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mercredi, 10 juin 2020

Michaël Glück, « 7 jours en mai »

Les Inédits du Malentendu, volume 2.

 

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Lysiane Schlechter, Dreaming – craie/papier– décembre 2019

 

 

01/05

il écrit : cette fleur, la beauté de cette fleur, la beauté est cette fleur ; il écrit ce qu’il tait : la laideur du jour qui n’est pas cette fleur, les couleurs et les cris du matin à l’écoute des nouvelles du monde ; il écrit entre laideur et beauté, entre la bouse et les cils soulignés de khôl des belles Aubrac.

 

Il écrit : ce jourd’hui n’est pas celui de la fête du travail, ce jourd’hui est anniversaire des luttes des travailleurs, la beauté est cette fleur des luttes, la beauté est dans le refus de la domination, la laideur du jour est dans cette nomination : fête du travail.

 

 

02/05

il écrit qu’aujourd’hui n’est pas lendemain de fête, qu’il ne travaille plus, qu’il ne travaillera jamais plus, il écrit qu’une phrase d’arthur rimbaud lui tourne dans la tête et que pourtant il lui faudrait faire travailler sa mémoire, qu’hier n’est pas si loin, hier, il pouvait se souvenir de tant.

 

il écrit il, parce que sortir de il est exil et qu’on ne connaît pas encore le mot exelle, excelle, oui, ce mot est bien recensé, mais exelle non, il y a comme ça des mots dont on dira néologisme sans le laisser paraître dans l’ordinaire des usuels, c’est ainsi la patience, la lenteur des lexicographes, c’est ainsi.

 

 

03/05

il écrit que dans sa main tient le stylo, qu’il aime la couleur et le parfum de l’encre, que les instruments anciens ont une musique d’enfance, qu’écrire est cette enfance muette qu’il affrontait dans la nuit silencieuse quand il entendait derrière les murs de sa chambre les hoquets ou ronflements des parents dans leur grand lit.

 

il écrit qu’écrire se souvient encore de l’enfance et que la rage lui vient de savoir aujourd’hui enfances plus meurtries encore que la sienne ; il écrit contre. il écrit pour. il écrit pour ne pas guérir de cette belle maladie de vivre ; dehors l’églantine écolière fait des lignes de ciels avec pâtés de nuages.

 

 

04/05

il écrit que la main qui écrit est une main négative, que l’écriture dit l’absence, dit la main qui se soustrait au fouissement de la terre, au geste de porter la terre vers la bouche, à celui d’ensemencer et plus tard cueillir, il écrit que la main qui écrit désapprend à tuer.

 

il écrit : j’ai posé sur le bois le couteau de la faim ; une autre main a pris le bois, le couteau a taillé une autre absence dans le bois, le couteau a taillé les petits dieux absents, a cessé de vénérer, il écrit que la main a offert aux enfants les figurines d’un jeu autre avec l’absence.

 

 

05/05

il écrit la soif, l’indécence qu’il y a à écrire la soif quand l’eau manque ; la main tavelée par la soif et les ans ; il écrit, il décrit ; la main cherche dans l’encre façon d’apaiser la soif ; il dit qu’il ne sait d’où lui vient cette soif, cette faim des mots ; il écrit l’enfance muette des phrases restées au fon de l’encrier, sous la craie.

 

il écrit les vieilles guerres d’écoliers ; se souvient des insultes qui tombaient du ciel avec la poussière des paillassons ; sales étrangers, youtres, youpins ; il écrit ces mots qu’il a entendu derrière les otites ; ces mots qu’il a lus plus tard, qui ne faisaient pas dans la dentelle, sous les bagatelles ; il écrit : massacre.

 

 

06/05

il écrit la nostalgie des odeurs d’encre dans la salle des rotatives, les souvenirs des voix qui cherchent les questions plutôt que les réponses, il regarde sa main tachée, le noir bleuit sur la peau rosée et ridée, il murmure le mot événement puis balbutie avènement, il écrit, il n’entend pas sur la place les chants d’oiseaux.

 

il écrit qu’il aurait aimé écrire, qu’il y a des chansons d’amour inaudibles sous les décombres, que le service public se retire de tout soutien au silence entre les mots, qu’il faut faire du chiffre et mettre en concurrence les longueurs des listes de poètes, qu’il faut assermenter assermentir.

