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samedi, 15 février 2020

Michael Ondaatje, « Le grand arbre »

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Zou Fulei, Un souffle de printemps, 1360

 

« Zou Fulei est mort comme un dragon abattant un mur…

 

ce vers composé et enrubanné

d’une écriture cursive

par son ami le poète Yang Weizhen

 

dont le père bâtit une bibliothèque

entourée de centaines de pruniers

 

C’était Zou Fulei, presque inconnu,

qui faisait les plus belles peintures de fleurs de pruniers

de tous les temps

 

Une branche dressée dans le vent

 

et la ligne verticale des caractères de son ami

 

leurs couleurs d’encre

– de délavé à opaque

de sombre à pâle

 

chaque mouvement et chaque geste

appris et différent

renvoyant à l’art de l’autre

 

Dans la haute bibliothèque entourée de pruniers

où le jeune Yang Weizhen étudia

on retira l’escalier mobile

pour assurer sa concentration solitaire

 

Sa grande œuvre

“libre” “originale” “non conformiste”

“sans trace de superficialité”

   “sans mouvement flamboyant”

 

utilisant parfois les queues recourbées

de l’écriture archaïque,

 

partageant avec Zou Fulei

ses bonds et ses obscurités

 

*

 

Ainsi je t’ai toujours gardé dans mon cœur…

 

Le grand poète calligraphe du XVIe siècle

pleure la mort de son ami

 

Le langage attaque le papier depuis les airs

 

Il n’y a qu’un chemin semé de fleurs

 

pas de mouvement flamboyant

 

Une nuit d’encre noire en 1361

une nuit sans escalier »

 

Michael Ondaatje

Écrits à la main

Traduit de l’anglais(Canada) par Michel Lederer

Bilingue

L’Olivier 2000, rééd. Points Seuil, 2019

vendredi, 14 février 2020

Christine de Pizan, « Ce jour saint Valentin… »

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Christine de Pizan  & Etienne de Castel, The British Library Board.

 

L’amant

 

Ce jour de la Saint-Valentin, ma belle dame,

Je vous choisis pour dame pour l’année

Et pour toujours une fois pour toutes.

Bien que je vous aie déjà donné

Mon amour sans faille,

Ce jour, pour maintenir l’usage

Des amoureux dont je fais partie,

Je vous retiens à nouveau, belle et sage.

 

Le doux printemps où tout se renouvelle

Commence ce soir ; tout amoureux

Doit donc ce jour retenir pour maîtresse

Dame ou jeune fille, mais jamais

Ne s’achèvera l’amour que sans partage

Je mis en vous, c’est pour toujours,

Et pour montrer que je ne cherche pas à m’en repentir

Je vous retiens à nouveau, belle et sage.

 

Je serai gai dans la saison nouvelle

Pour votre amour, soir et matin,

Car j’espère avoir beaucoup de nouvelles

De vous ; j’en manifesterai une grande joie,

Comme il est juste, si votre doux cœur

Veut consentir à mon bonheur.

Quoi qu’il en soit, jusqu’au mourir,

Je vous retiens à nouveau, belle et sage.

 

Souveraine de toutes, sans mentir,

Amour m’a mis dans un tel servage

Qu’il ne pourrait faiblir :

Je vous retiens à nouveau, belle et sage.

 

La dame

 

Très doux ami, pour ta grande joie

Je te choisis de nouveau et retiens

Ce jour de Saint-Valentin, où Amour

Prend volontiers sa proie : je te donne

À nouveau mon cœur. Bien que depuis longtemps

Il fût tout à toi, je te le confirme à nouveau

Et promet de t’aimer d’un amour sûr.

 

Pour ami, pour toujours, où que je sois

Je t’ai retenu et jamais le lien

N’en sera rompu. Mettons-nous sur le chemin

De la joie dans ce doux temps, plein de félicité,

Qui commence ce soir ; je l’affirme,

Je suis à toi, rien ne peut m’en détacher,

Et promets de t’aimer d’un amour sûr.

 

Il est juste que ton cœur s’en réjouisse

Et que pour moi, en acte et en maintien,

Tu sois joyeux en ce temps où tout

Se réjouit ; je me tiens aussi

Au doux plaisir que je retiens de mon côté,

Car vrai amour me l’a durablement donné,

Et promets de t’aimer d’un amour sûr.

 

Ainsi, ami, je suis à toi, sans fin

Et promets de t’aimer d’amour sûr. »

 

Christine de Pizan

Cent ballades d’amant et de dame

Présentation, édition et traduction de Jacqueline Cerquiglini-Toulet

Poésie / Gallimard, 2019