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mardi, 17 septembre 2013

Georges Bonnet, « La claudication des jours »

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« Tout se passait ainsi disaient-ils

Une jupe longue emballait un vélo les bancs publics se grisaient de tilleuls en fleur

de petites fleurs s’étiolaient

dans l’ombre illettrée d’un grand cèdre

dans une salle de classe aux étroites fenêtres

les enfants écoutaient le monde

des hauteurs de leur maîtresse

tandis que montait le chant des tuiles roses

sur un quartier ancien

 

 

Une jambe enjolivait l’autre la jupe était une grange les doigts flocons légers

 

Enfouie dans l’innocence elle verrouillait ses rivages et sur le mur l’aquarelle était lasse de la mer »

 

 Georges Bonnet

La claudication des jours

L’Escampette, 2013

 

 Vingt-sixième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

 

jeudi, 12 septembre 2013

Michelle Devinant Romero, "Le Seigneur des obscurités"

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« J’étais là. Dans la grange. C’est moi qui ai donné l’alarme.

— J’ai vu papa sauter dans le puits.

J’ai attendu l’heure du repas. Le silence rituel quand ma mère, mon frère, ma sœur et moi sommes attablés et l’attendons. Qui n’arrive pas. Qui est toujours en retard. Ce soir plus que d’habitude.

— J’ai vu papa sauter dans le puits.

Je répète l’air de rien, juste pour voir l’effet produit. Ma mère, qui s’est levée pour baisser le gaz, est revenue à la table. Tous se tournent vers moi. Ils m’observent, et le silence se fait encore plus lourd.

— Qu’est-ce que tu racontes, crétin ?

Je xe ma mère, droit dans les yeux. Ce sera la dernière fois que mon regard ne vacille pas, et je répète pour la troisième fois.

— J’ai vu papa sauter dans le puits.

Puis, tout s’enchaîne en accéléré. Le bruit des chaises brutalement repoussées, la ruée dehors, les cris. Et moi qui reste à table avec Christian, devant mon assiette vide. Il me dévisage.

— C’est vrai ? Tu as vu ça toi ?

— Ouais. J’ai vu.

J’attends les questions. Elles ne viennent pas. »

 

 Michelle Devinant Romero

Le Seigneur des obscurités

 L’Escampette, 2012

 

 Vingt-cinquième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

vendredi, 12 juillet 2013

Arvo Valton, « La Framboise blanche »

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[choix]

 

« Il était libre — tant que ses chaines restaient invisibles. 

 

La meilleure manière d’atteindre l’âge d’or, c’est de le proclamer.

 

La morale et les normes commencent là où s’achèvent la création et la liberté.

 

Ce n’est pas l’homme qui perd du temps, c’est le temps qui perd l’homme.

 

Illimitées sont les aptitudes humaines — en matière d’inaptitude !

 

Jamais l’impuissance de l’homme n’est aussi manifeste que lorsqu’on lui confère de la puissance.

 

Il avait tout mis de côté pour sa vie à venir : une fois arrivé sur place, il découvrit que sa devise n’était pas convertible.

 

Les choses inutiles coûtent le prix fort : c’est normal, l’argent étant leur unique étalon.

 

Si tu as vocation à dire la vérité au monde, tu dois être prêt à ce qu’il répande bien des mensonges à ton sujet.

 

Les dissidents sont ceux qui ne pensent pas comme ceux qui ne pensent jamais.

 

Le comble de l’humanisme : rendre visite à un cannibale pour qu’il ne meure pas de faim.


Il y a une quantité de maladies que la médecine n’a pas décrites mais que tout le monde connaît bien : la schizophrénie sociale, les crampes de dignité, une forme contagieuse de manie des grandeurs, le syndrome de la semi-génialité, les abus d’auto-médication, les crises d’auto-compassion, un amour morbide du prochain, les inflammations de l’âme, la fièvre de la recherche du bonheur, etc. »

 

 Arvo Valton
La Framboise blanche

Traduit de l’estonien par Eva Vingiano de Pina Martins

 L’Escampette, 1993

 

 Vingt-quatrième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

samedi, 15 juin 2013

Serge Delaive, « Paul Gauguin, étrange attraction »