 

07/05

il écrit qu’il a commencé l’écriture d’un nouveau livre et sait qu’il lui faudra changer de chemin, emprunter les laies transversales, il écrit qu’il faudra donner autre corps autre chair à ce pronom personnel, étoffe vide qui ne préserve ni du dehors ni du dedans, il écrit qu’il a à renoncer.

 

il écrit tourments des jours des matins, tourments des nuits qui s’encrent, il écrit parce qu’il ne dit pas, parce que quelque chose en lui a cédé au silence ; il écrit pour céder et celer ce silence ; il sait trop la profusion des phrases, les envolées ; il sait qu’il eût pu basculer vers l’excès ; il écrit qu’il lui faudrait brider l’écriture.

 

Michaël Glück

7 jours en mai 

2018

 

Publié ce jour d’hui pour fêter l'anniversaire de Michaël Gluck.

lundi, 01 juillet 2019

Michaël Glück, « Ciel déchiré, après la pluie »

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© Michel Durigneux

 

« Ce pourrait être, s’il fallait raconter, s’il fallait répondre aux désirs d’histoires qui tentent de combler un vain, un pitoyable besoin de consolation d’on ne sait plus quelle souffrance, ce pourrait être ainsi qu’il faudrait commencer – bien que tout soit depuis si longtemps commencé et redit, répété. Ou recommencer plutôt – car récits ont été commencés, même s’ils nous perdent et aggravent notre dispersion plus qu’il ne la réparent. Ce pourrait être donc, quelque part en Europe, oui ce nom-là et cet autre Sangatte ou cet autre Mukacevo, des jungles, des villes de réfugiés, mais non les villes-refuges qu’on eût pu espérer, lieux d’hospitalité – car pour ce qui est de l’hospitalité, ces villes, qui n’en sont pas, non pas vraiment ou qui n’en sont plus, si elles furent – cités de transit, faudrait-il dire, d’attente, de tri, de sélection. Ce pourrai-être, s’il fallait raconter des voix, oui des voix, issues de corps trafiqués par l’exténuation de vivre, la misère, les lendemains qui déchantent. Ce pourrait être l’une de ces villes ou bien encore ailleurs, sur d’autres continents, favélas, townships ou bidonvilles, sous-sols où s’agitent des survivants tandis qu’au-dessus, incessantes, tombent une pluie noire et la nuit. Et des voix qui se fuient, qui gémissent, geignent, s’éraillent, s’étouffent, des voix qui chercheraient des corps à habiter au-delà du théâtre d’ombres. Quelqu’un viendrait au milieu des voix, quelqu’un prendrait enfin corps – comme on dit prendre feu – parlerait dans le désarroi, aurait pourtant des gestes simples, annoncerait des évènements mineurs la neige, le passage d’un train, une mort, une naissance. Quelqu’un dirait avoir aperçu plus loin, dans les vieilles caves des quartiers nord, près d’une chaudière hors d’usage, une femme qui allaitait un enfant chauve, un vieillard qui peignait la chevelure blanche d’une vieille, un petit garçon qui souriait en berçant dans ses bras une poupée acéphale ou bien un ours borgne lequel, par son ventre béant, décousu, recrachait la paille dont il avait été bourré. Quelqu’un dirait plus tard que le petit garçon avait mangé toute la paille. Quelqu’une, une autre viendrait dire qu’elle avait fermé les paupières d’un récitant qui prétendait, lors d’une sortie du sous-sol, cela se produisait parfois, avoir vu, là-haut, dehors, un homme qui marchait sous la pluie le long d’une voix ferrée. Et un autre demanderait comment pouvait-il voir celui-là, comment lui qui nous dit avoir cousu la nuit dans ses yeux, comment oui, eût-il pu voir alors que tu sais, comme nous savons tous, que, sous nos paupières, il n’y a que des nids d’araignées qui tissent nos ténèbres. Comment, toi qui viens de dire, peux-tu nous mentir ainsi et pourquoi. Puis un autre ajouterait : les mensonges sont nos récits. »

 

Michaël Glück

Ciel déchiré, après la pluie

L’Armourier, 2019

http://www.amourier.com/672-ciel-dechire-apres-la-pluie.php

mercredi, 30 mai 2018

Michaël Gluck, Caroline François-Rubino, « Sur l’aube d’un ciel taché d’encre »

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« janvier

[…]

28

j’apprends peu à peu

à m’effacer dans le poème

 

29

resteront peut-être

quelques murmures d’encre

 

30

pupilles nos poupées se noient

dans l’encre noire des regards

 

31

tenir chaque matin

un monde entre deux lignes »

 

Chaque matin, du 29 août 2013 à fin août 2014, Michaël Gluck a écrit un distique. Caroline François-Rubino a ensuite fait un dessin pour chaque page du livre édité en janvier 2018. Cette page, complète, recopie la fin du mois de janvier 2014.

