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dimanche, 02 août 2015

Christian Garcin, « Vétilles »

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Poitiers, mai 2013 – 20 ans de L'Escampette – © Sophie Chambard

 

« Ce qui manque à la plupart des écrivains qui m’ennuient ou m’indiffèrent, c’est le sentiment de la nature – l’appréhension directe, physique, de la nature dans sa sauvagerie, son altérité, sa puissante étrangeté. Pas en tant que cadre strict du récit (cela importe peu), mais en tant qu’ombre portée sur leur imaginaire, et créant un halo, une épaisseur, une espèce de densité dont leurs mots se trouvent dépourvus.

 

*

La vieillesse. Le temps qui file. Je vois ma mère ou C. par exemple, et me dis qu’un jour il va falloir s’occuper, en plein chagrin, de sordides affaires de succession, de meubles et d’objets à caser ici ou là. Mais je me vois moi aussi en train de vieillir, parfois j’ai l’impression d’être mon grand-père, je suis un vieillard, mon corps s’affaisse, se ramollit, je ne fais rien pour lutter contre cela. D’autres fois je me sens proche de l’âge de Clément, je sors à peine de l’adolescence, il faut croire que je ne sais plus très bien où j’en suis. Mais de plus en plus je ne peux m’empêcher de vivre le présent comme s’il s’agissait d’un passé, comme si je le voyais depuis un futur non précisé, comme si j’en portais déjà la nostalgie. C’est ce même mouvement, mais inverse, qui fait que je vois parfois mon passé comme si j’y étais à présent, comme si je pouvais aujourd’hui m’y projeter et l’éclairer de ce qui par la suite s’est déroulé. »

 

 

Christian Garcin
Vétilles
L’Escampette, 2015

jeudi, 23 mai 2013

Christian Garcin, « Piero ou l’équilibre »

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« J’aime ces visages. Il y a dans celui de la Marie-Madeleine de la cathédrale d’Arezzo une sensualité un peu hautaine qui force l’attention. Les cheveux sont encore mouillés d’avoir lavés les pieds du Christ. Ils tombent un à un sur les épaules. Le corps est robuste. De sa main droite Madeleine soutient un pan de son manteau. C’est un rouge chaud qui domine, le rouge du manteau et celui, ténu, de la chair.

Ailleurs, un visage et un geste similaires. Deux anges en miroir écartent les pans d’un baldaquin damassé sous lequel se détache la Madonna del Parto, la Vierge de l’enfantement. Cette Vierge fur longtemps l’objet d’un pèlerinage annuel de la part de femmes enceintes, ou désireuses de l’être. Toujours ce visage sain, hautain, réfléchi. La robe bleue est entrouverte. Tandis qu’elle nous fixe, elle montre de sa main droite la fente de la robe, sous laquelle l’Enfant croît à l’abri du monde.

Pour cette représentation de la divine maternité, on dit que Piero aurait choisi le visage de sa propre mère. C’est à peu près celui de Marie-Madeleine. “Un pur moment de noblesse paysanne” écrivait Longhi. Toutes deux sont vierges d’inquiétudes et rayonnent d’une calme solennité. Une autre Vierge exprimera la même dignité, et de ses deux mains accueillera les dévots sous un manteau bleu, autour d’une robe rouge. Cet élargissement du geste avait permis à Piero de résoudre l’épineux problème du fond doré imposé par les commanditaires de l’œuvre : le manteau ainsi écarté revêtait la fonction d’une abside et rassemblait les fidèles à l’intérieur d’un espace réel. Il s’agit de la Vierge de la Miséricorde, peinte vers 1460 à Borgo San Selpolcro. Les visages des dévots sont peints sous plusieurs angles. On dit que l’un d’eux, que l’on voit de face à droite de la Vierge, serait un autoportrait de Piero della Francesca.

La Madonna del Parto, Marie-Madeleine, la Vierge de la Miséricorde : les trois visages témoignent d’une même vigueur hautaine et sensuelle. Les gestes, les moues, les attitudes se répondent. Il est possible que Francesca mère de Piero, disparue en 1460, ait été un modèle. Il est possible aussi que Piero n’ait jamais su que sa mère lui était un modèle. Il est même possible que toujours nous ne peignions, écrivions, composions, qu’autour des mêmes visages d’enfance, des mêmes terreurs, des mêmes émois rejetés dans les limbes de nos mémoires. Peut-être ne cessons-nous de rêver qu’une femme de ses cheveux nous frotte les pieds, une femme dont le visage serait comme le reflet d’un visage lointain. Peut-être sommes-nous à la fois l’être qui croît sous le manteau d’une vierge et les fidèles rassemblés sous ce même manteau. La vierge alors fait signe, ouvre ses bras, et nous courons nous agenouiller — car l’agenouillement est la position verticale la plus proche du blottissement, et le blottissement la seule position vivable de toute éternité. »

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Christian Garcin

 Piero ou l’équilibre

 L’Escampette, 2004


 

Deuxième page consacrée à la Madonna del Parto

 (& un peu plus) de Piero della Francesca.

 

lundi, 18 février 2013

Christian Garcin, « Les Cigarettes »

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le coupe-ongles

 

« un concert de voix fines s’éclipse tout à coup

et face à moi ce mur uniformément ocre

d’où parvient assourdi un programme télé

de jeux pauvres à millions et musiques clinquantes

vient poser sur le tamis clair du soir

et l’odeur enfantine des poivrons frits

l’ovale de ton visage à Bergame sous le

rideau à claire-voie de tes cheveux mouillées

légèrement penché sur moi à la fenêtre

chambre huit de cet hôtel bric-à-brac

véritable brocante truffée de dessins statuettes

objets hétéroclites exotiques diplômes

où consciencieusement sur un fond de mur jaune

zébré de cette vieille gouttière itinérante

qu’on pouvait croyait-on toucher rien qu’en tendant le bras

assiégée doucement par ces rengaines à la télévision

d’une voisine vieillarde et sourde

ton visage sérieux incliné sur mes doigts

tu me coupais les ongles et j’embrassais ton cou »

 

Christian Garcin

 Les Cigarettes

 L’Escampette, 2000

 

 Quatrième page pour fêter les 20 ans de L’Escampette