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  • Claude Esteban, « De la prose »

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    « Je m’étais enfermé dans une île pour y écrire des poèmes, peut-être y suis-je parvenu, cela remonte à si loin, et même avec le recul il me coûte encore de me souvenir, mais surtout je m’étais enfermé dans cette île pour m’essayer à ce que je croyais être de la prose. On s’imagine, les poètes surtout, que l’affaire est des plus simples, on s’assied à sa table, on laisse venir les mots, les phrases, et tout cela, si on y veille un peu, finit par avoir du sens. Je partageais ce sentiment, j’éprouvais même un certain plaisir à cet exercice. Il en résulta, sur les pages, de longues lignes, cousues l’une à l’autre par l’artifice de l’écriture, mais qui ne demandaient, hélas, qu’à se rompre. On ne joue pas avec la prose, pas plus qu’on ne mime, par quelques scansions subtiles, l’économie d’un poème. Je m’étais enfermé dans une île, et je ne comprenais pas qu’en faisant sans fin le tour, en revenant avec une sorte de bonheur, de lassitude peut-être, à mon point de départ, je m’éloignais toujours plus de la prose et de ce qu’elle exigeait de moi. Car la prose a besoin d’espace, de routes qu’elle ne distingue pas, mais dont elle devine qu’elles sont riches d’aventures, d’échecs aussi. Qu’importe, il lui faut aller, se perdre, traverser l’insignifiant et la merveille, poursuivre au-delà de la phrase qui s’arrête et qui se regarde, savoir qu’elle ne sait plus. La prose ne craint pas ce qui la retarde et qui l’embarrasse, elle a tout le temps pour elle, tous les mots. Elle ne ressemble en rien à cette ligne droite à laquelle, si l’on en croit l’étymologie, elle devrait son nom. Elle est courbe, elle est sinueuse, elle est fantasque. Oui, qu’on cesse de la tenir bien ferme dans son esprit, voilà qu’elle s’autorise tous les méandres, et les plus savoureux, les plus insupportables parfois pour ceux qui veulent arriver trop vite. La prose, celle qui nous fascine, ne se refuse rien, elle va de l’ignoble au sublime, du pittoresque à l’essentiel, de l’oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre aux confidences libidineuses de Molly Bloom. Je la révère pour cela, et parce que je souhaiterais, moi aussi, qu’elle m’emporte, qu’on se noie, tous les deux, dans l’incertitude, qu’on descende aux enfers et qu’on resurgisse sous les étoiles. Je ne l’ai pas connue, pas reconnue, lorsque je me confinais dans l’île des vieux malheurs. J’ai quitté ces rivages qui tournaient en rond, comme un manège. Je suis loin, je ne suis plus nulle part, j’avance avec ces mots, les mêmes sans doute, mais sous une autre lumière, ici et jusqu’à l’horizon. »

     

    Claude Esteban

    Janvier, février, mars — pages

    Farrago, 1999

     

  • Claude Esteban, « Un doigt posé sur la bouche »