 

Michaël Gluck

Sur l’aube d’un ciel taché d’encre

Dessins de Caroline François-Rubino

Propos2éditions, 2018-05-29

http://www.propos2editions.com/

lundi, 03 novembre 2014

Michaël Glück / Susanna Lehtinen, « Mon chien »

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« Un chien sans laisse toujours traverse les coulisses. Où ai-je lu ce proverbe, pense-t-il ? Je déteste mon chien particulièrement depuis qu’il parle et prétend me dicter ma conduite, depuis qu’il s’est mis en tête et en voix de commenter le moindre de mes gestes, bref depuis qu’il me tient en laisse. Je n’ignore pas que tous les chiens, ou presque, tiennent leur maître (ou leur maîtresse, il ne faut pas écarter cette hypothèse) en laisse, c’est une image convenue et tout autant indiscutable, mais tous les chiens ne parlent pas ou, du moins, n’en font pas comme le mien étalage.

 

Le problème avec monchien c’est dit-il. Quand dit-il se permet une intrusion entre monchien et moi, quand il s’interpose entre nous, c’est grand vent de panique et de colère, tumulte et rage et je crois bien que l’animal dont les lèvres se retroussent sur des canines menaçantes, oui, je crois bien que l’animal le plus terriant, c’est moi. Dit-il.

(Sauf que mes canines, dit-il, un autre, c’est une ction, un travail de faussaire, du grand art mais faux et usage de faux.)

Vous avez vu.

L’air de rien, hein.

Sournois dit-il. »

 

 Michaël Glück

 Mon chien

 Illustrations Susanna Lehtinen

Cousu Main, 2013

http://susannalehtinen.com/

http://editionscousumain.blogspot.fr/

mercredi, 13 août 2014

Michaël Glück, « Tournant le dos à »

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© : C. Chambard

10.

on parle pour

ne pas laisser place

au goût de la terre

on fait comme

on tient debout

on dit il elle

ne sait qui

tient l’autre

les lits sont défaits

les guerres passées

les étreintes aussi

deux oublient

 

11.

ce qui est fait ce peu

dit : un legs ce n’est pas plus

ce qui se transmet sans savoir

une errance de la matière

dit encore c’est encore

corps qui se reproduit

retient le vieux code

depuis genèse du vivant

se tue au labour

lire ce va-et-vient

boustrophédon ou

travail de la navette

 

22.

et c’est un autre jour et

un autre cela fait une vie

et c’est un temps et le temps

entre les doigts n’est rien

un oiseau traverse les yeux

battement de cils

à peine le temps du cœur

d’un écureuil

qui bat au poignet

à peine le temps de se retourner

de jeter le sel

par-dessus l’épaule »

 

Michaël Glück

Tournant le dos à

Lanskine, 2013

mardi, 18 février 2014

Michaël Glück, Anik Vinay, « Tour Aurore, place des Reflets »

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I
quai d’une gare

l’attente d’un train

la patience minutieuse

 

les pas

le long le large

la geste des voyageurs

 

les talons hauts

près des valises

 

 

VII

 

la destination

l’adresse de la langue

 

une flaque d’eau

un nuage entre les rails

j’attends

 

tu es là dans le jour »

 

Michaël Glück

Tour Aurore, place des Reflets

avec une gravure d’Anik Vinay

130 exemplaires numérotés et signés. Achevé d’imprimer en juillet 1987 par l’Atelier des Grames, 9e titre de la collection « Les Florets » animée par Gil Jouanard. Exemplaire : 35

Atelier des Grames

 

mardi, 21 mai 2013

Michaël Glück, « L’Enceinte »

