UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Claude Louis-Combet, « Mémoire de bouche »

    CLC.jpg

     

     « Comme les enfants finissent, infailliblement, par tout savoir, je savais bien qu’il existait des plantes carnivores, tout en force de lèvres et violence de succion. Mais sans avoir eu la chance de les rencontrer, je me reconnaissais en elles aux rêves que j’en faisais. Dans le demi-sommeil propice à ces révélations essentielles que la raison n’est pas de taille à accueillir, je me découvrais pétales de chair avide, tumescente corolle de désirs inassouvibles, bouche ouverte jusqu’à la moelle de sa tige et née pour des festins sans mesure. Ah ! terrible de lumière est la nuit d’entre-deux-rêves : je m’y sentais carnée, aux dimensions de la nuit, et tellement riche d’organes gustateurs et engloutisseurs que l’ombre n’était jamais assez épaisse et jamais assez durable pour épuiser les songes de mon désir. Sans doute m’approchais-je de Dieu. Je l’éprouvais comme une infinie puissance d’absorption, comme un vivant abîme qui, sans jamais en être comblé, avalait les millions et milliards d’existences individuelles, humaines et autres, et les tranches d’histoire et les quartiers de cosmos. Moi-même, si Bouche que je fusse, c’était en sa bouche que j’étais, c’était en sa bouche que mon destin se déroulait. Ma seule vertu, grandie avec la prière des sens, consistait exclusivement, tandis que les autres se laissaient dévorer sans le savoir, dans la conscience que j’avais (à mesure que, prenant mes distances à l’égard du monde, je me nouais plus solidement à moi-même) d’exister comme un élément infime – mais déjà magnifique – de la muqueuse divine. Aujourd’hui, ma foi n’a pas varié. Il peut sembler que, parlant de moi-même avec trop de complaisance, je (me) donne l’illusion d’une puissance et d’une perfection inaccessibles aux mortels ; que je me targue aussi d’une transcendante solitude, comme si je n’existais que pour moi et par moi seule. Or, loin de moi cette outrecuidance ! Que je l’affirme donc fortement et que cette affirmation demeure comme une référence constante à l’arrière-plan de mon propos : si je suis, si Bouche suis-je, je ne suis que l’une parmi l’infinité des papilles, à destin de goût, dans l’éternelle bouche de Dieu. Comme ces parasites de récifs dont le grain se confond parfaitement avec celui du granit nourricier, je suis devenue, par simple fidélité à moi-même, dans la gueule éternellement ouverte, éternellement désirante, du Seigneur de la destruction, la petite papille jouisseuse et délirante entre toutes et qui sait ce qu’elle est et qui ne craint pas de le dire. »

     

    Claude Louis-Combet

    Mémoire de bouche

    Collection La Fêlure, éditions de la Différence, 1979

  • Claude Louis-Combet, « Marinus et Marina »

