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Réflexions

  • Kamo no Chômei, « Comment Sukékuni, qui aimait les fleurs, devint papillon »

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    Jardins de Talcy © : CChambard

     

    « Un homme qui s’était rendu au monastère Enjô-ji pour y assister à une Octave du Lotus*, trouvant un peu long les moments d’attente, loua un logis qui se trouvait dans les parages et y demeura un certain temps. Il observa que cette maison, de médiocre dimension, était pourvue d’un jardin où l’on avait planté des arbres d’une indicible beauté, aménagé vers le haut un petit pavillon et amené un filet d’eau. Une grande variété de fleurs y foisonnait  : on eût dit qu’on avait étendu là un brocart. On remarquait surtout que voletaient d’innombrables papillons de toute espèce. Émerveillé par l’aspect de ce jardin, le voyageur appela le maître des lieux et l’interrogea. À quoi celui-ci répondit : « Cela ne s’est pas fait tout seul. C’est à dessein que j’ai effectué ces plantations. Je suis l’un des fils de Sukékuni, l’érudit bien connu**. Mon père, du temps qu’il était de ce monde, était fou de fleurs et ne perdait aucune occasion de les goûter. Il a d'ailleurs laissé, sur la passion qui était la sienne, ces vers en chinois :

     

    Voilà plus de soixante ans que je les admire et je n’en suis aucunement las ;

    dans une autre vie encore, je serai sans doute amoureux des fleurs.

     

    Je me demandais donc avec inquiétude si cet attachement ne le retiendrait pas dans la roue des existences, lorsqu’il me vint aux oreilles que quelqu’un l’avait vu en songe transformé en papillon. À l’idée que profond était son Péché, j’ai imaginé que, peut-être, il venait s’égarer parmi les fleurs de ce logis, et j’en ai donc planté autant que le cœur me disait. Et puis, de crainte que les fleurs ne suffisent pas à le contenter, je répands à son intention, chaque matin, du sirop de liane ou du miel. »

     

    * L'Enjô-ji, situé au nord-est de la capitale, a aujourd'hui disparu. L'Octave du Lotus consistait en huit séances au cours desquelles était récité et expliqué le Sûtra du Lotus. La cérémonie à l'Enjô-ji eut lieu en 1072.

    ** Ôé no Sukékuni (XI° siècle), fonctionnaire lettré, a laissé de nombreux poèmes en chinois. Les vers cités plus bas ne sont pas connus par ailleurs.

     

    Kamo no Chômei

    Récits de l’éveil du cœur

    Traduit du japonais et commenté par Jacqueline Pigeot

    Le bruit du temps, 2014

  • Valère Novarina, « Notre parole »

     

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    « Qui communique ? Est-ce moi qui parle ? Écoutons notre langue et comme il y a quelque chose de mystérieux dans ce mot même de personne... Et comme nous avons reçu une idée trop petite, précise, trop étriquée, trop mensurée, trop propriétaire de l’homme : “acteur social”, “particulier”, “consommateur”, “ego d’artiste”,  “usager de soi”... Chacun de nous est bien plus ouvert, non fini, et visité. Il y a quelque chose de présent, d’absent et de furtif en nous. Comme si nous portions la marque de l’inconnu. Comme si l’homme était parmi toutes les bêtes le seul animal qui ne s’appartienne pas. Il y a comme un voleur en nous, une présence dans la nuit. Nous ne pouvons en parler. Nous luttons contre lui, nous lui demandons son nom et il répond par des énigmes. Nous lui demandons son nom et c’est le nôtre qui a changé. Il y a un autre en moi, qui n’est pas vous, qui n’est personne.

    Quand nous parlons, il y a dans notre parole un exil, une séparation d’avec nous-mêmes, une faille d’obscurité, une lumière, une autre présence et quelque chose qui nous sépare de nous. Parler est une scission de soi, un don, un départ. La parole part du moi en ce sens qu’elle le quitte. Il y a en nous, très au fond, la conscience d’une présence autre, d’un autre que nous même, accueilli et manquant, dont nous avons la garde secrète, dont nous gardons le manque et la marque.