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« C’est toujours la même histoire : celle d’un homme qui se cherche dans un monde qui le perd. Une histoire universelle. Il arrive parfois qu’une femme ou un homme parvienne à raconter cette histoire dans sa multiplicité. Dans ce qui la surpasse. Il arrive même qu’une autre femme ou qu’un autre homme rencontre l’histoire ainsi libérée. Quelque chose vient de changer. Définitivement. Car il y a désormais partage. Partage et durée. Fission. Aussi longtemps que la femme qui a reçu ou que l’homme qui a entendu le message seront en vie, ils se souviendront. Ceux qui ont réussi à transmettre le récit impossible sont des magiciens. Des sorciers. Des alchimistes.

Comme toi qui parcours ces lignes, j’ai connu cette expérience à plusieurs reprises. J’ignore ce que tu en penses, mais dans ces moments-là, on se dit que c’est ça être en vie : avoir la chance de surprendre une histoire transposée et, d’instinct, la comprendre. La prendre en soi. On peut sortir de ces rencontres complètement désorienté. Ou s’empêtrer dans la quête obsessionnelle des instants prodigieux. Au point de se perdre encore. »

 

 Serge Delaive

Paul Gauguin, étrange attraction

 L’Escampette, 2011

 

Vingt-troisième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

dimanche, 02 juin 2013

David Collin, « Les cercles mémoriaux »

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David Collin, Chauvigny, 20 ans de L'Escampette, 4 mai 2013 © CChambard

 

« “Avec celui qu’on a décidé de devenir… ” Cette phrase tourna longtemps dans ma tête. Quelque chose m’attendait, c’était là, ça perçait, ça gravitait autour de moi avant de poursuivre son chemin, avant de creuser plus loin.

Et puis tout a disparu.

Je me suis réveillé dans un monde nouveau, aux côtés d’un homme que je ne connaissais plus. Moi-même, dépouillé de tout ce que j’avais reconstruit. Je me transformais. Je m’interrogeais sur le passé. Je me métamorphosais en me retournant sur l’inconnu que j’étais devenu.

Depuis que des bribes de mémoire étaient apparues, j’effectuais un double mouvement de perte et de retrouvailles. Dans une danse alternée. Au fil de mon immersion, deux images ou deux idées de moi-même, de ma personnalité se superposaient. Celui que j’avais été autrefois reprenait peu à peu sa place. Il s’infiltrait de partout, il menaçait. Mais s’agissait-il vraiment d’une menace ? J’avais deux missions. Résoudre les contraires, et concilier celui que j’avais été avec celui que je devenais — et qui n’était pas étranger à celui qui avait été. Des mouvements circulaires et parfois contradictoires balayaient mon esprit en tous sens. Ils parcouraient l’espace à la recherche d’un objet perdu.

Comment retrouver ce qu’on ne connaît pas ? »

 

David Collin

Les Cercles mémoriaux

L’Escampette, 2012

 

Vingt-deuxième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

jeudi, 23 mai 2013

Christian Garcin, « Piero ou l’équilibre »

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« J’aime ces visages. Il y a dans celui de la Marie-Madeleine de la cathédrale d’Arezzo une sensualité un peu hautaine qui force l’attention. Les cheveux sont encore mouillés d’avoir lavés les pieds du Christ. Ils tombent un à un sur les épaules. Le corps est robuste. De sa main droite Madeleine soutient un pan de son manteau. C’est un rouge chaud qui domine, le rouge du manteau et celui, ténu, de la chair.

Ailleurs, un visage et un geste similaires. Deux anges en miroir écartent les pans d’un baldaquin damassé sous lequel se détache la Madonna del Parto, la Vierge de l’enfantement. Cette Vierge fur longtemps l’objet d’un pèlerinage annuel de la part de femmes enceintes, ou désireuses de l’être. Toujours ce visage sain, hautain, réfléchi. La robe bleue est entrouverte. Tandis qu’elle nous fixe, elle montre de sa main droite la fente de la robe, sous laquelle l’Enfant croît à l’abri du monde.