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     « Je m’aperçois que je n’ai écrit nulle part que j’aimais le silence. Mais comment parler du silence, sinon en l’enfreignant déjà avec des mots? Peut-être qu’il suffirait de le faire entendre, telle une mélodie muette, par le truchement d’un regard, d’un geste sans brusquerie, d’une connivence. C’est ce que font, je crois, si loin de nous, ces hommes qui se retirent dans des cloîtres ou qui s’enfoncent à jamais dans le désert. Mais ceux-là ont fait profession de silence, ils vivent au-dedans de lui, comme enclos derrière leurs murailles ou dans l’immensité du sable, ils ne savent presque plus rien du silence, puisqu’ils ignorent ou méprisent son contraire, celui qui nous assaille sans cesse, le bruissement continu du monde et ses pouvoirs sur nous, et son tragique, et sa beauté peut-être. Car le silence n’est pas un don du ciel, c’est pour chacun une conquête. Il est exclu du temps et de l’espace, et cependant il cherche à y trouver son lieu, il creuse dans l’horizontalité lassante du devenir, des puits, des galeries secrètes, toute une géologie de l’en-bas qu’un rien déconcerte. J’aime le silence parce qu’on l’épouse furtivement, au terme d’une espérance infinie, et que les biens qu’il nous accorde, pour dérisoires qu’ils apparaissent aux yeux de tous les acteurs de l’immédiat, ne peuvent se comparer à aucun autre. Que les silencieux, s’ils consentent à m’écouter, me comprennent. Je ne veux rien leur soustraire, je marche avec respect vers leur demeure. Moi aussi j’ai vécu, j’ai beaucoup parlé, peut-être que je parle encore, mais c’est à présent comme si je me souvenais de choses très anciennes et qu’elles fussent devenues si légères qu’en les ramenant sur mes lèvres ou dans ma pensée, elles dérangeaient à peine un ordre immuable. Je ne me souviens plus si le silence était un dieu chez les Grecs, ces inventeurs merveilleux du Verbe. Je crois qu’il existe, là-bas, quelque image d’un jeune homme, le doigt posé sur sa bouche, et qui sourit. C’est le seul dieu que je révère, les autres, et surtout ceux qui ont voulu que leurs paroles fussent consignées dans un livre, les autres me sont étrangers. Ils ne prêchent pas le silence, mais le mutisme, le bâillonnement des âmes, l’interdit. Le silence est un papillon qui va d’une fleur à l’autre, une abeille qui butine patiemment son nectar et qui le dépose, au soir, dans une ruche invisible. Que je sois, même un instant, ce papillon, cette abeille, que je n’entende plus rien sinon les battements de mon cœur. Que les arbres et les étoiles m’accompagnent et qu’il y ait ce frémissement du rien dans l’immense, et que je m’endorme à la fin dans cette musique. »

     

    Claude Esteban

    Janvier, février, mars — pages

    Farrago, 1999

  • Denise Levertov, « Septembre 1961 »  

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    « C’est l’année où les anciens,

    les grands anciens

    nous ont laissés seuls sur la route.

     

    La route mène à la mer.

    Nous avons les mots dans nos poches,

    d’obscures indications. Les anciens

     

    nous ont ravi la lumière de leur présence,

    nous la voyons s’éloigner sur la colline

    et sur l’autre versant disparaître.

     

    Ils ne sont pas mourants,

    ils se sont retirés

    dans une douloureuse solitude

     

    apprenant à vivre sans les mots.

    E.P. “Cela ressemble à la mort” ­— Williams : “Je ne peux

    vous décrire

     

    ce qui m’est arrivé” —

    H.D. “incapable de parler.”

    Les ténèbres

     

    se tordent dans le vent, les étoiles

    sont minuscules, l’horizon

    est cerné par la lueur confuse de la ville.

     

    Ils nous ont dit

    que la route mène à la mer,

    ils ont mis

     

    le langage entre nos mains.

    Nous entendons

    le bruit de nos pas chaque fois qu’un camion

     

    nous a croisés dans la lueur éblouissante des phares

    nous laissant un nouveau silence.

    On ne peut atteindre

     

    la mer par cette interminable

    route de la mer, à moins

    de la quitter enfin, nous semble-t-il,

     

    à moins de suivre

    la chouette qui glisse là-haut, silencieuse

    d’un vol oblique, passe et repasse,

     

    se perd dans la forêt profonde.

     

    Mais devant nous la route

    se déploie, nous comptons les

    mots dans nos poches, nous nous demandons

     

    ce que sera la vie sans eux, nous ne

    cessons de marcher, nous savons

    que la quête sera longue, parfois

     

    il nous semble que le vent de nuit

    apporte l’odeur de la mer... »

     

    Note : E.P., Ezra Pound. Williams, William Carlos Williams.

    H.D., Hilda Doolittle.

    Denise Levertov

    Un jour commence

    Traduit de l’anglais et préfacé par Jean Joubert

    Les cahiers des brisants, 1988