    Dieu est la quatrième personne du singulier. Il n’y a que cette conscience d’un autre en nous, cette absence étrangère, ce souvenir d’une empreinte laissée, ce vide laissé, qui nous permettent de donner notre parole.

    Lorsque cette conscience étrange en nous de l’étranger nous quitte, nous nous détruisons, nous vendons le monde, nous nous vendons. Rien ne se communique alors plus vite que la mort. Le monde est devenu si fragile qu’il se reconstruira par l’intérieur. Ce que nous avons chassé du monde cherche aujourd’hui en chaque homme son refuge. »

    Valère Novarina

    Le théâtre des paroles

    P.O.L, 1994

  • Jean-Loup Trassard, « Traquet motteux »

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    « Toujours on dit aux enfants “ne touche pas !” par crainte qu’ils ne cassent. Il faut au contraire toucher pour connaître, pour apprécier les matières, pour aimer ensuite les objets. Vite je me suis pris d’affection pour la terre, le bois, les outils et j’ai eu envie de faire plus que regarder. Chez les artisans on mettait en avant le respect de la matière qu'il ne fallait point gâcher et le respect du client qu’il ne fallait point tromper. Du moins chez les meilleurs et ceux-là furent nombreux (imagine-t-on ce que représente leur disparition à l’échelle de tous les villages français, compté leur rôle d'éducateurs puisque tous formaient de futurs artisans et le fait aussi que ces artisans étaient souvent les premiers de leur village pour participer aux activités sociales d’ouverture ou d’entraide ? Ils n'ont pas été remplacés.) École morale l’artisanat, mais aussi école sensuelle pourrait-on dire, car à la main habile il était également demandé d’apprécier les matières, alors que dans le registre tactile (comme dans le gustatif) la vie moderne installe plutôt un appauvrissement. Outils et instruments usuels de la vie paysanne sont toujours discrets mais ils témoignent, en son absence, des goûts, de l’ingéniosité, du savoir-faire, de la population qui les a créés, employés, usés à la longue. Avec eux s’instaure une familiarité, un lien, quoique non réciproques, une habitude au moins, par le contact des paumes. C'est grâce à leur intermédiaire sans doute que j’ai pris goût aux matières elles-mêmes, qui sont si rarement honorées, aux matières dans leur relation avec l’homme, cette acceptation du façonnage, cette ancienne complicité, pour lesquelles j’ai reconnaissance et, puisque nous vieillissons ensemble, une sorte de fraternité. »

     

    Jean-Loup Trassard

    Traquet motteux ou L’agronome sifflotant

    Le temps qu’il fait, 1994 (rééd. collection “Corps neuf”, 2010)

     

  • Francis Marmande « Île-de-France », extraits

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    « Avec son faux argot soldatesque, De Gaulle eut un soir la trouvaille d’amuser la galerie en stigmatisant mai 68 (qui ne l’a pas amusé une seconde) sous le nom de chienlit.

    Peu soucieuses d’étymologie, les classes moyennes s’en tinrent alors au signifiant, sans voir, que, comme d’habitude, l’aigreur rendait à la langue sa vérité.

    La chienlit, c’est le nom que les enfants et les gens du peuple (les enfants et les gens du peuple ! cher Littré... ) donnent aux masques qui courent les rues pendant les jours gras.

    C'est qu’il s’agissait bien de masques et de jours gras.

    C’est cela qui blesse aujourd’hui le pétainisme aux commandes, voulu, et programme sa haine malade des désirs. Pétainisme, Vichy, chienlit, mais de quoi parle au juste la langue...

    L’atomisation des corps et des désirs perdus oblige à inventer une morale. Morale du geste, de la mémoire, de la langue qui passe, morale absolue de la langue et morale à la recherche d’un communisme de pensée (Mascolo).

    On l’appelle morale, c’est plutôt une bonne nouvelle.

    Comment se fonderait-elle à l’écart du seul exercice qui relève encore d’une autonomie relative, celui de la littérature ou de la musique...

    Ce que l’échange en temps réel ­– information, bourse, communication – perd de différence, il ne pourra la recréer que dans un lointain à trouver. Ce lointain est la seconde attente sensible.