Pour cette représentation de la divine maternité, on dit que Piero aurait choisi le visage de sa propre mère. C’est à peu près celui de Marie-Madeleine. “Un pur moment de noblesse paysanne” écrivait Longhi. Toutes deux sont vierges d’inquiétudes et rayonnent d’une calme solennité. Une autre Vierge exprimera la même dignité, et de ses deux mains accueillera les dévots sous un manteau bleu, autour d’une robe rouge. Cet élargissement du geste avait permis à Piero de résoudre l’épineux problème du fond doré imposé par les commanditaires de l’œuvre : le manteau ainsi écarté revêtait la fonction d’une abside et rassemblait les fidèles à l’intérieur d’un espace réel. Il s’agit de la Vierge de la Miséricorde, peinte vers 1460 à Borgo San Selpolcro. Les visages des dévots sont peints sous plusieurs angles. On dit que l’un d’eux, que l’on voit de face à droite de la Vierge, serait un autoportrait de Piero della Francesca.

La Madonna del Parto, Marie-Madeleine, la Vierge de la Miséricorde : les trois visages témoignent d’une même vigueur hautaine et sensuelle. Les gestes, les moues, les attitudes se répondent. Il est possible que Francesca mère de Piero, disparue en 1460, ait été un modèle. Il est possible aussi que Piero n’ait jamais su que sa mère lui était un modèle. Il est même possible que toujours nous ne peignions, écrivions, composions, qu’autour des mêmes visages d’enfance, des mêmes terreurs, des mêmes émois rejetés dans les limbes de nos mémoires. Peut-être ne cessons-nous de rêver qu’une femme de ses cheveux nous frotte les pieds, une femme dont le visage serait comme le reflet d’un visage lointain. Peut-être sommes-nous à la fois l’être qui croît sous le manteau d’une vierge et les fidèles rassemblés sous ce même manteau. La vierge alors fait signe, ouvre ses bras, et nous courons nous agenouiller — car l’agenouillement est la position verticale la plus proche du blottissement, et le blottissement la seule position vivable de toute éternité. »

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Christian Garcin

 Piero ou l’équilibre

 L’Escampette, 2004


 

Deuxième page consacrée à la Madonna del Parto

 (& un peu plus) de Piero della Francesca.

 

mardi, 07 mai 2013

Claude Margat, « Matin de silence »

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Claude Margat lisant Matin de silence à Chauvigny ce 5 mai 2013

 

« ici

en ne regardant rien que l’air

on change aussi de ciel

 

 

en changeant de ciel

on change de vue

 

 

en changeant de vue

on change de pensée

 

 

en changeant de pensée

on change tout naturellement de vie

 

 

voici par conséquent

l’heure de l’écoute profonde

le ciel noir du silence

où se mesure chaque pas

 

un reflet du passé

confirme le présent

 

le présent confirmé

offre au doute une issue

 

le monde et l’illusion

peuvent se reconstituer

 

transformée l’étendue se donne

mais l’œil qui l’examine

s’est une fois encore

perdu de vue »

 

pages 34 & 84 du livre

 

 Claude Margat

 Matin de silence

 Préface de Bernard Noël

 L’Escampette, 2011


http://www.dailymotion.com/video/xgmiql_claude-margat_cre...

 

Vingt-et-unième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

samedi, 04 mai 2013

Alberto Manguel & Claude Rouquet, « Ça & 25 centimes »

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« — CR. Il y a deux démarches différentes. Il y a ce que tu expliques bien, que tu dénonces d’une certaine façon, l’éditeur qui exige de l’auteur un produit manufacturé qui correspond à la demande du marché à un moment donné. Alors, il va lui dire : “Il y a trop de pages, il n’y en a pas assez, etc.” Et puis, il y a l’éditeur qui parle avec l’auteur, qui éventuellement donne des avis, voire même des conseils, mais en dehors des contraintes commerciales.

– AM. Dans notre relation d’auteur à éditeur, je pense que ce que tu dis très souvent est essentiel. Tu n’es pas un éditeur abstrait, tu es l’éditeur de L’Escampette et L’Escampette publie certains livres et ne publie pas d’autres livres. Ce n’est pas que ces autres ne seront pas publiés ou ne sont pas bons, c’est tout simplement que ce ne sont pas les livres que Claude Rouquet choisit pour L’Escampette. Donc, sachant cela, le dialogue est beaucoup plus facile. Il est évident que tu vas aimer certaines choses que je n’aime pas et vice versa… Tandis qu’avec certains éditeurs c’est contraignant. Ils ne disent pas “C’est moi qui n’aime pas !”, mais : “Ceci est mauvais, ceci est bon !” Je pense qu’il est essentiel de revenir à cette double liberté. Celle de l’éditeur de choisir et celle de l’écrivain d’écrire ce qu’il veut ! Bien que Borges disait qu’un écrivain n’écrit que ce qu’il peut !

