?”

 

Reste fidèle aux mots de ton enfance ; tout autre mot serait faux

 

Trouver écrit ce qu’on a rêvé : c’est ce que je voudrais qu’il vous arrive

 

Non pas : “Nos enfants doivent avoir une meilleure vie que nous”, mais nos enfants doivent devenir meilleurs que nous (c’est la raison d’être des enfants)

 

Le malheureux et l’homme heureux dans l’art roman : comme si là-dessus ils en savaient plus que les malheureux et les heureux d’autres époques

 

Le vert d’été multiple des arbres au bord de la forêt réunit toutes les couleurs en lui, il rend tout objet net et dispose chaque objet par rapport à l’autre : les arbres, là-bas, sont plus que les douze apôtres, à la fois différents et un, ils ont quelque chose d’apôtres, de nombreux, de très nombreux apôtres, ensemble. Et cette couleur verte est d’une diversité énorme — il n’y a pas d’arbre qui soit le roi, pas même le mélèze — et chacun a une attitude, une allure, une forme différentes (la façon dont les feuilles ou les aiguilles se dressent, pendent, s’enflent, pelucheuses ou nuageuses, brillent ou sont mates) : ne l’oublie jamais au fond de ton cœur, ne laisse jamais échapper cela de ton cœur, toi qui es là, debout : cela vaut la peine d’être transmis, le vert multiple des arbres, c’est cela la tradition

 

Maintenant, je peux le dire, le point de départ pour un artiste, c’est le sentiment, par moments exaltant, d’un vide puissant dans la nature, et lui, il va le combler, peut-être, poussé par ce vide, par ses œuvres, mais ce vide reviendra sans cesse — signe qu’il est un artiste — il donnera envie puissamment : un vide comme une voûte

 

Le récit, c’est cela la morale : agis de manière à pouvoir te représenter ton action comme un récit (agis de telle sorte que tes actions puissent former un récit)

 

“Se reprendre avec ménagement” (Hölderlin) : c’est de cette façon qu’il faudrait garder l’équilibre en écrivant

 

L’art doit me rappeler ce que j’ai aimé un jour pour que je ne meure pas en traître

 

Quand j’ai l’esprit absent, mon enfant devient brutal avec moi

 

Un beau vœu pour quelqu’un ce serait : “ne te laisse pas attraper !” (Tout comme je pourrais dire à l’instant à la grive en train de fureter dans le feuillage : “Ne te fais pas attraper par le chat !”

 

Un couple d’amoureux s’en allait dans le paysage, petit-fils et grand-père, loin »     1981/82

 

Peter Handke

Images du recommencement

Traduit de l’allemand par Georges-Arthur Goldschmidt

Christian Bourgois, 1987

 

Peter Handke a obtenu le Prix Nobel de littérature, le 10 octobre 2019