    C’est de cela que les Lumières des années 60 (mai 68 en France), bouleversant avec de légers délais l’ensemble du champ de la connaissance et de l’action (sémanalyse, politique, musique, peinture, littérature), mais aussi la façon de vivre d’amour, précédées par la musique comme autant de signes avant-coureurs (Ornette Coleman, Jimi Hendrix, Albert Ayler), affichaient sans le savoir la prescience.

    La morale sociale des familles n’a pas suivi. Question de peur de l’inconnu et de méchanceté pure.

    Les camps nazis ont fixé la forme définitive, excellente (cela n’eut rien d’une erreur), parfaite, d'une société attelée sous le joug de bourreaux de travail (de très gros travailleurs...) qu’animaient les meilleures intentions.

    L’explosion heureuse d’une génération qui put ici en finir avec la compromission accablée de ceux qui n’ouvrirent péniblement les yeux qu’en 1945, en finir avec les innocents manipulateurs de gégène dans le vent des Aurès, avec le napalm des pacificateurs, a simplement eu le sens d’une révolution sans mortelle dérive contre l’ennui mortel.

    Sait-on de quoi l’on s'ennuyait avant les vacances de mai ?

    L’ennui est revenu. Il est très désœuvré. À la volonté morale alertée par l’amnésie, la soumission et le mensonge ventriloque, se joint l’attente de jouissances qui n’aient rien de guidé.

    La perfection du malheur, on y est allés, tous, en rangs plus ou moins serrés.

    La perfection du bonheur, nul n’a plus besoin d’y courir, parce que l’on se fie encore moins à l’idée de bonheur qu’à celle de perfection.

    Restent à trouver les notes d’une allégresse intime qui ne soit que la forme vivable du monde et de son désespoir. »

    Francis Marmande

    La perfection du bonheur

    Descartes & Cie., 1994

  • Claude Esteban, « De la prose »

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    « Je m’étais enfermé dans une île pour y écrire des poèmes, peut-être y suis-je parvenu, cela remonte à si loin, et même avec le recul il me coûte encore de me souvenir, mais surtout je m’étais enfermé dans cette île pour m’essayer à ce que je croyais être de la prose. On s’imagine, les poètes surtout, que l’affaire est des plus simples, on s’assied à sa table, on laisse venir les mots, les phrases, et tout cela, si on y veille un peu, finit par avoir du sens. Je partageais ce sentiment, j’éprouvais même un certain plaisir à cet exercice. Il en résulta, sur les pages, de longues lignes, cousues l’une à l’autre par l’artifice de l’écriture, mais qui ne demandaient, hélas, qu’à se rompre. On ne joue pas avec la prose, pas plus qu’on ne mime, par quelques scansions subtiles, l’économie d’un poème. Je m’étais enfermé dans une île, et je ne comprenais pas qu’en faisant sans fin le tour, en revenant avec une sorte de bonheur, de lassitude peut-être, à mon point de départ, je m’éloignais toujours plus de la prose et de ce qu’elle exigeait de moi. Car la prose a besoin d’espace, de routes qu’elle ne distingue pas, mais dont elle devine qu’elles sont riches d’aventures, d’échecs aussi. Qu’importe, il lui faut aller, se perdre, traverser l’insignifiant et la merveille, poursuivre au-delà de la phrase qui s’arrête et qui se regarde, savoir qu’elle ne sait plus. La prose ne craint pas ce qui la retarde et qui l’embarrasse, elle a tout le temps pour elle, tous les mots. Elle ne ressemble en rien à cette ligne droite à laquelle, si l’on en croit l’étymologie, elle devrait son nom. Elle est courbe, elle est sinueuse, elle est fantasque. Oui, qu’on cesse de la tenir bien ferme dans son esprit, voilà qu’elle s’autorise tous les méandres, et les plus savoureux, les plus insupportables parfois pour ceux qui veulent arriver trop vite. La prose, celle qui nous fascine, ne se refuse rien, elle va de l’ignoble au sublime, du pittoresque à l’essentiel, de l’oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre aux confidences libidineuses de Molly Bloom. Je la révère pour cela, et parce que je souhaiterais, moi aussi, qu’elle m’emporte, qu’on se noie, tous les deux, dans l’incertitude, qu’on descende aux enfers et qu’on resurgisse sous les étoiles. Je ne l’ai pas connue, pas reconnue, lorsque je me confinais dans l’île des vieux malheurs. J’ai quitté ces rivages qui tournaient en rond, comme un manège. Je suis loin, je ne suis plus nulle part, j’avance avec ces mots, les mêmes sans doute, mais sous une autre lumière, ici et jusqu’à l’horizon. »