On arrive à un point très important, sur lequel j’insiste à chaque fois que je dois parler de ce thème, qui est que la littérature n’est pas une histoire de réussite. Ni la littérature ni l’art en général, ni les activités intellectuelles créatives en général. La réussite n’a pas sa place dans le monde de l’art. Au contraire, c’est ce que nous appelons les erreurs qui font pousser, qui portent en avant l’imagination. On peut dire : “Ça c’est raté. Ce n’est pas du tout ce que je voulais faire mais je l’ai réalisé quand même.” Et il a quelque chose derrière qui fait que cette création a son importance ! Évidemment, ce raisonnement va à l’encontre de toute démarche commerciale ! Il est essentiel, je me répète, d’insister à chaque occasion : “La réussite ne m’intéresse pas !” Le concept en lui-même est inadmissible dans le monde de l’art. Nous pouvons nous en sortir en trichant. Par exemple, on dit que Le Nom de la Rose, ce livre qui se vend si bien, est une réussite. Il est bien écrit, c’est un roman bien construit. Et on oublie bien sûr que Eco a écrit une narration compliquée sur le Moyen Âge avec des citations en latin. Quelque chose qu’on décrirait aujourd’hui à un éditeur pour se faire traiter de fou ! Donc il faut tricher. Il faut essayer de convaincre l’éditeur que c’est quelque chose qui peut se vendre. »


ÇA & 25 centimes

Conversations d’Alberto Manguel avec un ami

L’Escampette, 2009


Vingtième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

mardi, 30 avril 2013

Allain Glykos, « Aller au diable »

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Allain Glykos – le crétois de Talence comme ils disent au football –, nous donne depuis bientôt vingt ans régulièrement de ses nouvelles et, le plus souvent, par les bons soins de Claude Rouquet l’éditeur de l’Escampette qui a quitté Bordeaux pour le calme et les paysages de la Vienne.

L’œuvre se fabrique ainsi sous nos yeux, sur le thème – souvent – de la famille, des rapports aux autres, aux siens, aux proches. Ainsi de Parle-moi de Manolis, du Silence de chacun, d’À proprement parler, de Faute de parler… avec cette persistance d’expressions communes dans le titre. Aller au diable en est une belle. Le plus terrible avec Allain Glykos c’est qu’en prenant l’expression au pied de la lettre justement, il en tire la substantifique moelle pour nous montrer ce que nous sommes – et dont il ne s’exclut pas, loin s’en faut.

Donc, Aller au diable. Allons-y.

Antoine – ou François, ou Gustave, mettons–, fils d’Étienne cafetier et gendre de cafetier à l’enseigne du Petit Paris, admirateur de Paul Lafargue et de Jules Guesde,  précurseur de l’ascenseur social – tout ceci se passe fin XIXe, début XXe –, peseur de mots comme pas deux et père ambitieux… Antoine, donc, est un petit gars formidablement intelligent, qui aime bien les gambettes des clientes – et même des clients, il n’y aurait rien de sexuel là-dedans – au point de les reconnaître au premier coup d’œil, un petit gars qui passe des heures à diriger des colonnes de fourmis, à contrarier leur progression – le voilà « commandant des fourmis ».

Les ambitions de papa, envoies Antoine au Lycée, à l’internat. Il a le soutien de l’instituteur, certes, mais il perd les jambes, les chaussures, les fourmis, et comme il est fort en thème – comme on dit –, il se taille une bien mauvaise réputation auprès de ses condisciples, fils de bourgeois pour l’essentiel – « Pour qui il se prend ce fils de cafetier ! ». 