    IMG_9358.jpeg

    « Les nuits, si brèves qu’elles fussent, dans la solitude de sa cellule, étaient, pour Frère Marinus, des moments de profonde misère. Longtemps, il fut hanté du désir de regarder son corps, d’en toucher les formes, d’en respirer les odeurs et comme de l’épouser et de communier à son essence par les gestes de la caresse... Comme tous les Frères, Marinus couchait dans la robe qu’il avait portée le jour, dans laquelle il avait transpiré et dont il avait éprouvé la rudesse dans toutes les activités de la journée. La nuit, en dépit de la fatigue qui le poussait au sommeil, le jeune moine ressentait la réalité de ce vêtement sur son corps comme une charge accablante et odieuse. Son ventre brûlait, ses seins étouffaient, toute sa chair tremblait de l’attente d’être retrouvée, reconnue, aimée, apaisée. Couché sur le dos ou recroquevillé sur lui-même, Marinus, hors de tout regard et délivré de la contrainte extérieure qui l’obligeait à tenir son rôle, n’était plus que Marina. Il était cette douceur de la peau, cette tendresse de tous les membres, cette rondeur obscure au-dedans de son ventre, à la fois close et ouverte, tendue et creusée, dont le sexe formait le signe étrange et fascinant. Autrefois, Marina ne se distinguait pour ainsi dire pas de son corps. Les fêtes intimes auxquelles elle s’adonnait, dans la clarté de la pleine lune ou au lever du soleil, accomplissaient sur un mode majeur ce que le bonheur quotidien d’exister n’avait cessé de préparer : un accord parfait de l’être avec son plaisir. Et c’était sans honte et sans remords qu’elle s’offrait aux puissances cosmiques dont la présence lui était tout aussi sensible, tout aussi proche qu’à d’autres moments celle du Christ, de la Vierge et des Saints qui emplissaient d’or et de couleurs tout l’espace de l’église. Sans le savoir et parce qu’elle obéissait spontanément à son désir, Marina, toute chrétienne qu’elle fût, perpétuait pour elle-même le vieux paganisme de sa race. Et il n’y avait là aucune source de conflit entre elle-même et elle-même. Cependant, depuis son départ pour Maria Glykophilousa, depuis que la parole d’Eugène s’était insinuée dans sa propre prière, quelque chose s’était brisé au fond de cette innocence. Et désormais, le corps de Marina, nié dans le monde des réalités claires, n’avait d’autre existence que nocturne et d’autre sens que celui d’une protestation d’identité. De Marinus à Marina, la distance s’était instituée et le désaccord était désormais consacré entre eux. Le désir et le plaisir qui, naguère, unifiaient l’être, à présent le dissociaient. Et le corps de Marina s’exaspérait dans sa propre douceur et la volonté de Marinus se durcissait dans le refus.

    Longtemps, Marina avait poli ses mains à l’aide de ces huiles parfumées, venues de Byzance et dont Irène lui avait appris l’usage. Et elle avait aimé tailler et limer ses ongles et les enduire de vernis bleu ou de paillettes d’argent. Et comme elle avait beaucoup rêvé sur elles et les avait exercées aux rites du plaisir, les mains de Marina avaient l’allure de hautes dames, très distinguées, avec lesquelles on doit prendre d’infinies précautions et qui, elles-mêmes, ne se dépêchent qu’aux actes subtils et aux délicats carrefours de la sensualité. Ces mains déliées pour les entreprises d’Eros et que bien des courtisanes eussent enviées, Marinus mit, à les dompter, une longue patience et un sens hautain de la privation. Il leur fit quotidiennement subir l’épreuve des rudes travaux de la vie monacale. Elles durcirent, épaissirent, se tannèrent dans les rapports de force qui les lièrent aux choses et dans la rigueur toute fruste des saisons. Peu à peu — mais ce fut une transformation qui s’étala sur le cours de plusieurs années —, elles se déshabituèrent d’aller quêter la tendresse du corps de la femme, elles prirent leurs distances non seulement par rapport aux points de plaisir les plus sensibles, mais par rapport à la totalité charnelle. Et la femme, ainsi que Marina l’avait pressenti dès le premier jour, n’eut finalement plus de mains. Ayant désappris la caresse, les mains de Marinus, cessant d’être en proie, furent en prise, dans l’empire sans ombre des outils, des ustensiles et des mille et une activités que les besoins du jour dirigent, hors de soi, vers le monde apaisant des choses claires.

    Dans le cheminement spirituel que fut, pour Marinus, le dépouillement de sa féminité, les sensations, sentiments, rêveries et préoccupations de toute sorte qui avaient trait à la menstruation représentèrent un obstacle majeur et comme un temps, rythmiquement renouvelé, d’hésitation sur soi-même, d’incertitude sur le sens de l’aventure et, par là même, de plus grande vulnérabilité. Au malaise physique et à la nervosité inhérents à cet état, s’ajoutaient, pour Marinus, la difficulté où il se trouvait de dissimuler cette expression irrépressible de son corps féminin et la nécessité de renforcer sa vigilance. Il lui fallait se procurer les chiffons nécessaires pour se protéger, il lui fallait ensuite les faire disparaître sans attirer l’attention des autres Frères. Et c’était, chaque mois, un temps de ruse et d’astuce — cependant que, dans la profondeur de son corps, son sexe de femme prenait une dimension de présence face à l’évidence de laquelle les résolutions les plus héroïques paraissaient radicalement compromises. Il y avait ainsi, régulièrement, un temps pendant lequel Marinus avait souci de son sexe, où il devait éponger, laver et, plus que jamais, occulter cette chair ouverte dans sa chair qui représentait désormais, dans la solitude de son secret, l’essentiel de son visage de femme. »