     

    Claude Esteban

    Janvier, février, mars — pages

    Farrago, 1999

     

  • Claude Margat, « Peindre un paysage »

    claude margat,

    Claude Margat, carnet chinois

     

    « Peindre un paysage c’est s’inscrire dans son histoire mais c’est également tenter de saisir sa ligne que. J’aimerais que mes paysages peints ne reflètent qu’eux-mêmes. J’aimerais seulement que mon intention coïncide avec l’intention qui s’exprime à travers eux. Ce besoin de coïncidence me reconduit chaque fois vers l’exercice d’écriture d’une part, et d’autre part vers une multiplication des états du paysage. C’est bien la fréquentation régulière d’un espace qui conduit à en saisir l’esprit général, sa forme constante et le vêtement de ses transformations. La vision qui relie le présent au passé, c’est l’image du sans image. À la longue, le peintre devient lui-même le lieu de métamorphose du paysage. Doit-on alors considérer que le paysage n’est plus qu’un prétexte à l’autoportrait ? Et parallèlement, est-ce un hasard si le martin-pêcheur au plumage de feu et d’azur apparaît précisément à l’heure du jour où dominent rouge et bleu ? La nature aime le beau et la cruauté l’indiffère. La cruauté d’ailleurs est un élément essentiel de la beauté, elle est même ce qui en valide le sens. Ne pas inclure la cruauté dans la beauté, refuser de voir à quel point l’une et l’autre sont intimement liées, c’est délibérément choisir le camp du kitch et de la niaiserie contre celui du réel. Le laid devient alors cette expression du beau à laquelle il manque une dimension. Vous ne pouvez par exemple admirer pleinement la beauté d’un rapace en plein vol si nous n’acceptez pas de le voir déchiqueter en plein vol la proie vivante qu’il emporte dans ses serres. L’exigence parfaite se tient de ce côté parce que s’y exprime l’économie naturelle du monde, celle qui tient encore lorsque s’effacent les illusions. »

     

    Claude Margat

    Réminiscences, in « Daoren, un rêve habitable »

    La Différence, 2009

     

    Aujourd'hui, 24 juillet 2025, Claude aurait 80 ans.

    Ainsi nous le fêtons !

  • Claude Margat, « Peindre un paysage »

    claude margat,

    Claude Margat, carnet chinois

     

    Claude Margat, « Peindre un paysage »

     

    « Peindre un paysage c’est s’inscrire dans son histoire mais c’est également tenter de saisir sa ligne mélodique. J’aimerais que mes paysages peints ne reflètent qu’eux-mêmes. J’aimerais seulement que mon intention coïncide avec l’intention qui s’exprime à travers eux. Ce besoin de coïncidence me reconduit chaque fois vers l’exercice d’écriture d’une part, et d’autre part vers une multiplication des états du paysage. C’est bien la fréquentation régulière d’un espace qui conduit à en saisir l’esprit général, sa forme constante et le vêtement de ses transformations. La vision qui relie le présent au passé, c’est l’image du sans image. À la longue, le peintre devient lui-même le lieu de métamorphose du paysage. Doit-on alors considérer que le paysage n’est plus qu’un prétexte à l’autoportrait ? Et parallèlement, est-ce un hasard si le martin-pêcheur au plumage de feu et d’azur apparaît précisément à l’heure du jour où dominent rouge et bleu ? La nature aime le beau et la cruauté l’indiffère. La cruauté d’ailleurs est un élément essentiel de la beauté, elle est même ce qui en valide le sens. Ne pas inclure la cruauté dans la beauté, refuser de voir à quel point l’une et l’autre sont intimement liées, c’est délibérément choisir le camp du kitch et de la niaiserie contre celui du réel. Le laid devient alors cette expression du beau à laquelle il manque une dimension. Vous ne pouvez par exemple admirer pleinement la beauté d’un rapace en plein vol si nous n’acceptez pas de le voir déchiqueter en plein vol la proie vivante qu’il emporte dans ses serres. L’exigence parfaite se tient de ce côté parce que s’y exprime l’économie naturelle du monde, celle qui tient encore lorsque s’effacent les illusions. »

