UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Kamo no Chômei, « Comment Sukékuni, qui aimait les fleurs, devint papillon »

    IMG_1329.jpeg

    Jardins de Talcy © : CChambard

     

    « Un homme qui s’était rendu au monastère Enjô-ji pour y assister à une Octave du Lotus*, trouvant un peu long les moments d’attente, loua un logis qui se trouvait dans les parages et y demeura un certain temps. Il observa que cette maison, de médiocre dimension, était pourvue d’un jardin où l’on avait planté des arbres d’une indicible beauté, aménagé vers le haut un petit pavillon et amené un filet d’eau. Une grande variété de fleurs y foisonnait  : on eût dit qu’on avait étendu là un brocart. On remarquait surtout que voletaient d’innombrables papillons de toute espèce. Émerveillé par l’aspect de ce jardin, le voyageur appela le maître des lieux et l’interrogea. À quoi celui-ci répondit : « Cela ne s’est pas fait tout seul. C’est à dessein que j’ai effectué ces plantations. Je suis l’un des fils de Sukékuni, l’érudit bien connu**. Mon père, du temps qu’il était de ce monde, était fou de fleurs et ne perdait aucune occasion de les goûter. Il a d'ailleurs laissé, sur la passion qui était la sienne, ces vers en chinois :

     

    Voilà plus de soixante ans que je les admire et je n’en suis aucunement las ;

    dans une autre vie encore, je serai sans doute amoureux des fleurs.

     

    Je me demandais donc avec inquiétude si cet attachement ne le retiendrait pas dans la roue des existences, lorsqu’il me vint aux oreilles que quelqu’un l’avait vu en songe transformé en papillon. À l’idée que profond était son Péché, j’ai imaginé que, peut-être, il venait s’égarer parmi les fleurs de ce logis, et j’en ai donc planté autant que le cœur me disait. Et puis, de crainte que les fleurs ne suffisent pas à le contenter, je répands à son intention, chaque matin, du sirop de liane ou du miel. »

     

    * L'Enjô-ji, situé au nord-est de la capitale, a aujourd'hui disparu. L'Octave du Lotus consistait en huit séances au cours desquelles était récité et expliqué le Sûtra du Lotus. La cérémonie à l'Enjô-ji eut lieu en 1072.

    ** Ôé no Sukékuni (XI° siècle), fonctionnaire lettré, a laissé de nombreux poèmes en chinois. Les vers cités plus bas ne sont pas connus par ailleurs.

     

    Kamo no Chômei

    Récits de l’éveil du cœur

    Traduit du japonais et commenté par Jacqueline Pigeot

    Le bruit du temps, 2014

  • Zhang Lei, « Colophon à une peinture de cheval de Han Gan »

    zhang lei,colophon à une peinture de cheval de han gan,stéphane feuillas,anthologie de la poésie chinoise,la pléiade,gallimard

    Han Gan, vers 750

     

    Tête comme phénix qui prend son envol, joues sous la lune lumineuses,

    Dos stable comme un char, poitrail carré comme d’une sarcelle.

    Intimement conscient de n’être fait pour conduire les paysans des champs,

    Toujours du fils du Ciel de l’Ère inaugurale, il porte les parfums de la robe carmin.

    Lorsque Han Gan l’écrivit et le traça, dans un pays sans trouble,

    Sous l’ombre basse des arbres verts le printemps grandissait dans le jour.

    Ses favoris tenus par les rênes, majestueux, sur le côté,

    Comme s’il voyait au loin sur la route impériale s’étendre les palais.

    Mais dans le vent du nord soulevant les poussières, le brigand de Yan devint fol,

    Et les mille étalons de toutes les écuries lui revinrent à Fanyang*.

    L'empereur à mulet prit la route de Shu,

    Les luzernes qui bordent les rivières en vain diffusent leurs senteurs. »

     

    * Fanyang, dans la région de Pékin, est le lieu où An Lushan (703-757), le brigand de Yan, entré en conflit avec le clan de Yang Guifei, lança son expédition contre les Tang et mit à sac la capitale Chang’an en 715.

     

    « La dynastie des Song du Nord »

    Traduit, présenté et annoté par Stéphane Feuillas

    in Anthologie de la poésie chinoise

    La Pléiade, Gallimard, 2015

     

    Bonne année du Cheval de Feu

     

     

     

  • Philippe Jaccottet, « Le jardin en janvier »

    IMG_5187.jpeg

    © : CChambard

     

    « C’est chez nous. Je suis revenu à la maison, chez mes parents. Après le déjeuner, on ouvre la fenêtre, on secoue la nappe : voilà tous les moineaux bruyants sous l’églantier ! Aujourd’hui, l’odeur de lessive qui monte de la terrasse m’invite à sortir : il fait doux.

    Tous les ans, je me rappelle bien, il y a un jour de janvier où je descends comme ça au jardin, croyant que c’est le printemps. Ma mère me crie de la fenêtre : “Pourquoi n’as-tu pas mis tes souliers ?” Car la terre est encore boueuse de la neige qui vient de fondre et a laissé, dans les recoins d’ombre, sous les buissons de laurier, des espèces de chiffons sales comme ceux qui tombent des fenêtres de la cuisine. La terre, on la dirait travaillée, troublée par une souterraine violence. Qu’un souffle passe, déjà tiède, il emporte de fugaces odeurs qu’on voudrait garder dans la main. Les hautes fleurs desséchées, cassées par le gel, ont l’air de tas de ferraille rouillée, l’herbe jaunie et sans force essaie pourtant par endroits la pointe d’un vert plus acide ; des choses traînent partout, trop vieilles, oubliées : du bois mort, des fraîcheurs flétries... Mais l’ombre de branchages nus est légère sur l’herbe, très légère, et bleue comme de l’eau. Rien ne pèse, rien ne parle fort. De menus travaux s’exécutent partout à voix basse, d’un doigt léger, comme dans un atelier de couture.

    Sur la terrasse, où le gravier est encore en tas parce qu’à chaque fin d’automne, pour que la neige ne l’enfonce pas, on le rassemble, le sapin de Noël, qu’on a jeté par la fenêtre après les fêtes non sans que ma mère ait retardé le plus possible ce moment, est tombé en travers de la niche du chien, minable débris d’une joie. Mais c’est deux heures : on entend l’école qui sonne, les cris dans le préau, les oiseaux qui se chamaillent dans le bouquet de roseaux ; les longues lances souples, bousculées, se balancent doucement comme une mélodie qu’on chantonne. Obéissant aux petits devoirs du ménage, je froisse un drap dans ma main pour m’assurer qu’il est sec : tout le cru de l’hiver se met en boule entre mes doigts. »

     

    Philippe Jaccottet

    Observations et autres notes anciennes (1947-1962)

    Gallimard, 1998

  • Ryôkan, « Dans le goût ancien »

    Ryokan.jpg

    autoportrait

     

    « Ces fragrantes fleurs près des degrés du jardin,

    Leur suave parfum pénètre dans ma chambre.

     

    Je me suis levé tôt pour aller en cueillir,

    En cueillir jusqu’à remplir le creux de mes manches.

     

    Je laisse mon habit se mouiller de rosée.

    Ces fleurs, je voudrais tant vous en faire l’offrande !

     

    Cependant vous-même, vous-même, où êtes-vous à présent ?

    Monts et cours d’eau verdissent, mais ma tristesse est déchirante. »

     

    Ryôkan

    Poèmes de l’ermitage

    Traduit du chinois (Japon), présenté et annoté par Alain-Louis Colas

    Bilingue

    Le bruit du temps, 2017