     

    Claude Louis-Combet

    Marinus et Marina

    Collection Textes, dirigée par Bernard Noël, Flammarion, 1979

  • Claude Louis-Combet, «  Miroir de Léda »

    Claude-Louis-Combet-1_915.jpg

     

    « Estivale, dans le ruissellement des parfums matinaux, la terre s’ouvre comme une vulve. La fibre des pierres écarte son rideau. Chaque brin d’herbe est une forêt ouverte où rôde une lumière en quête d’extase. Chaque tige se gonfle dans l’amour du soleil. Tout ce qui est s’érige — écorces de mélèzes, touffes de serpolet, digitales et jusqu’aux fragments de silex et jusqu’à l’eau bleue des cascades. Il y a, dans la zone étroite où s’échangent l’air et la terre, une tension qui fait de chaque chose le signe d’un désir et la promesse d’un spasme. Orgie de senteurs, le tourment végétal de la terre s’excède de sa propre danse : la sève charrie ses rêves de lourdeur vaincue, tiges et feuilles, fleurs et fruits entrent dans le soleil, tendus, ouverts, aux marches extrêmes de la jouissance. Si leurs parfums ne se répandaient en-dehors d’elles, les plantes crieraient de plaisir...

    Mais l’espace est l’exutoire de toute folie. Qui pourrait courir sans obstacle s’allégerait du poids de tous ses tourments. Et c’est ainsi qu’à se vider sans cesse dans le ciel blanc, la végétation recueille en elle toute la sagesse de la terre - sa foi tranquille dans le temps, son infinie patience à vivre les saisons, son obstination à chercher l’eau dans la pierre et dans le sable, sa profonde immobilité par-delà son agitation de surface... Et toujours dressée, toujours tendue. Son étalement ne renonce jamais à ce qui vient d’en-haut, à la lumière comme à la pluie. Et, tout entière, elle s’abandonne au délire des insectes — rumeur charnelle qui sourd de la pénombre des sous-bois et monte dans la vallée. C’est toute la richesse sensuelle de l’été qui s’accomplit dans ce concert — comme, vertical, c’est aussi le désir en l’homme de renoncer à l’humain, tant les abeilles ont pouvoir d’exalter à vibre d’ailes leur démence solaire. Violettes ou serties d’or vert, les mouches de midi râpent du cuivre : la joie de l’instant est torréfiée dans la violence des parfums. Joie debout. Joie à pic. L’abîme se crie clair. Le soleil étire ses ailes de rapace. Le ciel est malade de cymbales crues : il vibre au ras du sol par grands frissons métalliques. Juillet épines jardin. Juillet sur les cailloux aigus. Juillet sur les épines sèches. Juillet sur les chardons. Dans le jardin de Léda, au long des fils qui les tendent, les draps éblouissent. Toute la sécheresse de l’été s’y consume dans une blancheur sans pardon — toute l’aridité du ciel.

    “Jamais trop blancs... ”, songe Léda. Jamais trop puissants, jamais trop tendus. Comme voiles en bonace, les draps étroits de mon petit lit clament leur vacuité virginale. Déroulés de mon corps, défripés de mes hanches, si vides dans l’espace, si parfaitement rendus à leur étoffe solitaire, les voici sonores, de toute leur trame et qui attendent que se lève le vent — que les déchire et les émiette mon désir de blancheur. »

     

    Claude Louis-Combet

    Miroir de Léda

    Flammarion, 1971

    en mémoire de Claude Louis-Combet qui vient de mourir.