     

    Claude Margat

    Réminiscences, in « Daoren, un rêve habitable »

    La Différence, 2009

     

    Aujourd'hui, 24 juillet 2025, Claude aurait 80 ans.

    Ainsi nous le fêtons !

  • Marcel Proust, « Journées de lecture (début) »

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    « Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : le jeu pour lequel un ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l’abeille ou le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la page ou à changer de place, les provisions de goûter qu’on nous avait fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et pendant lequel nous ne pensions qu’à monter finir, tout de suite après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose que l’importunité, elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec amour) que, s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et avec l’espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus. »

     

    Marcel Proust
    Journées de lecture, 1919

     

  • Florence Delay, « La séduction brève »

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    « Le baiser court est infiniment plus vif et troublant que le baiser long qui est une fin en soi et c’est pourquoi la nouvelle, forme brève, séduit, à l’opposé du roman si long qu’il faut y revenir, y demeurer, et qui parle d’amour. La séduction est liée à des moments brefs, détachables et détachés du cours de l’existence, sorte de création artificielle, électrique, proche de la ré-création. Je n’en ai pas le sentiment tragique. Il est hélas de plus en plus rare d’être troublé puisqu’à l’imitation des écrits qui parlent d’écriture, les femmes, les hommes, parlent de plus en plus volontiers librement d’eux-mêmes à des fins confessionnelles. Se raconter dans l’espoir d’être guéri au lieu d’attendre d’être blessé, d’être compris au lieu d’être rapté, ne plus considérer l’autre comme un miroir, une fontaine, mais comme un analyste, aplanit terriblement le monde. 

    Dans ces circonstances il ne reste plus qu’à essayer de troubler et passer de l’état d’être séduit à celui de séducteur, activité joyeuse, non convenue, légère au sens de non pesante, qui met la durée en péril. »

     

    Florence Delay

    La séduction brève

    Collection « Comme », dirigée par Bernard Noël

    Les Cahiers des Brisants, 1987 – repris en 1997 aux éditions Gallimard

     

    Chère Florence, je garde les beaux souvenirs, chez vous à Paris, à Bordeaux, Biarritz, Saint-Étienne-de Baïgorry,  à Dax, à Madrid, autour des si doux Seins de Ramón Gómez de la Serna (le dessin que vous m‘avez donné est là, tout près), aux arènes…, nos longues conversations, votre si beau sourire, nos amis merveilleux : Michel Chaillou, Jacques Roubaud, Francis Marmande…, et tous vos livres épatants.

    Si chère Florence, vous nous manquez tellement déjà.

     

  • Kamo no Chômei, « Que le vénérable Jôzô faisait voler son bol »

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    Celui que l’on connaît sous le nom de Vénérable Jôzô*, le fils de l’auditeur Miyoshi no Kiyotsura, était un ascète exceptionnel. Sur la Montagne, il pratiquait la technique du bol et vivait donc en faisant voler son bol**, lorsque, un beau jour, celui-ci revint vide, tout seul, sans rien dedans. Jôzô jugea cela étrange, mais la chose se renouvela trois jours durant. Fort surpris, il se dit : Que peut-il bien se passer sur sa route ? Allons voir ! et, le quatrième jour, il alla se poster sur un pic, du côté où allait son bol ; or, tandis qu’un bol qui lui semblait être le sien s’en revenait des parages de la capitale à travers les airs, voilà qu’un autre bol arriva, cette fois de la direction du nord, le rejoignit, en transvasa le contenu à son profit et s’en retourna d’où il venait. Voyant cela Jôzô se dit : Voilà qui est fort troublant. Et pourtant... Puis : Qui donc peut posséder une technique qui lui permette de subtiliser ce qui est dans mon bol ? C’est le fait d’un homme considérable. Allons voir ! Grâce à des rites appropriés pratiqués sur son bol vide, il partit à sa suite, bien loin en direction du nord, se frayant une route à travers nuées et brouillard.

