UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

vendredi, 22 mai 2020

Claude Esteban, « Sur la page, le mot matin »

esteb.jpg

© Jean-Marc de Samie / CIPM

 

« Chaque matin, j’écris sur une page le mot matin, juste pour m’assurer qu’il existe un mot, un seul, pour dire que le matin existe, et que j’en ai la certitude puisque je peux l’écrire sur une page. C’est déjà une manière de réconfort, minime certes mais appréciable, car tout devient obscur à mes yeux depuis quelque temps, les choses me frôlent et puis s’en vont, et j’ai tant de mal à les retenir dans mes mains, et davantage encore dans mes phrases. Alors se persuader, une fois de plus, qu’on peut parler du matin, de ce matin d’aujourd’hui, ou du moins poser le mot sur une page, représente comme une petite victoire contre le néant. Sans doute faudrait-il s’y prendre mieux, regarder plus longuement, ou ne pas regarder du tout, cet arbre devant la fenêtre, ce toit de briques. Peut-être qu’en observant ce qui se passe le matin, ou à l’inverse, en l’imaginant, je finirais par ressentir quelque chose, puisque j’ai besoin de mots pour me convaincre que, moi aussi, j’éprouve, je perçois, je ressens. Mais à quoi bon raisonner de la sorte ? Le matin, ce matin d’aujourd’hui, est confus, désordonné, immense. Si mon regard s’attarde sur une branche de cerisier, si j’essaye de trouver les mots pour le dire, c’est tout ce qui reste qui m’échappe. Un oiseau noir posé sur une antenne de télévision, juste en face, un nuage en forme de lotus, un papier qui vole dans la cour. Et je ne mentionne ici que les spectacles qui s’offrent à moi, mais la vue n’est pas tout. Il y a ce que j’entends, la voix aigüe de la poissonnière, des pas dans l’escalier, que sais-je encore ? Et puis, et surtout, toutes ces odeurs qui m’assaillent, qui me déconcertent. Quelqu’un, dans l’atelier de droite se chauffe avec un poêle à bois. L’odeur envahit la venelle, je l’aspire avec volupté, mais ce feu de bois, saugrenu à Paris, m’en rappelle un autre, celui qui brûlait dans la cheminée de ma grand-mère. Ou ne serait-ce pas un autre feu, une autre odeur, plus âcre, à Tanger, en traversant la casbah, ou plus tard en Provence, dans ma belle maison ? Je m’égare au fond de mes souvenirs, et pendant ce temps le matin grandit, s’élargit, prend sa dimension triomphale. Et pour ne pas me retrouver trop seul, j’écris sur la page blanche le mot matin. »

 

Claude Esteban

Janvier, février, mars – pages

Farrago, 1999

jeudi, 10 février 2011

Boris Pasternak, Le Poème en février

pasternak,robin,anarchie,jean-paul rocher,févrierTraduit par Armand Robin dans Poèmes de Boris Pasternak  aux éditions Anarchistes en 1946.

Réédité dans  le Combat libertaire par les éditions Jean-Paul Rocher en 2009.

 

 

 

pasternak1.jpgLE POÈME EN FÉVRIER

Février. Prendre un encrier, pleurer !
Dans les sanglots écrire sur février
Tout le temps que la goguenarde boue met
À devenir sur le printemps d’encre un reflet.

Prendre un cab. Pour deux tiers d’un rouble,
Via les sonneries au ciel, le cri des roues.
Rouler jusqu’où l’averse est alarme
Encore plus criarde qu’encrier, larme.

Tout autour, dans la neige fondante cent creux d’encre,
Bourgade par les freux croassants défoncée.
Et plus il y a de contingent, plus sûre en l’encre
Des sanglots la poésie est agencée.