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  • Philippe Jaccottet, « Beauregard »

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    « Beauregard : c’était donc le nom de ce village, et il me revient aujourd’hui en l’écrivant que j’ai toujours aimé ce mot, que depuis l’enfance il a été pour moi comme une invite, un signe ; parce qu’il y avait un tel lieu-dit aux abords de ma petite ville natale, ce devait être une ferme ou un domaine sur la pente qui descend vers la Broye (je pourrais m’en informer, mais peu importe), je me souviens simplement de ce nom comme s’il avait eu une résonance plus riche que d’autres, et pas même, je crois, à cause de son sens implicite, simplement “comme ça”, pour rien ; comme si, quand on disait “Beauregard” autour de moi dans la vaste maison toujours froide en hiver dès que l’on s’éloignait des hauts poêles de faïence dont certains prétendaient même tiédir deux pièces à la fois, quand on disait ce mot, on faisait tinter une cloche justement pour accéder à quelque lieu inconnu que je n’aurais sûrement pas trouvé si j’étais allé vraiment me promener près de cette ferme, de ce domaine. Oui, ce mot tintait comme un instrument de métal frappé par un marteau — et dont le retentissement, maintenant que j’y songe après tant d'années, n’était pas sans analogie avec celui (qu’on imagine) d’un gong dans la cour d’un temple d’Asie, ou celui des sonnailles d’un troupeau qu’on entend avant de le voir, tels des œufs de fourmis sur un lointain versant de haute montagne — et le son clair se répand, vient à vous à travers la distance elle-même absolument claire, c’est l’air lui-même qui tinte et vibre, l’air tout à fait invisible des hauteurs qui semble s’ouvrir à son passage — tandis que les montagnes s’élèvent immobiles, à distance les unes des autres, comme des beffrois. »

     

    Philippe Jaccottet

    Beauregard

    Cinq dessins de Zao Wou-ki

    Collection Argile — dirigée par Claude Esteban —, Maeght, 1981

  • Philippe Jaccottet, « La Clarté Notre-Dame »

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    « “Celui qui est entré dans les propriétés de l’âge...”

    C’est le début d’un poème de mon vieux Livre des morts — antérieur à Leçons —, quand j’étais encore bien loin de pouvoir le dire de moi ; aujourd’hui, je devrais écrire plutôt “celui qui commence à entrer dans les marécages de la vieillesse, dans ses fondrières”... Mais en même temps, dehors, ce qu’il voit se préparer, s’annoncer dans le jardin et dans la campagne, à travers la fenêtre qui n’est pas celle qu’il voudrait boucher tant bien que mal, c’est, dans les tout premiers bourgeons roses d’un abricotier et, plus loin, les toutes premières fleurs roses de l’amandier, comme une aube éparpillée, l’annonce, une fois de plus dans sa vie, de l’invasion du monde autour de lui par des essaims d’infimes anges très frêles, qu’une brève averse ou la surprise d’une bourrasque suffiraient à éparpiller dans l’herbe ou la terre. Comme si les plantes aussi avaient reçu le don de la parole, le don du chant, un chant qui ne pourrait être traduit que dans le beau latin de la liturgie :

    EXSULTATE, JUBILATE,

    tel qu’en pourraient mieux que personne chanter des enfants... »

     

    Philippe Jaccottet

    La Clarté Notre-Dame

    Gallimard, 2021

  • Philippe Jaccottet, « Petit écrit sur la lumière »

    philippe jaccottet, Petit écrit sur la lumière, observations et autres notes anciennes,gallimard

    © Henry-Louis Mermod, 1946.  

     

    « Commençons la journée par l’éloge des roses : jaunes ou ivoire, fatiguées, elles se prolongent pourtant contre le mur du jardin, défi de soie et de cuir. Un enfant en sarrau, les pieds dans des bottes, joue aux billes, tout seul, dans la terre amollie par les pluies. La vigne vierge rose et vert, pointillée de bleu, perd peu à peu ses feuilles, et l’entrelacs de ses rameaux, à travers lesquels on commence à voir le balcon qui les porte comme se découvrirait quelque chose d’intime, me touche. Je devine qu'une fois encore vibre en moi quelque fragment ancien (où avions-nous de la vigne vierge à nos fenêtres ?), et peut-être est-ce de nouveau la lumière qui l’a atteint, cette lumière du matin, claire et fraîche comme une rivière, douce à la pierre, et sur les meubles de la chambre déjà presque trop faible, exténuée comme un messager par une course trop longue.

    Mais où reviendra mon regard, comme l’abeille, c’est à ce qu’on voit à travers le réseau chaque jour plus lâche des rameaux de la vigne, ce coin de balcon où les feuilles roses s’entassent, autour d’un couvercle de fer-blanc oublié là par un enfant, dans un mélange d’ombre et de lumière. »

    Philippe Jaccottet

    Observations et autres notes anciennes — 1947 – 1962

    Gallimard, 1998