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jean-loup trassard

  • Jean-Loup Trassard, « Lune grise »

    jean-loup trassard, lune grise,nous sommes le sang de cette génisse, gallimard

     

    « Il y a les jours dont nous sommes témoins puis, en amont de la plus ancienne souvenance, cette masse écrasante du temps inscrite dans les bibliothèques mais que nul ne se rappelle. Quelquefois nous gardons la pensée de ceux qui sont sous terre, un peu la prolongeons. Notre mémoire, nourrice marmonneuse, tâtonne parmi les restes, s’émeut en retrouvant, s’inquiète d’oublier, comptant et recomptant jours, nuits, années depuis l’orage qui battait la forêt pendant la naissance de l’enfant, siècles depuis la germination des grands arbres, millénaires depuis les débuts de l’homme entre les fougères, les premiers feux humains auraient sept cent ou huit cent mille ans. Dans la forêt aux fleurs obscures elle fut étouffée en silence comme chevreuil par un collet de cuivre. Et lui, brûlés ses sabots, traversée par les plantes sa brouette vide, la broussaille forestière a tôt effacé la dernière faulde. Leur nom ? même pas lu avec la liste litanique des morts de la paroisse que, tous les dimanches de mon enfance, le curé du haut de sa ragole agitait devant les oreilles et dont tremblait l’ombre de l’église, je devais supporter d’y entendre nommer ma mère. Mémoire : dans ma tête obscure ces armoires ouvertes ou fermées, incertaines et terribles. Les cendres seules étaient abandonnées sur place. Des bêtes, après, venaient flairer, se rouler peut-être les sangliers, dans la terre cendreuse encore tiède. J’ai posé sur ma table, sur le papier où j’écris, avec une feuille d’alisier, trois tessons de charbon de bois qu’autrefois il m’avait tendus, légers, satinés, je les fais tinter dans ma propre paume... remontent à quand ? Carbonifère de ma mémoire. Cendres datées par millénaires de nos huttes primitives en forêt. J’y retourne parfois. Malgré cette mouvante odeur, toujours, de chèvrefeuille, je ne rejoins que leur absence. Forêt : grande ombre. Me furent donnés jadis leur regard, leur parole, par instants. Restent du drame quelques phrases, de l’expérience les réponses terreuses. Vestiges lacunaires et d’avant l’écriture car, de l’un et de l’autre, rien ne fut jamais écrit, même sur les écorces. Je les remue, ordonne, puis change, recommence, je les fais se soulever, tandis que le matin m’éveille, et entre ces morceaux d'histoire, dans les vides, c’est le coq, chaque fois, qui passe le cou et chante, violemment. Les yeux fermés encore, je frotte le bois contre mon crâne, à l’intérieur, j’obtiens une fumée, qui monte entre des colonnes vêtues d'écorce. Je veux croire que mon ami est allé faire retremper sa houette aux forges souterraines. »

    Jean-Loup Trassard

    Nous sommes le sang de cette génisse

    Gallimard, 1995

     

  • Jean-Loup Trassard, « Traquet motteux »

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    « Toujours on dit aux enfants “ne touche pas !” par crainte qu’ils ne cassent. Il faut au contraire toucher pour connaître, pour apprécier les matières, pour aimer ensuite les objets. Vite je me suis pris d’affection pour la terre, le bois, les outils et j’ai eu envie de faire plus que regarder. Chez les artisans on mettait en avant le respect de la matière qu'il ne fallait point gâcher et le respect du client qu’il ne fallait point tromper. Du moins chez les meilleurs et ceux-là furent nombreux (imagine-t-on ce que représente leur disparition à l’échelle de tous les villages français, compté leur rôle d'éducateurs puisque tous formaient de futurs artisans et le fait aussi que ces artisans étaient souvent les premiers de leur village pour participer aux activités sociales d’ouverture ou d’entraide ? Ils n'ont pas été remplacés.) École morale l’artisanat, mais aussi école sensuelle pourrait-on dire, car à la main habile il était également demandé d’apprécier les matières, alors que dans le registre tactile (comme dans le gustatif) la vie moderne installe plutôt un appauvrissement. Outils et instruments usuels de la vie paysanne sont toujours discrets mais ils témoignent, en son absence, des goûts, de l’ingéniosité, du savoir-faire, de la population qui les a créés, employés, usés à la longue. Avec eux s’instaure une familiarité, un lien, quoique non réciproques, une habitude au moins, par le contact des paumes. C'est grâce à leur intermédiaire sans doute que j’ai pris goût aux matières elles-mêmes, qui sont si rarement honorées, aux matières dans leur relation avec l’homme, cette acceptation du façonnage, cette ancienne complicité, pour lesquelles j’ai reconnaissance et, puisque nous vieillissons ensemble, une sorte de fraternité. »

     

    Jean-Loup Trassard

    Traquet motteux ou L’agronome sifflotant

    Le temps qu’il fait, 1994 (rééd. collection “Corps neuf”, 2010)