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Carlo Levi, « Les mots sont des pierres »

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« Le noir velours des yeux me suivait partout dans les rues de Palerme. Les premiers avaient été ceux du conteur, qui ne s’étaient ouverts qu’à la fin de son chant rythmé, quand il s’était levé pour faire le tour avec sa sébile, se dépouillant de son allure de très vieux poète aveugle. Mais combien d’autres yeux d’hommes et de femmes, partout, noirs, d’un noir velouté et luisant à la fois, dépourvus de l’ombre terne des veilles infinies passées à pleurer qui rend les regards des paysans de Lucanie nobles et terrestres, mais au contraire pleins de feu, un feu noir et étincelant, à la fois tendres et cruels, alanguis, suaves, dramatiques, débordants d’expression et de sentiment, et plus encore d’une vitalité, d’une attente, d’une fixité mouillée et animale, doux, impénétrables, palpitants comme Vénus dans le ciel noir. On croise ces regards issus des forges de l’enfer ou du paradis partout dans les rues fourmillantes, avec une violence muette qui pèse et s’impose, si bien que, rapidement, on ne voit plus que ces milliers et milliers d’yeux, et cet appel, cette invitation et cette farouche sauvagerie, cette beauté violente dans la façon de se dévoiler et de se cacher, que le regard met en lumière et dissimule avec la même profondeur obscure que le voile velouté du ciel nocturne recouvrant jalousement la ville endormie.

Aujourd’hui, quelque chose d’insolite et de festif dans l’air rend le regard des jeunes filles plus doux : c’est un soir important, le soir où elles peuvent porter leur nouvelle robe et sortir jusqu’à tard. Les ouvriers ont accroché aux arbres des grappes de lampions jaunes et roses, des oranges et des citrons couleur de feu ; des festons dans les rues, sur les immeubles et, à la tombée de la nuit, toute la ville s’illumine soudain. »

Carlo Levi

Les mots sont des pierres — Voyages en Sicile (1951-1955)

Traduit de l’italien par Laura Brignon

Préface de Jean-Christophe Bailly

Nous, 2024

 

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