    Alors qu’il estimait avoir parcouru cinq à six lieues, il arriva au fond d’un vallon, dans un endroit frais et plaisant où le vent bruissait dans les pins, devant un rustique ermitage de six pieds de côté. Sur les pierres qui tapissaient les abords poussait une mousse verte, un clair ruisseau coulait près de la hutte. Il regarda à l’intérieur : un vieux moine émacié, décrépit, se tenait là tout seul ; appuyé sur son accoudoir, il lisait un sûtra. Pour sûr, se dit Jôzô, ce n’est pas un homme ordinaire. Ce qui s’est passé doit être son œuvre. Sur ces entrefaites, l’autre le vit et lui dit : « D’où venez-vous ? Comment êtes-vous arrivé ? C’est qu’on ne vient pas ici comme ça... —Voici ce qu’il en est, répondit Jozô. Je suis un ascète qui vit sur le mont Hiéi. Faute de moyens pour assurer ma subsistance, c’est en faisant voler mon bol que ces temps-ci je me consacrais à mes exercices. Or, il y a quelques jours, est arrivée une chose des plus étranges, si bien que je suis venu vous exposer mes doléances. » À quoi le moine répondit : « Je n’y comprends rien, mais cela est bien fâcheux pour vous. Je vais me renseigner » et, à voix basse, il appela. Aussitôt, de derrière l’ermitage, quelqu’un répondit et parut. C’était un gracieux éphèbe âgé de quatorze à quinze ans, vêtu d’un splendide habit à la chinoise. Et le moine de l’admonester : « Ce que me dit cette personne, serait-ce un de tes tours ? Voilà qui est de la dernière inconvenance. Que je ne t’y reprenne plus ! »

    À ces mots, l’éphèbe devint cramoisi et s’en retourna sans un mot. «Maintenant que je lui ai dit son fait, reprit le moine, il ne recommencera pas. »

    Fort troublé, Jôzô allait se retirer, quand le moine lui dit : « Venir d’aussi loin en vous frayant une route a certainement dû vous coûter bien de la peine. Veuillez attendre un moment. Permettez-moi de vous restaurer. » Et, à nouveau, il appela. Un éphèbe de même allure que le premier répondit et se présenta. « Cette personne est venue de loin. Sers-lui quelque chose qui puisse lui convenir ! » À ces mots, l’éphèbe se retira et revint avec un plat de béryl où étaient disposées quatre poires de Chine qu’il avait pelées, le tout sur un éventail en fines lattes de bois de cyprès. Invité à se servir, Jôzô en prit une et la mit dans sa bouche. D’un goût délicieux, on eût dit le nectar céleste. Il lui suffit d’en manger une pour que son corps fût rafraîchi et qu’il sentit ses forces lui revenir. Alors il reprit, à travers les nuées, le chemin du retour, mais comme la route lui avait semblé fort longue, il oublia par la suite où il était allé. Il raconta que l’ermite n’avait pas l’allure d’un homme ordinaire, qu’il devait être de la race de ceux qui, en lisant le Sûtra du Lotus, se muent en Immortels. »

     

    * Jôzô (891-964) est connu pour ses pérégrinations ascétiques et ses pouvoirs surnaturels. Son père Miyoshi no Kiyotsura ou Kiyoyuki (847-918) était un éminent lettré.

    **Les ascètes doués de facultés exceptionnelles se nourrissaient en envoyant leur bol à travers les airs mendier leur nourriture.Le bol faisait partie des dix-huit objets qu’un renonçant avait le droit de posséder.