Il obtient son bac – la fiertié de papa ce jour-là… – l’année du cuirassé Potemkine – ça nous met en 1905. Du passé faisons table rase – qu’ils chantaient ! –, voilà ce qui lui paraît évident, seulement voilà, lui il a lu ça chez Descartes. Faire table rase de tout ce qu’il avait appris dans ce maudit Lycée pour commencer. Faire tabula rasa.

Et ça pour faire table rase, il va l’araser la table. Il part. Il laisse tout. Il marche devant lui. Il croise une femme – Madeleine, jeune et jolie, tirée à quatre épingles, enfileuse de perles de profession, spécialisée en couronnes mortuaires – elle le suit, comme un chien… comme un chien qui lèche la main de son maître. Il la possède sans joie, peut-être sans plaisir, il s’absente. Du monde, de lui-même. Il n’est plus là. Il marche, il marche, il va au diable.

Dans les marais de Charente-Maritime, il croise un Courbet sur le motif, il colle de plus en plus à la vase, il s’y enfonce, Cet ensauvaginement, cet oubli – oublier devient le vrai moteur de son existence –, cette marche éperdue dans les crassats comme autant de charniers – allusion nette à la série de photographies de Jean-Luc Chapin sur des champs de tournesols dévastés –, avec les mots et les livres comme pires ennemis, devient une quête absolue du vide, alors que Madeleine elle, dans les mêmes pas, est engagée dans une éperdue quête du plein, du savoir.

Ce roman, rompt, paradoxalement beaucoup moins qu’il pourrait paraître, avec l’œuvre antérieure. Pour la première fois sans doute Allain Glykos tient les siens à distance et cette façon de faire le révèle peut-être encore plus, encore mieux. Cette œuvre là est-elle le début de quelque chose, la fin de quelque chose… en tous cas, elle montre, comme jamais, à quel point Allain Glykos est un écrivain de premier plan qui demande à ses lecteurs toute leur attention. Pour la première fois, également, la portée politique du travail d’écriture d’Allain Glykos est nette et sans arrière-pensée. « Le soleil n’a que la largeur d’un pied d’homme » dit Héraclite, Glykos et Antoine en sont la preuve noire et rouge. « Je vais où je suis, je suis où je vais. » Oui.

 Claude Chambard


 Allain Glykos

 Aller au diable

L'Escampette

 14x20,5 ; 128 p. ; 14 € ; isbn : 978.2.914387.90.3

Cette recension a paru originellement dans Lettres d'Aquitaine, en 2007



Dix-huitième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

samedi, 27 avril 2013

Jean-Jacques Salgon, « Fernand »

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© Alain Kaiser

« À mi-parcours de mon itinéraire, ayant quitté le pays messin pour entrer dans le pays saulnois, je retrouvai le long des berges de la Seille les souvenirs de l’une de mes dernières lectures, je veux parler du Dépaysement de Jean-Christophe Bailly, un livre dont la lecture venait d’illuminer mon été, et je ne pus, à ce point de mon parcours, m’empêcher de déroger à la règle qui voulait que je m’en tinsse strictement au trajet supposé de mon oncle Fernand.

Eh bien non ! Au diable Fernand et sa Division de marche provisoire ! Il ne serait pas dit que je m’interdirais de digresser et de rendre visite à la synagogue de Delme et au “minuscule hameau de Han”, ni même, tiens, de marcher quelques kilomètres sur le sentier ornithologique qui longe la boucle que forme en ce lieu la rivière, tout en me répétant mentalement le titre de ce chapitre que j’avais particulièrement aimé : “Qu’elle est petite la Seille !”.

À Pettencourt je retrouvai ma division de marche ; je rentrais dans les rangs, traversais la Seille, et reprenais mon repli vers le sud, bien décidé de m’en tenir cette fois à mon cahier des charges. Sornéville, Erbévilliers, Réméréville, Drouville, j’étais bien reparti mais voilà que parvenu à Maixe, mon plan de bataille se trouvait à nouveau mis à mal : à la traversée du canal de la Marne au Rhin je retrouvais le fantôme de Jean Rolin avec son vélo filant au long de ses Chemins d’eau. C’est en effet à quelques kilomètres de là que Rolin avait essuyé sa première crevaison et s’était vu contraint, lui aussi, de se dérouter pour rallier Lunéville, une ville qu’il avait au départ choisi d’ignorer. “Mais, nous dit-il, le ciel n’entend point que l’homme décide seul, orgueilleusement, de sa destinée.” Ainsi, à mon tour, obéissant aux injonctions divines, je quittais une nouvelle fois le chemin tracé pour aller visiter Lunéville et son château du duc Léopold. »