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« Elles ont paupières lourdes comme des céréales, toute l’eau du paysage dans les yeux, ce voile du regard qui épouse la montée des brumes. Elles sont épouses des eaux, elles, les fertiles, les fécondes. Elles ne disent pas la Peinture, elles vivent ; elles ne commentent pas l’œuvre, elles œuvrent, elles ouvrent, elles s’ouvrent vers les mots venus du dehors, elles s’ouvrent au texte qui s’est écrit au-dedans dans cette matière de la langue. Elles ne disent pas la géométrie reflet de la cosmométrie, elles ne mesurent pas la terre, elles sont la terre et comptent les mois et les jours, l’éclosion des mots dans le ventre. Elles savent, d’une mémoire aussi sûre que les engendrements, l’épiphanie de la langue ; en elles toute langue est annonce. Le ciel est muet pour que parlent les corps. Elles ne s’interrogent pas sur la virginité, moins encore sur l’Immaculée Conception. Elles ont couru, jeunes filles, avec les jeunes gens de ce village ou des villages voisins, le long des rives du Cerfone, elles s’y sont baignées avec eux selon un rite très ancien. Elles ont parlé pour que les mots de l’amant viennent en elles. La pureté, l’impureté de la conception ne les préoccupent pas. Elles ne lisent pas la Madonna del Parto comme un traité de la Cité de Dieu. Elles sont la Cité qui s’accroît entre deux anges dont les couleurs se croisent ; le bien, le mal. La main gauche patiente sur la hanche, de ce même geste qu’elles ont entre le labeur du corps et les travaux des champs. Elles portent, elles aussi, la sainteté comme un panier sur la tête. Elles sont altières, sans être jamais hautaines. Celle qui marche, la Gradiva, pèse de son poids d’eau debout dans le sillon ; elle est la Gravida.

Regarde-moi, dit-elle. Vois d’où tu viens, de quelle beauté tu as pris jours et nuits. Ta tête est mémoire du ventre. Souviens-toi. »

 

 Michaël Glück

 L’Enceinte

 Cadex, 1993, rééd, 2010

 

Première page consacrée à la Madonna del Parto

de Piero della Francesca.

lundi, 17 décembre 2012

Michaël Glück, « la Table »

V

 

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« chacun selon sa langue recommencer dans le commencement de la séparation chacun selon sa langue réinventer le jour frapper la pierre d’un mot reprendre la filiation des noms dans le livre des schistes chacun selon sa langue le poème réfractaire et les lèvres rebelles à l’idole

 

lapidaire lazuli

 

 

ni ciel gris ni ciel noir ni la foudre ni l’effondrement ni la ruine rien rien de tout ça le récit ne dit rien seules les images dans l’après ont réitéré la nostalgie de l’unisson

 

comme si le rêve en sa blessure avait redoublé l’expulsion du jardin d’éden comme si quelque faute avait été commise entre le temps de la fondation et celui de la fuite de babel

 

­­­­­­­­

 

et par le ressassement de la malédiction en eux venue d’un dehors vide par les lamentations proférées face à l’autre incompréhensible par la déploration devant le miroir ils oublient qu’ils se sont eux-mêmes maudits qu’ils se sont eux-mêmes châtiés ils n’entendent pas la chance qui leur est donnée d’un recommencement

 

 

car chance est là donnée non dans un retour compulsif vers quelque langue parfaite mais dans le rappel à chacun de l’offrande et du devoir de s’énoncer pour s’annoncer car chance est là donnée dans ce qui est non pas le châtiment d’avoir voulu monter à l’assaut du ciel de cela celui qui s’est dans le commencement retiré rirait plutôt mais la juste exhortation à ne jamais se soumettre

 

 

ton assiette est vide et ton verre est brisé si nul convive ne vient s’asseoir face à toi la table est détruite tu te tiens devant l’auge tu es la proie de qui vient y jeter le brouet qui te prolonge à peine vers le lendemain celui-là qui arrive derrière toi marque ton épaule d’un signe que tu reproduis dans l’argile qui te cuit

 

 

couler dans le moule passer au four calibrer mesurer jeter au concasseur l’impur et l’imparfait faire est parfaire trier éliminer sélectionner transporter conformer fabriquons cuisons bâtissons entreprenons concentrons parlons d’une même lèvre commerçons

 

et les poètes

 

nous en ferons l’économie

 

 

chacun vit asservit au rêve de l’empire chacun se satisfait de cette soumission chacun à l’illusion de bien conduire ses pas sur la route tracée dont il relève les bornes dont il comble les trous avec le goudron de l’angoisse chacun délègue à l’empire le soin de broder le sens »

 

Michaël Glück

La Table

Second volume de la série « Dans la suite des jours »

L’Amourier, 2005