     

    Kamo no Chômei

    Récits de l’éveil du cœur

    Traduit du japonais et commenté par Jacqueline Pigeot

    Le Bruit du temps, 2014

  • Claude Esteban, « Au plus près de la voix (extrait) »

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    « Peut-être que l’écriture qui est la nôtre nous enferme sans issue dans un espace à deux dimensions. Peut-être que la page écrite, fût-elle raturée, offerte à d’autres signes plastiques ou idéographiques, demeure un piège auquel on feint d’échapper sans jamais y parvenir. Mais si notre regard ne parvient pas à se détacher du livre et de ce qui est là consigné, il importe, du moins, que l’œil écoute, ainsi qu’il fut dit une fois, et que l’oreille s’arrache à sa torpeur. Il nous faut restituer à la voix, celle qui murmure secrètement sous le couvert des lignes, quelque chose de son tremblement, de sa teneur unique, de sa fragilité aussi bien. Par-delà ou en deçà du discours, ce réseau de significations qui ne renvoie qu’à sa propre logique, la voix est véritablement un geste de la parole, un élan vocatif tourné vers l’autre, une question ouverte, offerte au dehors. Oui, tout autant que l’apparition du visage pour Emmanuel Levinas, la voix qui se devine dans le poème, c’est encore le corps de l’autre, tel qu’il m’apparaît et qu’il sollicite de moi que je le découvre dans son altérité fondamentale, étrangère et cependant garante de ma propre identité. Le poème, ainsi entendu, au sens premier du terme, devient le lien d’un face-à-face entre le Tu et le Moi, non plus sous le signe de la défiance et de l’opposition, mais sous les espèces d’une sorte d’assentiment qu’on pourrait appeler la justice ou, du moins, la justesse de l’esprit. Et Levinas dit encore, à propos de Paul Celan, de cette marche harassante entre l’espoir et la nuit : « Comme si, en allant vers l’autre, je me rejoignais et m’implantais dans une terre désormais natale ». Sans doute est-ce là se laisser entraîner vers quelque horizon qu’on estimera par trop improbable, mais le livre qu’on ne quitte pas des yeux, le livre de poèmes, ne peut-il, aujourd’hui ou demain, redevenir cet « instrument spirituel » dont Mallarmé pressentait l’imminence ? Instrument spirituel et matériel tout ensemble : virtualité d’une musique, unisson du sensible et des signes, pierres légères sous les pas d’Orphée. »

     

    Claude Esteban

    Ce qui retourne au silence

    Farrago, 2004

  • Pascal Quignard, « Lascaux (extrait) »

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    « Chacun se fait une image caverneuse et obscure de l’intérieur de sa tête. Chacun se fait une image caverneuse et obscure du ventre maternel. La “cavité céphalique” répond à la “cave” utérine — à ce qu’on nomme pudiquement dans les romans anciens le “sein” ou le « giron”. Les grottes furent de ce fait des crânes à rêves c’est-à-dire des utérus reproducteurs des êtres dont les images étaient accrochées aux parois.

    Nuits gravides, réservoirs cynégétiques, le monde paléolithique eut peur des retours de toutes ces images du jour et de tous ces êtres pourtant massacrés ou absents que les rêves imposent au corps qui dort.

    Une des premières peurs humaines fut celle de la symétrie, c’est-à-dire la réciprocité, ou encore la rétroversion. L’arroseur arrosé. Le chasseur pourchassé par le chassé. Peur d’être poursuivi sans fin par celui qu’on poursuit sans fin. Peur du talion.

    Peu importent les mots dont j’use — puisqu’ils manquaient à ceux dont je cherche à imaginer les images.

    La culpabilité puisa dans les rêves rétrocessifs (avant même les miroirs).

    La première figuration d’un homme a été peinte à l’aide d’un flambeau sur la paroi entièrement obscure d’un puits profond au cœur d’une grotte elle-même obscure. La première image humaine enfouit physiquement dans la nuit cette peur : le tueur tué, le prédateur devenu proie.

    La rétrospection interdite.

    Interdite à la femme de Lot qui se retourne sur Sodome en flammes.

    Interdite à Orphée qui se retourne sur sa femme qui remontait derrière lui du monde des morts.

    Dans la rétrospection ce qui est fui c’est le boomerang : le retour du bâton. »

     

    Pascal Quignard

    La nuit sexuelle

    Flammarion, 2007