 

 Jean-Jacques Salgon

 Fernand

 L’Escampette, 2013

 

 Jean-Christophe Bailly, Le dépaysement (Voyages en France), Seuil, coll . Fiction & Cie., 2011

Jean Rolin, Chemins d’eau, 1980, rééd : La table ronde, coll. la Petite vermillon, 2013

 

 Seizième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

samedi, 20 avril 2013

Carl Norac, « Sonates pour un homme seul »

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« Les jours de pluie paraissent interminables aux hommes. Les moineaux patientent, pas ces personnes qui comptent les heures où s’écroue le soleil.

Sur les fenêtres, elles ne peuvent pas entendre, pour la plupart, l’absence de glas de la pluie, cette façon qu’elle a de nous suggérer d’être immortels, même en pure perte. L’horizon se couvre encore davantage. Je marche à Belleville. Nuage au cœur, c’est déjà ça. Je vois un homme errer, qui ne me ressemble pas. Quelques mégots traînent sur le parking. Je les observe. J’ai toujours éprouvé de la tendresse pour les instants perdus. La chambre est libre. Je la prends, me sens moins libre qu’elle, ballotté entre des blocs de pensée, des murmures. La nuit s’écourte. Pas le loisir de signer au dos le compte des amours blessées. Je fais un rêve à la minute. Un peu encombrée, la route des songes. Du monde au balcon, de quoi tomber raide vivant. Le motif, c’est la main qui descend vers Debby, simplement pour danser. Bill Evans au piano revient avec son air de Keaton, ses doigts tissant un ciel jamais couru d’avance. La tempête dehors m’indiffère. Du moment que la nuit se prolonge, le temps d’une valse pour Debby. »

 

Carl Norac

 Sonates pour un homme seul

 L’Escampette, 2008

 

 Bill Evans trio : http://www.youtube.com/watch?v=dH3GSrCmzC8

 

 Quinzième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

 

lundi, 15 avril 2013

Jacques Borel, « Ombres et dieux »

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« Le chant, c’est l’homme, et qui d’autre l’aurait, cette voix, donnée aux dieux ?

 

L’homme est chant, le plus frustre, le plus démuni même, ou je voudrais le croire, est chant encore.

 

Une même voix, celle qui jadis chantait les dieux et qui aujourd’hui, sans l’avouer, lamente leur mort ?

 

Qu’en est-il, quand meurent les dieux, de ces rites auxquels ils présidaient : la naissance, l’éveil au monde, le sceau des corps, la mort et ce culte qui longtemps prolongeait la présence au monde des en-allés ?

 

L’invisible trace, pareille à celle des dieux, que dans la plaine de l’air laisse le chant, et comment tant d’êtres, il est aussi dans l’oreille, le cœur, ne s’y seraient-ils pas trompés ?

 

Seul peut-être le chant rédime : rédimés ceux-là qui au même appeau avec la même passion se prennent.

 

Plus que les dieux ne le furent jamais, lavés et purs ceux qui, les yeux fermés, dans le bain du chant se jettent et boivent.

 

Le chant, et qu’a-t-il de commun avec ce bruit uniforme qui des êtres traduit aussi la morne et répétitive uniformité ?

 

Elles meurent aussi les langues, et seule une langue morte pourrait encore peut-être chanter les dieux morts.

 

Et s’il n’était pas qu’en l’homme seul, le besoin d’adorer et de servir : le chien et son maître, comme si les bêtes aussi avaient leurs dieux.

 

Ces chevaux, ces aurochs, ces bisons, ces rennes sur les parois de Lascaux, ne les chantaient-ils pas eux aussi, ces ancêtres du lointain des âges, ou à quels autres dieux, souterrains ou errant au touffu des forêts, dans les constellations à demi visibles peut-être, allaient leurs obscures grâces ou leurs suppliques, allait leur chant ? »

 

Jacques Borel

 Ombres et dieux

 L’Escampette, 2001

 

Quatorzième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette